LIVRE TAOI8lÀM
il n'avoit pas, en effet, à sa disposition tous les moyens de crédit et de puissance, qui lui donnoient de si grands avantages contre l'archevêque de Cambrai, alors proscrit, exilé, loin de Paris et de la cour; persécuté dans ses amis les plus chers, et n'ayant à opposer à des adversaires puissants, que sa vertu, son génie, et le témoignage de sa conscience. Fénelon n'étoit-il pas en droit de lui répondre, avec une douce ironie (i) : « Vous avez recours aux plus vives tt figures, pour dépeindre une séduction prompte « et presque universelle en ma faveur. Vous me a permettrez de vous dire ce que vous disiez contre « moi : Quoi y le pourra-i-on croire? Ai-je remué « dun coin de mon cabinet^ à Cambrai, par des a ressorts imperceptibles ^ tant de personnes désin- « téressées et exemptes de préventions ? Que dis-je, « exemptes de préventions? Ajoutons, qui étoient si a prévenues contre moi avant d'avoir lu mes écrits ? « Ai-je pu faire pour mon livre , moi éloigné, moi « contredit, moi accablé de toutes parts, ce que « M. de Meaux dit qu'il ne pouvoit faire lui-même « contre ce livre, quoiqu'il fût en autorité, en créff dit. en état de se faire craindre ? M. de Meaux a a dit (îi) : « Les cabales^ les factions se remuent ; « les passions^ les intérêts partagent le monde. »
(i) Réponse à la Relation sur le quiétismey n. 88. (2) Relation sur le quieiisme, sect. 6, n. 8.
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de Cambrai 9 plus on fut étonné de la facilité avec laquelle il avoît dissipé tous les nuages, éclairci tous les faits, et moîitré sa vertu dans tout son éclat.
Bossuet avoit fait valoir, avec tant d'art, sa modération et ses ménagements pour Fénelon, dans les premiers temps, qu'on sembloit plaindre ce grand ' homme, de n'avoir éprouvé que de l'ingratitude de la part de son ancien disciple. Les témoignages qu'il avoit produits de la déférence filiale que l'abbé de Fénelon avoit promise, dans tant de lettres, à un prélat que son antiquité (j.) et ses grands talents avoient établi l'oracle de l'Église de France, paroissoient convaincre l'archevêque de Cambrai d'une espèce d'hypocriàie, par le contraste de sa conduite actuelle.
L'assurance avec laquelle Bossuet avoit présenté tous les faits de sa Relation^ le nom du Roi et celui de madame de Maintenon, qui y étoient invoqués à chaque page, leur avoient donné une sorte d'évidence qui n'admettoit aucune explication, et ne per-
(i) C'est l'expressioD qu'emploie Bossuet, et que lui seul pou voit hasarder; elle peint à la fois le caractère auguste de cette figure si noble et si imposante j et ce génie antique €t solennel qui semblait avoir assisté à l^origine des temps, pour révéler les secrets de la Providence, et apprendre à la longue suite des générations les causes premières de tant de révolutions , qtiî ont changé si souvent la face du monde. [Note de Vauteur,)
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mettoit aucun doute. On a vu, par tout ce que nous avons déjà rapporté , que , dans ce moment d'une crise si terrible, les amis les plus zélés de Fénelon furent frappés d'une espèce de stupeur : leur triste silence ne laissoit entendre que les cris triomphants de ses ennemis ; ce n'étoit plus que dans les prières, dans les larmes, et dans cette pieuse confiance que la religion entretient toujours dans les cœurs vertueux, qu'ils cherchoient les consolations nécessaires pour fixer leur opinion incertaine, et soulager leurs cœurs oppressés par la douleur.
Ce fut au milieu de toutes les clameurs de la prévention, au milieu de ce grand scandale de la religion ; ce fut dans ce deuil de l'amitié consternée, que parut tout à coup la Réponse de Fénelon : elle rendit , par une espèce d'enchantement , le bonheur et la sérénité à ceux qui n'avoient pas cessé de croire à la vertu , et la confiance à ceux qui avoient eu la foiblesse d'en douter. 11 ne vint à l'idée de personne, de blâmer la noble indignation avec laquelle Fénelon avoit élevé sa voix, pour repousser des accusations qui âuroient dégradé la sainteté de son ministère, si elles avoient pu trouver le plus léger fondement dans l'irrégularité de sa conduite.
