‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 4)Chapitre 28 sur 46 · LU^RE TR0ISIF:M · texte numérisé non relu

LU^RE TR0ISIF:M

ce balancé à dire, que vous rempliriez exactement « toutes vos promesses , parce que j'ai toujours été « pénétré de ces paroles si touchantes que je vous a ai entendu dire plusieurs fois : Je ne me compte « pour rien , ni moi, ni mon lii^re ; et je ^ais coma bien vous vous êtes appliqué à regarder, dans toute « votre conduite, Fauteur et le consommateur de la a foi , qui , par le seul plaisir de rendre gloire à « Dieu, sait supporter ta avix et mépriser laconfu^ « sion ( i). Jésus-Christ attaché à la croix, exposé aux a divers jugements des hommes, et abandonné de <r son Père, me paroît aujourd'hui. Monseigneur, « le vrai modèle que la religion vous propose à « imiter, et que le Saint-Esprit veut former en vous. « C'est principalement dans des états semblables à et celui où la Providence vient de vous mettre, que « le juste vit de lafoi^ etquenousdevonsêtre/è/i^Ay « et enracinés dans la charité de Jésus-Christ (u). « Qui est-ce qui nous en séparera ? jamais je n'ai a été si étroitement uni avec vous pour l'éternité. Je « ne vous quitte point ; et je trouve même quelque « consolation à demeurer ferme et tranquille au pied « de votre croix, pour donner cette marque pu- « blique de la confiance que j'ai toujours eue en voa tre piété. »

(a) Hebr. XU, a.

[%) Rom, l, ij.J^ties.f i, 17.

chrélîonie d« Féndoii.

336 HISTOIRE DE FENELOBT.

RfMCnitioB Fénelon étoit déjà instruit du décret rendu à

Rome contre son livre, avant que les lettres de l'abbé de Chanterac lui fussent parvenues (i). Le comte de Fénelon, son frère, étoit parti en poste de Paris, pour lui en porter la première nouvelle; et il étoit arrivé à Cambrai le ii5 mars, jour dei'Annonciation, au moment oîi l'arcbevêque alloit monter en chaire pour prêcher sur la solennité du jour. Quelque affecté qu'il fût d'une décision si contraire à son attente, la religion conserva un tel en^ire sur cette Ame vertueuse, qu'il se recueillit seulement quelques instants pour changer tout le plan du sermon qu'il avoit préparé; il le tourna sur la parfaite soumission due à l'autorité des supérieurs. Ija nouvelle de sa condamnation avoit déjà rapidement circulé dans la nombreuse assemblée qui l'écoutoit. Cette admirable présence d'esprit, ce mouvement sublime, ce calme religieux, qui attestoit d'avance la soumission de l'archevêque de Cambrai, et qui en étoit l'engagement solennel, firent couler de tous les yeux des larmes de tendresse, de douleur, de respect et d'admiration.

1 Toute la ville de Cambrai partagea les mêmes sentiments, et sembla redoubler d'estime et d'attachement pour son premier pasteur, dont la haute

(i) Voyez, à l'appui de ces détails , le texte du Journal de Vabhé Ledieu, cité dans VHisu de Bossuet, U III, liv% X, n. 19.

LIVRJi TROISIÈME. 337

vertu tiroit de son humiliation même un nouvel éclat. On peut juger de cette impression générale , par la lettre suivante, écrite par un aumônier de Féneloii, quatre jours seulement après qu'on avoit reçu à Cambrai la nouvelle de la condamnation du livre des Maximes (î). « Notre affliction et notre c< surprise a été grande ; mais je regarde comme une « grande'grâce, l'occasion que j'ai eue de connoître a à fond la sainteté de notre prélat, qui a éclaté dans ce cette affliction, une des plus grandes que puisse «c avoir un homme en cette vie. Quand il apprit a cette nouvelle, il ne dit autre chose, sinon que, c< puisque Dieu lui envoyoit la croix, il vouloit la « porter de bon cœur, et avoir la soumission d'un ce enfant pour cette décision, sans aucun examen; a qu'il souhaitoit que tout le monde en eût une paa reille, et qu'on gardât là-dessus, comme lui, un « silence éternel. Sa conduite répond parfaitement (c à ces paroles; car, dès le même jour, il ordonna u de retirer un ouvrage qui étoit sous la presse, et a de rompre la planche. H y a deux jours, moi troicc sième présent, il dit qu'il avoit soutenu son livre, a persuadé que c'étoit la vérité ; mais qu'à présent c< qu'il est condamné, s'il ne falloit que lever une

(i) Nous publions cette lettre , d'après une copie trèsancienne , qui paroît être d*un contemporain , et qui se conserve aux Archives du royaume, [Sect. hist, carton l, ii47i liasse intitulée : Églises de France; Cambrai,) (Édit.)

