‹ Histoire de Fénelon, archevêque de Cambrai (volume 4)Chapitre 29 sur 46 · HISTOIRE J>E F£N£LON · texte numérisé non relu

HISTOIRE J>E F£N£LON

ic propre à être coanue du monde, mais bien solide « pour ceux qui cherchent Dieu de bonne foi ; c'est « que ma conduite est toute décidée, et que je n'ai « plus à délibérer. Il ne me reste qu'à me soumettre « et à me taire; c'est ce que j'ai toujours désiré, tf Je n'ai plus qu'à choisir les termes de ma sou- (( mission ; les plus courts, les plus simples, les plus « absolus, les plus éloignés de toute restriction, « sont ceux que j'aime davantage. Ma conscience « est déchargée dans celle de mon supérieur : en « tout ceci, loin de regarder mes parties, je ne re- <c garde aucun homme; je ne vois que Dieu, et je « suis content de ce qu'il fait.

« Quelquefois, j'ai envie de rire de la craiute que (c certaines personnes zélées me témoignent, que je a ne pourrai peut-être pas me résoudre à une (eno tière) soumission. Quelquefois, je suis importuné a de ceux qui m'écrivent de longues exhortations, « pour m'engager à me soumettre ; ils ne parlent que c( de la gloire qui se trouve dans cette humiliation, « et de l'acte héroïque que je ferai. Tout cela me fatia gue un peu ; et je suis tenté de dire en moi-même : « Qu-ai'je donc fait à tous ces geiis^là, pour leur u faire penser que f aurai tant de peine à préférer « r autorité du saint^siége à mes foibles lumières^ rt et la paix de t Église à mon liçre? Cependant, (c je vois biej) qu'ils ont raison de supposer en moi a beaucoup d'imperfection, et de répugnance à faire

oc un acte humiliant. Ainsi je leur pardonne sans « peine; et je vais même jusqu'à leur savoir très* « bon grë de leurs craintes et de leurs exhorta- (( tions.

« Pour ce qui est de la peine dans un acte de « pleine et absolue soumission , je dois vous dire « simplement que je ne la sens point du tout. Vacte « a été dressé dès le lendemain de la nous^elle « reçue; mais j'ai cru devoir le tenir en suspens, « jusqu'à ce que je sache la forme de procéder* « Les Bulles ne sont reconnues eu France, qu'après « qu'elles ont passé au parlement. Je ne sais s'il faut a garder la même forme pour un Bref qui contient « un jugement ïoctrinal contre un archevêque. Dans a le doute, je suspens mon Mandement ; car per- « sonne, quoi qu'on en puisse dire, n'est plus zélé « François que moi. Dès que j'aurai su la règle, mon « acte paroitra. Vous remarquerez, s'il vous plaît, « que je n'ai reçu le jugement du Pape, ni de Rome, « ni de M. le nonce; mais enfin, je ne perdrai pas « un moment, dès que je serai assuré de ne point « blesser les usages de France. Je n'ai de consolaa tion qu'à obéir ; et si on m'avoit connu tel que je « suis à cet égard-là, on n'auroit jamais eu les vaines « alarmes qu'on s'est laissé donner.

« Pour M. l'évêque de Meaux, j'avoue qu'il m'est « impossible de concevoir comment il a pu vous dire, « qu'il auroit un reproche à se faire devant Dieu

36o HISTOIRE DE F^NELON.

a et devant les homnies y s'il mettoit ep doute la « droiture de mon cœur et la sincérité de ma sou- « mission. A-t-il déjà oublié toutes les duplicités « affreuses qu'il m'a imputées, à la face de toute cr l'Église y jusque dans son dernier imprimé (i)? a Quinze jours ne peuvent pas m'avoir changé en a un honnête homme. Mais il n'est pas question a d'approfondir ses paroles , et j'en laisse l'examen a entre Dieu et lui; nous n'avons plus rien à dé- <c mêler entre lui et moi. Je prie Dieu pour lui a de très -bon cœur; et je lui souhaite tout ce a qu'on peut souhaiter* à ceux que l'on aime selon « Dieu. »

On voit en effet, par la correspondance de 6os« suet avec son neveu j qu'il auroit été assez disposé à renouveler des combats d'écrits avec Fénelon , et même à attaquer son Mandement comme insuffisant; mais il ne put s'empêcher d'être frappé de l'applaudissement universel avec lequel ce Mandement avoit été reçu à Paris , à Rome, dans les pays étrangers, à Versailles même. Il ne pouvoit plus d'ailleurs se flatter du concours de l'archevêque de Paris et de l'évêque de Chartres ; l'un et l'autre, satisfaits d'être délivrés honorablement d'une controverse à laquelle ils n'avoient pris part qu'avec une répugnance marquée, n'étoient plus disposés à prêter leur nom et

(i) Voyez ci-dessus^ p. 3S6, noie i.

leur crédit à Bossuet. Madame de Maintenon elle^ même étoit excédée depuis longtemps de cette interminable guerre.

Ce changement de scène se laisse apercevoir dans une lettre de Bossuet à son neveu (i). ce Malgré ff tous les défauts du Mandement de M. de Cambrai, «je crois que Rome doit s*en contenter, parce « qii après iout^ V essentiel y est ric-à-ric ^ et que « Vobéissance jr est pompeusement étalée. Il faut « d'ailleurs se rendre facile , pour le bien de la « paix, à recevoir les soumissions de M. de Cambrai, ff et à finir les affaires; ainsi, ces réflexions (a) a seront pour vous et pour M. Phélippeaux seule- « ment. » u^

Le Pape et toute l'Église romaine attendoient , imprasion avec autant d'impatience que d'inquiétude, la ré- ^^^*j^**™* solution que prendroit l'archevêque de Cambrai sur «oamUsion le Bref qui le condamnoit. On étoit, à la vérité, rxwxài^hrf rassuré par la piété si connue de Fénelon, et par les promesses solennelles qu'il avoit si souvent données de son obéissance et de sa soumission ; mais on ne fut entièrement tranquille et satisfait à Rome, que lorsque l'abbé de Chanterac eut été autorisé à annoncer, au nom de l'archevêque de Cambrai, une

(i) Lettre du 19 avril 16^. {OEuvres de Bossuet^ L XLII,

(a) Les réflexions critiques qu'il fait dans sa lettre, sur le Mandement de Fénelon.

36a HISTOIRE DE FÉNELON.

adhésion simple et absolue , et une pleine soumission au jugement du saint- siège. Aussitôt que l'abbé de Chanterac eut remis au Pape la lettre de Fénelon , et son Mandement du 9 avril , Innocent XII s'empressa de les transmettre à la congrégation des cardinaux. Il y joignit également la lettre de remercîment que le Roi lui avoit écrite, au sujet de son Bref de condamnation (i).

