LIVRE PRBMUtR
Ta dépouille. Voici quelques traita de cette pièce, qui dut faire sourire la gravité de fiossuet :
■ De myrte et de laurier, de jasmins et de roses ,
« De lis, de fleurs d'orange, en son beau sein écloses» « Germigny se couronne, et sème les plaisirs. ••Taisez-vous, aquilons, dont l'insolente rage
■ Attaque le printemps , caché dans son bocage;
« Zéphyrs, portez^lui -seuls mes plus tendres soupirs. »
Après une courte peinture des beautés de Germigny, le poète termine ainsi :
« Hiver, cruel hiver, dont frémit la nature,
« Ah ! si tu flétrissois cette vive peinture !
« Hâtez-vous donc , forêts , montagnes d'alentour;
« Défendez votre gloire , arrêtez son audace ;
« Tremblez , nymphes, tremblez, c'est Tempe qu'il menace :
• Des Grâces et des Jeux c'est le riant séjour. »
f A cette pièce de vers étoit joint un simple billet sur quelques affaires indifférentes, mais qui fournit une preuve touchante de la douce confiance et de l'aimable abandon que BossUet avoit su inspirer à FéneloUy dans ces premiers temps de leur liaison, c Voilà, Monseigneur, disoit Fénelon, ce qu'un de « mes amis vous envoie; il vous prie d'en faire a part à Germigny, pour le consoler dans les dis- « grâces de la saison.... Je ne sais aucune nouvelle, a Ce n'en est pas une de vous dire. Monseigneur, c que je suis tout ce que je dois être, et que je n'o- « serois dire, à cause que vous avez défendu à mes <K lettres tout compliment. »
ilréAitele Nous ne pouvoiis douter qu'à cette époque, s!
système de Va- heurcuse pour l'un et pour l'autre, Fénelon ne se
lehranclie, sur i • i
h nature "^ ^^ devoir de soumettre a Bossuet, avec un resei la grâce, p^^^ rcUgieux, tous ses travaux et tous ses essais. Il On trouve en effet une preuve remarquable de cette mutuelle confiance, dans la Réfutation du système de Malebranche sur la nature et la gràce^ composée par Fénelon dans le temps de sa liaison avec l'évêque de Meaux, et que ce prélat examina avec le plus vif intérêt, pour répondre aux désirs de Fénelon (i). Nous avons entre les mains une copie authentique de cet ouvrage, dont l'original se trouvoit encore , il y a quelques années, parmi les manuscrits dont le dépôt nous a été confié. 11 paroît que cette copie avoit été destinée <i l'impression en 1716; car toutes les pages en sont paraphées par le censeur , dont on lit , à la fin , une approbation datée du i3 novembre de cette année. Il Nous n'avons pu découvrir par quel accident le manuscrit original a disparu, au milieu du désordre que le malheur des temps a introduit dans une mul-
(i) Œuvres de Fénelon, t. in, p. i, etc. Le système de Malebranche, que Fénelon réfute dans cet ouvrage, est principalement développé dans le Traité de la nature et de la grâce y publié en 1680, et que Tauteur défendit ensuite dans plusieurs écrits, réunis sous ce titre : Recueil de toutes les réponses du P. Malebranche à M, Arnauld, (1709, 4 vol. in- 12.) (Édit.)
titude de dépôts précieux. Nous avons d'autant plus de sujet de déplorer ce malheur, qu'indépendamment de ce que le manuscrit original étoit entièrement écrit de la main de Fénelon , il portoit à la marge des notes intéressantes, également écrites de la main de Bossuet, à qui Fénelon avoit soumis son travail. Au reste , la copie que nous en avons peut facilement suppléer à Toriginal. On y distingue, au simple coup d'œil, les corrections , les changements et les observations que Bossuet avoit ajoutés au travail de Fénelon.
On sait que le Traité de la nature et de la grâce j du père Malebranche, produisit dans le temps, entre ce célèbre métaphysicien et Arnauld, des discussions très-longues et très-animées, qui ne finirent qu'à la mort d'Àrnauld. Il étoit déjà honorable pour Fénelon , jeune encore , de pouvoir lutter avec un philosophe tel que Malebranche, dont rimagination éblouissante savoit donner à des illusions sublimes toutes les couleurs de la vérité. Mais ce qui étoit encore plus glorieux pour Fénelon, c'étoit de savoir déjà s'exprimer sur les questions les plus importantes de la théologie et de la métaphysique, de manière à mériter l'approbation de Bossuet, juge si profond et si éclairé dans ces matières. 3g
I Nous n'entreprendrons pas de donner ici l'ana- Conformiic lyse détaillée de cet ouvrage, destiné, par sa nature, de BoZei
sur ce sujet
go HISTOIRE DE FÉNELOIT.
