LIVRE TEOISlÀM£. at
cle un précis historique des faits qui avoient donne naissance à cette querelle. Bossuet les avoit réunis dans une relation très-succincte, qu'il avoit adressée à son neveu pour son instruction particulière (i); il Favoit rédigée en latin , et la lui avoit envoyée manuscrite. Il étoit alors si éloigné de donner à cet écrit aucune publicité, qu'il avoit formellement défendu d'en laisser prendre copie à qui que ce fût; il avoit même porté les ménagements jusqu'à exiger de son neveu , de n'en donner communication qu'à un très-petit nombre de personnes, parmi celles qu'il étoit le plus important d'instruire et d'éclairer. C'est dans ces attentions scrupuleuses et délicates qu'on aime à retrouver Bossuet tel qu'il étoit naturellement.
Mais depuis, les esprits s'étoient aigris ; les écrits s'ctoient multipliés, et avoient pris, des deux côtés, un caractère plus passionné. Bossuet avoit éprouvé de la part de Fénelon une résistance à laquelle il né s'étoit pas attendu. Les examinateurs du livre de Fénelon, à Rome, étoient partagés d'opinion ; Fénelon s'étoit défendu avec tant d'art et d'éloquence ; ses apologies étoient écrites d'un style si séduisant ;
(i) On la trouve à la tête du t. XL des Œuvres de Bossuet, sous le litre : De Quietismo in GalWs refutato. Voyez, au sujet de cet écrit , le t. XL des Œuvres de Bossuei, p. 457, 5 19, 5a6, elc. t. XLI, p. 3o5. — Corresp, de Féneion, t. VIII, p. 21a et a6oj t.IX, p. ao3. (Édit.)
ai4 HISTOIKE DE FISNELON.
il avoit su balancer par des raisonaements si plausibles la logique pressante de Bossuet^ que le public en France commençoit à flotter indécis entre Bossuety appuyé de sa gloirJB et de la faveur de Louis XIV, et Fénelon qui n'avoit à lui opposer que la beauté de son génie et la réputation de sa vertu. En un mot I Bossuet prétendoit « qu'on étoit arrivé à ces « temps de tentation, oii les cabales, les factions se <K remuent; où les passions, les intérêts partagent a le monde; où de grands corps et de grandes puis* oc sances s'émeuvent; où l'éloquence éblouit les « simples, la dialectique leur tend des lacets, une ce métaphysique outrée jette les esprits en des pays a inconnus ; où plusieurs ne sachant plus ce qu'ils « croient, et tenant tout dans l'indifférence ; sans ce entendre, sans discerner, ils prennent parti par a humeur (t). »
Bossuet, inquiet de voir ainsi l'opinion publique flottante et indécise, excité par son neveu qui lui mandoit sans cesse que tout étoit perdu si on n'achevoit de perdre Fénelon , se détermina enfin à changer la nature de cette controverse, eil y introduisant une discussion de faits personnels, qui pouvoient donner à Fénelon un tort réel ou apparent dans les procédés.
Ce fut ainsi que Bossuet se vit entraîné, par l'em-
( I ) Relation »ur le quiétisme, YV sect. n. 8.
LIYRfi TAOISlàME. ai5
portement de son neveu , dans un plan d'attaque qui avoit paru d'abord répugner à la noblesse de sa grande âme. Il publia donc au mois de juin 16981 sa Relation sur le quiétisme : || ouvrage plein de sel et d'agréments^ qui couvroit de ridicule la personne et les écrits de madame Guyon, et qui repré* sentoit l'archevêque de Cambrai comme le fauteur de sa doctrine, comme le partisan de ses extrava-^ gances , en un mot , comme le Montan de cette noui^elle Priscille (i). H
Cette fameuse Relation étoit appuyée tout en- objet de cet tière, sur les manuscrits que madame Guyon avoit /^"^^gf »
7 ^ j impression
confiés à Bossuet en 1 693 (2) ; sur les lettres pleines qu*ii produit de tendresse, de respect et de déférence, que Féne- *"^ * '*" Ion lui avoit écrites, dans un temps oit il le regardoit comme son père, son ami , son maître dans la science ecclésiastique , et son supérieur dans l'ordre de la hiérarchie (3); enfin, sur une lettre de Fénelon à madame de Maintenon, où il s'étoit ouvert à elle avec tout l'abandon de la confiance et de l'estime (4). L'évêque de Chartres, persuadé par les motifs de conscience que lui avoit présentés Bos-
(1) Voyez ci-dessus la note i de la p. 187.