Les cardinaux éprouvèrent une sensible consolation à la lecture de ces lettres. Par un bonheur bien rare dans les annales de l'Église, ils voyoient le jugement du saint-siége consacré par l'approbation d'un monarque puissant, qui l'avoit sollicité avec ardeur , et par Tadhésion d'un archevêque illustre, dont la vertu enipruntoit un nouvel éclat de son humble et volontaire soumission. Ceux d'entre eux qui n'avoient exercé qu'avec douleur un ministère rigoureux, durent s'applaudir d'avoir assez bien auguré des principes religieux de Fénelon, pour présumer qu'il sacrifieroit sans peine , à la paix de l'Église, les sentiments qui dominent si souvent la plupart des hommes.

La juste impression que produisirent sur tous les cardinaux la lettre et le Mandement de l'archevêque de Cambrai, les porta à voter unanimement que Sa Sainteté seroit invitée à (aire une réponse honorable à ce prélat.

(i) £n date du 6 avril 1 699. [Œuvres de Boêsufit^ X, XXIC4 p. 45i.)

. LIVAË TROISIÈME. 363

Le Pape se fit un sensible plaisir de déférer au Vœu des cardinaux ^ en cherchant à donner à Fénelon les témoignages les plus honorables de sa bienveillance et de sa satisfaction; et il chargea le cardinal Âlbani de l'exécution de ses ordres. Le cardinal Albani se trouvoit heureux d'avoir à remplir un ministère si conforme à son vœu personnel, et à ses sentiments d'estime pour Fénelon; et il prépara^ au nom du Pape, un Bref rempli des expressions les plus flatteuses.

Mais l'abbé Bossuet, toujours fidèle à la haine, envia cette foible consolation à Fénelon. k peine le jugement avoit-il été rendu, qu'il s'étoit occupé à le frustrer d'un témoignage que la justice réclamoit, autant que la bienséance. Il osa même exprimer à son oncle (i) le vœu indécent, de faire intervenir le nom du Roi, pour interdire au Pape la liberté d'écrire à un archevêque docile et soumis. Il n'auroit pas même borné ses vues, s'il en eût été le maître , à priver le Pape de la liberté d'adresser à Fénelon quelques expressions vagues et insignifiantes; il inspiroit à son oncle l'idée de le faire dépouiller de l'archevêché de Cambrai (a).^ Il est difficile de savoir jusqu'à quels excès son caractère haineux l'auroit portée s'il eût eu autant de pou'-

(z) Lettres des 17 eta4 mars 1699. {Œuvres de Bossuet, t. '^Ul^ p. 37a et 364.) (a) Voyez sa lettre du a4 mars 1699. {Ibid. p« 367.)

voir que de malveillance. Mais il réussit au moins à intimider le Pape et les cardinaux , par la crainte de déplaire au Roi, et à faire changer les expressions les plus essentielles du Bref qu'on se proposoit d'écrire à l'archevêque de Cambrai, et- qui était déjà arrêté et minuté. Ce n'étoit pas tout à fait sans raison, que l'abbé Bossuet craignoit qu'on n'y eût inséré des expressions qui tendoient à justifier les intentions et les sentiments personnels de Fénelon; car le Pape avoit déclaré hautement, en plusieurs occasions, depuis le jugement du ta mars 1699, « que ni lui, ni les cardinaux, « naifoient entendu condamner les explications « que V archevêque de Cambrai avoit données de « son liçre{^i). »

Tandis que Tabbé Bossuet employoit des manœuvres et des intrigues, pour, empêcher le Pape de donner quelques témoignages de satisfaction à l'archevêque de Cambrai, Fénelon écrivoit à l'abbé de Chanterac (2) : « Ne demandez pour moi au Pape, c( ni louanges, ni bons offices. Si ma patience, mes c( instructions et mon exemple ne peuvent pas me ce soutenir au milieu de mon troupeau, de vaines « louanges ne me soutiendroient pas. Je ne souhaite a point un Bref pour ma réputation ; car elle ne me

(i) Lettres de l'abbé de Chanterac à Fénelon, des 19 et a I mars, 2 mai 1699, et autres. (Corresp. t. X,) (2) Iiettredu ix avril 1699. {Ibid. p. 497.)

a paroît pas noircie parmi les gens neutres. Je vois « même que tout ce diocèse demeure édifié de ma <c conduite^ et bien disposé pour moi. De plus, je a crois qu'il faut se laisser dans les mains de la Proa vidence, quand il lui plaît de nous humilier. Je ff ne veux donc point que vous fassiez la moindre n démarche pour un Bref, avec quelque louange a vague sur ma soumission ; mais si on se porte de (c soi-même à l'écrire, j'en serai bien aise, parce que c( ce sera une acceptation authentique de ma sou- « mission , après laquelle je pourrai respirer en « repos. »

Le seul intérêt qui occupoit alors Fénelon, étoit l'impatience d'être réuni à l'ami vertueux qui avoit tant souffert pour lui. Toutes ses lettres à l'abbé de Chanterac, depuis le jugement du 12 mars, respirent cette touchante affection et cette tendre sollicitude que la reconnoissance exaltoit encore avec une sensibilité plus pénétrante. « Il me tarde beaucoup, lui a disoit-il, que vous soyez parti de Rome (i) ; c'est ce un séjour trop amer pour vous , dans les circon- « stances présentes... Il n'y a qu'une seule chose qui a me consoleroit de voir votre retour retardé ; ce a seroit, si les eaux de Baies, dans le royaume de « Naples , pou voient guérir vos jambes; cette raison

(i) Lettre de Fénelon à tabbé de Chanterac j 27 mars 1699. (Corresp. t.X, p. 444*)

366 niSTOIRB DE FléUELOTi.

tt seroit plus forte que toute autre. Pensez-y bien, a mon cher abbé, je vous en conjure, et ne méa nagez rien là-dessus. Votre retour fera ma plus «c sensible consolation. Je ne vous dois pas moins, a que si les plus grands succès avoient suivi votre « travail. J'ai compris tout ce que vous avez fait et « souffert ; je vois bien que vous ne nous en avez 0 mandé que la moindre partie. Ma reconnoissance, <K ma confiance, ma vénération et ma tendresse pour c( vous, sont sans bornes. Venez au plus tôt, afin oc que nous nous consolions , dans le sein du véria table Consolateur; nous vivrons et nous mour- (K rons n'étant qu'un cœur et une âme.... Ma santé « se soutient (i); ma paix, au milieu de tant d'amer- « tûmes, se conserve aussi. Je voudrois bien que ma a consolation servit à vous consoler. Conservez*- « vous, mon cher abbé ; si vous veniez à me man^ « quer, ma croix seroit trop pesante pour ma foice blesse... Dieu sait combien je crois lui devoir, de (K ce qu'il ma donné un tel bien; Vous avez fait « pour moi cent fois plus que je n'aurois osé ata tendre. Dieu a permis un mauvais succès ; mais « il saura bien en tirer sa gloire; et que voulons- « nous autre chose? lïous tâcherons de servir Dieu a ensemble, et d'édifier ce diocèse. Venez, venez le a plus tôt que vous pourrez. »

(i) Lettres des 3 et 17 avril 1699. [Corresp. t.X, p. 47* et 5ia.)

