‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 4)Chapitre 15 sur 46 · LIVRE TROISlltME. l · texte numérisé non relu

LIVRE TROISlltME. l

véque de Cambrai étoit d'autant plus fonde à insister sur ce pointy que Févêque de Meaux y nonseulement persistoit à soutenir, en cette matière, une opinion contraire à l'enseignement commun des écoles catholiques, mais fondoit principalement sur cette opinion ses difficultés contre le livre des Maximes. Dans la Réponse dont nous venons de parler, il représentoit encore le sentiment de Fénelon, sur la nature de la charité ^ comme le point décisif y qui renfermoit la décision du tout( i ) ; et il prétendoit réfuter victorieusement tous les arguments que Tarchevêque de Cambrai avoit apportés à l'appui de son opinion.

ILa question, sur ce point, consistoit principalement à savoir, si le motif de la béatitude est essentiel à tous nos actes ^ comme Bossuet le prétendoit ; ou si nous pouvons faire entièrement abstraction de ce motif en certains actes, et particulièrement dans l'acte de charité, que Fénelon, avec la plupart des théologiens, croyoit uniquement fondé mr le motif de la perfection absolue de Dieu, in- ' dépendamment de la béatitude quon trouve en /«/(a)? Fénelon avouoitv que l'inclination naturelle (( et indélibérée de la béatitude est invincible, comme a l'amour de la vie, en ce sens qu'on ne peut Tar-

(i) Réponse a quatre Lettres de M. Cambrai ^ n. 19. (OJS"»ffres de Bossuet ^ t. XXIX, p. 61.) (2) Voyez ci-dessus y 1. 1*^, p. 367, 400, etc.

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« racher entièrement , et cesser de la ressentir ; » mais il ajoutoit « qu'on peut ne la suivre point dans a les actes délibérés, de même . qu'on peut , sans a s'arracher Tinclination indélibérée pour la vie, se « résoudre délibérément à mourir (i). »

Bossuet croyoit réfuter ce raisonaement de la manière la plus victorieuse , en disant à Fénelon : ex Avouez la vérité, Monseigneur; vous ne croyez pas c( avoir rien à dire , ou avoir rien proposé de plus spé« « cieux que cet argument ; mais il tombe par ce seul « mot : On peut bien sacrifier la vie mortelle à quel^ (( que chose de meilleur, qui est la vie bienheureuse ; <f mais lorsque vous supposez qu'on puisse sacrifier (( la vie bienheureuse, il faut que vous ayez dans c( l'esprit quelque chose de meilleur, à quoi on la « sacrifie; et toujours on deviendra, ou heureux « en la possédant, ou malheureux si on la perd (a). »

1 Fénelon, bien loin de croire ce raisonnement décisif, s'étonnoit que Bossuet pût le. proposer avec tant de confiance ; il croyoit y répondre d'une manière péremptoire, en faisant observer que la béatitude de l'homme étant, de l'aveu de Bossuet, moins excellente que la gloire de Dieu, doit par conséquent

. ( I ) 3* Lettre en réponse aux Dwers écrits^ n . 8 . Voyez aussi la 4® Lettre, n. 5. [Œuvres de Fénelon, t. VI, p. 104 et i4a.)

(a) Réponse à quatre Lettres de M. de Cambrai, n. a6, p. B7.

lui être rapportée, selon la règle naturelle qui veut (\ne la chose moins parfaite soit rapportée à la plus parfaite, a Vous avouez , disoit-il à Bossuet, que la a béatitude de l'homme et là gloire de Dieu sont tf deu.x choses : de plus, vous reconnoissez que l'une, a qui est la gloire de Dieu, est plus excellente en

