‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 4)Chapitre 14 sur 46 · HISTOIRE DE PENELON · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PENELON

sent; et une indignation involontaire vient commu' niquer à son langage et à ses expressions une chaleur et une véhémence qui doivent être attribuées à la situation violente où ses adversaires Favoient placé. « Est-ce donc ainsi, s'écrie-t-il, qu'on peut s'arroger « le dt*oit de retrancher des mots essentiels, qui chance gent toute la signification du texte, pour convain- « cre un auteur d'impiété et de blasphème ?... Je ne « puis finir sans vous représenter la vivacité de votre « style, en parlant de ma réponse à votre Som^ « maire. Voici vos paroles sur votre confrère, qui ce vous a toujours aimé et respecté singulièrement : c< Ses amis répandent partout, que c'est un lii^re « victorieux^ et qiiily remporte sur moi de grands a avantages; nous verrons. 'Non ^ Monseigneur, je ce ne veux rien voir, que votre triomphe et ma conc( fusion, si Dieu en doit être glorifié. A Dieu ne c< plaise que je cherche jamais aucune victoire u contre personne, et encore moins contre vous ! « Je vous cède tout pour la science, pour le géff nie , pour tout ce qui peut mériter l'estime. « Je ne voudrois qu'être vaincu par vous, -en cas c< que je me trompe. Je ne voudrois que finir le « scandale en montrant la pureté de ma foi , si je ne ce me trompe pas. Il n'est donc pas question de dire: « Nous verrons. Pour moi, je ne veux voir que la « vérité et la paix : la vérité qui doit éclairer les (c pasteurs, et la paix qui doit les réunir. Vous voui

'c récriez : Ua chrétien^ un évéque^ un .homme « a-t-il tant de peine à s humilier ? Le lecteur ju- « géra delà véhémence de cette figure. Quoi ! Monte seigneur, vous trouvez mauvais quun éveque ne « veuille point avouer, contre sa conscience, qu'il a « enseigné l'impiété ? Souffrez que je vous dise à « mon tour : Un chrétien^ un évéque^ un homme ce a-t-il tant de peine à avouer un zèle précipité, K que l'Église nous montre en plusieurs saints, et « même dans des Pères de l'Église ?

« Vous dites : La noui^elie spiritualité accable « t Eglise de lettres éblouissantes^ d instructions in pastorales j de réponses pleines d^ erreurs. De « quel droit vous appelez-vous VÉglise ? Elle n'a « point parlé jusqu'ici, et c'est vous qui voulez ce parler avant elle; ce n'est pas la nouvelle spiricc tualité, c'est l'ancienne que je défends. Mais qui « est-ce qui a écrit le premier ? Qui est-ce qui a fc commencé le scandale? Qui est-ce qui a écrit « avec un zèle amer ? Vous vous irritez de ce que et je ne me tais pas, quand vous intentez contre

« moi les accusations les plus atroces Vous ne

«t cessez de me déchirer, sans attendre que l'Église ce décide (i). »

T Dans la cinquième lettre , Fénelon examine et discute plusieurs passages tirés des écrits de saint

(1)4* Lettre en réponse aux Divers écrits, Ibid, p. 164, etc.

1^4 HISTOIRE DE EÉHfULON .

François de Sales^ que Bossuet l'accusoit d'avoir pris à coatre*sens , ou même falsifiés, pour appuyer son opinion sur le désintéressement des parfaits (i). I^e reproche de falsification surtout ëtoit par luimême de la nature la plus grave ; et Fénelon étoit d'autant plus obligé d'y répondre, que Bossuet y insistoit fortement^ en plusieurs endroits de ses Dii^ers écrits ou mémoires sur le li{fre des Maximes {ix). Mais une simple explication suffit pour justifier Fénelon, sans qu'on pût reprochei^ à Bossuet de l'avoir calomnié* Fénelon n étoit point /aiAf^a/r^, et ne pouvoit l'être; mais il avoit cité avec con«-

(i) Le cardinal de Bausset, dans les différentes éditions de celle Histoire y ne parle que de quatre Lettres en réponse aux Dii>ers écrits, Fénelon, en effet, n'en publia d'abord que quatre, pendant te mois d'avril 1698 ; la cinquième parut séparément iin mois plus tard* (Voyeas YHist Utiér. de Fénelon , p. 4^ ^ note 5«) Nous devons cependant remarquer que le cardinal de Bausset, quoiqu'il ne parle pas de cette cinquième lettre, donne, dans la troisième édition de son Histoire (n. IV des Pièces justlficaVwes du III* livre), une partie des détails que nous avons crti devoir faire entrer ici dans le œrps de l'ouvrage. Il y a tout lieu de croire , qtt'il avoit puisé ces détails , non dans la cinquième Lettre de Fénelon ^ qu'il ne conuoissoit pas , mais dans un ouvrage de Barbier, qu'il indique lui-mcme à la fin de ce numéro des Pièces justificatiifes, (Édit.)