Cependant , le cardinal Albani avoit représenté au Pape, que c'étoit trop assujettir le saint-siége aux sentiments des cours étrangères, que de leur mon- ' trer cette excessive timidité; qu'il étoit indécent qu'un Pape n'osât pas écrire à Un archevêque, sans convenir avec les princes de ce qu'il devoit lui écrire (i). Le Pape parut honteux lui-même de sa grande circonspection, et se détermina tout à coup à ordonner qu'on remît le Bref à l'abbé de Chanterac. Mais ce Bref étoit si mutilé, si différent de celui qui avoit d'abord été proposé et admis, que les ministres du Pape convenoient eux-mêmes que l'archevêque de Cambrai étoit dispensé d'y attacher une grande valeur. Voici ce Bref (2).

<c Vénérable Frère, salut. Nous avons reçu avec Bref du Pape « une grande ioie les lettres du mois d'avril dernier, / /"! " ,

«> J ' (mai 1699) ;

a que votre fraternité nous a adressées avec un le Pape mani- « exemplaire du Mandement ^ par lequel, adhé- ^teiedesir a rant humblement à notre décret apostolique con- cardinal « tre le livre par vous publié, et contre les vingtce trois propositions qui en ont été extraites, vous « avez adressé notre décret, avec une prompte a obéissance et un esprit soumis, aux peuples con- « fiés à vos soins. Vous avez parfaitement confirmé,

(i) Lettre de r abbé de Chanteracà Fénelon^ 14 mai 1699* (Corresp, de Fénelon^ t. X, p. 572.) (a) Ibid^ p. 568.

368 HISTOIEE 0£ FÉNELON.

« par cette nouvelle preuve de l'affection sincère a et de l'entière obéissance que vous devez à nous « et à notre siège, l'opinion que nous avions, de- « puis longtemps, de votre fraternité. Nous ne nous a promettions rien moins de vous, qui nous aviez « fait connoitre clairement vos bonnes dispositions, <c dès le temps que, demandant avec humilité d'être « corrigé par cette Église mère et maîtresse de ce toutes les autres, vous avez ouvert les oreilles « pour recevoir d'elle la parole de vérité, et pour ce apprendre par notre jugement ce que vous et les « autres deviez penser de votre livre, et de la doccc trine qu'il contient. Après vous avoir donné ainsi oc dans le Seigneur les^ éloges dus au zèle avec lequel ce vous vous êtes soumis si promptement à notre dé- (c cision pontificale, nous prions Dieu , de la plénicc tude de notre cœur, d'exaucer vos vœux , et de «e vous accorder sa protection toute-puissante, dans « les travaux que vous entreprendrez pour le bien ce de votre troupeau. Nous vous accordons aussi, ce vénérable Frère, notre bénédiction apostolique c avec beaucoup d'affection. Donné à Rome, sous ce l'anneau du Pêcheur, le 12 mai 1699, la huice tième année de notre pontificat, y*

Quelque insignifiant que fut ce Bref, il ne laissa pas, ajoutoit l'abbé de Chanterac(i), de causer un

(i) Lettre du 14 mai 1699. (Corresp. t. X, p. 573.)

dépit extrême aux ennemis de M. de Cambrai. Il sufGsoit que le Pape lui eût écrit ^ ne Teût pas traité A^ hérétique^ et qu'il fût content de sa soumission , pour qu'ils fussent au désespoir; ils paroissoient irrités et confus, comme si on leur eût fait un ou* trage; ils auroient voulu que le Pape eût rejeté son Mandement. Un procédé aussi révoltant fit impression sur presque tous les cardinaux qui avoient concouru à la condamnation de Fénelon; et ils se persuadèrent plus que jamais, que l'cime de toute cette affaire n'avoit été qu'un désir et un dessein secret de perdre l'archevêque de Cambrai. Us s'ouvrirent alors avec plus de confiance à l'abbé de Chanterac, et le chargèrent de mander de leur part a ce prélat, sans les nommer jusqu'à son retour auprès de lui, qu'ils lui conseilloient d'observer le plus profond silence, quelque prétexte que ses adversaires pussent .employer ou proposer, pour le forcer de s'expliquer davantage ; étant difficile qu'en voulant expliquer sa pensée et ses véritables sentiments , il n'employât quelques expressions dont ils abuseroient, en les interprétant dans un mauvais sens ; que le Pape étant content de sa soumission , personne n'avoit plus le droit de lui demander ni rétractation, ni explication ; que cette fermeté à ne leur plus répondre, les déconcerteroit autant qu'elle lui feroit honneUr. Tous les cardinaux, à l'exception d'un seul (le T. II. a 4

3yO HISTOIRE DE FEJVELON.

cardinal Casanate), chargèrent en même temps Tabbé de Chanterac, d'assurer l'archevêque de Cambrai de leur estime, de leur respect, de leur vénération , et de lui déclarer qu'ils se trouveroient heureux de lui en donner des preuves, dans toutes les occasions. «On ne peut plus louer qu'ils l'ont fait, « écrivoit l'abbé de Chanterac (i), votre soumis- « sion, votre Mandement j vos lettres au Pape, et <c toute votre conduite. L'approbation même de vo- « tre livre n'auroit jamais pu, selon eux, vous attia rer autant de gloire, ni autant d'estime. Les car- « dinaux m*ont dit là-dessus des choses si fortes et « si particulières , que je dois les réserver à nos c< conversations. »

\ Ces dernières paroles font probablement allusion à l'estime singulière que le Pape Innocent XII conserva toujours depuis, pourl'archevêque de Cambrai. On ne peut douter en effet que le Pape n'ait eu l'intention de le faire cardinal, et que la seule crainte d'indisposer la cour de France, ne Tait empêché d'exécuter ce projet. Plusieurs témoignages positifs établissent clairement la vérité de ce fait. Voici ce qu'on lit en particulier, sur ce sujet , dans une Lettre de Vabbé de Beaumont au marquis de Fénelon^ en 1782 : cr Depuis le jugement (porté « contre le livre des Maximes) , ce même Pape, ce qui avoit condamné le livre, voulut faire M. de