etdeFéoeion, aux philosophes et aux théologiens de profession,
et dont les discussions profondes sont peu à la portée du plus grand nombre des lecteurs (i). Nous remarquerons seulement que l'ouvrage de Fénelon contre Malebranche exprime incontestablement le sentiment commun des théologienSy sur le système du célèbre Oratorien. Bossuet en particulier s'explique très-fortement sûr ce point dans plusieurs de ses écrits, et particulièrement dans une lettre à l'évêque de Castorie, du a3 juin i683y où il représente les opinions du P. Malebranche comme fausses^ insensées et pernicieuses (a). Il les qualifie encore plus sévèrement dans une lettre à\x %\ mai 1687, adressée à un jeune homme, admirateur passionné de ces opinions. « Plus je me souviens, dit-il (3), d'être ff chrétien, plus je me sens éloigné des idées que
a son système nous présente Je n'y trouve rien
(c qui ne me rebute; tout m'y paroit dangereux. Il j> Dans la suite de cette lettre, Bossuet, peu accoutumé à transiger avec la vérité, se joue, avec un mélange de plaisanterie et de gravité, du ridicule enthousiasme de ce jeune métaphysicien. C'est dans cette lettre vraiment intéressante, que l'on peut
(i) Les lecteurs curieux de ces sortes de discussions peuvent consulter l'analyse de Touvrage de Fénelon, dans la première partie de son Hist, litt, p. a3, etc. (ËniT.)
(a) Œuvres de Bossuet, t. XXXVII, p. a83.
(3) Ibid. p, 373 et suiv.
IflVAB PAEBCIEE* 9]
observer comment le gënie pénétrant de Boasuet alloit au-devant de l'avepir : « Je ne m'aperçois V pas y dit-il , que les théologien» se déclarent en ff votre faveur; au contraire, ils s'élèvent tous contre c vous. Mais vous apprenez aux laïques h les méa priser ; un grand nombre de jeunes gens se laisff sent flatter à vos nouveautés. En un mot, ou je ff me trompe bien fort ^ ou je vois un grand parti « se former contre l'Église ; et il éclatera en son « temps, si y de bonne heurè| on ne cherche à s'en- « tendre, avant qu'on s'engage tout à fait..., Croyez- <c moi, monsieur; pour savoir de la physique et de « Talgèbre , et pour avoir même entendu quelques « vérités générales de la métaphysique , il ne s'en* < suit pas pour cela qu'on soit fort capable de pren* « dre parti en matière de théologie. »
1 II ne paroît pas queBossuet ait jamais changé de sentiment sur le système de Malebranche. Toutefois il est à remarquer que l'évêque de Meaux, sur la fin de sa vie, sans adopter les opinions qu'il avoit d'abord si hautement désapprouvées, relâcha quelque chose de la sévérité de son jugement, et, par un procédé bien digne de sa grande âme, alla lui-même trouver le P. Malebranche, pour lui offrir son amitié. Ce fait, dont Malebranche a parlé, avec sa modestie ordinaire, dans le Recueil de ses réponses^ publié à Paris en 1709 (i), est confirmé par sa vie manus-
(i) Recueil des réponses^ etc. t. III, p. 3i.
9^ HISTOIRE DE ViVEhOU.
crite, citée dans le quatrième tome des Mémoires ' pour sentir à F Histoire ecclésiastique du dix^huitième siècle. (Article Malebranche.) Quant à Fénelon, nous ne voyons pas non plus qu'il ait changé d'avis sur cette matière ; on voit au contraire, par plusieurs de ses lettres au P. Lami^ Bénédictin, et spécialement parcelle du 8 mars 1709 (i), qu'il conserva toujours une grande opposition pour le système de Maldbranche.
Droiture des Mais, quoi qu'il en soit du fond de cette discus- , J"'*"'*®"* sion, il faut rendre justice à Malebranche : si son
deMalebraiiCDe; ' •'
sa soumisiion imagination i'égara quelquefois, jamais son cœur ne a 1 Eglise. fy^ complice des écarts de son esprit ; jamais philosophe ne fut plus religieux , plus paisible , plus ennemi de tout esprit de contention et de parti. II unissoit toute l'élévation d'un génie supérieur, à cette modeste simplicité qui en forme le véritable caractère. Livré tout entier à des méditations métaphysiques, il avoit plus que de l'indifférence pour tout ce qui tenoit à l'érudition et aux connoissances positives ; Il indifférence excusable sans doute , et même estimable, lorsqu'elle se borne à écarter les études inutiles et de pure curiosité; mais toujours blâmable, lorsqu'elle est portée jusqu'au mépris des connoissances utiles ou nécessaires II (a). Entraîné
(i) Quatrième lettre au P. Lami. [Œuvres de Fénehn^ t. III, p. 362.)