On sentit qu'écrasé par la puissance et l'autorité, abandonné des hommes dont l'opinion légère étoit égarée par les prestiges de l'éloquence, il avoit
T. II. x?
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le droit de ne se confier qu'au courage de la vertu ; qu'il devoit braver toutes les foibles et pusillanimes considérations qui auroient pu arrêter l'essor de sa voix, et comprimer les mouvements d'une âme profondément indignée. On l'avoit forcé de renoncer à cette modération que sa douceur et sa modestie lui avoient prescrite jusqu'alors. Réduit à combattre pour l'honneur, l'accusé devoit se montrer encore plus imposant que l'accusateur, s'il ne vouloit pas rester accablé sous le poids de l'accusation.
On s'étoit bien attendu que Fénelon, que l'on supposoit embarrassé dans ses moyens de justification, chercheroit à employer toutes les ressources d'un esprit fécond et brillant, pour pallier ou pour excuser tout ce qui paroissoit le charger avec tant d'évidence ; mais personne n'a voit imaginé, qu'appuyé sur le seul témoignage de sa conscience, il sauroit s'élever à cette hauteur prodigieuse qui lui permit, non-seulement de repousser tous les coups que son adversaire lui avoit portés, mais de le forcer lui-même à se défendre pour se justifier. Cette révolution inattendue excita autant de surprise dans les esprits, qu'elle trouva d'admirateurs.
De cette première impression générale, résultèrent des réflexions plus raisonnées, sur les moyens dont Bossuet avoit fait usage dans sa Relation. Ils étoient fondés sur des actes que la confiance seule
lui avoit transmis, et dont la délicatesse sembloit lui interdire Tusage. Il devoit à la seule coofiance de madame Guy on tous ces manuscrits , dont il avoit employé les extraits à la couvrir de ridicule.
Les lettres si humbles et si soumises de l'abbé de Fénelon au plus grand évêque de l'Eglise de France, avoient été également écrites dans la sécurité de la confiance et de l'amitié. Elles attestoient la candeur et la bonne foi d'un cœur docile et religieux ; elles étoient d'ailleurs conformes aux règles de la discipline ecclésiastique. Fénelon , alors simple prêtre, devoit cette soumission au caractère dont Bossuet étoit revêtu. Sans doute Fénelon, devenu archevêque de Cambrai, n'avoit pas le droit de changer d'opinion sur des points de doctrine ; mais il prétendoit n'avoir changé ni d'opinion ni de conduite ; il croyoit s'être conformé, dans son livre des Maximes^ aux trente-quatre articles dlssy, et il accusoit Bossuet de s'être lui-même écarté de ces articles. C'étoit là le point de la controverse; et le jugement du Pape devoit seul décider entre les deux prélats.
Quant à la lettre de Fénelon à madame de Maintenon (i), que Bossuet avoit présentée dans sa Relation comme un mystère diniquitéy on peut se
(i) Il s'agit ici de la lettre de Fénelon à madame de Maintenon, du mois de septembre 1696, dont il a été question plus haut, p. 29, et note 1. (Édit.)
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rappeler que cette lettre avoit été lue en présence des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse , de l'archevêque de Paris , de Tévêque de Chartres et de M. Tronson; que les deux prélats avoient approuvé toutes les considérations qu'elle renfermoit, et les avoient même fait approuver à madame de Maintenon en lui remettant cette lettre, qui ne pouvoit déplaire qu'à Bossuet. On avoit autant de peine à comprendre que Bossuet pût établir, sur une pareille lettre, une conspiration effrayante pour la religion et la morale, qu'à exauser madame de Maintenon d'avoir trahi la confiance de Fénelon, en livrant cette lettre à son adversaire. Il On ignoroit alors les considérations puissantes et respectables qui avoient commandé ce sacrifice à madame de Maintenons comme nous l'avons déjà remarqué ( i ). [ Des considérations d'un autre genre servoient encore à concilier à Fénelon l'intérêt général : on s'affligeoit que Bossuet eût choisi le moment où il venoit d'obtenir de Louis XIV la disgrâce des parents et des amis de Fénelon , pour essayer de flétrir sa personne même, en le représentant comme le Monlan dune nous^elle Priscille ; on s'afQigeoit surtout qu'il eût fait concourir cette étrange accusation avec la procédure infamante qu'on poursuivoit alors contre madame Guyon et le P. Lacombe.
