SUITE DE LA CONTROVERSE OU QUIÉTISMË
lO HISTOIRE DB FJBNELON.
mépris ou de dédain avec lequel un si grand nombre de personnes envisagent, de nos jours, les contestations si animées de Bossuet et de Fénelon sur des matières de spiritualité, tient en grande partie à l'ignorance ou à l'oubli des circonstances dans lesquelles s'élevèrent ces contestations.
1 Le cardinal Caraccioli , archevêque de Naples, dénonçant au pape Innocent XI, en i68a, les nouveaux Quiétistes qui étoient venus s'établir dans son diocèse, les signaloit comme des hommes qui « apte prenoient à leurs disciples à négliger, sous pré- « texte d'une haute contemplation, tous les actes et « tous les exercices de piété, prescrits ou recomman- « dés par l'Eglise; à mépriser l'usage des prières « vocales, et jusqu'au signe de la croix; à repousser « toutes les idées , toutes les images qui les rame- « noient à la pensée de Jésus-Christ, et à la médiu tation de sa passion et de sa mort, sous prétexte « qu'elles les éloignoient de Dieu. » Il prévenoit enfin le Pape, « qu'un grand nombre d'écrivains se <( préparoient, en Italie, à exercer leur plume, pour (c justifier et recommander ces dangereuses opi- <c nions (i ). »— - a Le monde, dit Bossuet, en rapporte tant cette lettre du cardinal Caraccioli, le monde
(i) Lettre du cardinal Caraccioli au pape Innocent XI ^ du 3o janvier 1682 ; à la suite de Vlnstr, sur les états dorais. {Œuvres de Bossuet, t. XXVII, p. 493 et suiv.)
« sembloit vouloir enfanter quelque étrange nou- « veauté (i). »
^ On sait à quels honteux égarements ces singulières opinions conduisirent Molinos et quelquesuns de ses disciples. On sait qu'elles contribuèrent à séduire des hommes de la plus éminente piété^ et revêtus des plus hautes dignités de l'Église romaine. On vit des hommes vertueux de toutes les classes, et qui portoient dans un cœur pur le désir de la plus haute perfection, se laisser surprendre par une sorte de beau idéal^ sans en apercevoir les conséquences effrayantes. Ce grand scandale de l'Eglise étoit encore présent à tous les yeux et à tous les esprits, lorsque les ouvrages de madame Guyon fu* rent soumis à l'examen de Bossuet.
\ 11 est aisé de comprendre combien toutes ces ^etie impor-
, . 1, . ,,. tance, combien
Circonstances dévoient naturellement exciter 1 in- grande aux quiétude, et enflammer le zèle de ce grand évêque, yeux de Bossuet Jl n'a pas craint d'avancer, dans le cours de cette controverse, quilj allait de toute la religion (a). Certes, on ne peut soupçonner Bossuet d'avoir hasardé un pareil langage, dans des écrits publics. Lorsqu'un prélat de ce caractère se sert d'expressions si fortes, dans une controverse avec un adversaire tel que Fénelon, dans des écrits publiés à la face de toute
(i) Instruction sur les états d'oraison, liv. X, n. 4* (a) Réponse aux Préjugés décisifs. Conclusion. (Œuvres de Bossuet j t. XXX, p. ^o6.)
ISfc HISTOIRE PE FlÊNELON.