(2) Voyez ci-dessus, 1. 1*^, liv. II , n. 28.
(3) Ibid, n. 37 et 39.
(4) îl s'agit ici de la Lettre de Fénelon à madame de Mainfenon, du mois de septembre 1696, dont il a été question plus haut, p; 29. (ÉDit.)
2l6 HISTOIRE DE FÉKELON.
suet, lui avoit remis cette lettre, qu'il tenoît de madame de Maintenon/ et l'avoit autorisé de sa part à en faire usage.
Bossuet avoit lié ces pièces principales, par le récit de quelques faits historiques plus ou moins essentiels, plus ou moins indifférents : mais il avoit mis tant d*art dans cet exposé, il avoit trouvé le moyen de répandre tant de charme et d'intérêt dans un sujet si grave et si sérieux; il avoit fait ressortir avec tant de finesse , et sous une forme si piquante , les singularités, les visions et les prétentions de madame Guyon ; il avoit su mêler d'une manière si naturelle à ces scènes ridicules, des mouvements d'une éloquence noble et épiscopale ; il y paroissoit déplorer avec tant d'onction \ éblouisse ment de l'archevêque de Cambrai ; il présentoit avec des circonstances si spécieuses le récit de leurs premières discussions ; en un mot , il avoit su rassembler, dans cet écrit si court, tant de choses et de faits, sans mélange et sans confusion, qu'il réunissoit, pour le style et pour le raisonnement , tous les genres de mérite qu'on ne pouvoit guère espérer de rencontrer dans une composition de cette nature. Il peut encore être regardé comme un des morceaux les plus accomplis, dans le genre polémique.
Rien aussi ne peut être comparé au succès qu'il eut, aussitôt qu'il fut devenu public. On peut s'en former une idée par une lettre de madame de Main-
LlVmS THOISlàHE. ^f]
tenon à rarchevéque de Paris, du 29 juin 1698 : ce Le livre de M. de Meaux fait un grand fracas ici; <c on ne parle d'autre chose. Les fkits sont à la por- <c tée de tout le monde; les folies de madame ce Guyon divertissent; le livre est court, vif et bien « fait : on se le prête, on se Tarrache, on le dé-
« vore ; il réveille la colère du Roi, sur ce que
a nous l'avons laissé faire un tel archevêque; il « m'en fait de grands reproches ; il feut que toute « la peine de cette affaire tombe sur moi (i). »
La cour étoit à Marly, lorsque Bossuet y vint présenter lui-même au Roi, aux princes , à madame de Maintenon , et à tous les seigneurs qui s'y trouvoient, sa Relation sur le quiétisme (2). Madame de Maintenon vient de nous peindre l'enthousiasme général avec lequel elle fut accueillie; c'étoit le sujet de tous les entretiens du salon de Marly, et des allusions perfides ou piquantes des courtisans qui cherchoient à plaire aux heureux du jour, ou qui s'abandonnoient au torrent qui les entraînoit. On doit bien croire que cette disposition fut un peu secondée par l'affectation singulière que madame de Maintenon mit à faire elle-même les honneurs du livre de l'évéque de Meaux. Il en étoit sans doute
(i) Lettres de madame de Maintenon y t. III, p. 1 10.
(a) Voyez, à l'appui de ces détails, le Journal de Dan^ geau, 26 juin 1698. [Corresp, de Fénelon, t. IX, p. 249; note I.) (Édit.)