(i) Lettre du i4 mai 1699. (Corresp. t. X, p. 574.)

a Cambrai cardinal ; et ce fut le cardinal de Bouillon « qui l'en empêcha , craignant que le Roi , qui en <c seroit métontent, ne s'en prît à lui. Il représenta a au Pape, que ce seroit rendre le Roi implacable <t pour M. de Cambrai , dans la circonstance du « temps ; et que cela se pourroit faire dans la suite a sans inconvénient, parce que le Roi seroit alors

« calmé Ce cardinal prétendoit avoir rendu ,

« en cela , un service très-important à M. de Cam-

« brai, attendu les circonstances Le cardinal

a Gabrielli, qui avoit conservé un commerce de « lettres avec l'abbé de Chanterac, lui manda que « le même Pape avoit dit nettement et absolument , tf qu'il vouloit faire M. de Cambrai cardinal (i). »

Après avoir reçu des témoignages si consolants de la haute estime du Pape et des cardinaux pour l'archevêque de Cambrai, l'abbé de Chanterac quitta Rome, pour retourner à Cambrai, le i5 mai 1699. ^j^

Cependant, on s'occupoit à Versailles de régler Difficultés

, « 1 I 11 • Ti 1 »ur racceplalion

la forme dans laquelle on accepteroit en france le ^^ Bref qui coa- Bref de condamnation du livre des Maximes des damne le livre Saints. Cette acceptation présentoit des difficultés Mémoire

(i) Lettre de Tabbé de Beau mont au marquis de Fénelon, iCorresp. t. XI , p. 63 ; etc.) A l'appui de ce témoignage, voyez la Lettre du cardinal Gabrielli à l'abbé de Chanterac^ du 9 janvier X 700 (t. Il, p. 39a); et la Fie deFénelon^ par le marquis, son peiii-«eveu. (Édit. de La Haye^ 174?» p. 93.) (Édit.)

de Bossuet.

37a HISTOIRE DE FENELON.

assez graves, pour le fond et pour la forme. Lt* gouvernement et le cierge de France vouloient maintenir l'exécution de la célèbre Déclarationàe 1682. Une conséquence nécessaire de cette Déclaration^ estde ne publier un jugement du saint-siége en matière de foi, qu'après l'acceptation solennelle du corps épiscopal. Cette acceptation doit même se manifester sous la forme d'un examen, qui atteste que les évêques ont reconnu , dans le jugement du Pape, la foi et la tradition de leurs églises.

Le Bref présentoit également plusieurs défauts de forme; la clause pwprio motu, toujours si odieuse aux parlements, paroissoit surtout élever un obstacle invincible à l'enregistrement (1) : mais il régnoit alors un concert si parfait entre le gouvernement, le clergé et la magistrature; Louis XIV savoit tempérer avec tant d'art et de sagesse, les magnifiques idées de sa prérogative, et l'exercice de l'autorité indéfinie, dont un long usage et le consentement tacite de tous les ordres de l'État l'a voient mis en possession, qu'on parvint à concilier avec autant de dignité que de modération, le respect dû au saint-siége, les libertés de l'Église gallicane, et les formes de la législation françoise.

(i) Voyez quelques observatious, sur le seDS de cette clause, au n. X des Pièces justificatiçes de ce troisième livre.

On convint d'abord, que l'acceptation des évêques précéderoit toute intervention de l'autorité royale, qui ne devoit paroître que pour assurer l'exécution du jugement canonique des évêques. Il fut ensuite résolu que le Roi autoriseroit les archevêques à se réunir aux évêques de leurs métropoles, pour procéder à l'examen et à l'acceptation du Bref. Il eût été peut-être plus régulier, et plus conforme à la discipline de l'Eglise, de les convoquer en conciles provinciaux ; mais il étoit entré depuis longtemps dans l'esprit du gouvernement, de laisser tomber en désuétude ces assemblées vraiment canoniques. Une espèce de tradition ministérielle , fondée sur des inquiétudes ou sur des considérations assez frivoles, s'opposoit à leur restauration. Ce fut l'archevêque de Reims (i) qui, au défaut des conciles provinciaux, suggéra l'idée des assemblées métropolitaines. Cette forme parut assez régulière, et n'offroit pas les inconvénients réels ou prétendus des conciles provinciaux.

Le clergé craignit un moment qu'on ne voulût introduire des commissaires du Roi dans ces assemblées ecclésiastiques. Il est vraisemblable que quelque ministre avoit emprunté cette idée des missi dominici , que les empereurs envoyoient quelquefois dans les anciennes assemblées d'évêques (2) ; mais

( I ) Charles-Maurice Le Tellier.

(2) Voyez à ce sujet, Baluze, Capital, reg. Franc, t. Il ^

3^4 HISTOIRE DE FENEtON.

ces assemblées ëtoient alors dans l'usage de délibérer sur des intérêts civils ou politiques; et il étoit naturel que les ministres du souverain y intervinssent, pour imprimer à leurs délibérations la sanction de l'autorité royale. Bossuet rédigea et présenta au Roi, le i8 avril 1699, un Mémoire dont l*objet étoit de montrer qu'il seroit aussi irrcgulier que peu convenable, que le Roi envoyât des commissaires dans les assemblées métropolitaines que Sa Majesté se proposoit de convoquer. « Qu'est-ce que ces commissaires y feroient , disoit « Bossuet (i)? Ils n'y seroient pas pour délibérer « avec nous, ni pour nous aider de leurs lumières ; « ils ne pourroient donc passer que pour des in- « specteurs envoyés par le Roi, afin de nous contece nir, pour ainsi dire, dans notre devoir : comme si « Sa Majesté, se défiant de ceux de notre ordre, « croyôit devoir nous faire surveiller par des laï- « qiies, et ne pouvoit s'assurer de notl*e fidélité qu'ace vec cette précaution, qui nous déshonoreroit dans « l'esprit des peuples, et aviliroit notre ministère

ce dans nos diocèses Suivant nos maximes, un

ce jugement du Pape, en matière de foi, ne doit être ce publié en France, qu'après une acceptation solen-

p. 770. — Bernardi , De Vorigine et des progrès de la Lé^isl. franc. 11 v. 11^ ch. 8.