(i) Ci-dessus 9 p. 211, note i; et p. 218.
Il n'est donc pas étonnant, que plus on avoit été entraîné par la Relation de Bossuet, plus on fût ramené par un sentiment de bienveillance vers Fénelon. Ce flux et ce reflux de l'opinion, ce retour de l'intérêt public contre la première surprise d'un jugement précipité, se font remarquer dans toutes les circonstances où de grandes passions et de grands hommes sont en présence et en opposition.
Mais ce qui parut surtout aux courtisans habiles le plus grand effort de l'art et du génie, c'étoit l'adresse avec laquelle Fénelon avoit su repousser tous les traits de Bossuet , sans compromettre un seul de ses amis , sans envelopper les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse dans les difficultés d'une cause qui sembloit leur être commune avec lui ; sans prononcer un seul mot qui pût blesser l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres, ou aigrir madame de Maintenon, dont il avoit tant à se plaindre ; sans offrir à Bossuet le plus léger prétexte de l'accuser auprès du Roi, déjà si exaspéré contre lui. Il faut en effet convenir, que cette partie de sa défense n'étoit ni la moins délicate ni la moins difficile. L'honneur ne permettoit pas à Fénelon de flatter des ennemis puissants ; et la prudence lui défendoit de les irriter sans nécessité.
La Réponse de l'archevêque de Cambrai opéra la même révolution à Rome qu'à Paris. On a vu, par les lettres de l'abbé de Chanterac, que sa cause y étoit presque désespérée } mais a peine sa Réponse y fut-
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elle parvenue, que tous les esprits revinreDt à lui. Un cardinal disoit à l'abbé de Chanterac : « Je l'ai lue avec le même épanchement de joie et « de bonheur, que j'aurois éprouvé, si, après avoir a vu M. larchevêque de Cambrai longtemps plongé « et abîmé dans une mer profonde, je le revoyois « tout à coup revenir heureusement à bord , et re- « monter en sûreté sur le rivage (i), »
Mais le plus heureux de tous étoit le vertueux abbé de Chanterac ; plus son excellent cœur avoit; souffert, plus il renaissoit au calme et au bonheur. « Ne craignez point, écrivoit-il à Fénelpn(2), que je « sois, ni lassé de nos embarras, ni affligé de toutes « nos peines. Lorsque je voyois votre innocence sur « le point d'être accablée, par votre répugnance à ré- « pondre à tant d'accusations injustes^ et que votre « silence mettoit encore la bonne doctrine en dan- « ger d'être confondue avec les plus grossières er- « reurs, je vous avoue que je me trouvois quelquece fois dans de terribles ennuis ; et /«i, sous Fotnbre « du genièvre (3), je n'étois pas toujours bien le
(i) Lettre de l'abbé de Chanterac à Fénelon , du i3 sept. 1698. {Corresp, t. IX, p. 443.)
(a) LeWe de Vabbé de Chanterac à Fénelon , t8 septembre 1698. (Ibid. p. 460.)
(3) Cnm.,,, sederet subter unam juniperum, petwit animœ suas ut moreretur, et ait : Sufficit mihi. Domine; toile animam meam : neque enim melior sum, quant patres mei, « Élie, dans
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« maître de mes inquiétudes. Mais à présent que « la vérité est connue, et que vous avez fait ce qui « dépend de vous pour l'éclaircir et pour la défen- « dre ; tout ce qui pourroit arriver me paroîtroit « un ordre si particulier de la Providence sur nous, « que je n oserois ni m'en plaindre à Dieu, ni même « en être affligé. Je me soumettrai tranquillement à c( son bon plaisir. »
Lorsqu'il alla présenter au Pape la Réponse de Fénelon à la Relation de Bossuet, ce pontife, qui l'avoit déjà lue, l'accueillit avec une affection et une bonté encore plus sensibles que dans ses audiences précédentes. Il eut l'occasion de faire la même observation auprès de tous les cardinaux et des prélats les plus distingués de la cour de Rome. On voyoit facilement qu'ils étoient soulagés d'un poids qui oppressoit leur âme ; tant la réputation de Fénelon étoit chère à tous les amis de la religion et de l'Eglise ! tant il avoit été nécessaire qu'il manifestât dans sa Réponse le courage, l'indignatipu, la force et l'évidence qui appartiennent à l'innocence outragée!