9l8 HISTOIRE DM FÉNELON.
parmi eux , qui , en ^e rappelant l'époque encore bien peu éloignée oîi madame de Maintenon professoit une amitié si déclarée pour Fénelon j s'étonnoient de voir une femme de tant d'esprit^ et toujours si attentive aux égards el aux convenances j vanter et distribuer elle-même, avec Une satisfaction insultantCi un écrit où son ancien ami étoit si cruel-* lement déchiré. On ignoroit dans le public tous les efforts inutiles que madame de Maintenon avoit tentés, pour prévenir les événements qui avoient amené la disgrâce de Fénelon , tous les ménagements délicats qu'elle avoit employés pour le désabuser et l'éclairer sur sa situation , toutes les pi*écautions de sagesse et de piété qu'elle avoit prises pour s'éclairer elle-même ; on ignoroit qu'elle avoit rempli pendant longtemps tous les devoirs d'une amie fidèle et dévouée, et qu'elle n'avoit fait qu'obéir, dans une question de religion, à l'autoi^ité de ses supérieurs dans Tordre de la religion , aux. avis et aux in;spirations des trois évêques de l'Église de France, qui y jouissoient de la plus haute réputation de science, de vertu et de piété, et qui avoient été longtemps eux-mêmes les amis et les admirateurs les plus sincères de l'archevêque de Cambrai. On ignoroit tous les détails, encore secrets, de; cette longue et mystérieuse discussion. On se ressouvenoit seulement de la confiance et de la faveur que madame de Maintenon avoit montrées pendant tant d'années
. LlVllE TAOlSlÈUtB. ÛI9
à Fënelon. On ne voyoit que les témoignages écla<tants de l'appui qu'elle prétoit alors à ses adver-^ saires ; et tin contraste si extraordinaire devoit naturellement - exciter l'attention et l'étonnement de tous ceux qui en ëtoient témoins (i).
Cet ouvrage de Bossuet arriva à Rome , dans le Consternation temps oîi les amis et les défenseurs de l'archevêquci ** , *"J" de Cambrai étoieût encore étourdis de tous leé il hésite à entrer coups qu'on venoit de lui porter; où l'abbé Bos- <!«»» «eite nou-
* * ^ * ^ ^ velle discussion.
suet aunonçoit, avec la plus intrépide assurance , des preuves juridiques des désordres de madame Guyon , et mêloît à des déclarations publiques des demi-confidences plus perfides encore, dans la vue de faire remonter jusqu'à Fénelon la trace hoilteuse de ces horribles imputations. La nouvelle de la disgrâce des parents et des amis de Fénelon avoit été un sujet de triomphe pour ses ennemis, et la Relation sur le qulétisme acheva de consterner et d'atterrer tous ceux qui s'intéressoient à lui ; on ne savoit plus que croire et que penser. Cette Relation paroissoit dire tant de choses ; elle paroissoit en supprimer tant d'autres par égard et par ménagement ; Louis XIV et madame de Maintenon donnoient, par leurs discours et leur approbation , un tel caractère d'authenticité à toutes les accusations; Bossuet s'y étoit exprimé^ au sujet
(i) Voyez ri-dessus la note a de la page an.
aaO ttlSTOJEE D£ F£N£LON«
du P. Lacombe et de madame Guyon, d'une manière si sombre et si mystérieuse, en disant : Le temps est venuy où Dieu veut que cette union soit entière* ment décou\>erte (i); et ce peu de mots annonçoit de si terribles révélations , qu'une profonde et religieuse tristesse parut s'être emparée de tous les cœurs et de tous les esprits. Il sembloit qu'on dut cesser de croire à la vertu, si Fénelon n'ëtoit pas vertueux.
Au milieu de cette violente tempête, Fénelon restoit calme et tranquille. C'est dans les lettres qu'il écrivit alors à l'abbé de Chanterac, qu'on admire, avec un nouveau mélange de respect et d'attendrissement, cette douce sérénité de la paix et de l'innocence, et le ton même de gaieté avec lequel il relève le courage abattu de l'abbé de Chanterac (a).