(i) Œuffhes de Bossuet, tome XLII, p. 438,

LIVBE TROISIÈME. 87 5

<f nelle de ce jugement, faite dans une forme canoa nique, par les archevêques et évêquesdu royaume, ce Une des conditions essentielles à cette acceptation, a est qu'elle soit entièrement libre. Passeroit-elle de a bonne foi pour l'être, si les peuples voyoient des « commissaires du Roi dans nos assemblées ? »

Louis XIV étoit habituellement dirigé par un sentiment naturel de raison, et surtout par ce sentiment et ce respect des convenances, qui n'est pas la partie la moins importante de l'art de gouverner. Il fut frappé du Mémoire de Bossuet ; et on renonça à un projet qui n'avoit aucun fondement raisonnable. ,,,

Bossuet avoit adopté avec d'autant plus d'empres- Acceptation sèment l'idée des assemblées métropolitaines, qu'en , " '^^•' *?*

^ ^ ^ les assemblées

donnant à l'acceptation du Bref du Pape une forme métropolitaines, régulière, elles sembloient ajouter une espèce d'éclat et de solennité à son triomphe personnel. « Ce fut là ce sans doute, dit le P. d'Avrignj, l'acte le plus san- « glant de cette longue tragédie. I^e corps épiscopal, <r en mouvement dans toutes les provinces ^ devoit a naturellement donner aux peuples une idée bien « affreuse des sentiments de M. de Cambrai , et faire « regarder son livre comme l'ouvrage le plus perni- «c cieuK qui eût été publié depuis plusieurs siècles{ i ). » Le Roi fit expédier des lettres à tous les arche- •

( I } Mémoires chron. du P. d'Aprigny^ année 1 699.

376 HISTOIRK DE viHTELOUf.

vêques du royaume, pour qu'ils eussent à convoquer leurs assemblées métropolitaines ; et celle de Paris eut lieu le i3 mai 1699. Comme elle fut la première dont les délibérations furent généralement connues, elle servit de modèle au plus grand nombre. Ce fut principalement sur deut points importants, que l'assemblée métropolitaine de Paris exerça une influence plus marquée sur celles des provinces. La marche qu'elle traça fut unanimement adoptée sur le premier de ces deux points, la forme de l'acceptation du Bref du Pape. C'étoît la première occasion qui s'offroit, depuis la célèbre assemblée de 1682, de mettre à exécution les maximes qu'elle avoit consacrées, oc 11 s'excita, dit le ce chancelier d'Âguesseau(i), une louable émulation « entre les différentes provinces. Chacune voulut « avoir l'honneur d'avoir mieux soutenu le pouce voir attaché au caractère épiscopal, de juger ou ce avant le Pape, ou avec le Pape, ou après le Pape, « et le droit dans lequel sont les évêques, de ne « recevoir les constitutions des papes qu'avec l'exa- « men, et par forme de jugement. Ce qu'il y eut « de plus remarquable dans ce témoignage solennel « que l'Église gallicane rendit à sa doctrine, c'est « qu'il fut placé dans un temps où nous n'avions « aucun démêlé avec la cour de Rome, et où le

(1) Œuvres du chanceUerd^AguesseaUfU XIII, p. ï8i.

« Roi vivoit dans une parfaite intelligence avec le a Pape, dont il ne craignoit rien, et n'avoit rien à « craindre ; en sorte que ce fut à la vérité seule, a et non à la nécessité des conjonctures, qu^on fut « redevable d'une déclaration des sentiments du a clergé, si authentique et si unanime. »

Les provinces ne furent point aussi unanimes sur un autre point, qui n'étoit pas à la vérité d'un aussi grand intérêt. Le Pape , en condamnant le livre de Fénelon, n'avoit rien prononcé sur les différents écrits qu'il avoit publiés pour le défendre. Ce silence pouvoit et devoit faire présumer, que le saint-siége n'avoit pas jugé les écrits apologétiques aussi répréhensibles que le livre même. On ne manqua pas d'observer, que l'assemblée métropolitaine de Paris se trouvoit composée de quatre prélats (ceux de Paris, Meaux, Chartres et Blois) (i), dont les trois premiers s'étoient montrés les adversaires déclarés de l'archevêque de Canibrai . Il eut été peut-être à souhaiter, que, par un sentiment de délicatesse, ils s'abstinssent de provoquer une mesure plus sévère encore qu'un jugement déjà très-sévère. En demandant au Roi de supprimer les écrits publiés contre eux, par l'auteur du livre des Maxi-

(i) Le cardinal de Coislin^ évêque d'Orléans, n*y parut point, à cause de sa dignité de cardinal, qui ne lui permettoit pas d'assister à une assemblée présidée par un archevêque de Paris, non cardinal, (Note de l'auteur,)

mesy ils parurent s'établir juges dans leur propre cause, et se ressouvenir peut-être de l'impression que ces écrits avoient laissée dans le public.

Cette considération arrêta en effet les évêques d'une grande partie des autres métropoles, qui ne crurent pas devoir aller plus loin que le jugement du saint-siége. Sur seize (i) assemblées métropolitaines, il n'y en eut que hmt qui demandèrent la suppression des écrits publiés pour la défense du livre des Maximes des Saints.

A l'exception de ce seul point, on remarqua, dans les délibérations de l'assemblée métropolitaine de Paris^ une modération qui faisoit déjà sentir l'influence de l'opinion publique, et l'impression favorable que la soumission de Fénelon avoit généralement excitée. On fut surtout frappé de ces expressions du procès-verbal de l'assemblée de Paris : « Pour ne « pas sortir de l'Église de France^ il y a un exem- « pie célèbre^ et très-semblable à l'affaire dont il « s'agit, dans Gilbert de la Porée> évêque de Poi- « tiers, homme de grande doctrine et de grande ti piété y mais qiw sa trop grande subtilité avoit

(i) Il y eut à la vérité dix-sept assemblées mécrc^Utaines ; mais celle d'Aix (on ne sait pourquoi) ne s'assembla qu*au mois de janvier 1 700^ et lorsque Ift Roi avoit déjà prononcé^ par sa déclaratioil du 1 4 âoût 1 699, la suppres- ^on des écrits publiés par Fénelon pour la défense de sou livre. {Note de t€mUwr^)

tiVRE TROISIÈME. 379

ti je té dans F erreur On a vu ai>ec joie la sou^^

« misswn de t auteur pour le saint^siégey aidant et fi après le jugement,.,, M. Tarcbevêque de Cairi- « brai s'est soumis lui-même à ce jugement, par une « déclaration simple, absolue, et sans ombre de « restriction, » Toutes ces expressions si mesurées, sont un peu différentes de l'opinion que Bossuet avoit d'abord manifestée sur le Mandement de Fénelon. Nous sommes d'autant plus fondés à croire que l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres firent prévaloir ce ton et ces sentiments de modération, que Bossuet lui-même nous apprend, dans une lettre à son neveu, que le projet de délibération dont on lui avoit confié la rédaction, renfermoit quelques expressions que ses confrères crurent devoir rejeter. « Entre nous, mande-t-il à l'abbé Bos- « suet, on y a adouci bien des choses (i). >>

Dans les autres assemblées métropolitaines , « on « en usa bien ou mal à l'égard de l'archevêque de a Cambrai, dit un auteur du temps (a), selon qu'il « s'y trouva plus ou itioins d'évêques attachés à la fc cour et à son pritirfpal adversaire. Quelques-uns « affectèrent de rappeler le souvenir de ses erreurs; « les autres (et ce fui le plus grand nombre ) se « bornèrent à faire l'éloge de sa soumission sans

(i) Lettre de Bossuet, du 18 mai 1699. {Œuvres de Bas* suet y t. XLÏI, p. 5oo.)