(a) Malebranche n'a pas évité cet excès, dans Te qua-
par son imagination à de brillantes illusions, il élevoit souvent l'ëdifice de ses systèmes sur des idées abstraites , auxquelles il ne donnoit aucun point d'appui ; aussi lui reprochoit-on de bdtir en Hoir. Mais ses intentions étoient aussi pures que ses conceptions ëtoient nobles et élevées; il eut constamment pour but) dans ses systèmes, de lier la religion à la pbilosophie, alliance toujours utile et désirable, pourvu qu'on sache respecter les limites des deux empires. Son génie trop systématique, se sentant continuellement arrêté par les bornes immua-
trième livre de la Recherche de la vérité^ où il traite des sources de nos erreurs. A cette occasion , ii s'élève contre la vaine curiosité qui porte certains hommes à étudier des choses rares et extraordinaires, pour se faire, dans l'esprit du vulgaire ignorant, la réputation de savants (ch. 6 et 7); et, sous prétexte de combattre ce désordre grossier, il tourne habilement l'érudition en ridicule, et représente généralement les érudits comme des hommes que le seul désir de la gloire porte à passer leur vie dans des recherches frivoles et inutiles (ch. 6). Rien de plus injuste et de plus mal fondé que ce reproche, pris dans sa généralité. Maiebranche, en signalant les excès ridicules de la fausse science, devoit aussi rendre hommage aux vrais savants , qui , par les recherches de l'érudition, ont rendu de tout temps, et rendoient encore à cette époque, de si grands services à la religion et aux sciences. Pour corriger ce qu'il y a d'excessif, sur ce point, dans la doctrine de Malebranche, il sufQt de parcourir le Traité du P. Mabillon , sur les Études mo" mastiques. On sait que l'auteur de cet excellent ouvrage joignoit une rare modestie à la plus vaste érudition. (Édit.)
94 HISTOIllB DE FiNBLON.
bles que la religion et la théologie opposent aux imaginations indiscrètes , se trouvoit dans un élément plus favorable , en parcourant ces vastes espaces où la métaphysique aime à s^égarer.
\ Au reste, ces jeux de son imagination ne cor^ rompirent jamais la sincérité de sa soumission aux décisions de TÉglise ^ du moins pendant la dernière moitié de sa vie (i). Souvent, dans ses écrits contre
(i) Il paroît que MaUbratache^ avant ses coutestations avec Arnauldy n'avoit pas toujours suivi les sentiments or^ thodoxes, sur les matières de la grâce. Il avoit d*abord signé , en 1661, avec la communauté de l'Oratoire de Saint^Hondré, dont il étoit membre, le formulaire dressé par l'assemblée du clergé de France^ sur le fait de Jansénîus ; puis, celui du pape Alexandre VU, en 166 5. Mais depuis la Paiai de Clé" ment IX j set relations avec Arnauld, et avec quelques autres théologiens du même ftarti) lui ayatlt fait tiaître des scrupules au sujet de cette signature, il la rétrâétd par un acte du i5 juillet 1673, qu'il envoya au monastère de tort- Royal, pour y être conservé dans les archives. Cet acte, publié après la mort de Malebranche^ dahs un recueil historique sur les affaires du temps, et reproduit, en 1^55, par, D. Glémencet, dans VHistoite générale de Poré^Royai (t. YI, p. 45i), a donné lieu à un écrivaiil t^écent dé retldfe suspecte la soumission de Malebranche aUx décisions du saint-siége^ sur les matières de la grâce. (Tàbàraiid, Suppl, aux Histoires de Bossuet et de Fénelon^ p. io3.) Mais ^ôur justifier, sur ce point, le P. Malebranche j il suffit de t'entai*quer qu'à l'époque od il signa l'acte dont il s'agit, plusieurs théologiens catholiques, faute de bien eotindttre les circonstanoM de la Paim de CletHeM /JfT, étaient persuadés
Arnauld) il témoigne le plus profond respect pour la doctrine de l'Église et du saint-siége, sur les matières de la grâce; et il combat avec force les opinions de son adversaire, comme subversives de la liberté , comme incompatibles avec les définitions de l'Église contre Luther, Caluin et Jansémus; bien plus, comme renouvelant la doctrine hérétique de Tévêque d'Ypres, contenue dans les cinq propositions que les derniers papes ont condamnées dans le sens où il les défendoit{i). Enfin, dans le dernier de ses ouvrages, publié l'année même de sa mort, il opposa les mêmes arguments au docteur
qoe l€ Pape avoit toléré, eti cette occasion, la distinction du fait et dm droit^ à, Tabrl de laquelle les novateurs s'efTorçoienfc d'éluder les décisions du saint-siége contre Jansénius. Nous a?0Ds remarqué ailleurs, que Ëossuet lui-même avoit été quelque temps dans cette persuasion. (Hist, littér, de Féne- /o/r, 3" partie , n. (Q-Sit.) La suite des faits que nous allons rapporter, montre clairement que le temps et la réflexion firent bien changer, sur ce point, Topinion de Malebranche, comme celle de Bossuet et d'un grand nombre d'autres théologiens. (Édit.)