\ Ce n'est pas qu'il n'éprouvât une grande répugnance à répondre publiquement à la Relation de Bossuet (3). Il ne pouvoit le faire, sans entrer
(i) Relation sur le qtùétisme^ Vl*sect. n. 19. (P. 6ao.) (a) Corresp^ de Fénelon y t. IX j juillet, août, septembre
(3) Le cardinal <ie Bausset supposoit, en cet endroit, que Fénelon étoit décidé à ne point répondre à la Relation de Bossuet, Ceci n*est pas exact. Il est vrai que Féitelon éprouvoit une grande répugnance à répondre publiquement; mais il étoit si peu décidé à ne point répondre, que , dès le moment 011 il connut la Relation de Bossuet, il s'occupa d'y
L1VK£ TI10IS1ÈM£. 1%i
dans un nouveau genre de discussion ^ toujours scandaleux entre des évéques, et dans lequel il ne pouvoit se défendre, sans montrer l'injustice des accusations dont on le chargeoit. Sa répugnance et oit encore augmentée par les circonstances fâcheuses où il se trouvoit , et qui l'empéchoient déjà de publier sa réponse à la dernière lettre de l'archevêque de Paris, sur les faits et les procédés (i).
£t quelle considération pouvoit donc commander le silence à Fénelon , et le faire consentir à laisser son honneur, sa réputation et la dignité de sou caractère exposés aux plus honteux soupçons ? C'est ici le plus beau trait peut-être de la vie de Fénelon; et ses lettres à l'abbé de Chanterac vont nous apprendre, que c'étoit encore à l'héroïsme de l'amitié qu'il consentoit à sacrifier ce qui lui étoit plus cher que la vie, son honneur. Elles nous fbront connoître la cruelle perplexité et les combats qui agitèrent son cœur, dans cette pénible circonstance. « J'avois préparé, mon cher abbé (2) , une réponse
opposer une réponse pour détromper le public , et manifesta sans délai cette résolution à Tabbé de Chanterac. (Lettres des 11 et 1!» juillet 1698, t. IX, p. 249 et 257.) (Édit.)
(i) Lettres à Vabbé de Chanterac, des i3, ao et 27 juin 1 698. ( Ibid. p. i65, 1 85 et ao8.) — Cette Lettre de Varchevé^ que de Paris, est celle dont il a été question plus haut (p. 164.) Voyez, à ce sujet, VHist, litten de Fénelon, p. 44* (Édit.)
(2) Lettre de Fénelon à Vabbé de Chanterac, i3 juin 1698. {Corresp. t. IX , p. i65.)
^2QL HISTOIRE DE FÉNëLO».
ce à la lettre de M. de Paris, pour la faîre im- « primer; mais des amis très-sages, et qui n'ont « rien de foible, m'ont mandé que, dans l'extrême a prévention où on a mis le Roi, le reste de mes « arfiis , qui est ce que fai de plus précieua: au « mande , ne tenait plus quà un cheveu ; c'est le « terme dont on s'est servi , m'assurant que c'étoit « les perdre, que de continuer à écrire publiquement « contre M. de Paris. On a déjà sacrifié quatre per- 0 sonnes, pour me punir d'avoir répondu à mes ad- « versaires, et pour m'imposer silence, sans vouloir « me donner l'avantage de pouvoir dire qu'on me « l'a imposé. Le public voit assez que je dois enfin « me taire, par profond respect pour le Roi, et par « ménagement pour mes amis. Il est capital néan- « moins de bien observer deux choses : i*^ les causes « de mon silence sont si délicates^ qu'il faut bien se « garder de les divulguer. On me feroit un grand « crime, si on pou voit me convaincre d'avoir dit « qu'on a chassé mes amis pour m'imposer silence. « Ce n'est pas l'intention du Roi, mais c'est celle « de mes parties ; et il faut que cela soit remarqué, a par le public, sans que je le dise moi-même, a? Si « on explique mal à Rome mon silence, je suis prêt a à hasarder tout, plutôt que de lui laisser aucun « soupçon sur ma conduite et mes sentiments. C'est a à eux à peser ce que je puis et ce que je dois faîre, « dans l'extrémité où l'on me met. Je sens mon in-
Liva£ TROISIÈME. aa3
a nocence, je ne crains rien du fond ; mais je vois « par expérience, que plus je montre l'évidence de a mes raisons, plus on s'aigrit pour perdre mes « amis.,« Je u'osçrai plus imprimer, à moins que je « ne voie plus de liberté, et moins d'inconvénients à <c craindre pour ceux qui me sont plus chers que «moi-même.» .,