T. II. îi^

a paille de terre, non-seulement pour empêcher la « condamnation, mais pour la retarder d'un mo- (c ment, il ne le feroit pas, puisque Dieu avoit per- « mis le contraire.

« Monsieur son frère fut témoin d'un catéchisme « qu'il fît dimanche en dialogue, comme il a fait « pendant ce carême , avec la même liberté que s'il « n'avoit eu aucune affaire. Nous n'avons pas ence core reçu de Rome, ni la nouvelle , ni la bulle ; a ce sera apparemment jeudi, par le courrier ordi- « naire. On l'a envoyée à Paris, à plusieurs perce sonnes; je l'ai lue. La chose, quoique publique « ici , est ensevelie dans un profond silence ; ce qui tf marque combien on aime ce prélat; aussi est-il ce bien aimable. Dieu veuille que cela n'empêche pas « les grands biens qu'il auroit faits dans son diocc cèse , qui en a un besoin infini ! »

Il Les amis de Fénelon, et tous ceux qui connoissoient mieux le fond de son ame, étoient persuadés d'avance de sa prompte et entière soumission. L'abbé de Chanterac l'avoit aimoncée à Rome, dès le moment où il avoit connu la décision du saint-siége; et le duc de la Rochefoucauld ne fît pas difficulté de l'annoncer avec la même confiance à la cour de Louis XIV, au moment où ce prince fît connoitre le jugement du Pape. Voici ce qu'on lit, à ce sujet, dans le Journal de Vabbé Ledieu : ce Le duc de la « Rochefoucauld, qui se trouvoit présent à cette

a déclaration, dit qu'il pouvoit assurer Sa Majesté, « que M. l'archevêque de Cambrai n'hésiteroit pas « à se soumettre à la décision du saint- siège. Il « étoit singulièrement attaché à ce prélat; et c'étoit « annoncer hautement qu'il lestimoit autant qu'il « l'aimoit II (i). »

Fénelon en effet n'hcsita point; il n'avoit pas hésité un seul moment ; il ne connoissoit pas encore le dispositif du jugement qui le condamnoit, et il s'occupoit déjà de rédiger l'acte public de sa soumission. C'est ce que nous voyons par la lettre qu'il écrivit à l'abbé de Chanterac, aussitôt qu'il eut appris de Paris que Rome l'a voit condamné (2), « J'attends « la Bulle, pour mesurer sur ses paroles celles du « Mandement que je ferai. Si je puis l'avoir par Pa- « ris, je rie perdrai pas un seul moment pour dres- « ser mon acte; et je tâcherai de le faire le plus « simple et le plus court qu'il pourra l'être. Les ce usages de France, qu'on me feroit un crime irré- « missible de violer, ne me permettent pas de puce blier mon Mandement de soumission à la Bulle,

« qu'elle n'ait été enregistrée au parlement

« En tout cela , et dans tout mon procédé, je veux a montrer ce qui est sincère en moi, c'est-à-dire, un a cœur qui n'a aucun ressentiment, un sincère res-

(i) Ce fragment du Journal de Pabbé Ledieu est cité dans VHisL de Bossuet, liv. X, n. 19. (T. III, p. 333.)

(a) Lettre du 27 mars 1699. (Corresp. t. X, p. 44iy ^tc.)

ai.

34o HISTOIRK DE F£N£LON.

« pect pour le saint - siège , et une soumission sans a restriction à son jugement, quelque rigoureux a qu'il soit. . . . Mon plan est (i), i*^ de donner, par (c pure religion, à Rome la plus sincère soumission; (c 2" de ne songer à en tirer aucun parti, d'aucun ce côté ; 3° d'être toujours dans un désir ardent de « ne déplaire plus au Roi, mais de ne point faire a des démarches qui devroient lui rendre ma con- « duite suspecte, et me rendre indigne des grâces (C dont il m'a comblé ; 4^ de donner, dans toutes les ce occasions, toutes les marques possibles d'un cœur c( sans fierté ni ressentiment à l'égard de mes para ties, mais sans mettre jamais en doute la pureté ce de mes sentiments pour les apaiser, et sans soufcc frir aucune négociation à cet égard. A cela près, ce je les préviendrai sans répugnance, de la manière « la plus humble et la plus pacifique. » it fait connoitre Féuelon, Craignant que les délibérations de la les dispositions ^^^^^ p^^^, j^ réception légale du Bref du Pape, ne

