‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 4)Chapitre 23 sur 46 · HISTOIRE DE FEN^LON · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE FEN^LON

qui peut exciter la curiosité ^ ou même flatter 1^ malignité. La singularité du caractère et des aventures de madame Guyon, et l'enthousiasme qu'on supposoit à ses disciples^ oiTroient , si on peut le dire, le charme d'un roman, par les couleurs agréables que Bossuet avoit su donner à ce tableau. La révélation de plusieurs anecdotes piquantes et secrètes , que l'on y apprenoit pour la première fois au public, le caractère et le rang des principaux personnages qui y figuroient , appeloient l'attention des courtisans sur toutes les circonstances d'une affaire où le Roi et madame de Maintenon jouoient un rôle principal. Le mérite de toutes ces circonstances, si propres à faire disparoître la sécheresse d'une controverse théologique, ne pouvoit se retrouver dans les Remarques de Bossuet sur \b. Réponse de Fénelon. On y reconnoit toujours son talent si distingué pour la dialectique et la discussion ; mais la forme qu'il avoit donnée à ses Remarques n'admettoit ni ces grands mouvements oratoires , ni le charme de cet intérêt continu qui se répand sur toute la suite d'un récit historique ; et tout le monde sait à quel 4egré de perfection Bossuet portoit ces deux qualités si brillantes. Les Remarques n'offroienf: guère qu'un tableau à deux colonnes, où il avoit placé 1^ réfutation à côté des allégations. Il y avpit u\è\é des accusations très-véhémentes, dont nous rendrons compte en rapportant la Réponse de Fénelon à ces Remarques.

Si Ton veut se faire une idéç de la célérité avec néponse laquelle Fénclon répondit aux Remarques de Bos- « F«°«on

* * • •* aux Remarqu

suet, il suffira de lire ce fragment de l'une de ses desossuet. lettres à l'abbé de Chanterac (i) : « Pour ma réponse « à l'ouvrage tout récent de M. de Meaux , elle ne a tardera pas à partir. Je ferai demain mon extrait j a il me faudra trois jours ^ pour le faire exactement « et avec ordre ; ensuite il me faudra six ou sept a jours y pour la composition ; il en faut quatre ou a cinq à l'imprimeur tout au moins. Comptez donc « sur quinze ou seize jours en tout. » Ce fut en effet dans un si court espace de temps, qu'il composa sa Réponse aux Remarques de Bossuet ; ouvrage qui acheva de fixer en sa faveur, sur la question des faits, l'heureuse révolution que sa Ré' ponse à la Relation avoit déjà opérée.

On éprouve une impression triste et religieuse en lisant le début de cette Réponse (a), a Monsei- « gneur, jamais rien ne m'a tant coûté que ce que a je vais faire. Vous ne me laissez plus aucun moyen « pour vous excuser en me justifiant. La vérité a opprimée ne peut plus se délivrer, qu'en dévoi- (c lant le fond de votre conduite. Ce n'est plus ni « pour attaquer ma doctrine, ni pour soutenir la a vôtre, que vous écrivez : c'est pour me diffamer.

(i) Lettre du a5 octobre 1698. (Corresp, t. IX, p. 543-) (a) Œuvres de Fénelon, t. VII, p. 3.

1^68 HISTOIRE DE FÉNELOX.

« Pour éluder les faits corwaincants^ dites-vous (i), ce M, de Cambrai a fait les derniers efforts, et « a déployé toutes les adresses de son esprit. Dieu « ra permis^ pour me forcer à mettre en évidence a le caractère de cet auteur. Vous ajoutez : J'ai « affaire à un homme enflé de cette fine éloet quenccy qui a des couleurs pour touty à quirtiéme a les mauvaises causes sont meilleures que les « bonnes j parce qu^ elles donnent lieu à des tours «t subtils que le monde admire. Où est-ce qu'on « a vu cette enflure ? Si elle a paru dans mes écrits, « je veux m'humilier ; si j'ai écrit d'un style hau- « tain et emporté, j'en demande pardon à toute « l'Eglise. Mais si je n'ai répondu à des injures c( que par des raisons, et à des sophismes sur mes « paroles prises à contre-sens, que par la simple « exposition du fait , le lecteur pourra croire que a ma souplesse n'est pas mieux prouvée que mon « enflure de cœur. Continuons : Pour moi ^ je ni! en

a sais pas tant; je ne suis pas politique

« Simple et innocent théologien , je crus Ail-

« leurs , vous vous rendez le plus beau de tous les a témoignages par une des plus grandes figures : « Quoi ! ma cabale ! mes émissaires ! L'oserai-je « dire? Je le puis avec confiance^ et à la face du

(x) Remarques de Bossuet^ avant-propos, [Gpuvres^ %, XXX, P- 7-)

<c soleil; le plus simple de tous les hommes. . . . Pence dant que vous vous donnez de si belles couleurs, (( vous ne cessez de m'en donner d'affreuses; vous vous « sentez obligé dt avertir sérieusement les chrétiens « de se donner de garde dun orateur^ quij semn blable aux rhéteurs de la Grèce^ dont Socrate « a si bien montré le caractère^ entreprend de ce prouver et de nier tout ce qu'il veut; qui peut ce faire des procès sur tout , et vous ôter tout à ce coup, avec une souplesse inconcevable j la vérité ce quil aura mise devant vos yeux. Il est aisé de ce voir qu'en parlant ainsi, vous pensiez à ces bornée mes, qui , dans une place publique, se jouent, par ce leurs tours de souplesse, des yeux de la populace, ce Aussi parlez-vous en ces termes : J'écris ceci pour ce le peuple j ou j pour parler nettement , afin que ce le caractère de M. de Carnbrai étant connUj son m éloquence^ si Dieu le permet^ n impose plus à ce personne. C'est doncjusqu\jiu peuple que s'étend ce votre cbarité, pour me montrer au doigt comme ce un imposteur qui lui tend des pièges. Pou^vous, ce vous vous récriez que vous avez besoin de répuee tation dans votre diocèse. Tout au contraire, se- (c Ion vous, le diocèse et la province de Cambrai ce ont besoin de se défier de moi , comme d'un im-

ee pie et d'un hypocrite Quelle indécence, que

ce d'entendre dans la maison de Dieu , jusque dans ce son sanctuaire, ses principaux ministres recourir

270 HISTOIRE DE F^NELON.

ce sans cesse à ces déclamations vagues, qui ne proucc vent rien ! Votre âge et mon infirmité nous fecc ront bientôt comparoître tous deux devant Celui a que le crédit ne peut apaiser, et que l'éloquence a ne peut éblouir.

« Ce qui fait ma consolation, c'est que, pendant ce tant d'années où vous m'avez vu de si près tous (c les jours, vous n'avez jamais eu à mon égard rien a d'approchant de l'idée que vous voulez aujour- <c d'hui donner de mpi aux autres. Je suis ce cher « amïj cet ami de toute la vie^ que vous portiez <c dans vos entrailles^ même après l'impression de a mon livre. Vous honoriez ma piété; (Je ne fais tt que répéter vos paroles dans ce pressant besoin.) <( vous aviez cru devoir conseri>er en de si bonnes a mains le dépôt important de instruction des <c princes ; vous applaudîtes au choix de ma perce sonne, pour l'archevêché de Cambrai. Vous m'é- « criviez encore, après ce temps-là , en ces termes : a Je vous suis uni dans le fond du cœur, a^^ec le ce respect et t inclination que Dieu sait. Je crois « pourtant ressentir encore je ne sais quoi qui <c nous sépare un peu; et cela m* est insupporta-a ble. Honorez- vous , Monseigneur, d'une amitié ce si intime, les gens que vous connoissez pour faux, « hypocrites et imposteurs ? Leur écrivez-vous de a ce style? Si cela est,* on ne sauroit se fier à vos « belles paroles, non plus qu'aux leurs Mais

« avouez-le ; vous m'avez cru très-sincère, jusqu'au « jour oîi vous avez mis votre honneur à me dés- (c honorer, et où, les dogmes vous manquant, il a (( fallu recourir aux faits pour rendre ma personne