Ce retour subit de l'opinion en faveur de Féne- L'archevêque Ion, parut frapper l'archevêque de Paris et l'évêque ^ *"*^ *^^' de Chartres, et les disposer uq moment à se rap- désirent
se rapprocher « sa douleur, s'assit sous un genièvre ; et souhaitant la mort, ^® Fénelon. « il dit à Dieu : Seigneur, c'est assez ; retirez mon âme de « mon corps, car je ne suis-pas meilleur que mes pères.» (IIl* livre des Rois, xix, 4.)
procher de lui. Cette malheureuse guerre avoit pris une direction entièrement contraire à leurs vues et à leur attente ; la véhémence de Bossuet les avoit écartés, malgré eux , de ces mesures de bienséance et de ce système de modération , auxquels ils auroient voulu rester fidèles ; ils ne pouvoient d'ailleurs ignorer les fâcheux effets qui résultoient d'une controverse si animée entre les membres les plus respectables de l'Église de France ; leur piété s'affligeoit de voir leurs noms rappelés sans cesse, dans des écrits qui étoient devenus un sujet de scandale, bien plus que d'édification.
Il La correspondance de Fénelon nous apprend en effet , qu'à cette époque plusieurs de ses amis de Paris lui mandoient que l'archevêque de Paris, l'évêque de Chartres et madame de Maintenon ellemême, paroissoient disposés à entrer dans des voies de conciliation (i). « Je vous envoie, écrivoit Fé- « nelon à l'abbé de Chanterac, la copie d'une lettre oc de M. Clément (2), qui est toujoui^ grand ami de ce M. de Chartres. Elle regarde une négociation « (qu'il est chargé de me proposer) Il me fait
(1) Lettres de Fénelon à l'abbé de Chanterac, des 7 août, 6 et la septembre, et 18 octobre 1698. [Corresp, t. IX, P* 3^9) 4ia, 4^79 5i7 et 520.)
(2) L'abbé Clément étoit alors grand vicaire de Roueo ; il devint, en 170a, évéqae de Périgueux. (Voyez la Correspondance de Fénelon $ t, XI, p. Sqa.} (ÊmT<}
a entendre qu'il sait les intentions de M. de Chartres « et de madame de Maintenon^ qui veulent la paix; a mais il ajoute qu'on fait d'ailleurs les derniers efa forts pour la traverser. || Ce ne peut être que « M. de MeauXy ajoutoit Fénelon; car je sais que « M. de Paris est las de cette affaire (i) , qu'il ne a cherchoit qu'à sortir d'intrigue , qu'il vouloit ence trer dans des tempéraments, s'unir avec mes amis, « et blâmer le procédé violent de M. de Meaux. « Mettez-vous à ma place ; peut-on refuser de cher- « cher des voies de paix? Je l'ai fait pour n'avoir « rien à me reprocher ; mais je n'espère point que « M. de Paris résiste à M. de Meaux pour toutes les « démarches où il entreprendra de l'entraîner (2). » g^
Ce que Fénelon avoit prévu arriva; Bossuet fut Rossuei publie
• 1 «y . j. ••. j ses Remarques
mstruit de ces premières ouvertures, et prit des , „.
*^ * . sur la Réponse
mesures pour en prévenir le succès. Il ne pouvoit de Fénelon. se dissimuler que le dernier écrit de Fénelon paroissoit lui avoir ramené les esprits ; il croyoit son honneur intéressé à changer cette disposition ; et il se flatta d y parvenir, en publiant des Remarques sur la Réponse de M. de Cambrai. 11 avoit employé près de deux mois à les composer; elles étoient beaucoup plus étendues que sa Relation^ et ne pouvoient offrir le même intérêt. La Relation réunissoit, comme nous l'avons déjà dit, tout ce
(1) Lettre du 18 octobre 1698. [Ibid, p. 617 et 5ao.) {%) Lettre du 1% septembre 1698. {Ibid^ p. 437, etc)