il Malgré sa répugnance à publier sa Réponse à Sa Réponse la Lettre de V archevêque de Paris y la nécessité de ** «'^'«^«f"« se justifier sur plusieurs points importants, déter- surTarticle mina d'abord Fénclon à envoyer cette réponse ma- ^''**
nuscrite à l'abbé de Chanterac; mais il eut soin, en la lui adressant, de lui recommander de la tenir très-secrète, et de la communiquer seulement à un petit nombre de personnes sûres et discrètes, qu'il étoit absolument nécessaire d'éclairer sur les faits. Il a Je vous ai mandé, lui écrivoit-il, les tristes raia sons qui font que }e n'ose la faire imprimer; ik elle explique tout dans la plus exacte vérité. Monte trez-la; mais ne la livre? point, à moins qu'on a ne le veuille absolument; et, en ce cas, re« (( présentez secrètement le danger des suites (i). »
\ Peu de jours après, Fénelon se détermina à faire imprimer cette Réponse^ mais en latin seulement, pour être communiquée au Pape et aux cardinaux ; encore eut-il soin de n'en adresser à l'abbé de Chan-
(i) Lettre da %o juiaiiSgS. (Cor/v#/7. I.IX, p. i85«)
1^4 HISÏ01A£ b£ F^NÊLON.
terac qu^un très-petit nombre d'exemplaires , en le conjurant de nouveau de les tenir extrêmement secrets. « Je vous envoie, dit-il, vingt-cinq exeni- « plaires en tout. Je me borne à ce petit nombre, « de peur que, si vous en receviez un plus grand, « quelque exemplaire n'échappât. 5e vous conjure (c de n'en donner jamais aucun à personne , et de « les prêter seulement à toutes les personnes bien « discrètes et sures qu'il faut instruire des faits. Si « le Pape veut juger des faits personnels, il faudra « en remettre un exemplaire, pour être produit au a procès; mais si le Pape n'entre point dans le vrai (c jugement de ma personne pour les faits, il suf- « fit de prêter et de retirer soigneusement l'ou- « vrage (i). »
On jugera encore mieux les motifs de cette conduite, et la cruelle situation de Faielon, par une autre de ses lettres. « L'unique chose qui m'afflige a et me perce le cœur, c'est de n'oser publier ma rë- « ponse à M. de Paris sur les faits, de peur de perdre « mes plus précieux amis ; mais il faut mourir à ce tout, même à la consolation de justifier son inno- (c cence sur la foi. J'attends humblement les mo- 74 « ments de Dieu(!2). »
Le duc de Beau- Les inquiétudes de Fénelon pour les deux seuls
TÎlUers encore
(i) LeUre du 5 juillet 1698. {Corresp. t. IX, p. 229.) (a) LeUre du 217 juin 1698. (Ibid. p. 208.)
'LIVRE TROISIÈME. Qa5
amis qui lui restoîent h la cour, n'étoient en effet meMcé d« que trop fondées; les ducs de Beauvilliers et de Che- ^^'^ *" P*"*'*'
AAges conseiU
vreuse étoient alors menacés de perdre leurs places, de m. Tmnson. et d'essuyer une honteuse disgrâce. Cest ce que supposent clairement plusieurs lettres du diîc de Beauvilliers à M. Tronson^ et de celui-ci au duc de Beauvilliers ; car, dans toutes les crises fêcheuses où il se trouvoit réduit, c'éloit toujours aux sages inspirations du supérieur de Saint-Sulpice que le duc de Beauvillers avoit l'ecours. C'étoit un homme étranger au monde et à la cour, un ecclésiastique enseveli dans robscûrité d'un séminaire, qu'un homme de la cour de Louis XIY^ un des hommes les plus sages et les plus éclairés de son temps, alloit interroger; et il avoit toujours le bonheur d'en recevoir des conseils aussi conformes aux règles du devoir, qu'utiles à ses véritables intérêts. La lettre du duc de Beauvilliers h M. Tronson, du lo juin 1698, ne permet pas de douter que madame de Maintenon ne fût alors très-décidée à faire renvoyer le duc de Beauvilliei*s, et que, pour y parvenir plus sûrement, elle n'exigeât de lui des aveux et des déclarations qui lui paroissoient incompatibles avec la justice et l'honneur.