et au Pape, traînassent en longueur, ne voulut point laisser Rome, la France et l'Europe incertaines de sa soumission au décret du saint-siége. Il étoit aussi impatient de la proclamer, que d'autres auroient pu être disposés à l'éluder. 11 s'étoit empressé d'écrire au marquis de Barbesieux, secrétaire d'État, et de lui envoyer un mémoire pour le Roi , par lequel il demandoit d'être instruit des intentions précises de

(i) Lettre du 3 avril 1699. (Corresp, t, X, p. 47i-)

Sa Majesté, pour savoir s'il de voit reconnoître le Bref par son Mandement avant que le parlement l'eût enregistré. La cour, encore incertaine de la forme qu'elle adopteroit pour Tacceptation d'un Bref qui oflfroit plusieurs irrégularités contraires à nos usages, ne se hâta point de répondre à Tarchevêque de Cambrai; et ce ne fut qu'au bout de huit jours, que M. de Barbesieux lui écrivit, « qu'en récc ponse à son mémoire, le Roi lui avoit ordonné « de lui mander, qu'il ne pouvoit trop tôt finir la <c fâcheuse affaire dont il y étoit parlé. »

Mais Fénelon n'avoit pas même voulu attendre la réponse du ministre, pour faire connoître à Rome la sincérité de ses dispositions. Il s'étoit empressé d'envoyer à l'abbé de Chanterac une lettre pour le Pape, et copie du Mandement qu'il se proposoit de publier; mais il lui recommandoit de ne point les remettre officiellement au Pape, jusqu'à ce qu'il eût reçu l'approbation delà cour(i). Il avoit lieu de craindre , « que ses parties ne le fissent passer a pour un mauvais François , si on savoit qu'il eût « reconnu un jugement de la cour de Rome, sans « y avoir été autorisé par le Roi. » Il vouloit seulement que l'abbé de Chanterac donnât à Rome une connoissance assez publique de ses dispositions, pour que le saint-siége et l'Église romaine fussent

( I ) Lettres de Fénelon à tahbé de Chanterac , des 3 et /f avril 1699. {Corresp, t. X, p. 467, etc.)

34îi • HISTOIRE DE FENELON.

parfaitement convaincus de sa soumission. Il ajoutoit : « Je crois que vous trouverez le projet du « Mandement si simple, si net, si absolu, qu'on ne « peut équitablement souhaiter qu'il aille plus loin ; « je n'y ai même rien mis de tout ce qui peut justi-

108. " fi^ï* "^^ personne (i). » SàLettreàtévé- Fénelou profita également d'une occasion assez

naturelle qui s oiirit a lui , pour qu on ne put avoir en France la plus légère incertitude sur ses intentions. L'évêque d'Arras(2), son suffragant, lui avoit écrit, dès que le jugement du Pape avoit été connu, une lettre pleine d'intérêt et de respect, dans laquelle il exprimoit, avec une espèce de réserve, la ferme confiance où il étoit de son entière obéissance. Fénelon lui fit la réponse suivante : « Perce mettez-moi, Monseigneur, de vous dire grossiè- « rement que vous avez été trop réservé en garce dant le silence. Qui est-ce qui me parlera , sinon « vous, qui êtes l'ancien de notre province ? Il n'y « a rien , Monseigneur, que vous ne me puissiez dire « sans aucun ménagement. Quoique je sente ce qui a vient d'être fait, je dois néanmoins vous dire que « je me sens plus en paix que je n'y étois il y a quinze a jours. Toute ma conduite est décidée. Mon supé- « rieur, en décidant , a déchargé ma conscience ;

(i) Corresp. t. X, p. 478.

(2) Guy de Sève de Rocheohouart , nommé à Tévéché d'Arras en 1670, se démit en 1721.

