LIVRE TBOI^IÈME. l5l
aux caractères doux et modérés, qui craignent de s'expliquer trop fortement entre des adversaires vivement aigris. Us parviennent rarement à satisfaire ceux mêmes à qui ils montrent le plus de condescendance; et ils blessent ceux qu'ils auroient voulu ménager, même en leur portant des coups, ïj'archevêque de Paris avoit eu à se vaincre, en entrant dans cette guerre d'écrits, par complaisance pour Bossuet ; et Bossuet lui reprochoit trop de douceur et 4e mollesse. Il auroit voulu marquer à Fénelon un reste d'égard, en ne prononçant pas son jiom dans cette Instruction pastorale^ et en se bornant à condamner sa doctrine; mais Fénelon attachoit bien plus de prix à sa réputation sur la foi, qu'à de vains égards pour sa personne. Aussi fut-il trèsblessé du procédé de l'archevêque de Paris. « Ce a prélat, écrit Fénelon à l'abbé de Chanterac (i), a a fait une Lettre pastorale contre moi, qui a ce quelque modération apparente, mais dans le fond a plus de venin et d'aigreur que les écrits de M. de a Meaux (2). »
Fénelon avoit donc à répondre en même temps aux trois prélats qui écri voient contre lui; car l'évêque de Chartres ne tarda point à se montrer
(i) Lettre du 3 décendire 1697. {Corresp. de Fénelon, t. Vni,p. 208.)
(3) Celte Instruction pastorale de Tarchevéque de Paris, se trouve dans le l.V des OEuvres de Fénelon, p» 61, etc,
l5à HlSTOinK DH FÉNEtON.
sur la scène. Ces trois adversaires, indépendamment de tou3. leurs moyens de crédit, avoient toutes sortes de facilités à Paris , pour l'impression et la publication de leurs ouvrages. 11 n'en étoit pas de même pour Fénelon (i); il lui étoit bien plus facile de composer, que de faire imprimer. Quoique placé dans le voisinage de Paris, il ne pouvoit se servir des imprimeurs de cette ville; il étoit assez fondé à craindre, que Bossuet ne fît servir l'autorité du gouvernement à y apporter des obstacles, ou du moins à y mettre des entraves, 11 croyoit peu décent et peu convenable à un évêque de faire imprimer des écrits de religion en Hollande, pays si fameux par la licence de ses presses, et qui fournissoit alors l'Europe de tous les libelles que la Iiaine de la religion et de l'autorité pouvoit inspirer à des esprits séditieux. Les bons Flamands qui exerçoient l'art de l'imprimerie, ne savoient pas assez de latin, comme l'observe Fénelon dans ses lettres, pour qu'on pût se confier à eux , pour des ouvrages où la plus légère méprise pouvoit tirer à conséquence, et dénaturer entièrement les idées et les sentiments d'un auteur. On peut dire, en un mot, que là partie mécanique de sa défense lui donnoit plus de peine, et lui coûtoit plus de temps, que la composition
(i) Voyez, à ce sujet, VHist. littér. de Fénelon, ï^ partie, att. i*% seet. 3, ti. ii.
même de cette miiltitiule d'ouvrages qu'il opposa à ses adversaires. Il étoit obligé de les faii*e imprimer à Lyon , avec le plus grand mystère, loin de ses regards et de sa surveillance , a sans avoir même la a liberté de revoir ses épreuves, dans un genre de « controverse, où un simple déplacement de points « ou de virgules pouvoit être traduit en hérésie (i).» Fénelon se voyoit encore pressé par l'activité que Bossuet mettoit à poursuivre sa condamnation. Ce prélat s'éloit persuadé que la lettre si pressante de Louis XIV détermineroit la cour de Rome à s'écarter, en celte occasion , de la marche si grave et si mesurée qu'elle s'est toujours prescrite, dans le jugement des questions de doctrine (2). Il écrivoit à son neveu : « Il faut faire entendre, que le livre de « M. de Cambrai est court, la matière bien exami- « née, déjà jugée en la personne de Molinos, du Père c( I^acombe, de madame Guyon ; et qu'ainsi l'on doit a être prêt (3) . . . . Les politiques répandent ( en « France) qu'on aura (à Rome) de grands ménagece ments, pour ne point flétrir un archevêque ; je ne « les puis croire ; ce seroit tout perdre : plus une
(i) Lettre de Fénelon à l'abbé de Chanterac ^ du 1 5 janvier 1698. {Corresp. t. VIII, p. 337.)