1 Rien de plus touchant, que l'abandon et la franchise avec lesquels .le duc de Beauvilliei's remet à son sage directeur la décision de cette affaire délicate, en lui envoyant le projet des explications qu^il T. n. iS
aafi HISTOIRE DE FÉWEIX)N.
se propose de donner à madame de Maintenon . « Je « suis à la veille, dit-il , d'être éloigné de la cour, « si je ne dis précisément que madame Guyop est « une folle ou une méchante. Je mç remets entre « vos maiiis, sans v^Waté; moft obéissance vqus est « connue depuis longtemps i vous savez tout ce que ft je vou$ ai dit de (iwlame Cuyon, et ce que j'ai 4t lieu d'en juger. D'fi^illeurs, je ne voudrois pas, de « propos délibéré, lever une paille, dans le seul des- « sein de me fixer en un état aussi périlleux qu'est ce le mien. Voyez dpftc, Monsieur, devant Dieu, ce « que j'offre k madame de Maiiitenon, et s'U kut « ajouter ou diminuer quelque chose. N'écoutez que « Bien, et je vous écouterai. 11 est vrai que madame « Guyon a dit çn écrit certaines^ choses qui paroifr- « sent extracMrdinaires ; mais comme j'y ai vu don- « ner des sens qui ne sont rien moins qu'extra- « vaganis, à des gens éclairés qui en parlèrent devait a mpi , il ne peut pas, ce me semble , m'être per^ « mis. de dire positivement qu'elle est folle , ni « qu'elle a dit des folies. Je vous supplie. Monsieur, <( sans m^ nommer, de prier et de faire bien prier « Dieu pour naoi. Mon salut éternel peat dépen- « dre de ce qui va m'arriver. Je me jette avec con- « fiance entre les bras du Père céleste; et je lui (c demande avec foi ^ au nom de JérnsnChrist , et (c comptsint sur sa divine parole d'être exaucé, qu'il <x ne permette point que je in'écai?te de la bonne
<K voie, et me mette en état de cor^'fspondre à ses « grâces (i). i^
M. Tc^q^on p^soi^ qne le dqc de SeauvilUer&^ a cjuqiqu'il n'eût aucun empr^sement à rester à ^ « çojçiVf çtqit c^en^ant obligé de ùix^ toutes choses a possibles {salvd cçnscient^d) , pour se loainteiiir « dans le poste où la Providence T^v^oi^ mUt eu a égard aux c^*e9çistaoces particulières^ et ^u bien 4 de la religion et de l'État (i^). » Il tr^^g^ en cour séquence au duc de Be^uvilliers un projet ^ décl£v^ ration y qui déco{nçertoit tous les projets de la maW Yeillaqce^ Il en manifestant la disposition où il étoit (le soumettre son jugen^ent^sur la p^rsqnnft ^êa»e die madame Gujoo,.à celui ^e rarcheyêqqe de Pa^is, son supérieur légitime. \
Ceux u^mes. qui seroieut disposés à |;^ouv<^r un excès de scrupule dans la conduite si désintéressée du duc de Beauvilllers, ne pourrç^nt certainement se défendre d'un sentiment d'estimte et de respect, pouv l'homme qui consentoit à renoncer à la faveur de Louis XIY y e( à perdre la première place de la cour, plutôt que de prononcer une seule expression équivoque, ou contraire à sa pensée. ^5^
Mais il est douteux que madame de Maintenon , Procédé
généreux
{i\ Lettre du duc de ÉeauvilUers à M, Tronsnn^ cin lo juin , .