« odieuse

a Loin de m'étonner de ce procédé, je l'ai prévu, a comme une suite inévitable de vos premiers ence gagements. D'abord, vous vous êtes tout promis « de vos talents, de votre autorité. . . A mesure que - « vous vous promettiez des succès plus prompts et « plus faciles, vous les promettiez aux autres ; et c'est « par tant de promesses, que vous les avez engagés <c dans des extrémités si contraires à leur modération a naturelle. . . Vous assuriez que mon livre n'étoit « susceptible d'aucune saine explication. Vous pro- « mettiez , de ce ton affirmatif qui vous est naturel, « qu'au premier coup d'œil , Rome entière seroit « unanime pour frapper d'anathème toute ma doc- « trine. Quel mécompte! Plus on l'examine, plus elle ce trouve de défenseurs non suspects, qui ne m'ont a jamais vu, qui ne me verront jamais, et auprès de « qui je n'ai aucune recommandation que celle de « mon innocence. Jamais livre n'a été si rigoureu- « sèment examiné ; jamais on n'a fait contre aucun « livre, surtout en matière de spiritualité, tant d'ob- « jections subtiles et outrées ... Il a donc fallu sou- « tenir vos premiers engagements par de nouveaux « efforts. Vous avez représeùté aux autres prélats,

a qu'on ne pou voit plus reculer, sans vous déclarer (c auteur du scandale, et sans faire triompher la « cause de madame Guyon, que vous supposez tou- « jours inséparable de la mienne. Au nom de ma- « dame Guyon, on frémit, et on vous laisse faire. c( Vous passez des dogmes aux faits. Ma personne, a selon vous, est encore plus dangereuse par ses a artifices, que mon livre par ses erreurs. Le monde « entier, d'abord frappé de la nouveauté des faits, a et qu'on avoit prévenu à loisir contre moi, revient cr à mesure qu'il lit mes réponses. Les faits s'éva- « nouissent comme les dogmes. Tout vous échappe. <c De tant d'esprits prévenus d'abord, il ne vous reste « qu'une troupe toujours prête à vous applaudir, « et qu'un certain nombre d'hommes timides que « vous entraînez malgré eux, par les moyens effi- « caces que tout le monde voit, et qu'il est aisé de « prendre dans la situation où vous êtes.

a II étoit naturel de craindre qu'à la fin, ceux que « vous avez engagés trop avant n'ouvrissent les a yeux. Faut-il donc s'étonner que vous ayez recoure c( à Y enchantement? \J enchantement explique tout « dans voire réponse. . . Selon votre besoin, vous « faites croître ma souplesse à mesure que vos preu- « ves s'évanouissent. Plus j'emploie de bonnes rai- (c sons, plus je raconte de faits décisifs, tirés de vos « propres paroles dans votre Relation^ plus le lec- <c teur en est touché j plus vous vous récriez sur le

LIVBE TROISIEME. S^H

a charme. A vous entendre parler, on peut encore a moins résister aux puissants ressorts que je remue a clans toutes les nations, qu'aux prestiges de mon « éloquence. Si peu que cette affaire dure, vous me « dépeindrez bientôt comme le plus redoutable de « tous les hommes. . . Où en êtes-vous, si vous êtes «réduit à prétendre sérieusement, pour vous justice fier, que j'ai dans le monde plus de crédit que « vous?. . . C'est ainsi qu'en me reprochant d'être fit subtil, vous poussez la subtilité jusqu'à l'excès « absurde, de vouloir prouver au monde que c'est <c moi qui suis le plus accrédité de nous deux. Que « ne prouverez-vous pas, si vous prouvez ce fait, « contre la notoriété publique? »

1 Après ce préambule , Fénelon examine succès- Nouveaux

sivement, dans sa Réponse y tous les faits que Bossuet lui opposoit dans ses Remarques; il s'applique à les éclaîrcir, à les remettre dans leur véritable point de vue , pour dissiper les fâcheuses impressions qui pouvoient en résulter , contre sa doctrine ou ses procédés.

Bossuet l'avoît accusé a d'avoir donné les livres « de madame Guyon à tant de gens, depuis qu'ils « étoient condamnés ; et de les avoir même dona nés pour règle à ceux qui prenoient confiance «en lui. » Fénelon avoit répondu, avec toute la simplicité et toute la fermeté d'un homme que sa

GciaircissemenU sur les faits.

274 HISTOIRE DE FÉNELOI^.

conscience empêche de rien craindre : « Si je les

<c ai donnes à tant de gens, il n'aura pas de peine

« à les nommer. » Que répond M. de Meaux? « Qu'il

ii ne s'agit pas (Tune distribution manuelle; qu'il

a veut dire seulement que je les ai laissé lire; que

«j'ai approuvé qu'on les lût, et que je m'arrête à

« des minuties. Quoi! vous avancez un fait odieux,

« par lequel vous voulez me noircir ; et vous ne

« craignez pas de dire queyV m'attache trop à des

« minuties, en demandant la preuve de cette accu-

« sation ! . . . Nommez une seule personne à qui foie

« donné ces livres ? Un autre que vous avoueroit

« son impuissance. Mais vous avez des ressources in-

« épuisables : donner, dans votre langage, ne veut

« pas dire donner; il signifie laisser, et ri arracher

(lipas. Au lieu de preuves, vous nous donnez des

«jeux d'esprit, et une dérision. Vous assurez que

«c'étoient mes lii^res favoris, mes livres chéris.

« Vos amis y dites- vous, nauroient pas lu ces li-

« vresj si vous les eussiez obligés à j renoncer;

« vous étiez leur directeur. Je n'étois le directeur

« d'aucun d'entre eux. . . Aucun d'eux ne m'a ja-

« mais demandé conseil sur la lecture de ces livres.

« Je ne sais, ni qui sont ceux qui les ont lus, ni qui

« sont ceux qui ne les lisoient pas. Jamais je ne les

«ai conseillés à aucun d'entre eux. Ainsi un fait,

« qui devoit avoir tant de corps, dès qu'on le saisit,

« s'évapore en raisonnement j et le raisonnement

LIVBE TROISIÈME. %jSl

a porte à faux, sur d'autres faits qui disparoissent « comipç le^ prenpier (i). »

Bossuet , qui reprochoit à Fénelon de s^ attacher à des minuties , avoii fait lui-même ufie observation asse^ minutieuse, fénelon, dans sa lettre au Pape, avoit siinplement indiquée la marge les livres (]e niadame Guyon, ayec quelque^ autres également censurés par le saint-»siége. Quand on écrit aux puissances , disoit Qossuet, on ne dpit rien mettre par apostille, fénelon lui répondoit d'un ton de gaieté : « Voilà une règle de cérémonial ce pour laquelle vous pouviez vous reposer sur le « Pape m^me. Tant qu'il ne sera point mécontent tf des marques de mon profond respect , ce n'est « pas \ vous à ei^ être mécontent pour lui (a). »

Fénelon , dans sa Réponse à la Relation sur le quiétismcy s'étoit élevé avec la plus grande force, contre l'abus que Bossuet avoit fait des lettres qu'il lui avoit écrites dans le sein de la confiance et de l'amitié, bossuet lui reprochoit à son tour d'avoir également fait usage de ses lettres. « Mais pouvez- «vous comparer, Monseigneur, répUquoit Féne- « Ion , votre procédé au mien ? Quand vous publiez « mes lettres, c'est pour me diffamer comme un « Quiétiste, sans aucune nécessité. Quand je publie

(i) Réponse aux Remarques; % a.

(a) Ibid. S 4 (p. 34.)

« les vôtres, c'est pour montrer que vous avez dé- « siré d'être mon consécrateur , et que vous ne <i tromnez plus entre vous et moi qu! un je ne sais « quoi y auquel vous ne pouviez même donner un « nom . . . Vous violez le secret de mes lettres missives, « et c'est pour me perdre ; je ne me sers des vôtres a qu'après vous, non pour vous accuser, mais pour « sauver mon innocence opprimée. Les lettres que a vous produisez contre moi , sont ce qu'il doit y « avoir de plus secret en ma vie , après ma confes- « sion , et qui, selon vous, me fait le Montan dune « nouvelle Priscille. Au contraire, vos lettres que (c je produis, ne sont point contre vous; elles sont ce seulement pour moi ; . . . elles font voir que je a n'étois pas un impie et un fanatique. Pourquoi a mettez-vous votre honneur à me diffamer ? Qui « ne sera étonné qu'on abuse de l'esprit et de Félo- « quence , pour comparer une agression poussée c( jusqu'à une révélation si odieuse du secret d'un a ami, avec une défense si légitime, si innocente gg a et si nécessaire (i) ? »

iiir le reproche On nous reprocheroit peut-être le silence que

fait à Bossiiet, iv* . • 1 1 r • • i*

d'avoir révélé ^^^^ atlecterions de garder sur un fait particulier, la confession dont il résulta une espèce de scandale du genre le de^Féndo P'^^ affligeant. On sait que , dans le cours des débats si animés, qui eurent lieu à cette époque entre

(i) Réponse aux Remarques; § 6 (p. 42.)