(a) Il s'agit ici de la Lettre du Roi au Pape, dont il a été question plus haut, p. 68.
(3) Lettre du ai octobre 1697. (OEupres de Bossuet, t. XL,
l54 HISTOIRE D£ FÉNEtON.
« erreur si pernicieuse vient de haut| plus il en faut 55. « détruire l'autorité (i). »
Intervention Dans le désir de hâter, autant qu'il étoit en lui , auprès du nonce l'^xécution de ce dessein , Bossuet engagea le Roi à ei du Pape, témoigner au nonce une espèce d'impatience, de ce que le Pape différoit autant de prononcer. Mais Innocent XII répondit , « que puisque les trois prélats (< s'étoient rendus les dénonciateurs de l'archevêque « de Cambrai y et avoient donné la plus grande pua blicité à leurs accusations, il étoit nécessaire en ce toute justice , et en tout tribunal f d'écouter les réa ponses de l'accusé (a). » Louis XIV, toujours juste et modéré, lorsqu'il ne suivoit que son propre mouvement, sentit là justice et la convenance de cette réponse ; il dit au nonce , dans une seconde conversation , c( qu'il ne sollicitoit un jugement, que pour la a sûreté des consciences ; et qu'il recevroit avec « soumission la décision de Sa Sainteté , telle « qu'elle croiroit devoir la prononcer. »
L'abbé Bossuet craignant les reproches de son oncle, sur les lenteurs qu'il éprouvoit, lui écrivit (3) que les agents de l'archevêque de Cambrai mettoient en jeu tous les ressorts imaginables , pour retarder la
(i) Lettre du 27 octobre 1697, [Ubisup. p. 457.)
(a) Lettre de Vahbé de Chanterac^ 4 janvier 1698. [Cor-
resp, de Fénelon , t. VIII , p. 3o5.) (3) Lettres du 4 ot du i3 février 1698, {OMupres de Bos^
suetf t. XLI.)
UVM TROISIÈME. |55
décision, et suspendre le jugement du saint-siége. Bossuet crut trop facilement son neveu , et se hâta de représenter au Roi combien il étoit essentiel à sa gloire et à la tranquillité de l'Église , d'accélérer la conclusion de cette grande affaire. Il rédigea un MémoU'e qu'il fit adopter par Louis XIV, et que ce prinae remit au nonce (i). Ce Mémoire ^ où il seroit facile de reconnoître le cachet de Bossuet, quand même nous n'en trouverions pas l'aveu dans ses lettres, étoit fait pour convaincre le Pape et ses mi* nistres, que le Roi attachoit la plus haute importance au livre de l'archevêque de Cambrai. Louis XIV s'y exprimoit , comme s'il eut pu avoir une connoissance théologique de tous les points de cette controverse, et un î^vis personnel sur ces questions si obscures et si abstraites.
Nous ne voyons pas sur quel fondement l'abbé Bossuet avoit supposé que l'archevêque de Cambrai cherchoit à suspendre ou à éluder le jugement de ses dispositions son livre. Toutes les lettres de Fénelon portent au contraire les témoignages les moins équivoques de son empressement, et même de son impatience pour la décision de cette controverse. li écrivoit à l'abbé de Chanterac (2) : « Après que vous aurez produit ce toutes mes défenses , ne perdez pas un moment
Fénelon désire
une prompte
décision;
à regard de la cour.
(1) On le trouve aa t. XLI des OEuvresde Bossuet^'p. 68. (a) Le «7 janvier 1698. (Corresp. t. VIII, p. 357.)
î56 HISTOÏRK DE F^KHtON.