\ I • ' . j dePariSy
1*098. [Corresp. de Pénelon, t. IX, p. 160.) en faveur du duc
(a) Lettre de M. Tronson au duc de Beauvil tiers; fin de de Beauvilliers. juin 1698. {Ibid. p. ^^^*\
228 HISTOIIIE DE FÉNELOW.
dans la disposition où elle se trou voit alors , se fut contentée de la déclaration du duc de Beauvilliers, quelque raisonnable qu'elle fut. Heureusement Tarchevêque de Paris devint, en cette occasion, son appui et son défenseur. Ce prélat étoît doux et modéré; il avoit été plutôt entraîné dans cette malheureuse affaire, par l'ascendant de Bossuet, qu'il ne s'y étoit lui-même engagé. En lui supposant même une secrète satisfaction d'avoir vu Fénelon déchoir de la faveur où il étoit auprès de madame de Maintenon, et qui avoit longtemps balancé celle dont il jouissoit lui-même, Fénelon ne pouvoit plus lui donner aucun ombrage ; le duc de Beauvilliers, déjà décredité dans l'esprit de madame de Maintenon, qui revenoit aussi difficilement de ses préventions qu'elle se détachoit facilement de ses sentiments les plus vifs, ne pouvoit plus troubler le cours paisible de la faveur dont il étoit en possession. Peut-être même ne fut-il pas fâché de ménager Fénelon en la personne du duc de Beauvilliers; il avoit déjà éprouvé que l'archevêque de Cambrai pouvoit le ramènera des discussions fâcheuses et désagréables, en révélant au public l'histoire de toutes ses variations dans le cours de cette controverse (i).
1 Toutes ces considérations, qui se prêtoient un mutuel appui, déterminèrent sans doute l'arche-
(i) Voyez ci-dessus, p. 90 et i63.
UVAE TAOISIÈME. 2^9
vêque de Paris à faire usage de son crédit auprès du Roiy pour Tadoudr en faveur du duc de Beauvilliers. Mais ce ne (ut pas sans peine qu'il y réussit ; car il eut à surmonter, en cette occasion , le crédit et l'influence de madame de Maintenon, qui se montroit alors, comme on Ta vu plus haut (i), très->peu favorable au duc de Beauvilliers, et très-peu dispo* sée à accueillir ses explications (a).
Le chancelier d'Aguesseau rapporte, dans ses Memoires j que ce fut d'après l'avis .de son père, que l'archevêque de Paris se détermina sur le parti qu'il avoit à prendre, au sujet du duc de Beauvilliers ,
(i) Ci*dessus, p. ao4.
' (2) Lettre de madame de Maintenon à Varckevéque de Pa-» ris, du 20 juin 1698. (Recueil de La Beaumelle, t. III, p. ixo.)
Le cardinal de Bausset , dans les précédentes éditions de cette Histoire, ajoute que «l'archevêque de Paris parvint « peu à peu à calmer et à satisfaire madame de Maintenon , « en se montrant lui-même satisfait des explications et de la n soumission du dqc de Beauvilliers. » A Fappui de cette assertion,, il cite quelques fragments d'une lettre de madame iie Maintenon à l'archevêque de Pans, insérée dans le Recueil de La Beaumelle, sous la date du 7 août 1698. (Ibid. p. 116.) Mais ni l'un ni l'autre n'ont fait attention, que cette lettre est antérieure d'une année aox événements dont il est ici question ; elle est manifestement du mois d'août 1697 ; car elle fait mention de la Déclaration des trois prélats contre le livre des Maximes, comme d'une pièce tout à fait récente; et de V Instruction pastorale de Tarchevéque de Paris , sur le même sujet , comme devant paroitre prochainenient. (Édit.)
iSo HISTOIKE DE FÉNÊLON.