l'Europe, on doit croire qu'il en a pesé toute la force. Au reste, il a révélé sa pensée tout entière, en disant à Fénelon lui-même : « Osez-vous nier, se- « Ion vos principe?, que, pour exercer le pur amour « que vous nous vantez, il ne faille aimer comme a si l'on étoit sans rédemption, sans Sauveur, sans « Christ ; et protester hautement, que quand tout « cela rfe seroit pas, et qu'on oublieroit encore la « providence, la bonté, la miséricorde de Dieu, «on ne l'aimeroît ni plus ni moins (i)? » Un pareil langage, dans la bouche de Bo'ssuet , montre assez jusqu'à quel point il étoit persuadé que les maximes de Fénelon tendoient, contre sa propre intention, à ébranler tous les fondements du christianisme. Fénelon étoit sans doute infiniment éloigné de croire que ses maximes pussent conduire à de si affreuses conséquences ; et les craintes de Bossuet , à cet égard , lui paroissoient visiblement exagérées, pour ne pas dire absolument chimériques (a). Mais, quelles qu'aient pu être la persuasion et la bonne foi de l'archevêque de Cambrai , on ne peut douter que l'évêque de Meaux ne crût être fondé à lui repro-
(i) Réponse à quatre Lettres de M, de Cambrai, [CEti* vres de Bossuet y t. XXIX, p. 64 , 7^ , etc.)
(a) On a déjà vu comment Fénelon croyoit pouvoir justifier sa doctrine, sur ce point, d'après celle de Bossuet luimême. (Ci-dessus , liv. II , n. 43.) Voyez encore ci-après , n, i5. — < Œuvres de Fénelon y t. VI, p. 3a7, etc. (Édit.)
cher, de faire consister la perfection du christianisme dans un ëtat si sublime, qu'on n'y retrouvoit ni la pensée de Jésus-Christ y ni même celle des attributs divins. Il se croyoit , en conséquence, fondé à craindre, qu'un pareil système de spiritualité ne dégénérât, contre le vœu et la pensée de Fénelon lui-même, en une sorte de déisme mystique^ qui pouvoit conduire des hommes moins vertueux au déisme philosophique.
1 Bossuet voyoit très-loin, parce qu'il voyoit de très-haut. L'homme qui avoit vu toutes les sectes séparées de l'Église romaine, courir au socinianisme, un siècle avant qu'elles y fussent arrivées ; l'homme qui avoit prédit, en 1689, que le principe de la souveraineté du peuple renverseroit les monarchies les plus florissantes, et ébranleroit les fondements de tous les gouvernements , ne se croyoit pas sans doute moins fondé à craindre qu'un système de spiritualité, qui feroit consister la perfection à ne considérer Dieu que sous des rapports abstraits , en le séparant, par la pensée, des préceptes qu'il a imposés aux hommes, des devoirs qu'il leur a prescrits, des promesses et des menaces dont il a sanctionné ses lois, ne conduisît insensiblement un certain nombre d'esprits à une indifférence complète en matière de religion.
1 La juste opinion que Bossuet avoit de la piété, des Ceite imporvertus et des talents de Fénelon, devoit encore plus *«»«*««'8"«n*««
par les talents
et le caractère
de Fénelon.
>l4 HISTOIRE DE FENELON.
l'effrayer que le rassurer (ï). Fénelon n'étoit point un théologien obscur, dont les erreurs pussent être considérées comme des opinions sans conséquence. C'étoit un archevêque reconunandable par la beauté de son génie, par des talents éblouissants , par une piété sincère, par des vertus attachantes; c'étoît le précepteur de l'héritier du trône, le conseil et l'oracle des hommes les plus vertueux de la cour ; déjà élevé à de grandes places, par la seule influence de son mérite personnel , sa position sembloit encore l'appeler à de plus hautes destinées. En de pareilles conjonctures, Bossue t avoit sans doute le droit de penser et de dire, comme il l'a souvent répété dans le cours de cette controverse, que le rang et les vertus mêmes de l'archevêque de Cambrai commandoient encore plus impérieusement de résister à des erreurs qui en empruntoient plus de charmes, et en avoient plus de danger. Si la doctrine révoltante de Luther et de Calvin, qui anéantissoit la liberté dans l'homme, le dépouilloit du mérite de ses bonnes œuvres, déclaroit formellement Dieu auteur du péché, et enseignoit qu'il avoit créé des hommes pour les damner ; si une telle doctrine, prêchée par des hommes dont le caractère moral prêtoit à de justes reproches, avoit cepen-
(i) Les réflexions qui suiveDt se trouvent placées plus bas dans les éditions précédentes de cette Histoire. (3^ édit. p. iio, etCi) (Édit.)