(( pour presser la conclusion. C'est sur le texte qu^il « faut juger, et non sur des accusations sans fin... a I.e Pape, fort âgé, peut mourir ; de nouvelles in- « tri gués peuvent nous traverser... Si on veut à à Rome temporiser, en nous laissant toujours écrire, « l'affaire s'envenimera de plus en plus ; et le scan- « dale croîtra toujours. M. de Meaux, à force « d'écrire, ne fera point qu'il y ait dans le texte de « mon livre autre chose que ce qu'il y a déjà attaqué . » Fénelon ne s'étoit pas dissimulé un moment, qu'il achevoit de se perdre à la cour, et de se faire une ennemie puissante de madame dé Maintenon , en s'engageant dans un combat direct avec Tarclievêque de Paris. Un nouveau lien alloit unir encore plus étroitement madame de Maintenon avec la maison de Noailles. Elle venoit de déclarer ( i ) le ma-
(i) Le 17 mars 1698. Voyez , sur cette alliance, la note i delà p. 203, t. T^
Des manuscrits dont nous avons eu connoissance depuis la première édition de cet ouvrage , nous ont appris que « c'étoit Fénelon lui-même qui avoit proposé et engagé le (i mariage du comte d'Ayen avec mademoiselle d'Aubij^ié» « à la grande satisfaction de la maison de Noailles; que la « considération d'un si grand service portoit la maréchale « de Noailles » à entretenir Tarclievéque de Paris, son beaufrère , dans le désir de concilier et de terminer l'affaire du livre des Maximes par les voies les plus douces , et en recevant les explications de SI. de Cambrai ; mais, que « M. de « Meaux ^ dans une conférence qui eut lieu en présence de « madame de Maintenon, entre M. de Paris ^ M, de Char-
LfVBE TROISIÈME. î5'J
riage de mademoiselle d'Âubigné, sa nièce , avec le jeune comte d'Ayen, fils aîné du maréchal de Noailles, et neveu de l'archevêque de Paris. Cette alliance , si enviée par tout ce qui aspiroit aux honneurs, au crédit et à la fortune, avertissoit également la cour de Rome et celle de France, que les intérêts de tout ce qui portoit le nom de TNoailles étoient devenus ceux de madame de Maintenon.
Mais des considérations politiques ne pouvoient arrêter Fénelon^ lorsque la conscience et l'Jionneur lui prdonnoient de parler ou de se défendre. Il Voici comment il s'explique à ce sujet, dans plusieurs lettres à Tabbé de Chanterac : Il « On ne manquera « pas de faire entendre à Rome, que l'unique res- « source pour apaiser le Roi , pour me rappiH)cher « de la cour, et pour lever le scandale, c'est que je (K fasse certains pas, pour effacer les mauvaises im- « pressions, et pour reconnoître humblement que « j'ai quelque tort. Mais je déclare que je ne pense «t ni de près, ni de loin, à retourner à la cour; que je « ne veux que me détromper de bonne foi , si je suis « dans l'erreur, et poursuivre sans relâche, avec
« très .et lui, avoit si fortement représenté la nécessité do « se déclarer, jusqu'à dire à M. de Paris même qu'il iierdoit « l'Église, et qu'il n'y avoit que ee seul moyen de la sauver, « qu'enfin M. de Paris y avoit donné les mains , après que « madame de Mainrtenon en eût été convaincue elle* « même. » (Note de V auteur.)
Ses Lettres
à r archevêque
de Paris.
j58 histoire de fénelon.
« patience et humitité, ma justification , si je ne me «r trompe pas , et si on me calomnie touchant: ma « foi (i)... En un mot, je ne veux jamais retourner fc à la coût*, aux dépens de la vérité, et par un ac- « commodément qui ne mette ni la saine doctrine, « ni ma réputation sur la foi en aucun doute... « Pour mon retour à la cour, je le mets fort au- « dessous d'une syllabe de mon livre. Dieu m'est « témoin que je n'aime point la cotir ; de plus, mon « retour, avec Une réputation douteuse sur le quié- « tisnie, est honteux et nuisible à mon ministère. a Tout au contraire, si ma doctrine est justifiée, je « n'ai aucun besoin, pour mon ministère, de retour^ « ner à la cour, pendant que mes parties y do- « minent. Ce qui est de certain, c'est que si j'étois « justifié) et que je retournasse à Versailles, je vice vrois av^c tous les égards les plus édifiants pour « ceux qui ont voulu me perdre. Voilà ce que vous «f pouvez assurer fortement (î^). »
Il étoit donc impossible que Fénelon ne répondît pas à Viristruction pastorale de l'archevêque de Parisj dans le temps où il se croyoit obligé de réfuter avec la plus grande force, tous les écrits que Bossuet publioit contre lui. On auroit attribué une si grande différence dans les procédés et les ménage-
[i) Lettre de Fénelon à l'abbé de Chanterac , 9 décembre 1697. [Corresp. t. VIÏI, p. a38.)