(i) Recueil de toutes les réponses dn P» Malebranche à M. Jmauld. Paris, 1709, 4 vol. in-i». Voyea en particulier, t, I, p. 39, 40, 499i ^'4, etc» t. U^ p. 149^ i55, 196.
Toutes ces Réponses avoient paru successivement avatit la mort d'Arnauld^ arrivée en 1694. Malobranche lui-même, dans la Préface de ce Recueil^ indique les principaux endoits à consulter, pour connoître ses véritablei sentiments sur les matières de la grâce. (Édit.)
Féuelon oom- !»«•« le Traité du Ministère iies Pasteurs.
96 HISTOIRE U£ FÏNELON.
Boursier^ qui^sous le nom de thomisme j ou Aeprcmotion physique^ renouveloit les erreurs tant de fois condamnées de l'ëvêque d'Ypres (i).
Vers le même temps où Fénelon travailloit à la Réfutation du système de Malebranche sur la nature et la gràce^ il s'occupoit d'un ouvrage qui avoit un rapport plus direct aux fonctions dont il étoit chargé; nous voulons parler de son Traité du Ministère des Pasteurs (2). Il pensoit, avec raison , que toute la controverse entre les catholiques et les protestants pouvoit se réduire à l'examen de cette seule question, pour l'instruction de la multitude. Il suffit en effets pour renverser tous les fondements de la réforme, de montrer que les ministres protestants n^ont ni caractère ni mission légitime. Si l'on se rappelle la célèbre conférence de Bossuet avec le ministre Claude, sur la matière de l'Église, on reconnoîtra que ces deux habiles an-
(i) Malebranche, Eéflexions sur la prémotion physique. Paris, 1715, in-ia; p. 8, etc. Cet ouvrage est une réfutation de celui du docteur Boursier, qui a pour titre : De VJction de Dieu sur les créatures. Lille, I7i3, av. in-4°. — Paris, 1714. 6 vol. in-i a. (Édit.)
(a) OEupres de Fénelon, t. Il, p. 3, etc. Les mêmes considérations qui nous ont engagé à développer un peu l'analyse du traité De l'Éducation des filles^ nous engagent aussi à développer l'analyse du Traité du Ministère des Pasteurs, donnée par le cardinal de Bausset (Voyez, ci-dessus, p. ^^y note I.) (Édit.)
UVUE PREMIER. 97
tagonistes avoient paru convenir eux-mêmes, que toutes les questions qui les divisoient venoient se rallier nécessairement à cette question fondamentale. Bossuet avoit marqué tous les caractères qui dévoient faire reconnoître dans l'Église romaine le nom et l'autorité de la véritable Église; Fénelon voulut faire reconnoîtra à des traits plus sensibles encore pour la multitude ignorante , les ministres qui parlent au nom de la véritable Église. C'étoit la même question, représentée sous un point de vue différent, et plus rapprochée de l'intelligence du peuple.
Le Traité du Ministère des Pasteurs repose Analyse tout entier sur ce principe : « Que le plus grand * ^ (( nombre des hommes ne pouvant décider par eux- <c mêmes sur le détail des dogmes, la sagesse divine « ne pouvoit mettre devant leurs yeux rien de plus « sûr pour les préserver de tout égarement^ qiiune « autorité extérieure , qui , tirant son origine des « apôtres et de Jésus-Christ même, leur montre « une suite de pasteurs sans interruption (i). »
Toutes les preuves et tous les raisonnements que Fénelon a réunis dans son Traité du Ministère des Pasteurs^ ne sont que des développements ou des conséquences naturelles de ce principe si simple. Il dont la vérité frappe nécessairement un