LIVKE TROISiÈAfK. t5
dant trauvé tant de partisanS) et amené le schisme le plus funeste k l'Eglise ; que n'avoit-on pas à redouter d'un système éblouissant) où l'homme sembloit renoncer à son propre bonheur, pour ne voir en Dieu que Dieu seul, et pour lui sacrifier, sous le spécieux prétexte du pur arnour^ toutes ses affections dans cette vie, et toutes ses espérances dans l'autre ?
\ Plus Fénelon avoit répandu d'onction dans ses maximes de spiritualité, plus elles pouvoient favori* ser, contre son intention, les illusions de quelques esprits exaltés. Fja conformité même d'une partie de sa doctrine avec celle de saint François de Sales , de sainte Thérèse, et de quelques autres écrivains dont la mémoire est honorée dans l'Église, étoit un nouveau motif de craindre l'usage pernicieux qu'on pouvoit faire de ses maximes. Saint François de Sales et d'autres pieux auteurs avoient pu s'exprimer sans danger, aVec toute la candeur et la simplicité de leur âme, dans un temps où rien ne les avoit encore avertis des fausses interprétations qu'on pouvoit donnera leur langage. Mais le temps étoit venu, où l'Église, instruite par une triste expérience, devoit tracer avec toute la rigueur théologique, la ligne exacte et précise où la véritable piété doit s'arrêter, si elle ne veut pas s'exposer au danger de s'égarer 9 en se nourrissant d'inutiles et extra va» gantes illusions.
\ Les obstacles, les contradictions, la résistance de D'où vint \
ex-
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iréme vivacité Fénelon, SCS plaiisibles et éloquentes apologies, les
des deux parties , . . i Tk i • • i i» •
dans cette lenteurs de la cour de Rome, les variations de 1 opi coniroverse. nion publique, les partisans accrédités que l'archevêque de Cambrai conservoit à la cour,' le torrent des courtisans qui seroient venus se ranger sous ses étendards, s'il eût été vainqueur, les incertitudes de madame de Ma intenon , la modération même de l'archevêque de Paris et de l'cvêque de Chartres; tout contribuoit à augmenter les inquiétudes de Bossuet, et à exalter sa véhémence. Mais elle fut malheureusement portée à son comble, par un fâcheux concours de circonstances. Nous voulons parler surtout des soupçons que Bossuet se crut fondé à concevoir contre la franchise de Fénelon, et qu'il ne craignit pas de manifester publiquement dans plusieurs écrits (i). Il est vrai que ce soupçon étoit démenti, aux yeux du pubUc, par toute la vie de Fénelon, et par sa conduite même dans le cours de cette controverse ; mais Bossuet, qui croyoit connoître mieux que personne les dispositions secrètes de Fénelon, se persuada, pendant assez longtemps, que ses explications n'étoient pas sincères, et lui reprocha plusieurs fois ce défaut de franchise, avec toute la sévérité qu'un pareil soupçon devoit naturellement lui inspirer.
ISa véhémence étoit encore augmentée par celle de son neveu et de l'abbé Phélippeaux , ses agents
(i) Voyez ci-après, n. 89, 5o et 114. (P. r 16, 140 et 356.)
LtVEB TROrsiKMK. î 'J
à Rome (i), dont le caractère riolent et emporté l'excitoit sans cesse à des actes de rigueur. Ce Ait un véritable malheur pour Bossuet, d'avoir donné sa confiance à deux hommes qui la mérttoient si peu, et d'avoir cédé trop facilement à leurs suggestions haineuses y pour assurer le triomphe de sa cause. A leur instigation , il ne croyoit pas pouvoir attaquer trop sévèrement des erreurs qu'il regaiv doit comme subversives de ia religion toute entière, et dont le danger lui sembloit encore augmenté par les explications peu sincères dont on prétendoit les appuyer. Fénelon, de son côté, devoit repousser, avec toute i'énergie d'une âme profondément sensible, des attaques si injurieuses à sa personne, et au caractère sacré dont il étoit revêtu.