(2) Lettre du 3 avril 1698. {Ibid, p. 541.)
LIVRK TROISIÈME. I 5^
ments, à des motifs de crainte ou d'espérance, dont le seul soupçon auroit blessé sa délicatesse. La feinte modération avec laquelle l'archevêque de Paris avoit affecté de ne pas prononcer son nom, en fe rappelant sans cesse à l'attention et à l'esprit des lecteurs, sous le voile transparent d'une charitable réserve, n'étoit que plus accablante pour un homme comme Fénelon , qui ne vouloit laisser subsister aucun nuage sur sa doctrine et sa réputation.
H divisa sa réponse en quatre lettres, qu'il évita de publier d'abord en France. Nous nous bornerons à en citer quelques fragments (i): a Monseigneur, «j'ai gardé le silence autant que je l'ai pu; et il « n'y a rien que je ne fisse encore, pour n'être pas « dans la nécessité affligeante où je me trouve, de « me plaindre à vous-même de votre dernière let- « tre pastorale. A Dieu ne plaise, Monseigneur, a que Je m'écarte jamais de la vénéralion que vous ft méritez, et de l'attachement que j'ai pour vous « depuis si longtemps ! . . . Plus votre place vous a donne d'autorité, plus vous êtes responsable des « impressions que vous donnez au public contre « moi. Votre vertu , et la modération qui paroît a dans vos paroles, ne servent qu'à les rendre plus « dangel*euses. Les accusations véhémentes et ou-
(i) Ces quatre lettres se trouvent dans le t. V des Œuvres de Féneion , p. ai5 , etc.
l6o HISTOIHF. OJ!: FÉNËLOBr.
(f irées imposent moins au public. Mais quand vous <c ne montrez que douceur et patience, en m'inipua tant les erreurs les plus monstrueuses, le public a est tenté de croire que j'ai enseigné toutes ces « erreurs. Voilà le mal que vous me faites, Mon- « seigneur, contre votre intention.
« Si les précautions que je proposois pour remé- « dier dM mal qu'on attribuoit à mon livre , ne pa- (c roissoient pas assez grandes, il falloit à toute « eî^trémité prendre un parti, qui auroit édifié c< l'Église. Vous n'aviez, Monseigneur, qu'à vous a joindre aux deux autres prélats qui ont pris part à « la Déclaration^ et qu'à consulter, de concert avec a moi, le Pape sur le livre en question. Il n'étoit pas (K juste que je fusse cru dans ma propre cause; mais (c étoit-il juste aussi , que ceux qui m'accusoient a voulussent décider? Je devois sans doute me dé- <c fier de mes pensées; peut-être aussi pouvoient- « ils se défier des leurs. 11 n'y avoit donc qu'à prier <f Iç Pape , notre juge commun , de nous donner « une décision. Si j'eusse refusé de me soumettre « à son jugement, j'eusse été inexcusable devant ce Dieu et devant les hommes; alors il auroit été « temps de faire ce qu'on a fait , sans attendre la (C réponse du père commun. Vous ne deviez pas c( craindre. Monseigneur, que l'Église romaine fa- « vorisât le quiétisme, qu'elle a foudroyé dès sa (C naissance, ni qu'elle voulût, pour épargner mon
« livre , que je n'aurois pas voulu épargner moi- « même en ce cas, mettre en përil les fondements de « la religion. Ainsi l'Église auroit été édifiée, de voir « des prélats parfaitement unis , au milieu même de « la diversité de leurs sentiments ; et la réponse du a Pape auroit fini tout ce différend. Quoi qu'il ar- (( rive dans la décision, ma soumission fera connoître a les sentiments de mon cœur pour détester toute « erreur , et pour me soumettre à l'Église sans « restriction. La prévention où vous êtes, Monsei- « gneur, ne diminué en rien mon respect et mon « attachement. »