« il ne me reste plus qu'à me soumettre, à me taire, « et à porter ma croix dans le silence. Oserois-je « vous dire que c'est un état qui porte avec lui la tt consolation pour un homme droit, qui ne veut a regarder que Dieu, et qui ne tient point au monde ? « Mon Mandement est devenu. Dieu merci, mon ce unique affaire, et il est déjà fait. J'ai tâché de a choisir les termes les plus courts, les plus simples

(c et les plus absolus Il seroit déjà pubhé, si je

a n'attendois les ordres du Roi, que j'ai demandés « à M. de Barbesieux, pour ne point blesser les c< usages du royaume, par rapport à la réception a des bulles et autres actes juridiques de Rome, ce Voilà, Monseigneur, l'unique raison qui retarde ^< la publication de mon Mandement. Il coûte sans tf doute de s'humilier; mais la moindre résistance « coûteroit cent fois davantage à mon cœur ; et j'a- « voue que je ne puis comprendre qu'il y ait à hési- « ter en une telle occasion. On souffre; mais on ne « délibère pas un moment (i). » L'évêque d'Arras, touché de tant de vertu et de candeur, s'empressa de répandre des copies de cette lettre dans le public. Elle y excita la plus vive sensation ; et cette impression devint un sentiment universel d'admiration, lorsqu'on lut le Mandement de Fénelon.

. Il le publia le 9 avril 1 699, dès le lendemain du

(i) Corresp, de Fénelon ^ (• X, p. 465*

jour OÙ il en avoit reçu la permission du Roi, par le ministère de M. de Barbesieux.

Son Mandement Voici les termes de ce Mandement si remarquables pour l'accep- ^ Nous nous devons à vous sans réserve, mes très-

latioii du Bref. \ \ > i »

Avril 1699. «' chers Frères, puisque nous ne sommes plus a ff nous, mais au troupeau qui nous est confié : aussi « nous nous regardons comme vos serviteurs, pour « l'amour de Jésus-Christ. C'est dans cet esprit, que « nous nous sentons obligés de vous ouvrir ici no-^ « tre cœur, et de continuer à vous faire part de tout ce ce qui nous touche, sur le livre intitulé : Explicaa ti'on des Maximes des saints. ,

« Enfin , notre très-saint père le Pape a concc damné ce livre, avec les vingt-trois propositions « qui en ont été extraites , par un Bref daté du « la mars,' qui est maintenant répandu partout, et « que vous avez déjà vu.

« Nous adhérons à ce Bref, mes très-chers Frères, « tant pour le texte du livre que pour les vingt-trois « propositions, simplement y absolument y et sans « ombre de restriction. Ainsi nous condamnons^ « tant le livre que les vingt-tmis propositions^ a précisément dans la même forme et avec les « mêmes qualifications , simplement, absolument ^ « et sans aucune restriction. De plus, nous défen- (c dons sous la même peine , à tous les fidèles de ce « diocèse, de lire et de garder ce livre.

a Nous nous consolerons, mes très-chers Frères,

346 HISTOIRE BE FENELON.

n mon livre, mes paroles sont pleines de douleur; « mais ma soumission et ma docilité sont au-dessus « de ma douleur. Je ne parle plus de mon innocence, « des outrages que j'ai reçus, et de tant d'explica- « tions données pour justifier ma doctrine. Je ^e fi parle plus de tout le passé. J'ai déjà préparé un a Mandement que je me propose de publier dans tout ff mon diocèse, par lequel^ adhérant humblement a à la censure apostolique^ je condamnerai mon « lii^re açec les vingt-tmis pivpositions qui en ont « été extraites^ simplement , absolument^ et sans « aucune ombre de restriction, et défendrai, sous « les peines portées par le Bref, à tous les fidèles « de ce diocèse, de lire ou de garder ce livre.

a Je suis résolu , très-saint Père, de publier ce « Mandement dès que j'en aurai reçu la permission a du Roi ; et je ne différerai pas un moment à ré- « pandre parmi toutes les Églises, et même parmi a les hérétiques, ce témoignage de ma soumission « intime et entière ; car jamais je n aurai honte <ç (tétre corrigé par le successeur de Pierre^ qui « lui-même est chargé de confirmer ses frères. Que « le livre soit donc à jamais réprouvé, pour consera ver la forme du langage orthodoxe. C'est ce que a j'exécuterai dans peu de jours. Je n emploierai pas « r ombre de la plus légère distinction^ qui puisse « tendre à éluder le décret , ou à m* excuser le moins « du monde. Je crains, comme je le dois, de causer

LIVB£ TKOISlilME. 347

a quelque sorte d'embarras à Votre Sainteté , qui (c est assez occupée par la sollicitude de toutes les « Eglises ; mais lorsqu'elle aura reçu avec bonté le « Mandement ^e je dois bientôt mettre à sespieds, « poui^ être un gcige de ma soumission absolue^ a je supporterai tous mes chagrins dans le sia lence. Je serai toute ma vie , avec un souverain a respect et un dévouement parfait de cœur et d'es- « prit, etc. »