Bossuet et Fënelon, l'archevêque de Cambrai accusa l'ëvêque de Meaux dta\^oir rés^élé sa confession générale (i); Il reproche que Bossuet repoussa aussitôt avec indignation j en déclarant qu'il n'avoit jamais entendu Fénelon en confession («2). Rien de plus odieux, il faut l'avouer, qu'une pareille accusation, dans le sens qu'elle peut présenter à ceux qui n'ont pas suivi assez attentivement les détails de cette controverse. Mais Bossuet pouvoit-il se méprendre sur le véritable sens de ce reproche ? Et le public même , dans les circonstances où l'on se trouvoit , ne devoit-il pas restreindre la confession dont il s'agissoit , à une communication secrète , essentiellement différente de la confession sacramentelle? C'est sur quoi nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de douter, pour peu qu'on examine attentivement la suite des faits , d'après les écrits des deux adversaires (3). Il

(i) Réponse à la Relation; n. 3o.

(2) Remarques sur la Réponse à la Relation; art. x^ § 3, n. II , etc. [Œuvres de Bossuet^ t. XXX, p. 16 et suiv.)

(3) On remarque y sur ce point, une difTérence très-importante, entre la première édition de V Histoire de Fénelon ^ publiée en 180B, et les éditions suivantes, publiées par l'auteur lui-même, en 1809 et 181 7, Les faits dont il s'agit étoient présentés, dans la première édition, d'une manière beaucoup plus favorable à Fénelon ; mais l'auteur modifia son récit, dans les éditions suivantes, par égard pour les observations qui lui avoiept été adressées, à ce sujet, par

iL'jS HISTOIRE dE FÉNELON.

1 Ort â VU plus haut (ï) que, pendant Ifeà toûfêrences d'Issy, Fénelon offrit k Boôsuet de lui « dir'ey « comme à un confesseur, tout ce qui pouvoit être ce compris dans une confession générale de toute sa a vie j fet de tout ce qui regardoit son intérieur. » Ce sont les propres expressions de sa lettre , citée dans la Relation sur le quiétisme{pL). L'évêque de Meaux refusa d'abord ; mais quelque temps après il demanda lui-même à Fénelon l'exécution de sa promesse, et obtint de lui un écrit^ dans lequel il exposoit en effet toutes ses dispositions intérieures, et tout ce qui pôttvoit être compris dans une confession générale (3).

le rédacteur des Mélanges philosophiques. (T. IV, p. 3io; t. VlII, p. lo.) L'examen attentif des faits nous a persuadé que l'illustre aul<;ur avoit cédé trop facilement à ces observations, et que sa première rédactiou étoit plus conforme à la vérité de Thistoire. Déjà nous avions manifesté cette opinion en 1820, dans V Açertissement ùw t. IV des Œuvres de Fénelon; Avertissement publié avec l'approbation expresse du cardinal de Bausset. C'est ce qui nous engage à reproduire ici le texte de cet Avertissement ^ dans lequel nous avons présenté les faits d'une manière conforme à la première édition de VHîst, de Fénelon, en y ajoutant quelques détails propres à les mettre dans un nouveau jour. (ÉniT.) (1) Livre II, n. B^. (T. P^ p. 385.) (a) Section 3, n. 4. {Œuvres de Bossuet, t. XXIX, p. 55o.) (3) Féndon, dans sa Réponse aux Remarques de Tévêque de Meàux âur la Réponse à la Relation (n. 7} , raconte ainsi \e% faits, sans avoir jamais été contredit par ses adversaires.

(Ét)IT.)

Cependant l'ëvêque de Meaux, parlant de cet écrit, qu'il appeloit lui-même une confession générale, s'exprimoit ainsi, dans la Relation sur le quiétisme : « Tout ce qui pourroit regarder des secrets « de cette nature , sur ses dispositions intérieures , « est oublié, et il n'en sera jamais question (i). » Fénelon trouva de la malignité dans cette réflexion, par laquelle Bossuet sembloit « se faire un mérite « de ne pas parler de cette confession par rapport « au quiétisme (2). » Il accusa donc l'évêque de Meaux d'avoir indiscrètement parlé de sa confession générale^ eu se faisant gloire d'un silence pire que la révélation même.

1 D'après ce court exposé, il est aisé de voir que le sens du reproche dont il s'agit ne pouvoit être douteux , ni dans l'esprit de Bossuet , ni aux yeux du public. Il étoit évident que Fénelon , aussi bien que Bossuet, ne prétendoit parler de confession , que par rapport à la lettre citée dans la Relation, Or cette lettre excluoit manifestement toute idée de confession sacramentelle : elle parloit seulement cle dire ou de confier à Bossuet, comme à un confesseur j tout ce qui peut être compris dans une confession générale. Assurément offrir à quelqu'un de

(i) Relation sur le quiétisme y sect. III, 11. i3. (T. XXIX, p. 56o.)

(2) Réponse à la Relation ^ n. 3o, {Œuvres de Fénelon^ t. VI.)

à8o HISTOIRE DE FENELON.

s'ouvrir à lui comme à un confesseMry n'est pas la même chose que demander simplement à lui faire une confession. Ces dernières paroles indiquent naturellement le sacrement de pénitence ; tandis que. les premières expriment uniquement une confidence qui a lieu hors du sacrement , et qui peut même se faire à une personne qui n'a pas les qualités requises pour entendre une confession sacramentelle. Il est vrai que Bossuet se plaignit hautement , comme si on l'eût accusé d'avoir révélé une confession sacra^ mentelte; mais l'archevêque de Cambrai, à son tour, soutint que Bossuet détournoit les paroles de son adversaire de leur véritable sens ; et que, se voyant pressé par le reproche extrêmement grave d'avoir abusé d^un secret inviolable, il aimoit mieux nier un fait imaginaire , que de répondre au véritable reproche dont il s'agissoit. « Yotre art, Monseigneur, « disoit-il à Bossuet , est de réfuter ce que je n'ai ce pas dit , pour pouvoir nier un fait imaginaire, et « détourner ainsi l'attention du lecteur, du fait véri-

« table que je vous reproche Je n'ai jamais

« parlé d'une confession auriculaire et sacramen- « telle 11 est évident que je n'ai entendu parce 1er de confession, que par rapport à ma lettre que a vous citiez (i). »

(i) Réponses aux Remarques ; n. 7. [Œuvres de Fénelon, t. TII, p. 43, etc.)

Il résulte clairement de cet exposé, que le duc de Sain^-

^ Il nous a paru important de remettre sous les yeux du lecteur cette suite de faits, dont l'oubli Texposeroit peut-être à soupçonner Fénelon d'une affreuse calomnie, manifestement contraire à cette modération habituelle de caractère, qui lui fit éprouver une si grande répugnance à entrer dans cette odieuse discussion de faits et de procédés, malgré la pleine conviction qu'il avoit de son innocence.

Nous finirons l'analyse de cette apologie de Fénelon, par l'apostrophe qui la termine, et qui dut faire une grande impression sur Bossuet (i). «Je ce laisse beaucoup de choses sans réponse particu- « lière, parce que les faits éclaircis décident de « tous les auti^s, et que ceux dont j'épargne la dis- « cussion aux lecteurs, ne devroient être appelés, a dans votre langage, que des minuties. Mais si ce vous jugiez à propos de vous en plaindre, je réc( pondrai exactement à tout. Il ne me reste qu'à ic conjurer le lecteur de relire patiemment votre a Relation avec ma Réponse^et vos Remarques avec « cette Lettre. J'espère qu'il ne reconnoîtra point « en moi le Montan dunenous^elle Priscille^ dont

Goiidusion de cette i?e]po/iie.* mr la compa-

nîson

de Fénelon

avec Montan.

Simon étoit très-mal instruit des fails^ ]orsqu*il parloît avec tant d'assurance et de malignité, dans ses Mémoires^ et du a célèbre tour que fit prestement M. de Cambrai , de se « confesser à M. de Meaux, pour lui fermer la bouche, i» (T. m, p. la.) (Édit.)

(i) Réponse aux Remarques. Conclusion j^, i<>9« !

aSa HISTOIRE DE F^JVELON.