(a) i''' Écrity % III. — â* Écrit j préiimbnle, n. i, 16, eic. — Préface sur t Instruction pastorale ^ n. 3o, i3i , 209, elc. {Œuvres de Bossuet, t. XXVIII,)

fiance les Entretiens de saint François de Sales.

d'après une édition peu correcte (celle de Lyon^ i6a8), dont Tauthenticité ne lui paroissoit pasdou* teuse. Bossuety en confrontant ces passages avec une édition plus exacte (celle de Toulouse , '^^7)9 fut étonné d'y trouver des différences et des alté*rations sensibles; et il se crut en droit de reprocher à Fénelon de les avoir falsifiés. IjCS explications de ce dernier le justifièrent pleinement sur ce point^ dont il ne fut plus question depuis (i).

11 est difficile de se faire une idée de Timpression que cominençoieut à exciter dans le public les écrits de l'archevêque de Cambrai. Quelque opinion que l'on eût déjà de ses talents et de ses lumières, personne n'avoit prévu et ne pouvoit prévoir^ que, dans une controverse théologique , il lutteroit avec autant de force et de courage^ contre un rival aussi redoutable que Bossuet; car, parmi les trois prélats, le public s'obstinoii à ne voir et à ne considérer que Bossue t. 11 faut enc<N?e observer, que Fénelon se montroit à l'opinion publique^ avec le lustre que le malheur ajoute toujours à l'éclat du génie et de la vertu.

Impression

produite par

les Réponses

de Fénelon ;

réplique

de Bossuet.

(1) 5* Lettre de Fénelon en réponse aux Divers écrits, n. 8, etc. [Œuvres de Fénelon^ t. VI, p. 19a.) Pour un plus ample écVaircissemetit sur ce point de bibliographie, voyez le n* ly de» Pièces jmtificat, de ce volume. (Édit.)

Bossuet avoit été jusqu'alors Faccusateur : souvent même il avoit pris, dans ses écrits, le ton de dignité et de supériorité d'un juge qui prononce. 11 croyoit avoir réduit Fénelon au. rôle toujours pénible et toujours un peu humiliant , d'un accusé obligé de se justifier. Mais Fénelon avoit su y dans ses dernières lettres, s'élever, sans affectation et sans blesser aucunes convenances, h la juste mesure que doit observer un évêque, qui porte au dedans de lui-même le témoignage d'une conscience pure, d'une foi sincère, et qui croit avoir le droit de défendre ses opinions contre celles d'un de ses confrères , au tribunal de leur supérieur commun. Le public, accoutumé depuis si longtemps à considérer l'évêque de Meaux comme l'arbitre suprême de toutes les controverses doctrinales, et comme le dictateur, en quelque sorte, de l'Eglise de France, s'étonnoit de le voir ramené à combattre à armes égales, et avec un succès douteux, dans une carrière qu'il avoit toujours parcourue en triomphant.

Bossuet sentit alors qu'il avoit besoin de rassembler toutes ses forces, pour combattre un adversaire dont il n'avoit peut-être pas apprécié tout le génie et toutes les ressources. Aussi est-il facile d'observer, dans sa Réponse aux lettres de Fénelon, qu'il déploie avec une nouvelle vigueur toutes les ressources de l'éloquence et de la logique , pour écraser

la doctrine et Fauteur qu'il combat (i). Il s'attache surtout à justifier cette espèce d'âcreté et d'amertume que Fénelon lui avoit reprochée j et dont le public même avoit paru se scandaliser. Mais ce qui est encore plus remarquable, ce qui est tout à fait conforme au caractère si prononcé de Bossuet , c'est que, bien loin de désavouer les expressions, peut-être un peu trop vives, échappées à l'excès de son zèle, dans lax^haleur de la dispute, il dit ce qu'il tt s'est montré sévère et inflexible, parce qu'il a dû « l'être; et que les saintes vérités de la religion « n'admettent point les mollesses et les vaines com- <c plaisances du monde (2). » Il En conséquence de cette persuasion , Bossuet semble constamment appliqué, dans cette Réponse^ à reprendre et à soutenir ce caractère de supériorité que le public étoit accoutumé à respecter en lui , et que l'archevêque de Cambrai s'efforçoit de lui contester. Il C'est avec ce ton de confiance et d'autorité qu'il dit à Fénelon : a Je le dis avec douleur, Dieu le sait : vous avez «voulu raffiner sur. la piété; vous n'avez trouvé « digne de vous, que Dieu beau en soi. La bonté, par a laquelle il descend à nous, et nous fait remonter « à lui, vous a paru un objet peu convenable aux « parfaits. Sous le noiii Samour pur vous avez