(i) Traité du Minisière des Pasteurs^ ch. i, p. 3. ^ T. I. 7
98 HlSTOlRJi l)£ FJSflSLON.
esprit droity et ne sauroit être obscurcie p»r toutes les subtilités de l'hérésie. Il
1 Après avoir établi, dans le premier chapitre de ce Traité^ l'importance de la question qu'il se propose d'examiner, Fénelon montre que les pasteurs de la réforme n'ont aucune autorité pour conduire et enseigner les fidèles. £n effet, d'où leur viendroit cette autorité? Seroit«ce de la mission du peuple ? Mais il est prouvé , par la raison et par les témoignages les plus décisifs de l'Écriture , que le peuple n'a aucun droit de donner la mission aux pasteurs : c'est ce que Fénelon établit clairement dans les premiers chapitres de son ouvrage. Dans le huitième et le neuvième, il montre qu'en supposant même les pasteurs de l'Eglise réformée légitimement choisis et envoyés par le peuple, ils manqueroient encore d'une qualité essentielle au véritable ministère ; l'Écriture et la tradition constante de l'Église nous obligeant à regarder comme telle la cérémonie de l'ordination, que les Protestants ont abolie. Le diapitre dixième et les suivants donnent la solution de quelques difficultés tirées de l'Écriture et de la tradition* Fénelon y réfute ses adversaires avec beaucoup de force et de solidité, mais toujours sans dédain, sans aigreur, sans s'écarter jamais de cet esprit de douceur et de modération qui convient si bien aux défenseurs de la vérité. Le dernier chapitre est une analyse du
LIVRK PREMIER. 99
Traité j fortifiée par de nouvelles considérations : la logique pressante de l'auteur y est merveilleusement secondée par ce langage du cœur, qui est un des caractères distinctifs de tous les ouvrages sortis de sa plume. « Que croirons-nous donc, dit-il, de « cette réforme, qui prétend avoir le ministère in- « stitué par Jésus-Christ , sans avoir reçu dans son R origine le sacrement de l'ordination , qui est le « fond et l'essence même de l'institution du minis- <c tère? A Dieu ne plaise, que nous souffrions jamais « qu'on abandonne ainsi l'Écriture^ pour fonder le « sacré ministère sur les subtilités d'une vaine phiftlosophie, qui allègue le droit naturel dans des a choses toutes surnaturelles et de pure grâce ! Ils c n'ont ni le sacrement du ministère, ni la vertu « miraculeuse et extraordinaire par laquelle Dieu « pourroit leur confier le ministère, au-dessus de ses «propres lois. Qu'en faut-il conclure? Disons-le « en esprit de paix et de charité ; disons-le hum- « blemcnt et avec douleur, mais disons-le néan- « moins avec la liberté évangélique que la vérité « nous inspire. Leurs pasteurs ne sont donc pas « de vrais pasteurs, et ils ne sont jamais entrés par tt la porte. Le troupeau qu'ils mènent n'est point « à eux. Puisqu'ils ne sont point pasteurs, leur pré- « dication est vaine et sans autorité. Quand même « ils ne diroient que la vérité, leur parole ne seroit « dans leur bouche qu'une simple parole d'hommes,
lOO HISTOIRE DE FENELOU.
<c et non la parole de Dieu, qui ne les envoie point « pour parler en son nom : du moins ce seroit la pa- « rôle de Dieu ^/Y76«V pardes hommes auxquelsil n'en « a jamais confié le dépôt. Leurs ordinations n'ont aua cune vertu ; leur cène n'est ni la cène, ni le $acre- « ment du Sauveur. Enfin leur église n'est point une « église ; car l'édifice ne peut être plus solide que 42. « le fondement , ni le coips plus sain que la tête. »
Importance || ^el est le fond de cet ouvrage, qui suppose tout
de CCI ouvrage. . , ^ . , ^ .
a la lois, dans son auteur, une connoissance approfondie des matières, et un rare talent pour les mettre à la portée de tous les esprits. Il Bossuet, dans ses ouvrages de controverse, où il a répandu avec la plus riche profusion tous les trésors de la science ecclésiastique, avoit parlé aux savants, aux philosophes, aux apôtres de la reforme. C'est au peuple de la réforme, aux esprits simples et peu éclairés des villes et des campagnes , que Fénelou a voulu parler dans son Traité du Ministère des Pasteurs. C'est ainsi que ces deux hommes, toujours uniformes dans leurs vues et dans leurs pensées, toujours divers dans leurs moyens, tendoient au même but. L'un assuroit l'empire de l'Eglise en foudroyant les chefs qui osoient combattre contre elle, et contester son autorité ; l'autre offroit un retour facile à la multitude égarée sous des drapeaux étrangers.