« VOUS avez voulu effrayer l'Eglise. Cette comparai- « son vous paroît juste et modérée ; vous la justifiez a en disant quMl ne s'agissoit entre Montan et Prisai cille que cfun commerce et illusion. Mais vos comte paraisous, tirées de l'histoire, réussissent niai. « Comme la docilité de Synésius ne ressembloit <( point à la mienne, ma prétendue illusion ne res- « semble point aussi à celle de Montan. Ce fanati- « que avoit détaché de leurs maris deux femmes « qui le suivoient : il les livra à une fausse inspi- « ration, qui étoit une véritable possession de Tes- « prit malin, et qu'il appeloit l'esprit de prophétie. « Il étoit possédé lui-même, aussi bien que ces fem- « mes; et ce fut dans un transport de la fureur dia- « bolique, qui l'avoit saisi avec Maximillcy qu'ils « s'étranglèrent tous deux. Tel est cet homme, l'hora reur de tous les siècles, auquel vous comparez « votre confrère, ce citer ami de toute la vicj « que vous portez dans vos entrailles ; et vous « trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle com- « paraison ! Non, Monseigneur, je ne m'en plaindrai « plus. Je n'en serai affligé que pour vous, fet qui « est-ce qui est à plaindre, sinon celui qui se fait « tant de mal à soi-même, en accusant son confrère « sans preuve ? Dites que vous n'êtes point mon ao- « eusatèur, en me comparant à Montan ! Qui vous « croira? et qu'ai-je besoin de répondre? Pouviez- « vous jamais rien faire de plus fort pour me jus-

tf tifier^ (que de tomber dans cet excès ^ et dans ces « contradictions palpables y eu m'accusant ? Vous « faites plus pour moi, que je ne saurois faire moice même. Mais quelle trisle consolation, quand on <c voit le scandale qui trouble la maison de Dieu , « et qui fait triompher tant d'hérétiques et de liberce tins ! Quelque fin qu'un saint pontife puisse donce ner à cette affaire, je l'attends avec impatience, ce ne voulant qu'obéir, ne craignant que de me trompe per, et ne cherchant que la paix. J'espère qu'on ce verra dans mon silence, dans ma soumission sans à réserve, dans mon horreur constante pour l'illu- « sion, dans mon éloignement de tout livre et de ce toute personne suspecte, que le mal que vous avez ce voulu faire craindre est aussi chimérique que ce le scandale a été réel, et que les remèdes vioce lents contre des maux imaginaires se tournent en a poison. »

Fénelon , en envoyant cet écrit à Tabbé de Chan- impression terac, lui mandoit (i) : « J'espère que vous serez ^^^ "*^*^ ^^^

^ \ / r ^ cette Réponse;

ce content de ma Réponse. Si on la trouve d'un ton jugemenidu « un peu plus fort que mes autres écrits, c'est que ^^"^*^'^'' « je ne puis m'empêcher de montrer de l'horreur a pour tant d'accusations horribles, et que certains (c lecteurs pensoient que ma modération venoit de «c la crainte de mon adversaire. Du reste, on n'a

(i) Lettre du 7 novembre 1698. (Corresp» t. X, p. 8.)

a84 HISTOIRE DE FENELOIT.

a qu'à comparer mes expressions aux siennes; on « me trouvera bien patient, par comparaison avec

« son âcretë Vous pouifez bien juger ^ par les

ff dates j que je n^ai mis que huit jours à faire ma « Réponse; c* est n^ai^oir pas perdu un moment j et a n'avoir pas été embarrassé pour trousser mes ré-- « ponses. »

Les adversaires de Tarchevêque de Cambrai furent frappes d'étonnement, en voyant sa Réponse succéder si rapidement aux Remarques de l'évêque deMeaux; et le cardinal de Bouillon, admirateur sincère de Fénelon , disoit publiquement à Rome, a que c'ëtoit le plus grand effort de Fesprit hu- « main (i). »

Il falloit que cette réponse eût fait une terrible impression sur Tabbé Bossuet. On peut à peine transcrire les expressions qu'il ose se permettre en parlant de Fénelon : « Cest une béte féroce (Fé- « nelon, une béte féroce!) qu'il faut poursuivre <c pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité, jus- « qu'à ce qu'on l'ait terrassée, et mise hors d'état de ce ne plus faire aucun mal. Saint Augustin n'a-t-il a pas poursuivi i\i\\en jusqu'à la mort ? Il faut dé- « livrer l'Église du plus grand ennemi qu'elle ait

(i) Lettre de V abbé Bossuet à son oncle y du a 5 novembre 1698. (OEttures de Bossuet ^ t. XLII, p. 55.) — Lettres de Vahbé de Cha fêter ac à Fénelon, des «9 novembre et 9 déceniibre iS^. [Corresp, t. X, p. io3 et i3.i.}

« jamais eu. Je crois qu'en conscience, les éveques, « ni le Roi y ne peuvent laisser M. de Cambrai en « repos (i). »

fiossuet dut sans doute regretter en ce moment, d'avoir abandonné les points de doctrine, où il avoit un avantage réel , pour transporter la discussion sur des points de fait. Au succès extraordinaire qu'avoit d'abord obtenu sa Relation sur le quiétismcj avoit succédé un intérêt plus touchant en faveur de Fénelon ; les personnes pieuses, qui s'affligeoient avec raison du scandale de ces violents débats entre des évêques, ne pouvoient se dispenser de convenir que l'archevêque de Cambrai s'étoit vu dans la nécessité de repousser des accusations odieuses, pour dérober la sainteté de son ministère à l'opprobre dont on vouloit couvrir sa personne.

Si notre qualité d'historien de Fénelon rend notre témoignage suspect, nous rapporterons celui d'un homme dont le seul nom est fait pour inspirer une entière confiance. L'opinion du chancelier d'Aguesseau doit avoir d'autant plus de poids, que ses principes, ses relations, ses préventions même, dévoient le rendre plus favorable à Bossuet qu'à Fénelon. « Lé scandale étoit moins grand (a), tant que

(i) Lettre de l'abbé Bossuet, du a 5 novembre 1698. (T.XLn,p. 56.)

(a) Mémoires sur les affaires de V Eglise de France. [OEu» près de d*Jguesseau, édil. in-4^, t. XIII, p. 177.)

a 86 HISTOIRE DE F^NELON.

« ces deux illustres adversaires ne combattirent que a sur le fond de la doctrine ; et l'on pouvoit le re- « garder du moins comme un mal nécessaire. Mai^ « la scène devint plus triste pour les gens de bien , « lorsqu'ils s'attaquèrent mutuellement sur les faits, « et qu'ils publièrent des relations contraires, où, « comme il étoit impossible quils dissent tous a deux vrai, on vit avec douleur, mnis aifec cer- « iitudej qu'il f^lloit que F un des deux dit faux; et, « sans examiner ici de quel côté étoit la vérité, il est a certain au moins, que Tarchesfêque de Cambrai <c sut se donner^ dans [esprit du public^ Vavan' (f tage de la vraisemblance, »

Peut-être seroit-il permis d'ajouter au témoignage du chancelier d'Aguesseau, celui de Bossuet lui-même. Sans doute Tévêque deMeaux ne pouvoit pas, ou ne vouloit pas convenir qu'iteût accusé trop légèrement l'archevêque de Cambrai; mais au moins il fut obligé d'avouer que son adversaire s'étoit parfaitement défendu. Il disoit dans un écrit assez court, qu'il publia peu de mois après (i) : « Que ses a partisans (ceux de Fénelon) cessent de vanter son « bel esprit et son éloquence ; on lui accorde sans i< peine, quil a fait une vigoureuse et opiniâtre « défense. Qui lui conteste l'esprit ? // en a jus^

(i) Avertissement sur les signatures des docteurs^ {Œuprts de Bossuet, t. XXX , p, 324.}

a quà faire peur; et son malheur est de s'être <c chargé d'une cause où il en faut tant. »

Il n'est pas moins certain que, depuis la Réponse de Fénelon aux Remarques^ Bossuet ne revint plus, dans ses écrits publics , sur la question des faits ( I ) ; il se borna à publier encore quelques écrits ' dogmatiques, pour accélérer la décision du saintsiége. On cessa même, dans le cours de cette dispute, de faire mention de madame Guyon, et de toutes les prétendues découvertes qu'on avoit faites, de son commerce avec le P. Lacombe. L'état de démence de ce religieu?L fut entièrement constaté ; et

(i) Quoique Bossuet n^ait rien publié sur la question des faits, depuis la Réponse de Fénelon aux Remarques, on ne peut douter qu'il n*ait eu l'intention de répliquer à cette Réffonse, Un fragment du Journal de rabbé Ledieu, cité par le cardinal de Bausset, dans 1'^/.^/. de Bossuet (t. III, liv. X, n. 19, p. 332), nous apprend, qu'au moment où parut le Bref d'Innocent Xlly contre le livre des Maximes, Tévéquc de Meaux étoit sur le point de publier cette réplique, sous le titre de Réflexion, ou dernier Éclaircissement sur la Ré^ panse de M, Varchevcipic de Cambrai aux Remarques de M, Vévéque de Meaux, Nous avons vu nous-méme deux manuscrits authentiques de cet ouvrage , Tun au séminaire de Meaux , et l'autre entre les niaius de M. Villenave père. La lecture attentive de cet écrit nous a persuadé qu'un lecteur instruit du fond et des détails de cette controverse, par les écrits déjà publiés, ne peut rien apprendre de nou- ' veau dans celui-ci , ni sur la controverse doctrinale, ni sur l'article des faits. (Édit.)