(a) Mém. chron. da P. (TAprigny^ année 1699,

38o HISTOIRE ]>E FiNELOK.

« bornes. » Nous devons ajouter qu'elles louèrent unanimement la piété^ les vertus et les talents de 119.2 Fënelon.

Proc col en- jyj^jg Féuelon étoit réservé à un genre de con-

sant de i eveque ^ ^

deSaini-omer tradiction auquel il devoit peu s'attendre, et qui fut envers Fénelon; ^„g ^ ^^^ j^ Scandale pour toute l'Église. Il est

noble fermeté ^ * * "

de ce dernier, vrai que ce scandale retomba sur celui qui l'avoit si indécemment provoqué, et devint pour l'archevêque de Cambrai une nouvelle occasion de manifester la sincérité de sa soumission. Ce fut dans son propre palais, qu'un de ses sufFragants, l'évêque de Saint-Omer, osa se rendre inquisiteur de la conscience de son métropolitain (i). Tandis que tous les évéques de France applaudissoient, par un concert unanime, à la soumission de l'archevêque de Cambrai, l'évêque de Saint-Omer prétendit que les termes du MandemerU de Fénelon n'exprimoient pas un acquiescement intérieur. Fénelon auroit pu sans doute se dispenser de répondre à une interpellation si odieuse. Les évêques de la province n'étoient appelés que pour émettre leur jugement sur le Bref du Pape, et régler la forme de son acceptation. La lettre même du Roi, qui enjoignoit à l'archevêque de Cambrai d'assembler ses sufFragants, se bornoit à l'inviter à faire en commiui ce qiCil

(i) Louis- Alphonse de Valbelie, nommé d'abord à Févéché d'Alet, transféré à celui de Saint-Omer en 1684, mort en 1 708, ^ Tàge de soixante-huit ans.

assoit déjà fait en particulier. Mais une juste délicatesse fit dédaigner à Fénelon tous ces moyens vulgaires de repousser une injuste agression. Il répondit avec calme et dignité à Tévêque de Saint- Omer (i), « qu'il vouloit bien recevoir, sans con- « séquence et par pure déférence , les avis d'un « confrère qu'il respectoit sincèrement. Reprenant « ensuite les termes de son Mandement^ il demande ce avec candeur, si on peut exprimer plus clairement fc une soumission plus qvC extérieure et de simple « respect. Qui dit adhérer à un jugement, dîii for-- « mer un jugement intérieur :, par lequel on se a conforme à celui auquel on adhère. Qui dit con^ « damner j dit encore plus expressément un juge^ ce ment intérieur contre le livre condamné, surtout ce quand on exclut d'une manière simple et absolue a toute ombre de restriction. Il ajouta, qu'il n'auroit « pas cru qu'on pût regarder comme équivoques a des paroles si précises, ni qu'ily eut lieu de le <c soupçonner à^adhérer à un jugement du saintrc siège, par une adhésion purement apparente et « par conséquent feinte, ni de condamner son livre <K de bouche, sans le condamner intérieurement par ce une sincère docilité pour le saint-siége : ce qui (c seroit un abus indigne de paroles, pour se jouer

(i) Procès-verbal de V assemblée métrop. de Cambrai, {flEuvres de Fénelon ^ t. IX, p. 1 9^0

382 HISTOIRE DE FEIfELON.

« de toute l'Eglise. 11 finit par protester à ses suf- <f fragantSy comme à ses confrères, et non comme « à ses /liges en ce cas parUculier^ que c'étoit de « toute l'étendue de son cœur qu'il avoit renoncé à « toute pensée d'expliquer son livre ; qu'il préfé- « roit à ses foibles lumières l'autorité du saintce siège; qu'il étoit, Dieu merci, incapable de re- « venir jamais , sous prétexte de quelque double « sens, pour en éluder indirectement la condamna- « tion ; qu'à la vérité, il ne pouvoit avouer, contre « sa conscience, qu'il eût jamais cru aucune desera reurs qu'on lui avoit imputées ; qu'il avoit pensé a seulement que son livre, avec les corrections qu'il « avoit cru y mettre, ne pouvoit signifier l'erreur « ni la favoriser ; mais qu'il renonçoit à son jugeoc ment, pour se conformer à celui du saint Père; « qu'il avoit tâché de recevoir, par des paroles hum* c( blés et pleinement soumises, l'humiliation qui lui « venoit du saint Père; et que si Sa Sainteté trou- « voit sa soumission défectueuse , il étoit prêt à a l'augmenter, et à la faire telle que le saint-siége le a croiroit à propos. »

On conviendra que l'ami le plus dévoué de Fénelon n'auroit pu le servir plus utilement en cette occasion , que le fît l'évêque de Saint-Omer, par un sentiment de malveillance. L'évêque d'Arras s'empressa de prendre la parole, « pour remercier « très-humblement son métropoUtam de la bonlé

« qu'il avoit eue de vouloir bien expliquer de bouche « ses sentiments, d'une manière si précise et si corce diale(i). » 11 ajouta à ce lëmoignage respectueux pour Fénelon , quelques réflexions critiques sur le procédé de l'évêque de Saint-Omer.

Dans la séance du lendemain, l'évêque de Saint- L'assemblée Orner, peu satisfait du mauVciis succès de la scène métropolitaine

^ de Ciambrai

indécente qu'il avoit donnée la veille, voulut s'en supprime les venger en demandant, à l'exemple de l'assemblée cents apoiogén-

,. . 1 ,, . ' I ' •. ui" quesdeFénelou.

métropolitaine de Pans, que les cents publies pour la défense du livre des Maximes fussent supprimés (a). Fénelon exposa modestement (3), « qu'il a ne pouvoit être d'avis qu'on demandât la sup- « pression de ses écrits postérieurs à son livre, quoi- « qu'il eût condamné le livre avec une soumission « sincère j absolue et sans restriction, et ai^ec une

(i) Procès-verbal de rassemblée métropoL de Cambrai. {OEuvres, t. IX, p. 196.)