dôttt te sotl ëtôit remis entre sts mains. i| « On crût à (& la cour), dît-il (i), qiië là Idîsgrâce du Pré'cep a teur et de ceux qui lui ëtbîènt le plus attachés , <f eiitraîhcroit celle dû Gbùverneur. La délicalesisc « Infinie du Roi sûr la religion , le faisoît peiicher « Vers le parti le plus rigout^ux; et après avoir a frappe le chef du parti (Fénelon), il lui parôissoit « dangereux d*en é^at^rter le prifacîpal appui (le dut « de Bteativilliers.) On lui inspira néanmoins, ou il « rësolitt de lui-même, par cet esprit d'équité qui « lui étoit naturel , de consulter l'archevêque de c Paris j dont il éstihioît alors isiticèrement la vertu ^ « avant que de prendre cette grande résolution. I^e « sort du due àt BeauYÎUilfrs fut danc remis par là « entt*e les mains d'un des plus grands ennemis dii « quiétismè ; et si TàrchevêqUe de Paris eût été élevé « dans les principes de Machiavel, il nauroit pas tt hésité à saisir une occasion si favorable, de perdre « un homme quHi ne pouvoit jamais espérer de ga- « gnër véritablement. B Mais H ftit plds chrétien que (c politique ; et se défiant de lui-même, il ne voulut « se déterminer que par l'avis de mon père , ca- « pable par son es(H*it de aeniir toutes les vues de la « pliis profonde politique-, incapable par son cœur « de enivre jâriiais d'àùtrèâ hibuvemènts que ceux « de la donscience la plus éclairée. Mon père hono-
(i) QEavres de d*Aguesseau, édit. iii-4^ t. l^IIl, p-^Si, ctte.
^ roit sihcèrement, dans M. de Beauviltiers, un esprit « de religion^ de modération et de justice, qui écla- « toit dans toute sa conduite. Il ne regardoit sa pré* a vention pour les mystiques modernes, que comme (c une illusion passagère, et comme un éblouisse- « ment de piété, que l'exemple et l'autorité de l'arec chevéque de Cambrai avoit causé, mais que la « condamnation ou la rétractation de ce prélat dissi- « peroit entièrement. La qualité d'honune de bien, ^ qu'il respectoit dans la personne de ce ministre, « étoit pour lui un si grand titre, qu'il né croyoit ce pas qu'on dut le sacrifier sur de simples soupi( çons, ni punir sans retour la foiblesse excusable « d'avoir trop déféré aux sentiments d'un génie (c aussi supérieur et aussi séduisant que celui de <c l'archevêque de Cambrai. 11 se faisoit même un ce véritable scrupule^ de contribuer à bannir de la ic cour l'homme qui j donuoit le plus grand exem- (c pic de religion, et à ôter d'auprès du Roi, le plus a vertueux de tous ceut que ce prince honoroit de (C sa confiance. L'archevêque de Paris, fixé par un (c avis d'un si grand poid^, conseilla au Roi de conn server M. de Beauvilliérs dans tous ses emplois. » 1 Le duc de Saint - âinion , dans ses Mémoires , n'admire pas moins què le chancelier d'Aguesseau, la conduite de l'alrchevêque de Paris, en cette occasion f il ajouté même aux détails qu'on vient de lire, quelques cii^coiistaiice^ qui ïont encore liiieux res-
!23a HISTOIRE DE F££{£LON.
sortir le noble désintéressement de ce prélat, et l'estime singulière dont il jouissoit alors auprès du Roi. et Ce prince , poussé par les trois évêques sur le fond « de TaiTaire, et pressé par madame de Maintenon, <c qui, forçant la mesure, lui avoit proposé le duc fi de Noailles (frère du prélat), pour toutes les places ce du duc de Beauvilliers , ne tenoit plus à ce der- « nier, que par un filet d'ancienne estime... Dans a cet embarras, il ne put se décider lui-même, et « voulut consulter un des trois prélats. . . Ce fut « l'archevêque de Paris qu'il choisit de préférence « pour cette consultation ; tout ce qu'il avoit rec( marqué en lui (depuis son élévation sur le siège « de Paris) lui avoit inspiré, pour ce prélat, une esc< time particulière... Aucune réflexion sur ce que c( l'archevêque de Paris étoit au duc de Noailles, ne f< retint le Roi; il lui fit sa consultation entière, a jusqu'à lui dire que, dans le cas de l'éloigue- « ment du duc de Beauvilliers, c'étoit au duc de fi Noailles à qui il s'étoit déterminé de donner a toutes ses places. Si M. de Paris y eût consenti, « dans l'instant même , la perte de l'un et l'éléva- « tion de l'autre étoient décidées. Mais si la vertu c( et le détachement de M. de Beauvilliers m'avoient ce pénétré d'admiration et de surprise , continue le a duc de Saint-Simon, ces mêmes qualités furent, « s'il se peut, encore plus admirables dans l'archea vêque de Paris ; car il y a peut-être moins à pren-