Lettre pastorale

de Vévêqite

de Chartres

contre le livre

des Maximes f

Réponse

de FéneloD.

!l88 HISTOIRE DE FifTELON.

on prit le parti de laisser madame Guyon à la Bas« tille, sans avoir pu se procurer le plus léger indice des désordres dont on l'avoit accusée.

Nous nous dispenserons de parler désormais de quelques écrits qui painirent vers la fin de celte controverse ; ils ne pourroient plus offrir aucun intérêt, dans une cause où la curiosité et l'attention publique commençoient à s'épuiser, par l'inépuisable fécondité des deux principaux adversaires (i). || Nous nous bornerons à dire que l'évêque de Chartres avoit publié, le lo juin 1698, une Lettre pastorale contre le livre des Maximes. L'objet principal de celte Lettre étoit de montrer que l'état de pur amour, autorisé dans le livre des Maximes , excluoit comme des imperfections les actes de l'espérance chrétienne. Mais à cette première accusation, l'évêque de Chartres en ajoutoit deux autres d'une grande importance; il reprochoit à Fénelon d'avoir varié dans ses explications sur le désintéressement des parfaits ; et de s'être écarté de la doctrine constante de la tradition, sur ce point, dans son Instruction pastorale du i5 septembre 1697 || (2).

Fénelon ne put répondre aussi promptement qu'il l'eût désiré, à ces nouvelles attaques. On a vu que,

(i) On peut voir la liste de ces derniers écrits, dans VEistm litt. de Fénelon, I**^ part. p. 49) etc. (Êdit.)

(a) On a parlé plus haut de cette Instrtiction, p. 14a.

depuis le mois de juin 1698, il avoit eu à suivre des démêles d'une tout autre importance^ avec Bossuet et l'archevêque de Paris, au sujet de tout cet amias d'accusations et de faits personnels, spiis lesquels on avoit prétendu laccabler. Il peint , avec son aisance et sa liberté d'esprit ordinaires, la singularité d'une position oïl il étoit obligé de combattre seul contre trois de ses confrères. « Il me reste à répondre à <£ M. de Chartres, et j'espère le faire clairement; « mais on ne peut pas faire tout à la fois. Ils sont ce trois ; ils ont des secours et des facilités à l'infini, a Je suis seul, sans secours, avec une santé très-foia ble, et épuisée encore plus par la peine d'esprit que «c par le travail, enfin embarrassé même pour Hmet pression (i). » Ce n' étoit en effet qu'avec des difficultés, des dépenses et des précautions infinies, qu'il pouvoit trouver des imprimeurs. Il éprouva même un autre genre de contradictions, à l'occasion de sa Réponse à l'évêque de Chartres (2). Il en avoit envoyé un ballot de sept cents exemplaires à Paris ; M. d'Ârgenson, lieutenant de police, eut des ordres pour les faire saisir et arrêter.

Au reste, Fénelon mit peu d'intérêt à donner une grande publicité à cette Réponse. Il ne l'avoit

(i) Lettre de Fénelon à l'abbé de Chanterac; 6 septembre i698, (Corresp. t. IX, p. 4 1^*)

(a) Lettre du 18 octobre 1698. {Ibid, p. Si5.)

Partage des examinateurs

à Rome ; sage lenteur

du Pape.

19a HISÏOlftE M F^ÏÏÈLÔN.

faite ^ que partie qu'il votiloh népdiidrë à tout; il ^j éiùïî i^fifermé ànm \k ûi^m^iôii f hëotogique ; il aVbii évité d'y rieii tnèler qui pùl offèiisêr un prélat qti'il estimoit stocèremeiit^ et qui se maniroit alars disposé à se rapprdchei< de lui (i). Bossuet voulut exciter l'évèque de Chartres à j^épliquer à la Réponse à^ Tardhéyéque de Câinbmii iHai» ce prélat avoit pris ^ cdmme l'ardhëvèque de Paris , la ferme rééolutioft de ne le plus rengager dans ce combat d'éeritâ^ Aloré Bosstiet^ dont la plume était iii£itigable, se détefmitia ky répondre lui-même, sous le nom d'un Théohgient ce qui mit Féuelon dans la liéoesé^ité de faire pàrottre encore dèax Lettres en relise il cdle du Thécdogiem

Fendant que les écrits se multiplioient en France, et s'j ^coédoient avec une rapidité doqt Rome étoit peuUét^ ausfii fatiguée qu'étonnée, les examina^ teurs éteieftt enlîii parvenus à terminer leur examen^ le a 5 septembre 1698, aprèi soiaante-quatre eongré- ^ttons, à un grand nombre desquelles le Pape avoit assiité ets personne (i|). Mais ild se trouvèrent^ à la fin de cet examen, aussi partagés d'opinion qu'au commencemeiH^ Sur dis examinateurs, cinq déciai^èrent que le livre d^ ï Explication des Maximes des saints ne méritoit aucune censure ; et les cinq

(i) Voyez ci-dessus, p. 264* (2) Ci-de^stt»^ p«i9s,été^

LIVRK TROISIEME. SQ!

autres prononcèrent qu'il renfermoit un grand nombre de pro^pMÎtionâ répréhensibles.

Ce partage des examinateurs^ après une année entière dediseussionsy devoit naturellement opérer une espèce A^Jîn de nonrrecevoiry contre les adversaires de l*archevéque de Cambrai. 11 est vraisemblable qu'on n'aurolt point dérogé , en cette occasion, aux usages et aux règles ordinaires du Saint- Office, si des considérations impérieuses n'eussent donné une autre direction à ta marche accoutumée de la cour de Rome (i). Mats les vives instances de Louis XIV, à qui Bossuet avoit représenté la doctrine de laclievéque de Cambrai comme subi^erswe de la reUgioHj et capable de troubler la paix du royaume, forcèrent Innocent XII à porter l'examen définitif du livre des Maximes à la congrégation des cardinaux du Saint-Office, j qui s'en occupa avec beaucoup d'activité, pendant les derniers mois de l'année 1698 et les premiers mois de 1699 || (a).

(i) Nous renvoyons au n. IX des Pièces justificatives de ce III* livre , quelques observations que le cardinal de Bausset faisoit ici en note sur madame de Sévigné et madame de Ofignsn, à Toccasion d'une méprise du cardinal Maury, dans ses Notes sur l^Éhge de Fénelon, (Édit.)

(4) Corresp, de Féneion, t. X, p. 6, a5, 5o, i'i3, i3o, 1 80, 493, eic.

A la suite de cet alinéa , le cardinal de Bausset avoît placé la Lettre de Bhiehn à madame de Maintenons du mois de

agîi

HISTOIRE DE FENFXON.

Censure du livre

des Maximes,

par plusieurs

docteurs

de Sorboune.

Octobre 1698.

Innocent XII au roi t sincèrement désiré d'épar«» gner la flétrissure d'une censure à un archevêque dont il honoroit les vertus et les talents (i). Il apporta beaucoup de lenteur à la décision qu'on désiroit avec tant d'impatience ; et il eut l'attention de donner à ces lenteurs le motif honorable de la solennité qii'exigeoit l'importance de ta cause, et le mérite des grands évéques qui attendoient son jugement. Il vouloit toujours se flatter, qu'à la faveur de ces délais, quelque événement propice le délivreroit de la nécessité de prononcer.

Il L'abbé Bossuet y au contraire, dans la vue de balancer l'impression qui résultoit, en faveur de Fénelon , du partage des examinateurs de Rome , suggéra à l'archevêque de Paris et à son oncle, l'idée de faire condamner le livre de l'archevêque de Cambrai par la Faculté de théologie de Paris , ou du moins , par un certain nombre de docteurs (2).

décembre 1698. Nous l'avons renvoyée un peu plus bas (p. 295), pour mieux observer Tordre chronologique des faits. (Édit.)

(i) On rapporte généralement, que dans le cours de cette controverse , le Pape Innocent XII exprima en ces termes son opinion personnelle : Erravit Cameracensis^ excessu amoris Dei : peccaçit Meldensis, defectu amoris proximL « L'ar- « chevéque de Cambrai a erré par excès d'amour de Dieu; « l'évéque de Meaux a pécfaé par défaut d'amouif du pro- « chain. » (Note de V auteur.)