On aura sans doute peine à croire, que des expressions aussi précises, des témoignages aussi éclatants dune soumission intime^ entière et absolue^ aient pu laisser à la malveillance l'apparence d'un prétexte pour calomnier les intentions de Fénelon. On éprouve involontairement une espèce d'indignation , en voyant l'abbé Phélippeaux traduire cette lettre comme une soumission apparente et for~ cée (i). Il s'étonne de ce que Fénelon parle de sa douleur^ des outrages quil a reçus ^ de la pureté de ses intentions , de ses efforts pour justifier ses sentiments par ses explications. Le même abbé Phélippeaux ne trouve dans le Mandement de Fénelon, dans ce Mandement dont toutes les expressions parlent à l'âme et ^u cœur, quun langage sec et plein de paroles vagues j qui pou^oient nex-

primer quune soumission extérieure et forcée (2).

(i) Relation sur le quiétisme y p. 242. (a) Ibid. p. 247.

Ut.

Ses intentions

malignement

intn'prétées

par ses adversaires.

Mais on doit vanter la douceur et la modération de Fabbë Phëlippeaux , en comparant son style à celui de Tabbë Bossuet. ^ Je me suis procuré^ ditct il , une copie de la lettre de M. de Cambrai cf au Pape. Je vous avoue qu'au lieu d'en être « édifiéj f en fus scandalisé au dernier point. Il ne a me fut pas difficile d'en découi^rir tout Vorgueil « et tout le venin; et il me semble qu'il n'y a qu'à « la lire sans passion, pour en être indigné {i). »

On s'afflige de voir Bossuet lui-même partager, jusqu'à un certain point, cette prévention (a), a La « lettre de M. de Cambrai à M. d'Arras est ici prise a fort diversement ; la cabale V exalte^ et les gens « désintéressés y trouifent beaucoup d* ambiguïté « et de faste. »

Bossuet se montre encore plus sévère pour le Mandement de Fénelon, que pour sa lettre à l'évêque d'Arras. a On est très -étonné, dit -il, que M. de « Cambrai , très-sensible à son humiliation , ne le

« paroisse en aucune sorte à son erreur; qu'il

« veuille qu'on ne se sous^ierme de lui, que pour re* « connoifre sa docilité j ' supérieure à celle de la cr moindre brebis du troupeau; c'est-à-dire, qu'il « veut qu'on oublie tout, excepté ce qui lui est

(i) Lettre de tabbé Bossuet à son oncle , 5 mai 1699, [Œuvres de Bossuet, t, XLII, p. 478,)

(a) LeUre de Bossuet , 1% avril 1699. (Ibid. p. 4^5.)

LIVUK TBOISIÈME. 349

<c avantageux. Enfin, ce Mandement est trouvé fort oc sec 9 et l'on dit qu'il est d'un homme qui n'a songé ce qu'à se mettre à couvert de Rome, sans avoir aua cune vue d'édification ( i ). x>

Mais ces réclamations, concentrées parmi le trèspetit nombre de personnes qui avoient pris une part si active à la condamnation de l'archevêque de Cambrai, furent étouffées par la voix unanime de Rome, de la France, de l'Europe, de toute la chrétienté. Le Mandement de Fénelon est resté, dans l'opinion de ses contemporains et. de la postérité, comme le monument le plus honorable de sa gloire. I « Je ne « doute point, écrivoit à ce sujet le grand archidia- <x cre d'Évreux, que Thumiliatiou qui est arrivée à a M. de Cambrai, ne serve beaucoup à sa sanctifica- « tion. Sa prompte et parfaite soumission donne une « grande édification ; et le Roi même a témoigné « en être très-édifié II (ti). »

tOn trouve aussi un beau témoignage de cette approbation générale, dans l'autorisatiou donnée, au nom de la Faculté de Louvain, pour l'impression du Mandement de Fénelon, par le docteur Steyaert,

Sa conduite

géuèraleineni

admirée;

jugement

du chancelier

d'Aguesseau.

(i) Lettre de Bossiiet à son neveu y du 19 avril 1699. (Œuvres de Bossuet, t. XLII, p. /|4i.) Voyez encore , è ce sujet, quelques >autres lettres indiquées dans la Corresp. de Fénelon^ t. X, p. 640, note i.