(a) Le cardinal de Bausset, à l'époque où il publia la troisième édition de cette Histoire (en 1817), ignoroit encore que l'évêque de Saint-Omer avoit été poussé parBossuet, à fairecette demande dans l'assemblée métropolitaine de Cambrai. Le fait est prouvé par une lettre de Bossuet à l'évêque de Saint-Omer, du 16 mai 16991 envoyée au cardinal de Bausset par la famille de l'évêque de Saint-Omer, et que le cardinal fit aussitôt imprimer. Elle a été depuis reproduite dans la Corresp, de Fénelon^ t. V, p. 577. (Édit.)

(3) Procês'Verbal de rassemblée métropole de CambraU {Ibid. p. 199-).

384 HISTOIBE DE FENELOIT.

« docilité sans réserve; qu'il n*étoit poiut naturel a qu'il fût plus loin que le Bref du Pape, qui n'avoit (K ni condamné, ni prohibé ces écrits, quoiqu'ils « fussent connus du saint Père et des cardinaux <i qui avoient condamné son livre ; ni que la lettre « du Roi, qui lui demandoit seulement défaire ai^ec « ses confrères ce qu*il avoit fait en son parlicutf Uer^ c'est-à-dire, de recevoir et d'accepter la conte stitution avec le respect qui lui étoit dû ; que a d'ailleurs ces écrits contenoient beaucoup dau- « très choses qui ne regardoient nullement le texte « condamné y ni le jugement porté par la consti-^ « tution ; entre autres^ une discussion défaits per- « sonnelsjdont il ne pourroit demander la suppres-- « sion sans s' ô ter à soi-même les seules pièces qui « peuvent montrer son innocence^ pour l'honneur « de son ministère; qu'au reste, après cette décla- (( ration de son sentiment particulier, il étoit prêt à (( conclure, comme président, à la pluralité des a voix, au nom de l'assemblée, tout ce qu'elle fea roit , même contre son sentiment particulier. » \ Les évêques d'Arras et de Tournai (i), s'étant reunis à l'avis de l'évêque de Saint -Omer, pour demander, à l'exemple de l'assemblée métropolitaine de Paris (la seule dont les délibérations fussent

( I ) François de Caillebot de Lasalle, Dommé à révéché de Tournai en 1690, se démit en 1705.

encore connues) y que le Roi supprimât les écrits publiés pour la justification du livre des Maximes ^ Tarchevéque de Cambrai conclut à la même de* mande, comme président, à la pluralité des voix y quoique contre son sentiment.

Si l'on veut se former une idée du jugement que le public porta sur la conduite et les procédés de 1 evêque de Saint-Omer envers Fénelon , on peut interroger le témoignage du chancelier d'Agnes^ seau : nous nous bornerons à citer ses paroles (i). « L'évêque de Saint-Omer, homme d'esprit , mais « chaud comme un Prosfençal qiiil étoit, et chi" « caneur comme un ISormandy ne se contenta pas « de lui voir avaler doucement le calice; il se phit « à en augmenter l'amertume, /?a/* les irulignes tra-* « casseries qu'il lui fit dans l'assemblée provinciale « de Cambrai, où il vouloit, non -seulement que « ce prélat se soumît à sa propre condamnation , « cornme il l*ai>oit déjà fait de si bonne grâce , « mais qu'il avouât encore qu'il étoit tombé dans te les erreurs que le Pape a voit condamnées, /6r;>a/2^ « ainsi le procès à ses intentions mêmes y en lui « arrachant la foible consolation de pouvoir dire a quHl aifoit bien pensée s^il s'étoit mal exprimé. « L'archevêque de Cambrai répondit à ses interpel-^ « lations pressantes et odieuses, ai^ec une sagesse

(i) Œuvres du chancelier tfjguesseauy U XIII, p* i8a,

HISTOIBE JD£ FENELON.

tion du Bref, Octobre 1 700.

« et une modération dignes dune meilleure cause. « Les autres éi^egues de la même proifince^ indi" a gnés du procédé de Vés^éque de Saint^OmeTy vina rent au secours de leur archevêque, et se coDten- <c tèrent de la protestation , qu'il réitéra en leur « présence , de sa parfaite soumission au jugement 121. « du saint-siége* »

Second Mande- Féuelou cut, bientôt après, l'occasion de se con-

jimh/ de Fénelon 1 d 1 1 • « 1 •

,, .. vaincre de 1 acharnement de ses ennemis a lui sup-

pour 1 accepta- ■

poser des torts. Le marquis de Barbesieux, secrétaire d'État, excité apparemment par l'archevêque de Reims, sou oncle, très-opposé à l'archevêque de Cambi*ai, imagina assez légèrement de lui reprocher comme un oubli, de n'avoir pas donné, à l'exemple des autres évêques, un Mandement après la clôture de son assemblée métropolitaine. Fénelon répondit à ce jeune ministre (1) « que ce n'étoit €c nullement par oubU^ qu'il n'avoit pas fait un se- « cond Mandement pour la condamnation de son c( livre ; qu'il ne pou voit pas être question de faire « deux fois la même chose; qu'il avoit fait par a avance ce que l'assemblée avoit ensuite réglé que a chaque évêque feroit par son Mandement partice cuUer ; que son Mandement étoit même plus fort a que les autres, en ce qu'il avoit prévenu la règle,

(i) Lettre de Fénelon au marquis de Barbesieux^ du 3o septembre 1700. (Corresp, t. XI, p. 4^^*)

LIVAE TROISIEME. 3^7

« le vœu de toutes les assemblées métropolitaines a du royaume, et les dispositions de la Déclaration et du Roi(i)*f qu'il avoit donné la plus grande puce blicité à son Mandement; qu'il en avoit même a fait imprimer et distribuer à ses dépens deux vertf sions, Tune Françoise, et l'autre latine; qu'au ce reste, il suffisoit que Sa Majesté souhaitât qu'il rea commençât, pour l'engager à recommencer; qu'il ce payeroit sans peine, une seconde fois, la dette qu'il « avoit payée par avance de si bon cœur; qu'en <c conséquence, il alloit donner les ordres nécessaires ce pour qu'on publiât une seconde fois son Mande^ « ment dans toutes les églises de son diocèse, avec a le Bref du 12 mars, eu français et en latin. »

Tous les procès-verbaux des assemblées métropo- Lettres patentes litaines ayant été envoyés au Roi, il ne fut plus P®"*^ ^f*^**^

•^ j 7 i trement du Irre/;

question que de dresser les lettres patentes qui de- Réquisitoire voient mettre le sceau de l'autorité royale aux dé- .^cdAguesseau. libérations des juges ecclésiastiques. Le chancelier d'Aguesseau rapporte dans ses Mémoires {%) quelques détails intéressants sur la forme que l'on donna à ces Lettre^ patentes; ils indiquent l'heureux concert que la sagesse du gouvernement, et l'excellent esprit des principaux magistrats, avoient su établir entre les ministres de l'autorité et ceux

(1) li s'agix ici de la Déclaration du i4 août 1699, dont il «era questiojD im peu plu^ Jbas.