(a) Voyez y au sujet de cette censure, la Corresp. de Bas-

L'archevêque de Paris chargea en effet Tabbë Vivant , docteur de Sorbonne , et curé de Saint-Leu , à Paris, de dresser contre le livre un projet de censure. L'abbé Vivant rédigea donc, de concert avec M. Pirot , un ai^îs doctrinal , qui condamnoit, avec certaines qualifications, douze propositions extraites du livre des Maximes. Ce qu'il y eut peut-être, en cela, de plus singulier, c'est que cet ai^is doctrinal fut adopté par M. Pirot lui-même, qui, après avoir soigneusement examiné , dès le principe, l'ouvrage de Fénelon, et après avoir obtenu de l'auteur toutes les corrections qu'il jugeoit convenables , avoit déclaré le livre correct et utile j jusqu'à dire publiquement que c'étoit un li^re dor{i). Quoi qu'il en soit, Vaifis doctrinal ayant été approuvé par l'archevêque de Paris, fut présenté, au nom de ce prélat, pendant le mois d'octobre 1698, à un certain nombre de docteurs, avec l'invitation de le souscrire, en leur laissant à peine le temps de le lire. || Il ne fut d'abord signé que par environ soixante ou soixante-dix

suet et celle de Fénelon; octobre et novembre 1698 , et janvier 1 699. Remarquez en particulier, dans la Corresp. de Fénelon^ le Mémoire du 19 janvier 1699 ; t. X, p. a45. — a* Lettre de Fénelon contre les passages ^glairgis, obj. 11*. (Œuvres, t. VIII, p. 446.) La lecture attentive de ces différentes pièces nous a fait modifier un peu, en cet endroit, le texte du cardinal de Bausset. (Édit.) (i) Voyez plus haut, p. 33.

^^4 HISTOIRE Dfi féHELON.

docteurs; mais le nK^uv^fpent Uf^e foi« dooiié, un gr^nd nombre d'autres y joigaineut l^urs signai tures pour plaire à Vévè^ne diocësaîa ; Il et l'acte fut aussitôt envoyé à Rome, cooime expriidaat le sentimeot de la Faculté de théologie de Paris. Toutefois OA prit les plus grandes pr^i^utîotis , pour empêcher que les copies de cet acte ne se répandissent dans Paris, dans la crainte sans doute que Fénelou n'en eût connoissance, et ne prolongeât encore la discussion par de nouvelles rédamatitMis ; en «orte qu'il eut beaucoup 4e peine à s'en procurer une copie, pour 1 examen qu'il en fit , dans deux lettres adrejssées, sur ce sujet , à l'évêque de Meaux , vers la fin de janvier 1699 (t)* 4 Ces petites manœuvres ne produisirent pas tout l'effet, et n'eurent pas le succès qu'on eu avoit espéré. On eut lieu d'observer en cette occasion^ comme en beaucoup d'auti^s, que œs sortes de signatures, surprises à la com*plaisance par l'intrigue ou la puissance, ont rarement le pouvoir de coaifnander à l'opinion ; elles peuvent tout au plus faire un moment illusion à la crédulité. Fénelon n'eiit pas de peine à démontrer l'inconvenance d'un acte aussi irrégulier ; et l'archevêque de Paris eut besoin de se justifier h Rome, oïl l'on fut choqué, avec raison, de yq^rune faculté de théologie s'établir juge d'une question

(1) OEaçres de Fénelon, t. IX ^ pu S^i, «le.

LIVRC TKOISlfcME. ^qB

dont le jugement étoit d^jà déféré au saiat-âiëge.

Il Pendant les disousàons occwioaiiées par cette Lettre de Féoe- BouveUe attaque, Féoelon, instruit du patta^e des ï»»» madame

. ^ , , ' r. iT de Maintenon.

^Laminateurs nommes par le souverain Pontife pour sur ses disposil'eiLainen de son iivre , crut pouvoir hasarder avec **°"* présentes. honneur uiie dëmarcbe de paix et de conciliation , auprès de madame de Maintenon. illl ipit à l'écart tous les sujets de plainte qu'elle lui avoit donnés ; il i

voulut lui montrer, par une conduite (Jeine de can^ deur et de franchîee , que son coeur , toujours fidèle au souvenir de ses anciennes bontés , ne conservpît aucune amertume de ses derniers procédés. Il lui faisoit observer dans sa tett:re(i), «que oe livre, « qu*on lui avoit représenté comme incapable de <c toute explication catholique , et pour les impié- « tés duquel ses confrères avoient cru le devoir pous- « ser k toute extrémité, avoit p^ru aux cinq principe paux théologiens , choisis par le Pape dans le sein a de l'Église romaine, mon «seulement susceptible « de meilleure^ explications , mais encore si pur et «c si correct, qu'il n'avoit, selon eux, aucun besoin ' « d'être expliqué. Il e9t vrai , Madame , ^ue cinq « autres sont <x>ntre mon liv^e; npaîs la voix pu- «c blique décide que , maigre leur mérite , As n'ont « pas le poids des premiers 1^ ràgl« invio-

(i) Ijet^defénelon à mç^damfi 4^ M^mlfii^fm; fléc^h^e ï6j>8. {Çorresp. t. X, P^ ï?o.J

agB HISTOIRE de fénelon.

« lable du Saint-Office^ qui est le plus rigoureux de « tous les tribunaux en matière de foi , est qu'un et livre demeure justifié , à moins que la pluralité «c des voix n'aille <i le condamner. Cette règle est (c décisive en ma faveur ; ce préjugé me justifie par ce avance , Madame , aux yeux de toute la chrétien-

« té Quelque événement que Dieu permette ,

« on ne verra en moi que docilité pour le Pape, mon «( supérieur; que zèle , soumission et reconnoissance « sans bornes pour le Roi , mon maître ; que resa pect y attachement et reconnoissance pour vous , a Madame ; qu'amour de la paix de l'Église ; qu'hor- « reur pour toute nouveauté , et qu'oubli de la ri- <( gueur avec laquelle mes confrères m'ont attaque. « Quoique je les regarde tous selon Dieu , et dans a l'esprit de la vraie fraternité , je ne puis m'empê- « cher de les distinguer un peu les uns des autres.

(c II ne me reste j Madame , que deux choses « à vous représenter : la première est que , si le a Pape me condamne, je tâcherai de porter ma croix et sans murmure , et avec un cœur soumis ; et que si « le Pape veut bien suivre les règles communes , c( comme je l'espère, pour me justifier, je serai pour « mes confi:*ères dans la même situation que s'ils ne ce m'avoient jamais attaqué. La seconde chose est c< que toutes les croix dont on tâche de m'accabler, cr ne me sont point aussi pesantes que celle de vous « avoir causé tant de déplaisir. Puis-je me plaindre

a de ce que vous avez cru trois grands prélats plus «c que moi seul , et que vous avez préféré la sûreté a de l'Église à ma réputation particulière ? £n concc sidérant les impressions que vous avez reçues , je ce conclus qu'il -étoit naturel que vous allassiez plus «r loin j et qu'il faut qu'un reste de bonté vous ait « retenue. C'est ce que je ressens , et que je ressen- « tirai toute ma vie, comme je le dois. Je prie Dieu ce de tout mon cœur , Madame , qu'il vous console c( autant que je vous ai affligée malgré moi, et qu'il ce vous donne ses grâces les plus abondantes, pour a remplir ses desseins sur vous. »

Un langage si doux et si modéré , une attention si délicate à éviter tout ce qui pouvoit rappeler à madame de Maintenon la légèreté avec laquelle elle étoit sortie de son caractère , en faisant elle-même les honneurs d'un livre si offensant pour un ancien ami(i), dut toucher une âme naturellement sensible à la noblesse et à la générosité. Nous n'avons point sa réponse à cette lettre , et il est bien vraisemblable qu'elle n'y a point répondu : elle n'étoit plus à temps d'arrêter la marche d'une affaire qui avoit fait tant d'éclat, et dont on attendoit à chaque instant le jugement définitif. D'ailleurs, on étoit parvenu à persuader à madame de Maintenon (2), 0 que,

(1) La Relation de Bossoet ^Kr/e quiétisme.

(%) Lettre de madame de Maintenon à M. de Noailles;

agS HisïiioiRii oie wésïïioN.

# si l'archevêque 4e Cambrai n'étoît pas condamBe, 95 ,tf pe seroit un fier protecteur paur lequiétisme. »

Nouvelles j| Telle étoit mm la persuasion de l'abbé Bossuet,

instances du Roi 1^1 in*

auprès du Pape, ^^^^ ^* corr^spoadaiice oJlre sur ce point , comme pour sur tant d'autres , ua contraste frappant avec celle décision. ^® l'abbé de Chanterac. i Celmnà cw>yoit que, dans uqe controverse de .doctrine , on ne devoit employer que des raisoni^inents ^ des autorités graves, et des formes canoniques. Se^ lettres sont toujours empreintes de cet esprit de piété , de science , de candeur et de simplicité. L'abbé fipssuet, au contraire, réclame sans cesse des coups de force et d'autorité. £a lisant sa correspondance , on seroit testé de croire qu'il s'agissoit d'une négociation politique du plus grand intérêt pour la puissance de la France et la gloire de Louis XIY ; et non d'une question assez obscure , sur laquelle les théologiens étoient partagés , et que le dlief de l'Église hésitait encore à décider.