(a) Lettre de M. Boudon à M.-Bosguerard^ curé de Saint-' Nicolas de Rouen y du 29 mai 1699. {Lettr. t. Il, p. 21 5.)

35o HISTOIRE DE FJSNELON.

alors vicaire apostolique de Bois-le-Duc, et recteur de l'université de Louvain (i)."'< C'est une foice blesse humaine, dit-il , de s'écarter, en écrivant, « de la règle de la vérité, surtout quand on traite « des matières si relevées. Mais de corriger les erreurs « qu'on nous fait connoître, d'une manière aussi gé- « néreuse que le fait ici l'illustrissime archevêque « duc de Cambrai, c'est une chose qui paroît au-desi< sus de l'homme, et dont à peine on avoit vu jusce qu'à présent quelque exemple. On peut dire, en ce cette occasion, ce que Tacite a dit dans une aucc tre : Ce que nous sommes aujourdhui en peine a d'autoriser par quelque exemple y en sera un pour (c la postérité (2). Par ce motif, nous croyons trèsce utile de réimprimer ce Mandement archiépiscocc pal y comme un exemple d'humilité aussi admiraec ble, qu'il mérite d'être imité. »

Le chancelier d'Aguesseau nous offre un témoignage également remarquable de l'opinion publique, sur ce point: ce L'archevêque de Cambrai, dit-il (3), ce qui avoit combattu comme un Ifon pour la dé- « fense de son ouvrage, tant qu'il avoit espéré ce de vaincre, ou du moins de n'être pas vaincu ,

(i) D'Argentré, Collectio Judicionimy t. III, p. 4o8. Nous insérons ici dans le texte, ce que le cardinal de Bausset indiquoît brièvement en note, un peu plus bas. (Éoit.)

(2) Pro quo exemplum quœrimus^ id olim pro exemplo erit.

(i). Mémoires du chancelier d* A guesseau ^ t. XIII, p. 181,

« prit, en homme d'un esprit supérieur, le parti de a se soumettre d'abord comme la plus humble bre- « bis du troupeau, ('e fut rcxprcssioii dont il se « servit dans l'acte de sa soumission ; il n'attendit « pas même que le Roi eût fait la moindre démarche « pour autoriser le Bref dans ses Etats, quoique au- « cun décret de la cour de Rome ne puisse y être « reçu sans l'aveu de son souverain. Il fit, en prête venant cet aveu (i), une de ^es fautes heureuses « qu'il n'appartient qu'aux grands hommes de ha- « sarder; et, ne pouvant plus éviter la condamnaa tion de tous ses confrères, il se hâta de s'assurer « au moins l'honneur de s'être condamné le pre- « mier. Son Mandement court et touchant consola « tous ses amisj affligea tous ses ennemis^ et dé- « mentit la prédiclion faite par révéque de MeauXy « dans la chaleur de la dispute^ que si Varche- « \^eque de Cambrai étoit condamné^ on verroit « bientôt renaître la distinction du fait et du droit, « et toutes les autres subtilités dont on ne fait que « trop d'usage dans les discussions théologiques. »

Fénelon eut tout lieu de s'applaudir d'avoir exprimé, dans les termes les plus simples et les plu^

(i) On a vu que Fénelon n*avoit publié sou Mandement^ qu'après avoir reçu rautorisatiou du Roi. Mais il n'a voit pas attendu cette autorisation, pour manifester sa pleine et entière soumission à la décision du saint-siége.

35a UISTOIRK DK FÉMËLON.

prëcis, son adhésion au jugement qui le condamnoit. C'est ce qu il fit observer dans une seconde lettre à Tëvêque d' Arras ; ce prélat l'a voit probablement instruit des réflexions critiques de Bossuet. « En vé- « rite, dit Fénelon, je n'ai rien tant à cc&ur que a d'aller droit jusqu'au dernier soupir de ma vie.... « Je serai aussi ferme contre mon livre, que j'ai été a ferme jusqu'au dernier moment de la controverse a pour soutenir ce qui me paroissoit devoir le justice fier.... Je n'ai voulu, dans mon Mandement y super primer que les choses qui auroient pu servir à (c m'excuser envers mon troupeau. Il m'a paru que « cette brièveté rendoit mon acte plus simple, plus (X humble, plus précis et plus décisif. Si je m'y fusse (c étendu davantage, quelle critique n'eût-on pas « faite de mes paroles les plus simples^ les plus « innocentes et les plus soumises! (f) » L*évèque de Aussitôt què l'évêque de Chartres eut connoischartres félicite gance du Mandement de Fénelon, il s'empressa de (lésa soumission; faire les avances à un confrère vertueux qu'il avoit réponse touiours tendrement aimé, qu'il n'avoit combattu

de Fénelon. ;; ...