(i) Rcf)onse à quatre Lettres de M, de Cambrai, [OEuvres de Bossuet^ t. XXIX, p. 3, etc.) (2) Ibifi. n. 24 9 P* 7^-

T. II, la

I7B HISTOIRE DE FBNBLON.

(c établi le désespoir^ comme le plus ]parfait des sa«*

<c crifices ; c'est du moins de cette erreur qu'on vous

«accuse.... £t vous venez me dire: Prouvez-moi

« que je suis un insensé ; prouvez-moi que je suis

a de mauvaise foi : sinon ^ ma seule réputation me

« met à couvert ! Non, Monseigneur^ la vérité ne le

c( souffre pas ; vous serez en votre cœur ce que vous

(c voudrez; mais nous ne pouvons. vous juger que

« par vos paroles (i)... Vous me reprochez de m'être

a récrié : Un chrétieriy un évéque^ un homme a^l-il

a tant de peine à s* humilier? Fous trouvez mau-

« vais qu'un évêque ne veuille pas a\fouery contre

« sa conscience j qu'il a enseigné C impiété. Oui ^

« Monseigneur, sans rien déguiser, je trouve mau-

« vais, et tout le monde avec moi, que. vous vou-

« liez nous persuader qu'on a mis ce qu'on a voulu

« dans votre livre, sans votre participation (a); que,

« sans vous en être plaint dans vos errata^ vous

« ayez laissé impunément celte impiété^ comme vous

« l'appelez vous-même; qu'au lieu de vous humilier

« d'une telle faute, vous la rejetiez sur un autre ; que

« vous ayez tant travaillé à y trouver de vaines ex-

« cuses (3) . . .

(1) Réponse à quatre Lettres, ubi supra y p. 7 et 8.

(à) Il s*agit ici de la proposition du livre des Maximes ^ sur le trouble involontaire attribué à Jésus-Christ. Voyea plus haut, p. 126. (Édit.)

(3) Réponse à quatre Lettres^ p. 66,

« Vous VOUS plaignez de la force de mes exprèsce sious!... Venons au fond. Monseigneur; laissons « là tous les égards dus à votre personne, contre « lesquels vous ne montrez pas que j'ai péché. . . . a II s'agit ici de dogmes nouveaux, qu'on voit in- (x troduire dans l'Église, sous prétexte de piété, « par la bouche d'un archevêque. Si , en effet, c< il est vrai que ces dogmes renouvellent, les er- « reurs de Molinos, sera-t-il permis de le taire?.. . a Pourra-t-on le dissimuler sans trahir la cause (de « la religion)? Voilà pourtant cç que le monde «appelle excessif, aigre, rigoureux, emporté, si « vous le voulez. Il voudroit qu'où laissât passer ce un dogme naissant, doucement et sans l'appeler <c de son nom, sans exciter l'horreur des fidèles, « par des paroles qui ne sont rudes qu'à cause cf qu'elles sont propres, et qui ne sont employées c< qu'à cause que ^expression est nécessaire . . « Si « l'auteur de ces nouveaux dogmes les cache, les ce enveloppe, les mitigé, si vous voulez, par certains « endroits, et par là ne fait autre chose que les Qc rendre plus coulants, plus insinuants , plus dan- « gereux; faudra-t-il, par des bienséances du monde, « les laisser glisser sous l'herbe, et relâcher les a saintes rigueurs du langage théologique? Si j'ai « fait autre chose que cela, qu'on me le montre. Si a c'est là ce que j'ai fait. Dieu sera mon protec-

l8o HISTOIRE DE F£NFX01C.