Ce n'est pas que le Traité du Ministère des
Pasteurs ne suppose dans son auteur une counoissance très-ëtendue de tous les monuments de l'histoire et de la tradition ecclésiastique. Mais Fénelon a su les présenter sous une forme si simple et si naturelle , il a su les enchaîner à des raisonnements si accessibles aux intelligences les plus bornées , qu'ils n'exigent aucun effort , ni aucunes recherches pénibles, pour en saisir les rapports et les conséquences.
C'étoit de Bossuet que Fénelon avoit emprunté cette méthode, dont on ne devroit jamais s'écarter dans quelque espèce de controverse que ce soit , celle d'élaguer toutes les questions inutiles , pour s'attacher uniquement aux difiicultés essentielles. En effet, si on lit avec attention tous les écrits de controverse de Bossuet, on observera sans peine, que dans ceux même où il a déployé le plus de science, d'érudition et de critique, il marche toujours rapidement à son but ; il ramène toujours la question à son véritable objet ; et lorsque sa logique foudroyante a atterré ses adversaires, en leur arrachant l'aveu de quelques principes qu'ils ne peuvent ni contester ni accorder sans se mettre en contradiction avec eux-mêmes , il soulève avec un noble dédain tout cet amas d'objections frivoles, d'imputations calomnieuses , de textes équivoques ou altérés , de faits apocryphes , qu'on avoit cherché à opposer à sa première impétuosité; il les
lOa HISTOIRE DB VÈSfELON.
brise, les met en poudre, et les disperse avec tout le
. mépris d'un génie supérieur à de si foibles efforts.
Cette împor- Si OU se transporte au temps où vécurent Bos-
taiice.ugmeDtée ^^^^ ^^ Fénelon, si on se rappelle l'esprit général du
circoDsiances. siècle de Louis XIY, on ne sera pas étonné de voir ces deux hommes si célèbres se consacrer avec tant de zèle, de succès et de gloire, à des controverses dont les résultats intéressoient également l'Eglise et l'Etat. On se trouvoit alors engagé dans l'exécution du plan formé depuis si longtemps par Louis XIV et son conseil, pour ne laisser subsister en France que l'exercice public du culte catholique. Louis XIV, prêt à prononcer la révocation de YÉdit de Nantes ^ avoit voulu faire précéder cette grande mesure politique par tous les moyens d'instruction qui dévoient en préparer le succès.
Il sufBt d'ouvrir les mémoires du temps, et même les correspondances particulières, pour observer le vif intérêt que toutes les classes de la société prenoient aux controverses religieuses. Ce n'étoit pas seulement dans les chaires, dans les écoles de théologie, dans l'enceinte des cloîtres, qu'elles s'agitoient avec une chaleur que la disposition générale des esprits excitoit et entretenoit. On voit, par toutes les lettres qui nous sont restées, qu'à la cour, à la ville, et dans toutes les conditions , les personnes mêmes que leur sexe et leur état sembloient dispenser de s'en occuper, aimoient à
UVBC PRfiXIBB. lo3
s'en entreteoir, et à nourrir leur esprit de toutes les connoissances qui y avoient quelque rapport. On est étonne, en lisant ces lettres , de yoir les ouvrages les plus sérieux^ devenus la lecture habituelle des femmes les plus distinguées par leurs agréments et leur célébrité, servir de sujet à toutes les conversations, et remplir les moments de solitude qu'elles pouvoient se réserver à la ville et à la campagne. Dans ce sièclci qui paroît toujours s'agrandir à mesure qu'il s'éloigne de nous, on pensoit généi^lement que les études graves et religieuses convenoient à la dignité de l'esprit humain, et pouvoient influer utilement sur la morale publique et particulière ; c'étoit cette tendance générale de tous les esprits , qui avoit répandu le goût de la véritable instruction, et qui a produit tant d'excellents ouvrages qu'on relit sans cesse , parce qu'on les a déjà beaucoup lus.
Mais le moment étoit arrivé, où Fénelon alloit GoAtdeFénesortir de l'obscurité dans laquelle il avoît cherché à }T ^î*^
^ ^ 1 obscurité.
s'envelopper. Il suffisoit à ses principes et à son caractère de faire tout le bien qu'il étoit en son pouvoir de faii*e dans l'emploi dont il étoit chargé. Instruit à l'école de M. Tronson, à ne jamais considérer que la volonté de Dieu dans l'ordre des événements humains , et à ne se proposer que la gloire de la religion dans toutes ses actions et toutes ses pensées , il savoit que le premier de tous les mé-
I04 HISTOIRE DS FÉNELOIT.
ritesy dans l'ordre de la Providence, est de remplir fidèlement les devoirs qu'elle nous impose partout où elle nous conduit; et que la prééminence des places et des fonctions n'ajoute d'autre prix à nos travaux , que celui de plus grandes difficultés à vaincre et de plus grands dangers à éviter.