Dans une seconde lettre, Fénelon disoit à l'archevêque de Paris : « Je vous avoue. Monseigneur, que « plus j'examine votre Instruction pastorale^ moins a je vous reconnois dans ce style, où vous ne me mé- « nagez en apparence, que pour donner un tour plus « modéré et plus persuasif aux plus terribles accusa- « tions. Vous ne parlez presque jamais de moi; « vous n'en parlez qu'en des termes honnêtes ; mais « vous rapportez sans cesse quelques->unes de mes « paroles, pour les joindre, dans un même corps de « doctrine, avec ce qui paroît le plus propre à y excise ter l'indignation publique. Vous savez , Monsei- « gneur, que rien n'est plus facile et moins concluant, « en matière de dogme, que de faire ainsi un tissu « de passages détachés de divers auteurs, pour en ti- « rer toutes les conséquences les plus odieuses
T. II. Il
l6a HISTOlKB PE FENELON.
a Vous ditesi Monseigaeur , que le christianisme « n'est pas une école de métaphysiciens. Tous les « chrétiens^ il est vrai, ue peuvent pas être des mé- « taphysiciens; mais les principaux théologiens ont « un grand besoin de l'être. C'est par une sublime tf métaphysique y que saint Augustin a remonté aux « premiers principes des vérités dé ta religion, contre « les païens et les hérétiques. C'est par la sublimité a de cette science , que saint Grégoire de Nazianze a a mérité par excellence le nom de théologien. C'est a par la métaphysique, que saint Anselme et saint <c Thomas ont été , dans les derniers siècles , de tt grandes lumières. »
Fénelon termine sa troisième lettre à l'archevêque de Paris, par le langage le plus touchant : ^ Pardon- « nez, Monseigneur^ tout ce que l'intérêt de la vé- « rite, et la nécessité de me justifier sur la pureté de « ma foi, m'ont obligé de remarquer sur votre //£- (c s traction pastorale. Plût à Dieu que nous pussions « dissiper les nuages qui ont altéré l'amitié dont « vous m'avez honoré si longtemps ! du moins , ils a ne diminueront jamais la vénération et l'attache- « ment que j'ai pour votre personne. Dieu, qui voit « le fond de mon cœur, m'est témoin, qu'en pensant (c autrement que vous, je ne laisse pas de vous rêvé- <K rer, de déplorer amèrement cette division, et d'être « toujours avec le même respect. »
H La quatrième lettre est relative à une addition
que Tarchevéque de Paris avoit faite à son Instruction pastorale j dans une nouvelle édilion, publiée au mois de janvier 1698. Cette addition avoit pour objet la nature de la cftaritéj qui ëtoit un des princi* paux sujets de controverse entre FëneloQ et ses adversaires, et sur laquelle Farchevéque de Paris adoptoit alors le sentiment de Bossuet , doilt il s'ëtoit montre fort éloigné, comme on l'a tu , pendant les conférences d'Issy (1). Fénelon, dans sa quatrième lettre à Mé de NoaiUeSy réduit à quelques propositions claires et précises le nouveau système dé ce prélat, et lui oppose une suite de propositions, sur lesquelles il le prie de s'expliquer, afin qu'on puisse voir clairement le point précis de la difficulté qui £iit le sujet de leur contestation* Cette quatrième lettre est une des pièces les plus importantes, duf le fond de la controverse. Il
FésœloB avoit évité de publier ces quatre lettres en France ; il s'étoit borné à les adresser aux examinateurs nommés par le Pape, comme Tarchevique de Paris lui^^même leur ftvoit adressé son Instruction pastorale. Mais on comprend facilement, qu'avec l'extrême avidité qu'on lifontroit de toutes parts, pour conioitre toutes les pièces de ce grand procès, on avoit dû réimprimer en Italie
(1) Voyez , ri-dessQS, t V^^ p. 400. ^ Voyez nm^WHiH, Uttér. de Fénetorif p. 36, a3o et a34.