(c teur contre les mollesses du monde et ses vaines a complaisances (i). ». . .~

. . . «Après cela, Monseigneur, je n'ai plus rien ce à vous dire. S'il se trouve dans vos écrits quelce que chose de considérable, qui n'ait pas encore été « repoussé, j'y répondrai par d'autres moyens. Pour (c des lettres, composez-en tant qu'il vous plaira; dia vertissez là cour et la ville ; faites admirer votre te esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des « Lettres proi^inciales;]e neveux plus avoir.de part « au spectacle que vous semblez vouloir donner au « public (îi). »

Il est impossible de méconnoître dans ces accents passionnés, l'émotion profonde d'une ame agitée par le sentiment d'un grand danger, et par la prévoyance de grands malheurs. C'est peut-être moins encore le zèle de la vérité, qui porte Bossuet à s'armer avec tant d'inflexibinté contre les mollesses du monde et ses vaines complaisances y que cette inquiète sollicitude d'un Père de l'Eglise, -qui a vu souvent les

(i) Réponse à quatre lettres, uhi supra ^ p. 76 et 76. Nous supprimons ici quelques fragments de cette Réponse de Bossuet, relatifs à la controverse sur la nature de la charité. Il nous a pari^ nécessaire de les renvoyer un peu plus bas (p. 184), afin de mettre le lecteur plus à portée de comparer les raisons apportées par les deux prélats^ à l'appui de leur sentiment. (Édit.)

(a) Ibid. p. 87 et 88.

hérésies naître et croître à l'ombre des illusions (l'une perfection chimérique, et trouver des protecteurs dans la piété même des hommes les plus vertueux (i).

La Réponse de Bossuet, dont nous venons de rapporter des passades si remarquables , laisse cependant apercevoir qu'il ne se dissimuloit pas à luimême, que le public avoit accueilli avec une faveur marquée les derniers écrits de Fénelon. Il fait même entendre assez clairement, qu'il étoit alors dans l'intention de ne plus rentrer dans une discussion directe avec lui.

Il paroît en effet que les adversaires de Fénelon , un peu déconcertés par le succès et l'énergie de ses défenses, firent plusieurs fois intervenir le nonce du Pape, pour l'engager à garder désormais le silence. Fénelon répondit au nonce, « que c'étoit toujours à a l'accusé à parler le dernier, surtout quand il s'agis- « soit d*accusations horribles sur la foi, et que l'acff cusé étoit un archevêque, dont la réputation « importoit à son ministère ; qu'il ne demandoit lui- « même que la paix, et le silence, h, être jugé, et à (c obéir;, que la réponse qu'il se voyoit obligé de

(i) Nous supprimons ici quelques réflexions du cardinal de Bausset , sur les motifs et les considérations qui enflamnioient si fort le zèle de Bossuet dans cette controverse. Ces développements ont trouvé leur place naturelle au commencement de ce troisième livre, p. 1 6, (Éoit.)

Nouvelle

réponse de Fé-

nelon ;

discussion

sur la nature

de la charité.

182 HISTOIRE DE F^NELON.

« faire à la dernière attaque de M. de Meaux , secc roit sa dernière défense, si ce prélat ne reprodui- « soit pas quelque nouvelle accusation (1). »

Fénelon répondit en effet à la lettre de Bossuet , par trois autres , qui offrent de nouvelles preuves de la fécondité et de la subtilité de son esprit , dans un genre dé controverse dont on ne lui avoit pas plus soupçonné le goût, qu'il n'en avoit contracté l'habitude (îï). Bossuet, étonné lui-même, ne put s'empêcher de dire, en les lisant : « M. de Cambrai « a de l'esprit à faire peur (3). »

1 Dans la troisième de ces Lettres^ Fénelon s'attache surtout à réfuter l'opinion de Bossuet, sur la nature et les motifs propres de la charité. L'arche-

(i) Les paroles rapportées ici en guillemets, par le cardinal de Bausset , sont tirées de plusieurs lettres de Fénelon , en réponse à celles que le nonce lui écrivit, à diverses re* prises, pour Tinviter à attendre en silence le jugement du saint-siége. Voyez, en particulier, les LeUres de Fénelon au nonce y des a 5 février, i^*" et 17 mars, et 10 mai 1698. [Corresp. t. VIII, p. 4/i3, 45o et 496; t. IX, p. 63.) (Édit.)

(2) Œuvres de Fénelon, l.VI, p. a35, etc.

(3) Il ne paroît pas que Bossuet ait dit ces paroles à l'occasion des LeUres dont il est ici question. Ces paroles, qui regardent généralement tous les écrits publiés par Fénelon pour la défense de son livre, se trouvent dans un écrit publié par Bossuet, vers la fin de cette controverse, à Toccnsion de la censure faite par plusieurs docteurs , de doute propositions tirées du livre des Maximes, (Œuvres de Bos^ siiet, t. XL, p. 3a 4.) (Édit.)

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