« elle-même que l'autre^ qui est notre béatitude

« Si on rapports, selon la règle, l'une à l'autre, « c'est-à-dire, la moins parfaite r/ la plus excellente j a celle qui est rapportée, loin d'être la dernière, K n'est plus qu'un moyen par rapport à celle qui « est la seule véritable fin dernière. Direz-vous, tf Monseigneur, ce qui est inouï dans l'Église, sa- « voir, qu'on ne rapporte point l'une de ces deux a fins à l'autre, parce qu'elles- sont inséparables? a Direz-vous que, comme nous devons désirer notre « bonheur pour la gloire de Dieu, nous devons « également désirer la gloire de Dieu pour notre « bonheur ? Ne seroit-ce' pas nous mettre en éga- « lité avec Dieu, par un rapport égal et réciproque c( de notre béatitude à sa gloire, et de sa gloire à « notre béatitude? Avouez donc qu'il est essentiel « que la créature rapporte son bonheur, comme fin a subalterne, à la gloire de Dieu , comme à son a unique fin dernière, sans rapporter jamais la gloire « de Dieu à son bonheur (i). «

(i) 3* Lettre en réponse à celle de M, de Meaux, n. 1 1. [Œuvres de Fénelon , t. VI, p. 358-î6o;) On peut voir, à

l86 HISTOIRE DE FÊNELON.

Yariations Plein de confiance dans la solidité de cette ré-

et artifices repro- pQ^gg^ Tarchevêoue de Cambrai termine sa lettre,

chés à Bossuet. * ^ *

en reprochant a Bossuet ses yariations et ses artifices dans la suite de cette controverse. « Il est ff impossible y lui dit*il(i), de vous suivre dans a toutes les objections que vous semez sur votre a chemin ; les difficultés naissent soiis vos pas. Tout a ce que vous touchez de plus pur dans mon texte, a se convertit aussitôt en erreur et en blasphème : « mais il ne faut pas s'en étonner ; vous exténuez ce et vous grossissez chaque objet selon vos besoins, (c sans vous mettre en peine de concilier vos expresfc sions. Voulez-vous me faciliter une rétractation? a vous aplanissez la voie; elle est si douce qu'elle a n'effraye plus ; ce n'est ^ dites-vous, qu'un éblouisa sèment de peu de durée. Mais si l'on va chercher ce ce que vous dites ailleurs pour alarmer toute l'Éc( glise, pendant que vous me flattez ainsi, on trou- « vera que ce court éblouissement est un malheua reuxmjstère^ et un prodige de séduction.

« Tout de même, s'agit-il de me faire avouer que a j'ai été entêté des livres et des visions dé madame

Tappui de ce raisonnement , (a Lettre en réponse an Scrola IN TUTO , n. 6. (T. Vni , p. i33.) — Hist. littér, de Fénelon^ II® partie, n. 102, etc. (Édit.)

(i) Dans les éditions précédentes de cette Histoire^ ce passage étoit cité un peu plus bas» parmi d'autres fragments de quelques écrits pQStérieurs. (Édit.)

« Guyon ? vous rendez la chose si excusable, qu'on a est tout étonne que je ne veuille pas la confesser, « pour vous apaiser. Est-ce un si grand malheur^ a dites-vous^ dauoir été trompé par une amie? Mais « quelle est cette amie ? C'est, selon vous, une Pm- « cille dont je suis le Montan. Ainsi, vous donnez, a comme il vous plaît, aux mêmes objets, les formes « les plus douces et les plus affreuses (i). »

Il C'ëtoit avec le plus vif regret , que Fénelon se vo^oit rëduit à la nécessité de faire à Bossuet de semblables reproches , pour repousser des accusations qui attaquoient tout ensemble la pureté de sa foi et Fhonneur de son mitiistère. Aussi ne cessoit-il de soupirer après la décision solennelle, qui devoit mettre fin à ces tristes discussions. || « Quand « voulez-vous donc que nous finissions? disoit-il à tf Bossuet (a). Si je pouvois me donner le tort et

(i) 3" Lettre en réponse à celle de Bossuet y n, i/|. (T. VI, p, 365.) Pour rintelligence de ce passage , il faut se rappeler que MoDtan, hérétique du deuxième siècle, qui vouloît passer pour le Saint-Esprit , menoit avec lui deux femmes de mauvaise vie^Priscille et Maximille, qu'il faisoit regarder comme prophétesses. Bossuet, dans la Relation sur le quiétisme, publiée quelque (emps avant les trois Lettres de Fénelon dont il est ici question» avoit présenté sous un jour très-odieux les anciennes liaisons de Fénelon avec madame Guyon , jusqu'à dire que cette Priscille avoit trouvé son Montanpourla défendre, [Relation ylLV sect. n, 8, p. 649.) (Édit.)