.l64 HISTOIUE DE FÉt^ELON.
ces quatre lettres, à Finsu de Fénelon lui-même. Toutes les presses de Hollande étoient également en mouvement, pour reproduire des écrits auxquels * les circonstances et le mérite des auteurs donnoient
un grand intérêt. 11 est donc assez singulier, que l'archevêque de Paris parût surpris et blessé que Fénelon eût fait imprimer, pour Rome seulement, sa réponse à une Instruction pastorale que l'archevêque de Paris avoit fait imprimer, publier et répandre dans toute la France et dans toute TEu-
Réponse Cependant ce prélat s'en plaignit comme d'un
de r archevêque / j ' rr ^ ii ' • -^ ^ t?' i i •
de Paru p^ocede oitcnsaut. Il écrivit a Fénelon , pour lui reprocher « de ne lui avoir point d'abord adressé « ses réponses imprimées, et de ce qu'elles ont « couru long-temps avant qu'il les ait reçues. Il « l'assure qu'il aura avec lui un procédé bien dif- « férent; qu'il lui adresse directement sa réponse, « et non au public, et qi£il voudroit ne la point « montrer; mais quil y a un très-petit nombre de ^personnes distinguées y à qui Une la peut refu- « ser{i). » Tandis que l'archevêque de Paris s'exprimoit ainsi, on imprimoit avec son agrément cette même lettre qu'il annonçoit n'être que pour
(i) Cette lettre de rarchevéque de Paris, aussi bien que son Instruction pastorale^ se trouve dans le t. V des Œiif/vs de Fénelon, (p. 383 , etc.)
nVRK TROIS! kMF. l65
Fénelon, et non pour le public. Fénelon reçut en effet des exemplaires imprimés de cette lettre, qua* tre jours seulement après l'avoir reçue mami'sente ( 1 ). Elle concernoit entièrement les fails et les procédés. On en a déjà vu, dans le cours de cette histoire , le récit le plus exact, fondé sur les. pièces originales; mais on sait assez qu'il est aussi commun que facile de présenter les mêmes faits sous des aspects différents, selon les préventions qui divisent les personnes, et selon l'intérêt qu'elles ont à les tourner à leur avantage. A la fin de cette lettre, l'archevêque de Paris semble sortir un peu de son caractère habituel de modération ; et im sentiment involontaire d'amertume vient se mêler à des expressions obligeantes. « Souffrez , Mon- « seigneur, dit- il à Fénelon, qu'en finissant je « me plaigne à vous, du temps que vous me faites « perdre, et de celui que vous perdez. Ne craignez- « vous point, pendant que vous vous occupez tant ic à défendre vos précisions , dont l'Eglise s'est te passée si longtemps, de manquer à ce que vous lui a devez de phis important ? Que fera le grand « diocèse dont vous êtes chargé, et qui a sans doute « besoin de toute votre application , tant que vous a ne travaillerez qu'à justifier votre livre? Pour
(i) LeUre de Fénelon à t abbé de Chanterac y du 3o mai 1698. (Corresp, t. IX, p. 140)
l66 HISTOIRE Ui FÉBTÉLON.