^ I^a malignité a bien pu attribuer à ces deux grands lK>rames des sentiments de jalousie et de rivalité, aussi indignes de leur caractère, que contraires à l'élévation de leur âme et de leurs sentiments (â); mais ces suppositions, naanifestemetit inutiles pour expliquer leur conduite et leurs procédés réciproques, sont également démenties par toute la suite de leur vie. Sans doute, il est permis de penser que, dans la chaleur de la dispute, ils ont pu se laisser entraîner, par moments, à un excès cie vivacité, si difBcile à éviter en de pareilles conjonctures; mais les considérations que nous ven(Hisd'ex-
(i) Voyez ci -après, n. 49- (P. i3B.)
(2) Voye7 les amears cités pUis hvmt , p. 5 et 6.
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poser, si elles ne justifient pas entièrement ces vivacités passagères, peuvent du moins leur servir d'excuse, aux yeux d'un lecteur impartial, qui ne se figure pas la vertu, même la plus parfaite, entièrement exempte, ici-bas, des faiblesses de l'humanité.
1 Ces importantes considérations seront mises dans un nouveau jour, par l'histoire détaillée que nous allons donner de la controverse du quiétisme, depuis que les discussions entre les deux prélats eurent pris un caractère plus-marqué d'opposition et de vivacité. Bossuet compose Immédiatement après les conférences d'Issy, Bosrimiruciion ^^^^ s'étoit occupé avcc ardeur d'étudier à ibnd
sur les ...
étals d'oraison, tous les autcurs mystiques qui avoient parlé des 1695. divers états d'oraison, I^s trente -quatre articles lui avoient paru suffisants pour arrêter les principaux abus que la nouvelle spiritualité prétendoit introduire; mais ces articles se réduisoient à quelques principes généraux, qui ne formoient pas un corps de doctrine assez développé pour l'instruction des fidèles, et pour la conduite des ministres de l'Eglise. Ce fut l'objet d'un travail considérable, qui occupa Bossuet plus d'un an. Déjà il s'étoit assuré de l'approbation de l'archevêque de Paris et de l'évêque de Chartres; et il ne lui venoit pas même dans l'esprit, que Fénelon pût faire difficulté d'y joindre la sienne. Mais dans cette dernière supposition, il étoit décidé à l'attaquer personnellement ; et il paroissoit peu redouter l'événement d'un combat qui devoit être pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe.
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11 avôit déjà prévenu Fénelon j qu'il travailloit à une Instruction sur les élats (Toraison^ et qu'il se proposoit de la soumettre à son examen. Fénelon lui avoit répondu de Cambrai (i) : «Quand vous « voudrez j je me rendrai à Meaux et à Germigny, a pour passer quelques jours auprès de vous, et « pour prendre à votre ouvrage toute la part que <c vous voudrez bien m'y donner. Je serai ravi, non a pas d'en augmenter l'autorité, mais de témoigner c( publiquement combien je révère votre doctrine.»
\ Fénelon, en écrivant cette lettre, étoitbien éloigné, comme il Fa dit depuis (a), de soupçonner les raisons qui l'empêcbèrent, dans la suite, d'approu*ver l'ouvrage de Bossuet. La haute idée qu'il avoit de la capacité de ce prélat , lui faisoit supposer que l'étude approfondie des voies intérieures, à laquelle il s'étoit appliqué depuis les conférences d'Issy, lui avoit donné lieu de réformer les opinions peu exactes qu'il avoit manifestées sur quelques points, pendant ces conférences. Fénelon étoit d'ailleurs persuadé, qu'il ne viendroit même pas en pensée à Bossuet, de réveiller dans le public les contestations relatives à la personne et aux sentiments particuliers de madame Guyon , dont il n'étoit plus question , et