(a) Lettre en réponse au Scholain tuto, n. g,(Œu%»res de Fénelon, t. VIII, p. iSg.)

l88 HISTOIRE DE FENELON.

(c VOUS laisser un plein triomphe, pour finir le séance dale et pour rendre la paix à l'Église, je le ferois « avec joie. Mais en voulant m'y réduire avec « tant de véhémence, vous avez fait précisément a tout ce qu'il falloit pour m'en ôter les moyens... (c Vous m'attribuez les impiétés les plus abomina- « blés, cachées sous des subterfuges déguisés en « correctifs. Malheur à moi, si je me taisois! Mes ce lèvres seroient souillées par ce lâche silence, qui

« seroit un aveu tacite de l'impiété Que le Pape

<x condamne mon livre, que ma personne demeui^ « à jamais flétrie et odieuse dans toute TÉglise; « j'espère que Dieu me fera la grâce de me taire, « d'obéir, et de porter ma croix jusqu'à la mort. Mais rc tandis que le saint-siége me permettra de mon- <( trer mon innocence, et qu'il me restera un souffle (( de vie, je ne cesserai de prendre le ciel et la terre a à témoin de l'injustice de vos accusations... ji

« Je ne veux pas me juger moi-même, ajoutoit « Fénefon , dans un de ses derniers écrits contre « Bossuet (i); c'est le lecteur qui doit nous juger. (C £n effet , je dois craindre que mon esprit ne s'aiff grisse, dans une af faille si capable d'user la paie tience d'un homme qui seroit moins imparfait que « moi. Quoi qu'il jcn soit, si j'ai dit quelque chose c( qui ne soit pas vrai, et essentiel à ma justifica-

(i) Lettre sur la Réponse aux Préjugés décisifs, n. i*'. [OEuvres, t. VIII , p. 4? 3 , etc.)

<c lion ; ou bien , si je Fai dit en des termes qui ne <c fussent pas nécessaires pour exprimer toute la force a de mes raisons, j'en demande pardon à Dieu , à « toute l'Eglise et h vous... Mais où sont-ils ces terce mes que j'eusse pu vous épargner ? du moins, mar- « quez-les-moi. En les marquant, défiez-vous de votre « délicatesse. Peut-être prend-elle pour une insulte, « ce qui n'est que la preuve claire de quelque vé- « rite fâcheuse que vous m'avez contraint de vous a dire, ^près m* avoir donné si souvent des injures <i pour des raisons, n^avez^vous point pris mes rai- « sons pour des injures?

« Il est vrai que j'ai répondu longtemps au

« style le plus acre et le plus hautain, du ton le a plus simple et le plus patient. C'est cette dou- « ceur, dont vous me dites que je m'étois paré, ce On la tournoit contre moi ; on disoit que je « parlois d'un ton si radouci, parce que ceux qui <ic se sentent coupables sont toujours timides et a hésitants..... Enfin, j'ai cru devoir à la vérité, a de la soutenir d'un ton plus ferme. Peut-être « ai-je ensuite un peu trop élevé ma voix; mais le (c lecteur peut observer que j'ai évité beaucoup « de termes durs, qui vous sont les plus familiers. « Plût à Dieu que j'eusse pu vous épargner de même

« ce que ces termes signifient! Mais, loin de

« vouloir'prolonger cette dispute^ j'en déplore amè-

IQO HISTOIHE DE vijXELOlX.

ce rement le scandale (i). Nous sommes, vous et moi| « l'objet de la dérision des impies; et nous faisons « gémir tous les gens de bien. Dieu jugera celui (c qui est le vrai auteur de tant de maux. Mais en- « fin...... y la dispute s'échauffe de plus en plus.

a Que. les autres soient hommes^ c'est ce qui ne a doit pa^ surprendre ; mais que les ministres de ec Jésus-Christ, ces anges des Églises, donnent au d monde profane et incrédule, de telles scènes, c'est « ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux a si , au lieu de ces guerres d'écrits, nous avions tou- « jours fait le catéchisme dans nos diocèses, pour (c apprendre aux pauvres villageois à craindre et oc aimer Dieu ! »

En lisant ces dernières lignes, ne seroit-on pas tenté de croire qu'elles sont de Bossuet, par le mouvement oratoire qui les anime, et par la noblesse de l'idée, jointe à la simplicité de l'expression ?