(a) Tome XIII, p. i83^et suivantes^

388 HISTOIRE DK FÉNFXOIT.

de la justice. Nous nous bornerons à observer que ces lettres patentes, données en forme de Déclara-^ tioriy portoient que tous les écrits composés pour la défense du livre des Maximes des Saints ^ seroient et demeureroient supprimés ^ ainsi que le livre luimême; mais y eu exprimant cette disposition, on s'étoit abstenu d'énoncer que ce fût à la demande des assemblées métropolitaines, dont en effet une très«grandé partie n'avoient point demandé cette suppression .

Cette Déclaration fut présentée au parlement le î4 août 1699, et ce fut en cette circonstance que le chancelier d'Âguesseau , alors premier avocat général au parlement, prononça un discours que le président Hénault admire avec raison, « comme un « monument immortel de la solidité des maximes « de rÉglise de France, et fait pour honorer à jamais rc la mémoire de, ce grand magistrat (r). » Nous ne rapporterons de ce discours, que ce qui intéresse personnellement Fénelon.

(c L'Église gallicane , représentée par les assem- « blées des évêques de ses métropoles, a joint son « suffrage à celui du saint-siége. Animée par Ferem- « pie et les doctes écrits de ces illustres prélats, qui « se sont déclarés si hautement les zélés défenseurs

(1) Abrégé chronoL de t Histoire de France^ année 1699* Ce discours se trouve dans le C. I^*^ des Œuvres du chance-' lier d'Aguesseau. (Ëdit. ia-4% p* ^33 «)

ce de la saiue doctrine^ elle a rendu un témoignage a éclatant de la pureté de sa foi. La vérité n'a ja- <c mais remporté une victoire si célèbre, ni si com- <v plète sur Terreur. Aucune voix discordante n'a « troublé ce saint concert, cette heureuse harmonie ce des oracles de l'Église : et quelle a été sa joie , « lorsqu'elle a vu celui de ses pasteurs dont elle ce auroit pu craindre la contradicliony si son cœur « avoit été complice de son esprit^ plus hunible et a plus docile que la dernière brebis du troupeau , « prévenir le jugement des évéques^ se hâter de a prononcer contre hd-méme une triste mais salu- « taire censure, et rassurer t Eglise effrayée de la « noui^eauté de sa doctrine , par la protestation « aussi prompte que solennelle d*une soumission « sans réserve, dune obéissance sans bornes, et a dun acquiescement sans ombre de restriction. ». Le chancelier d'Aguesseau nous apprend , qu'eu prononçant son discours au parlement, il avoit donné à l'éloge de Fénelon un peu plus d'étendue, et un caractère encore plus touchant et plus flatteur. Il y avoii été porté par un sentiment d'estime pour la conduite de l'archevêque de Cambrai dans cette grande crise, par un goût naturel pour son esprit et son caractère; et enfin, ajoute-t-il avec une naïveté qui désarme la critique, <c par la considération des « révolutions si ordinaires à la cour, où celui qu'on «c venoit de flétrir par une censure rigoureuse,- pou-

« voit un jour y revenir pour y jouer le premier « tôle (i). »

Le récit qu'il nous a laisse des motifs qui le forcèrent à affoiblir un peu l'éloge deFénelon, lorsqu'il fît imprimer son réquisitoire, renferme quelques détails assez curieux, pour nous faire présumer qu'on nous saura gré de transcrire ici ce fragment de ses Mémoires {1). « Il ne restoit plus, pour finir l'affaire ce du quiétisme, que de faire imprimer les lettres a patentes et l'arrêt d'enregistrement. Je ne pouce vois me dispenser d'y faire insérer mon discours, a surtout après l'invitation qui m'avoît été faite « par le premier président , au nom de la compa- « gnie, de le mettre dans les registres ; mais je crus, « suivant l'avis de mon père, que je devois prendre « auparavant la précaution de le faire voir au Roi , ce quand ce ne seroit que pour prévenir les com- « mentaires malins, que le parti condamné ou le a parti victorieux , dont j'avois cependant ménagé « l'un et loué l'autre^ pourroit en faire auprès de ce Sa Majesté, si elle n^avoit pas été prévenue sur ce ce sujet; et la suite justifia la bonté du conseil que ce mon père, qui étoît encore plus mon oracle, mV cc voit donné. J'envoyai donc mon discours à M. de ce Pontchartraîn ; il le lut au Roi , en présence de

(1) Œttpres^ tome XIII, p. 189. 1 ' (a) Ibid.

a madame de Maintenon. Sa Majesté y fit deux cri- ^c tiques : l'une sur quelques expressions qiCelle « trou^fa trop flatteuses pour T archevêque de Cam- «K hrai{i). J'avois beaucoup aimé ce prélat, avec le- <c quel j'étois assez lié, avant même qu'il fût à la «c cour ; et ii faut avouer que son commerce étoit c( délicieux. Affligé de son illusion, que je n'attri* « buois qu'à une trop grande subtilité d'esprit, j'a* « vois cherché à adoucir par mes paroles l'amercc tume de sa disgrâce , et à le consoler moi-même, m en quelque manière, de ce que j'étois obligé de faire « contre lui. Je ne dissimulerai pas non plus, que a n'ignorant pas combien les révolutions sont ordi- « naires à la cour, et prévoyant que celui qu'on vefc noit de flétrir par une censure rigoureuse, pour- « roit y revenir un jour pour y jouer un premier c( rôle , j'avois cru qu'il étoit de la prudence de ne « point aigrir le mal par la dureté des expressions, <ic et de faire sentir à l'archevêque de Cambrai, que <c ne pouvant approuver les pieux excès de son zèle, «( je n'avois jamais cessé d'admirer ses talents, et de « respecter sa vertu. Le Roi trouva donc que fen a parlois un peu trop fas^orahlewent ; mais sa cri-

( i) Le Télémaqne venoit de paroître, et avoit achevé d'aigrir Louis XIY contre Fénelon. Nous rendrons compte, dans le livre suivant, de tout ce qui concerne le Télémaque.

[Note de fauteur.)

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