D'ailleurs Fénelon jouissoit de toute la satisfaction nécessaire à un cœur comme le sien. Il recueilloit toutes les bénédictions que la tendre reconnoissance de ses nombreux néophytes aimoit à lui prodiguer; et il avoit déjà pour amis les hommes les plus recommandables par leur rang , leurs vertus et leur génie. Mais ce furent ces amis mêmes qui l'arrachèrent à sa solitude , et à cette vie douce et paisible qui convenoit à la modération de ses vœux et à la modestie de son caractère.
Louis XIV venoit de révoquer XÉdit de ISan^ tes {i)\ et, en éloignant les pasteurs dont la pré-
(i) VÉdit de NanteSy accordé aux Huguenots par Henri IV, en 1698, fut révoqué par Louis XIV en i685. On peut consulter sur ce sujet, les ouvrages suivants : d*Avrigny, Mém. chronol. et dogmat, t. III, 22 oct. i685. — Essai historique sur V influence de la religion en France y pendant le dix-septième siècle (pair M. Picot), t* II, liv. V, F® partie, n. i5, etc. — Proyart, Fie du duc de Bourgogne, t. II, liv. III, p. 67, etc. — Histoire de Bossuety par le cardinal de Bausset, t. IV, liv. XI, n. i5, etc. — Lettres de madame de Sépigné, t. VII, édit.Monm. in-S"; lettres 889 et 890 ^ notes. ' — Hist, de madame de Maintenons par M« le duc de Noailles, t. II, ch. /|. (Édit.)
sence devoit naturellement s'opposer au succès de ses desseins pour la réunion de tous ses sujets dans une même religion, il ne pouvoit laisser leurs ancieos prosélytes sans instruction religieuse et sans principes de morale. Il résohit d'envoyer des missionnaires dans les provinces de son royaume où l'on comptoit le plus de Protestants, pour comfirmer dans la doctrine de l'Eglise catholique ceux 'qui s'y étoient déjà réunis , et pour y ramener ceux qui refusoient encore de revenir à la religion de leurs pères.
Ce fut dans cette circonstance, que Bossuet pro- n est chargé posa à Louis XIV d'employer l'abbé de Fénelon *J^' f^^^! dans les missions du Poitou et de la Saintonge. Jje ses principaux nom de Fénelon avoit déjà été souvent prononcé à ««"«|^^^*J«""- Louis XIV; il étoit instruit de la sagesse avec laquelle il dirigeoit les Nouvelles Catholiques , et des succès dont son zèle étolt récompensé. Ce monarque attachoit sa grandeur personnelle à ne confier l'exécution de ses vues qu'à des hommes dignes de faire respecter le caractère qu'il leur imprimoit par son choix.
Les missions du Poitou oiTroient à Fénelon des travaux assez conformes au ministère qu'il exerçoit depuis plusieurs années. Il pouvoit d'autant moins se refuser à une commission aussi honorable, qu'elle se concilioit avec l'inclination si marquée que nous lui avons vue dans sa première jeunesse,
I06 HISTOIRE DE F^VELON.
pour des missions encore plus laborieuses. II étoit donc naturel qu'il aperçût dans cette nouvelle destination, le caractère de cette même vocation , qui avoit déjà parlé à son cœur. Il parut seulement désirer d'être libre dans le choix des coopérateurs qu'on se proposoit de lui associer, et dont on l'établissoit le chef. On s'empressa avec d'autant plus de pl&isir de déférer à son vœu, qu'il choisit précisément ceux qu'on lui auroit demandé d'accepter, s'il ne les eût pas appelés. C'étoient des ecclésiastiques déjà connus par leurs talents et leurs vertus, que leur mérite éleva dans la suite aux premières dignités de PÉglise, ou à des places de confiance, et qui ont laissé un long souvenir dans la mémoire de tous les gens de bien, C'étoient, l'abbé de Langeron , le plus cher, le plus fidèle des amis de Fénelon ; le célèbre abbé Fleury, dont il suffit de prononcer le nom ; l'abbé Bertier, depuis évêque de Blois ; l'abbé Milon, alors aumônier du Roi, et depuis évêque de Condom ; || enfin l'abbé Desmahis, converti depuis quelques années, du protestantisme à la religion catholique , et engagé depuis peu dans les ordres •4^. sacrés II (i).