Tandis que la France entière, spectatrice de ce violent combat entre les deux membres les plus illustres de son Église, attendait, avec un intérêt mêlé partage es exa- j 'incertitude, de quel côté la victoire se déclare-

l'oit, Rome procédoit à l'instruction du jugement, avec une sagesse et une impartialité dignes des plus grands éloges. Le saint-siége voulut mettre, dans l'examen du livre de l'archevêque de Cambrai, un ap-

(I) Lenre citée, n. tS, I. VIII, p. Si5.

Sage lenteur

du saint-siége

dans Texamen

du livre ;

tage des e

minateurs.

pareil et une solennitéqui attestoient les égards dus à deux grands évéques et à Tlutervention de Louis XIV. Quoique la forme dans laquelle ce prince avoit exprimé l'importance qu'il attachoit à cette affaire, laissât assez entrevoir la faveur qu'il accordoit à l'une des parties , et sa prévention contre l'autre ; Innocent XII ne crut point qu'il convînt à la dignité de l'Église romaine, à la gloire de la religion, ni aux intérêts de la vérité, de s'abandonner aux mouvemeuts variables et irrégulierS d'une politique profane* Les examinateurs, nommés au mois de septembre 1697, employèrent une année entière à l'examen du livre des Maximes , et des divers écrits publiés à cette occasion par les deux parties. Soixantequatre séances, de six ou sept heures chacune , furent consacrées à l'analyse du livre. Les seuls examinateurs assistèrent aux douze . premières ; mais une opposition très-vive et très-animée s'étant fait remarquer entre eux, dès le principe, le Pape nomma, au mois de janvier 1698, les cardinaux Noris et Ferrari , deux des membres lès plus instruits du sacré collège, pour présider aux congrégations, et modérer la vivacité des disputes.

H Après huit mois d'examen (i) , les dix examina-

(i) Sur les détails de cet examen , la lecture attentive de la Correspondance de Bossue t et de ce/ le de Fénelon , nous a mis dans le cas de modifier un peu le récit du cardinal de Bausset. (Édit.)

192 HISTOIRE D£ Ï'ENELOIT.

tcurs se trouvèrent tellement partagés , que cinq étoient favorables au livre des Maximes j et cinq seulement lui étoient contraires; ces derniers même ne s'accordoient entre eux , ni sur les endroits du livre qui leur paroissoient répréhensibles^ ni sur les qualifications qu'on dcvoit leur donner. Mais, après quelques conférences tenues entre eux , séparément des cinq autres, ils convinrent de tf^nte^ huit propositions qui leur sembloient dignes de censure, et qu'ils réduisirent bientôt après à dix, sur les représentations des cinq examinateurs favorables au livre (1). Ce résultat fut communiqué, par les dix examinateurs ensemble , à la congrégation du Saint'Ojjficey et discuté en sa présence dans plusieurs séances, tenues depuis le mois de mai jusqu'au mois de septembre 1698, et auxquelles le Pape lui-même voulut souvent assister en personne. L'affaire fut ensuite discutée secrètement, selon l'usage, dans la congrégation du Saint-OJfice (2). || Nous verrons ailleurs quel fut le résultat de cette dernière discuss^ion; mais les détails que nous ve-

(i) Voyez, à Tappui de ces faits, la Corresp, cle Fénc- Ion y mai et juin 1698. (T. IX, p. 9*3, loi, 116, 143, i56, et alibi passiin,) Les trente-huit propositions dont il est ici (juestion, sont rapportées textuellement dans la Corresp. de Bossuet, {OEupres, t. XLI, p. 271, etc.) (Édit.)

(2) Corresp, de Fénelon^ depuis le mois de juin jusqu'au mois de décembre 1698. (T. IX, p, 219, 226, 474, 481 , et alibi passim,) (Édit.)

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