qu'à regret , et qu'il n'avoit jamais cessé d'estimer ; il lui écrivit : «k Monseigneur, je suis ravi de la sau^ a mission parfaite que vous témoignez au Bref de « Rome. J'ai toujours pris tant de part à ce qui vous

(i) Lettre de Fénelon à Cévéque tf Arras y a8 avril 1699. {Corresp, de Fénelon, t. X, p. 5 41.)

UVBK TROISIÈME.

ce touche, que je ne puis vous exprimer assez, com- « bien mon cœur est touché de Faction humble et « généreuse crevons venez de faire; je Tai toujours ff attendue de votre piété. Je prie Dieu de tout mon <K cœur, Monseigneur, qu'il achève en vous ce qu'il « y a fait par sa grâce, en vous soutenant jusqu'à ec la fin dans les sentiments que vous faites paroîa tre à toute l'Église, du plus sincère retour; et « qu'il vous comble de plus en plus des consola* « tions que vous méritez (i). »

Fénelon lui répondit : « Monseigneur, je reçois « dans le moment la lettre que vous m'avez fait ce l'honneur de m'éçrire, et je me hâte de vous en et faire mes très -humbles remercîments. Quoique « j'aie tâché de ne regarder que Dieu dans ce que a je viens de faire, je suis néanmoins fort aise, « Monseigneur, de voir, par les termes dont vous « vous êtes servi , combien vous l'approuvez. Trouce vezbon, s'il vous plaît, que je prenne la liberté « de me recommander à vos prières, et que je ce vous assure de la sincérité du respect avec lequel « je serai toute ma vie, etc. (2). »

Il eût été à désirer que les deux autres prélats eussent prévenu Fénelon, par des avances aussi franches et aussi chrétiennes. Ils avoient tous les

(i) Corresp. de Fénelon, t. X, p. 517. (a) Corresp, de Fénelon, ibid, p. 5 18.

Silence de rardievêqiie

de Paris

à regard de Fénelon ;

conduite de Bossuet.

honneurs de la victoire; ils étoient en possession du crédit et de la faveur ; et, selon les règles de la délicatesse et de la générosité, ils ne pouvoient que s'honorer eux-mêmes en faisant les premiers pas. L'archevêque de Paris fut probablement retenu par cette espèce de timidité qui lui étoit naturelle, et peut-être aussi par le souvenir de quelques pix)cédés dont il craignoit que Fénelon n'eût trop fidèlement gardé la mémoire (i). Bossuet crut beaucoup faire en allant chez le duc de Beauvilliers, peu de jours après l'arrivée du Bref, lui déclarer «qu'il « a voit vu avec peine une lettre de M. de Cam- V brai au nonce, dans laquelle ce prélat l'accusoit a de répandre de tous côtés-, que sa soumissioo « ne seroit qu'apparente et extérieure ; que cela « étoit bien éloigné de sa pensée ; et qu'il souhaitoit ce que M. de Cambrai en fût instruit, afin de préce venir ceux qui tâchoient de l'aigrir contre lui.» Comment Bossuet pouvoit-il croire qu'une démarche aussi insignifiante, après des procédés aussi véhéments, pouvoit suffire pour guérir les plaies d'un cœur aussi sensible et aussi délicat que celui de Fénelon ?

Cependant le duc de Beauvilliers se crut obligé

(i) On verra, dans le livre suivant (n. a), quelques détails sur la conduite embarrassée de l'archevêque de Paris envers Fénelon y depuis la controverse du quiétisme. (Édit.)

d'en rendre compte à son ami. Nous avons encore sa lettre, écrite de sa main; elle achèvera de faire connoître le caractère et l'âme de cet homme respectable (^î). a M. de Meaux sort de chez moi, il y «f a environ une heure; il m'a fait compliment sur « la soumission que j'avois marquée au décret du a Pape sur votre livre , et de la diligence avec lace quelle y suivant qu'il est ordonné aux fidèles, j'en « ai remis entre les mains de M. l'archevêque de a Paris Texemplaire que j'avois eu lors de l'impresc< sion. Je lui ai répondu, que c'étoit la suite natua relie de la disposition où j'avois toujours été, cr d'acquiescer pleinement à la décision du saint* ce siège; et que je ne faisois en cela que ce qui est « d'obligation pour tout fidèle. J'espère, mon cher « archevêque, que vous serez et paroitrez, à la face «r de toute l'Église, dans la même soumission. (Parce donnez -moi le mot d'espérer; il ne signifie pas ce assez; et on doit, je crois, pour vous faire justice, c< mettre qu'on est certain.)