On doit plaindre Bossuet, d'avcùr cédé trop facilement aux impressions violenies d'un canactère

7 açiîM: 1697. (Recueil de La Beaujnelle,!. III, p.iX'j^ £'«st par erreur que La JBeaumelle « et après {ui le ciirdîp^] ie Bausset , dans les précédentes éditions de cette Histoire, rapportent cette lettre à Tannée 1698. On voit, par le contenu, qu'elle fut écrite à la même époque que la Déclaration des trois prélats contre le livre èes Maximes, c*est«à--diré , an HUAS 4'ao4t 1^697, •^ÉiHT.)

uvae Tftoiiiàtffi. 1^99

m^ pmporté qiie celui de ion oer^u. Les ioquié-* tiidisg £}i;agiéivées de l'abbé Bossuet ^ sur le jugement du «aÎQt - $iége , portèrent son onde à provoquer de^ iBesurcys d'autortté^ qui n'auroient jamais dû in* t^rveoir daoi une ^Dontm^erse de cette nature. Les pr^sans de FéneJoa puisent croire que Tévéque de ^e9^uJ. mêloil à son ssèle pour la saine doctrine, un fâchei^^ ressentiment contre la personne de i'ar* chevêque de Cambrai.

QucH qu'il en soit, Louis KIV céda aux instances de Boss^iet et de l'ardievéque de Paris , appuyées de celles de madame de Main tenon : il expédia, vers i^ fin de décembre 1698, ua courrier extraordinaire au cardinal de Bouillon^ avec la lettre suivante pour le Pape (i) : « Très-saint Père, dans le temps que j'espé- & rpis , du zèle et de lamitié de Votre Sainteté, une « prompte décision sur le livre de l'archevêque de « Cambrai , je ne puis apprendre sans douleur, que « ce jugement , ^i nécessaire à la paix de l'Église , « est encore retardé ^ par f artifice de ceux qui K croient ^n&uuer leur intérêt à le différei\ Je vois « si clairement les suites fâcheuses de ces délais, qne « je croirois ne pas soutenir dignement le titre de K Fils aine de l'Église, ai je œ réitérois les instances « adressantes que j'ai faites tant de fois a Votre-Sain- « teté ^ et si je ne la suppliois d'apaiser enfin les

(i) Œmres de Bossmt^ t. Xi.II, p. iSfi.

3oO HISTOIRE DE FENELON.

«c troubles que ce livre a excités daos les consciences. « On ne peut attendre présentement le repos, que de « la décision prononcée par le Père commun, mais (c claire , nette , et qui ne puisse recevoir de fausses <( interprétations ; telle enfin qu'il convient qu'elle ce soit, pour ne laisser aucun doute sur la doctrine, « et pour arracher entièrement la racine du mal. « Je demande , Très - saint Père , cette décision à ce Votre Béatitude, pour 1% bien de l'Église, pour la «tranquillité des fidèles, et pour la propre gloire « de Votre Sainteté : elle sait combien j'y suis sena sible , et combien je suis persuadé de sa tendresse c( paternelle. J'ajouterai, à tant de grands motifs qui « doivent la déterminer, la considération que je la (C prie de faire, de mes instances et du respect filial « avec lequel je suis , très-saint Père , votre trèsce dévot fils ,

« Louis. »

A cette lettre pour le Pape en étoit jointe une

autre très-dure pour le cardinal de Bouillon , par

laquelle le Roi le rendoit , pour ainsi dire , respon-

,gg sable de l'événement.

Le Roi 6te à On ne se borna point à un témoignage aussi écla-

«» u «^«.- ., tant des véritables intentions du Roi ; on crut qu'il

et la pension ' *■

de Précepteur, dcvoit montrer encore , par quelque coup d'autoanvier 1699. ^j^^ ^ ^^^ l'archevêque de Cambrai étoit irrévocablement perdu dans son esprit , et que le retour à la cour lui étoit iermé à jamais. Vers les premiers

jours de janvier 1 699 , I^ouis XIV se fit apporter le tableau des officiers de la maison des jeunes princes : il raya j de sa propre main , le nom de Tarchevêque de Cambrai de l'état des appointements affectés aux fonctions de Précepteur, et lui enôtale titre (i). On lui retira en même temps Tappai'tement qu'il occupoit en cette qualité au château. On est toujours surpris de voir un prince tel que Louis XIY, croire punir un homme tel que Féuelon, en lui retirant une pension. Pouvoit-il avoir oublié, que ce même Fénelon avoit sollicité comme une grâce, quatre ans auparavant, la permission de verser cette pension dans le trésor royal, pour les dépenses de la guerre , et que Louis XIV avoit jugé peu convenable à sa dignité d'accueillir cet acte de générosité ?

L'abbé Bossuet désira au moins inutilement de voir le due de Beàuvilliers enveloppé dans cette nouvelle disgrâce de Fénelon. « Il me semble bien dan- « gereux pour le présent et pour l'avenir, écrivoit-il « à son oncle, de laisser M. de Beàuvilliers dans la « place qu'il occupe. » Si on l'en avoit cru, Louis XIV n'auroit fait usage de la plénitude de son autorité, que pour écraser tous les amis de l'archevêque de

Cambrai. ^^

On dut être d'autant plus étonné, à Rome, des Suite du travail

(i) Œuvres de Bossuet, t. XLII, p. 179, 193, etc.

des

eMminateiirs;

inquiétudes

de Tabbé

de Ghanterac.

3oâ Hisvoifti US fiirstoN.

nouvelles tnstanees formées au noni de Louis XIV, qu'on y proeédoit avec beaeromip d'activité ati jugement du livre de Farchevêque de Carlibral. Li€*s car* dinaux de la cangrëgation d» Saint*Offk)e s'assembloient en pirésence du Pape deux fois la semaine, et souvent trois fois. Dix congrégations s*étoietit déjà tenues., dans le court intervalle du tg Novembre au j 5 décembre. Une assiduité aussi constante, dans des hommes que leur âge et leurs dignités rendoient si respectables, et qui avoieiit d'ailleurs tant d'autres affaires à suivre^ et des devoirs non mfAnë importants à remplir^ méritoit eertatneitietit des éloges, au lieu des reproches ^ue l'abbé Bossuet osoit se permettre sur leur lenteur.

Cependant le Pape vouloit avoir égard à Timpatience que le Roi Uii manifestoit dans une forme si expressive et si pressante. l\ ordoniia sttr-le-champ aux cardinaux de redoubler d'activité, et de tenir une troisième congrégation toutes les semaines, pour accélérer l'examen et la dëeision.

L'abbé de Ghanterac, témoin de toutes les manœuvres des adversaires de Fénelon à Rome, instruit des vives instaiices du Roi pbut obtenir la condamnation de l'archevêque de Cambrai, ne se dissimu^ loit pas l'influence d'une autorité si imposante 2 il exposoit avefi franchise sei inquiétudes à Fénelon. a Des personnes qui vous sont sincèrement attachées, « lui écrivoit^ily nœ dirent tous les joUrA qu'il n'est pas

<i {^ôsâiUe qtié Honle puisse résister àut inâtaûces «f ^tiê )a cdtir de Ffartcd &it dotitre tous. En efFët, d l'on dit tout haut préàetitement , et sâiis façon , é qtiè le Roi ne demartde pas seuleitïem une déci- « sion prottiptc, mais qu'il demande avec instance, c* et en tefiite^ précis^ la condamnation de votre lier vrfe, cortltne ufte chose nécessaire au repos et au « bien de l'État ( t ). . . H paroît probable que, si Fon «c jugeoît k présent, la disposition des esprits, et a le grand nombre de^ cardinaux de la congréga- « tion du Saint-Office, iroient à condamner le livre; a et cela, par les impressions que la cour de France ce donne, par la crainte du quiétisme, dont on voit « tous les jours ici des exemples et des histoires ter- « rifales , par le gt^arid trouble que ce livre cause en et Fraîiee, et par le Sentiment de tant d'évêques et a de docteurs qui le jugent dangereux, et trop fàvoa rable aUx Quiétistes. Toutes ces considérations a petsuaderoient aisément h ceux qui aiment leur « repos, que, quand même la doctrine du livre ne « seroit pas mauvaise dans le fond, et que les expres- « siens mêmes en poutroieilt être justifiées par celles et des bons et saints auteurs qui leur sont setnblables, d néanmoins le boU olrdre de l'Eglise demanderoit , « dans les circonstances présentes, que Rome lé a condamnât ou le prohibât, pour apaiser ces trou-

(i) Lettre fie rabbé de ChtMterac, S janvier 1699. {Cor^ resp, t. X, p« azo.)