if moi, qui aeos plus que vous, p^rce que j'ai moins a de foi*ces, la pesanteur de mon fardeau , je me a crois si obligé d'éviter tout ce qui peut me de* fi tourner de mon ministère, que je ne veux plus « employer mon temps à cette dispute. Vous éopirez, « tant qu'il vous plaira , contre moi; je ne vous ce répondrai plus. . • Vous n'aurez pas de peine à dea meurer uni avec moi ; je veux l'être toujours avec « vous f autant que ce que je dois à la vérité me le fi permettra, et conserver l'amitié sincère et res- « pectueuse avec laquelle je suis depuis si long*» a temps... (i). »
Écrits polémi- Avant même que Fénelon se fût engagé dans ques eBossuet; ^^^^^ discussion particulière avec l'archevêque de
Réponses * *
de Fénelon. Paris, il s'étoit engagé dans un combat bien plus tfBrrible et bien plus opiniâtre avec Bossuet. Les premiers écrits de Bossuet, que nous avons indiqués, avoient été suivis d'un grand nombre d'autres {pi). Il est impossible de méconnoître dans ces
(i) OEupres de Fénelon, t. V, p. 4^*
(2) Toi|s bs écrits postérieurs à ceux que dous avons indiqués plus haut (p. i49) note a), sont réunis dans les t. XXIX et XXX des OEuçres de Bossiiet. Les plus importants, sur le fond de la controverse , sont la Réponse à quatre lettres de M, de Cambrai^ et le recueil de dissertatîoDs latines intitulé : De noça Quœstione tractatus très. Les écrits postérieui^ à ceux-ci offrent peu d'insérée sur le foB4 de ]a eontroverse doctrinale , et ne soat guère que des i^pétitions
différents ouvrages, comme dans tous ceux de Bossuet, ce génie unique^ qui trouvoit toujours le moyep de répandre de la chaleur et de la vie sur les sujets qui paroissoient les plus étrangers aux grands mouvements de l'éloquence. Il s'y élevoit avec un noble dédain, au-dessus des imputations vaines et calomnieuses, qu'on aflFectoit de répandre sur les motifs qui le faisoient agir. « Quant à ceux, «c âisoit-il, qui ne peuvent se persuader que le zèle ce de, défendre la vérité soit pur et sans vue hu- (c niaine, ni qu'elle soit assez belle pour l'exci* « ter toute seule, ne nous fâchons point contre a eux ; ne croyons pas qu'ils nous jugent par « une mauvaise volonté ; et . après tout , comme a dit saint Augustin , cessons de nous étonner a quHls imputent h des hommes des défauts hu-» a mains (i). »
Mais à peine faisoit*il paroître un ouvrage, que Fénelon lui opposoit les apologies les plus spécieux ses. Ces apologies, toujours écrites avec une pré» cision et une clarté qui sembloient initier tous les lecteurs aux secrets de la théologie la plus sublime, se répandoient avec le plus grand succès, et inspiroient un intérêt général pour sa cause. Nous n'ex-
de ce qui se trouve dans les premiers. Voyez , à ce sujet , l'Hist. li'ttér, de Fénelon , p. 5o , etc. (Édit.)
(1) Préfacé fur f Instruction pastorale 4e M. de Cambrai^ II. aa3. (Œuvres de Bossuet^ t. XXVIII , p. 760, )
l68 HISTOIRE DE FtNELON.
trairons des réponses de Fénelon, que les seuls traits qui peuvent entrer dans un récit historique.
Il Le début de sa première lettre y en réponse aux Dhers écrits de Bossuet, est remarquable par le ton de candeur et de bonne foi avec lequel il y présente ses explications, g « Monseigneur, en c( finissant votre dernier livre , je me suis mis dea vant Dieu, comme je voudrois y être au moment ce de ma mort. Je Fai prié instamment de ne pas a permettre que je me séduisisse moi-même. Je c< n'ai craint , ce me semble , que de me flatter, « que de tromper les autres, que de ne pas faire <c valoir assez contre moi toutes vos raisons. Plût à (f Dieu que je n'eusse qu'à m'humilier, selon votre a désir, pour vous apaiser et finir le scandale ! Mais « jugez vous-même, Monseigneur, si je puis m^hu- « milier contre le témoignage de ma conscience, en « avouant que j'ai voulu enseigner le désespoir le « plus impie, sous le nom de sacrifice absolu de l'in- (( térêt propre ; puisque Dieu, qui sera mon juge, « m'est témoin que je n'ai fait mon livre que pour et confondre tout ce qui peut favoriser cette doctrine <c monstrueuse (i). »
Fénelon se plaint ensuite de ce que, par des rapprochements forcés, par des altérations dans son
(i) i'* Lettre en réponse mix Dhers écrits, [Œuvres de Fénelon , t. VI , p. 3.)