ce A propos de soumission, M. de Meaux m'a « chargé de vous mander, que, dans une lettre quie ce vous avez écrite depuis peu à M. le nonce, vous ce lui aviez imputé d'avoir répandu que votre sou- <c mission ne seroit qu'apparente, et point intime ,

(i) Lettre da duc de Beauvilliers à Fénelon^ 27 mars 1699. {Corresp. t. X , p. 44^0

356 HISTOIRE DE FEITELON.

(c ni sincère (i). Il dit qu'il na jamais tenu à qui « que ce soit un discours semblable ; qu'il se le rea procheroit , et auroit tort devant Dieu et devant a les hommes, d'avoir de vous un pareil sentiment. i< Comme rien ne l'oblige à cette explication , sur-

( i ) Nous n'avons pas la Lettre de Fénelon au nonce , dont il est ici question , et dont Bossuet se plaint également dans celle qu'il écrivit à son neveu, le 36 mars 1699. {Œuvres de Bossuet^ t. XLIIy p. 392.) Mais on voit, parla réponse de Fénelon au duc de Beauvilliers (ci-après, p. 36o)^ que le reproche qui excitoit les plaintes de Bossuet, étoit fondé sur le langage de ce prélat dans ses derniers écrits, et particulièrement dans celui quUl avoit publié, peu de jours avant l'arrivée du Bref , sous le titre de Passages éclaircis. [Œuvres de Bossuet, U XXX). Bossuet y attribuoit à Fénelon une conduite artificieuse, qui tendoit à rendre inutile et même impossible la décision du saiut-siége , qîi il faisait semblant de presser, {Réponse aux Préjuges décisifs. Ibid, p. 3oi et 321.) (( M. de Cambrai, disoit-il, travaille à rendre im-

ii possible l'examen de son livre Il se prépare un moyen

a pour éluder, non-seulement la censure des docteurs , mais (( encore celle (du saint-siége) à laquelle on doit croire qu'il (( est soumis. » [Ibid» p. 32 1 et 323.) On voit assez combien ces palroles pou voient rendre suspecte la franchise de Fénelon, et sa soumission au jugement du saint-siége. Mais on voit aussi par là, en quel sens Bossuet a pu dire au duc de Beauvilliers qu'// n avoit jamais tenu à qui que ce soit un discours semblable à celui que Fénelon lui imputoit. Sans doute , Bossuet n'avoit pas tenu ce discours' depuis l'arrivée du Bref; mais il l'avoit tenu publiquement, au moins pour le fond , dans ses derniers écrits contre l'archevêque de Cambrai. (Édit.)

Cl tout à présent que la chose est jugée , je ne vois « que la vérité seule qui doive l'obliger à parler a comme il fait, et à s'adresser à moi pour me prier « de vous l'écrire,

« Je souhaite , mon cher archevêque , que vous « retrouviez le calme, après d'aussi rudes et d'aussi <K longues tempêtes que celles que vous avez es- « suyées; et je prie Dieu d'être votre force et votre « consolation. »

La réponse de Fénelon est remarquable (i). «tj'ai « reçu votre lettre, mon bon duc, avec une ex- « trême consolation; tout ce qui me renouvelle «les marques de votre amitié, adoucit ma peine. Ce a que vous me mandez que vous avez fait pour « obéir au Pape, en vous défaisant de mon livre, « m'édifie, et ne me surprend pas. Je connois votre a attachement à une obéissance simple ; et je ne « pourrois vous reconnoître à une autre conduite. « Vous savez bien que je n'ai jamais estimé, ni « toléré aucune piété qui n'a pas ce solide fonde- « ment.

« Pour moi, je tâche de porter ma croix avec hua milité et patience. Dieu me fait la grâce d'être en a paix, au milieu de l'amertume et de la douleur. a Parmi tant de peines, j'ai une consolation peu

(i) Lettre de Fénelon au duc de Beauvilliers, 29 mars 1699. (Corresp. t. X, p. 449*) ■

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