3o4 HISTOIRE DE FJÉNELON.

a bles et rétablir la paix( i ) J'attends avec calme

a révénemeot, quel qu'il puisse être ; je l'attends, ce dans cet esprit de soumission aux desseins de « Dieu sur nous, que vous me recommandez d'une a manière si touchante, et qui, en effet, est si digne « d'une âme chrétienne, au milieu d'une si rude « tempête, qui effraye et qui épuise toute la pru- (c dence humaine. Je voudrois demeurer en silence a auprès de Notre-Seigneur, sans lui dire avec trop « d'empressement : Seigneur^ saui>€Z'nouA\nous pé- « rissons : Domine, salira nos y périmas; mais ce pourtant, avec une confiance entière en sa bonté, (( le prier qu'il veille sur son Église, et sur les véri- (c tés de la religion. Je vous avoue que ma foi aug* ce mente, à la vue de tant de personnes de doctrine « et de piété, qui voient plus loin que moi dans noce tre affaire, qui en connoissent mieux tous les dance gers, et qui demeurent pourtant inébranlables ce dans cette certitude, que Dieu ne permettra jaec mais que le pur amour ni le parfait désintéresseec ment de nous-mêmes soient confondus avec Fera reur et l'illusion. Vos souffrances seront heureuses, ce si elles servent à défendre la vraie charité. Que ce j'ai de joie, quand je pense qu'elle nous tiendra <c unis durant le temps et l'éternité (2)!.... Ah!

(i) Lettre du 9 janvier 1699. [Ibid, p. 222.) (a) Lettre du 24 janvier 1699. {Ibid, p. 279.)

tIVRE TROISIÈMK. 3o5

a combieu de fois me suîs-je dit, dans ces Jours de « troubles et de ténèbres : ^étions et mourons avec « liU(^\) ! »

On va juger si un pareil langage parloit au cœur Calme

de Fénelon (2). c^ Je suis attendri, comme je le dois, cr mon cher abbé, de toutes vos lettres; mais, quoi « qu^il arrive^ demeurez en paix; tenez ferme, en (K toute douceur et humilité. Si mon supérieur veut « m'humilier, c'est à moi à recevoir de lui Thumice liation avec joie et docilité. Je suis bien éloigné de oc vouloir faire du trouble dans l'Église, sur l'amour « désintéressé, par un intérêt personnel. Ma conte duite décréditeroit ma doctrine, plus que toutes ce les censures : il s'agit de la doctrine, et non pas

« de nous Je vous conjure de vous consoler (3),

« quelque événement que Dieu permette, et de <c compter que je vous reverrai avec le même atten- « drissement de cœur, soit que Dieu délivre la vé- <c rite par vous, soit qu'il veuille nous humilier, et

« conserver sa vérité en nous humiliant Je n'ai

a de confiance qu'en Dieu seul (4) ; je n'en veux « pas même avoir en vous, quoique vous soyez l'inii strument de sa providence. Vous voilà à la veille

(i) Lettre du 14 février 1699. [Corresp, t. X, p. 339.)

(2) Lettre de Fénelon à l'abbé de Chanterac , 14 janvier

(3) Idem y 20 février 1699. (Jbid. p. 346.)

(4) Idem, 19 décembre 1698, {2bid, p. 171.)

T. II. ao

et resigualion de Fénelon.

3o6 HISXOIAE DE FJÉJMELON.

a de la fin de tous vos travaux pour moi; votre re- « pos me donnera quelque consolation ; allons jus- <x qu'au bout en simplicité ; marchons au travers des « ombres de la mort, avec Celui qui est notre guide. « Quoi qu'il arrive, je ne puis qu'adorer, aimer, bé- « nir Celui par qui tout se fera , et pour qui seul je « porte la croix. Quoi qu'il arrive, je ne puis que le (( remercier de m'avoir donné en vous un si afifec-

« tionné, si sage et si patient défenseur Si Dieu

ce ne veut point se servir de moi dans mon mînis- « tère (i), je ne songerai qu'à l'aimer le reste de ma ce vie, n'étant plus en état de travailler à le faire aimer « aux autres. Je ne serai pas moins touché de vos ce travaux pour moi, que si vous aviez fait approuver c( mon livre ; je n'en aurai pas moins de reconnoiscc sance pour les peines incroyables que vous soufcc frez depuis si longtemps. Je n'aurai pas moins « d'impatieace de vous revoir, de vous embrasser^ de ce vous consulter, et de vous regarder comme la

ce consolation de toute ma vie Mourons dans

u notre simplicité : le ciel et la terre passeront , ce mais les paroles de Jésus^Christ ne passeront ta janidis Je prie Dieu devons conserver cornée me la prunelle de mes yeux (2) : quelle joie si je ce puis vous eriibrasser, vous entretenir, vous voir,

(i) Lettre de Fénelon à Vabbé de Chanterac, a 3 janvier 1699. [Corresp. t. X, p. 266.) (2) Idem, 19 novembre 1698,

LIYR£ TROISIÈME. 3o^

« VOUS faire promener^ vous aimer et vous révérer « déplue en plus; enfin ^ vivre et mourir avec vous! »

Ce fut à peu près à cette époque^ que le bruit se répandit que madame Guyon étoit morte à la Bastille (i). La nouvelle en fut portée jusqu'à Cambrai et à Rome. On peut désirer de connoitt*e comment Fénelon s'exprimoit avec un ami intime^ sur un événement qui ne pouvoit lui être indifférent (2). « On mande de Paris que madame Guyon est morte « à la Bastille ; je dois dire après sa mort^ comme « pendant sa vie , que je n'ai jamais rien connu « d'elle qui ne m'ait fort édifié. Fût-elle un démon « incarné) je ne pourrois dire en avoir su que ce oc qui m'a paru dans le temps : ce seroit une là" « cheté horrible, que de parler ambigument là-des- « sus, pour me tirer d'oppression. Je n'ai plus rien « à ménager pour elle ; la vérité seule me retient. » g^

Plus le moment où le Pape alloit prononcer ap- Embarras prochoit, plus ce vertueux Pontife étoit flottant et du pape indécis. Les pressantes instances du Roi, renouvelées avec tant de force dans ses dernières lettres , alarmoient Innocent XII sur le danger de choquer un prince cher à l'Église, et d'introduireim nouveau

(i) La nouvelle étoit fausse : elle étoit occasionnée par la mort d'une femme qui servoit madame Guyon, et qui venoit de mourir à la Bastille. (Note de l*auteur.)

(2) Lettre de Fénelon à tabbé de Chanterùc, 16 janvier > 1699. (Ço^resp, t. X , p. 239.)

ao.

3o8 HISTOIRE DE FENELON.

sujet de division entre le saint-siége et le elerçé de France, alors dirigé par les adversaires les plus ardents de l'archevêque de Cambrai. D'un autre côté, la vertu, la piété, les talents et la réputation de Fénelon , sa religieuse soumission à l'Église romaine , la pureté de ses intentions , qui ne pouvoient être méconnues après tant d'explications satisfaisantes , replongeoient le Pape dans les plus cruelles anxiétés. 11 étoit encore arrêté par le partage des examinateurs, qui, après un examen de quinze mois , n'avoient pu s'accorder à trouver, dans le livre des Maximes des Saints j les erreurs monstrueuses qu'on lui reprocfaoit. La confiance particulière qu'Innocent XII avoit en l'opinion personnelle des examinateurs favorables à Fénelon, contribuoit encore à entretenir ses incertitudes (i). Après de longues discussions, qui avoient rempli trente-sept séances, les cardinaux étoient enfin par-

(i) Voyez ci-dessus, n. 63 et 92; p. 190 et 290, Iddocent XII donna une preuve remarquable de son estime personnelle pour deux des examinateurs favorables à Fénelon (le P. Gabrielli, procureur général des Feuillants, et le prélat Radolovic, archevêque de Chietî); il les nomma cardinaux au mois de novembre 1699, quelques mois après qu'il eut prononcé un jugement contraire à Topinion qu'ils avoient émise. Il nomma aussi cardinal, dans cette même promotion, le prélat Sperelli, assesseur du Saint-Office, qui s'étoit également montré favorable à la cause de Fénelon. [Dictionnaire de Moreri; art. Cardinaux,). -

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