Son opposition Louis XIV attachoit tant d'importance au succès
de rigueur, ^^ v*^* ^^ Confiance , de douceur et d'instruction approuvée qu'il avoit d'abord adoptées pour ramener les Pro-
par le Roi.
(i) Corresp^de Fénelon; t. II, p. 296, note i.
UVBS FBEXIBE. IO7
testants 9 qu'il voulut faire connoître luî-mâme ses intentions à Tabbé de Fénelon. Tout le monde sait que la seule grâce que Fénelon demanda à Louis XrV f au moment où il fut introduit en sa présence, fut d'ëloigner les troupes et tout appareil militaire, de tous les lieux où il ëtoit appelé à exercer un ministère de paix et de charité (i). Ce prince n'hésita pas un moment, de déférer à sa de* mande , après quelques observations d'intérêt et de bonté, qui n'avoient pour objet qne la sûreté personnelle de l'abbé de Fénelon et de ses collègues. Rien, peut-être, n'est plus propre à donner une juste idée du caractère de Louis XIY, que cette attention délicate et judicieuse dans le choix des missionnaires, que cet empressement touchant à leur ouvrir son cœur, et à déférer à leurs représentations , lors même qu'elles sembloient contrarier les mesures qu'il avoit adoptées pour faire respecter son autorité.
(ij Rulhières a contesté ce fait, dans ses Éclaircissements hisior, sur la révocation de Vedit de Nantes (t. I, p. 365) ; et ses difficultés sur ce point ont été reproduites par Tabaraad, Supplém. aux Hist. de Bossuet et de Fénelon (p. 5o). Mais ces deux auteurs n'opposent rien de solide au témoignage formel des historiens de Fénelon, et particulièrement à celui du chevalier de Ramsay, si bien à portée de connoître la vérité sur le fait dont il s^agit. (Voyez VHist, de Fénelon^ par le chevalier de Ramsay, p. 4» et la Fie de jPenebnj par le P. de Querbeuf, p. 38.) (Édxt.)
lo8 histoihe d£ fénelom.
liOrsque, dans la suite , des rassemblements dangereux , des provocations séditieuses, des actes de révolte formelle , et des attentats dignes de toute la sévérité des lois, forcèrent Louis XIV d'employer des mesures de rigueur, il est certain qu'il ne céda qu'à regret aux devoirs du monarque ; il ne fit que ce que doit faire tout souverain, obligé d'assurer avec inflexibilité l'ordre public, lorsque sa bonté est méconnue et que son autorité est outragée.
Il est d'ailleurs généralement reconnu, que si des injustices et des violences se mêlèrent à l'usage que Ton fit de son nom et de ses ordres, ce fut par le coupable emportement d'un ministre jaloux jusqu'à l'excès de l'autorité de son maître, et qui cessa de voir une affaire de conscience et de religion, aussitôt qu'il aperçut des actes de révolte. Mais dans toutes les parties de la France oîi les Protestants restèrent paisibles et soumis, on se contenta de leur interdire l'exercice public de leur religion, sans chercher à tourmenter leur conscience. Les seules provinces où ils manifestèrent des mouvements séditieux, furent exposées aux lois terribles de la guerre. On sait également que Louis XIV s'empressa de réprimer et de punir avec sévérité, ceux même de ses officiers qui avoient été au delà de ce que le soin de leur sûreté personnelle et la nécessité d'assurer l'ordre public avoient paru exiger d'eux.
Louis XIV s'étoit d'abord montré si disposé à donner la préférence aux simples moyens de persuasion y d'encouragement et de faveur, que dans le temps même oii il révoquoit successivement les privilèges extraordinaires que les Protestants avoient arrachés à main armée à la foiblesse de ses prédécesseurs, et qu'il se préparoit à interdire l'exercice public de leur religion, il écrivoit à tous les intendants de son royaume : « Je vous recommande a surtout de ménager avec douceur les esprits de «ceux de ladite religion (i). »
Fénelon, autorisé par Louis XIY lui-même à suivre la méthode qu'il jugeroit la plus convenable pour la conversion des Protestants, sut concilier le zèle d'un missionnaire avec les ménagements et la douceur qui étoient dans son caractère. ,.
Son premier soin , en arrivant au chef-lieu des Son arrivéo missions dont il étoit chargé, fut de se présenter *'»'»^«p^»»<>";
^ *^ comment il y esl
à Tévêque de la Rochelle (a), et de lui demander, accueilli, pour ses coopérateurs et pour lui-même, sa béné-
(i) Lettre du Roi aux commissaires départis dans les pro^ vinces; 10 juillet 1682. La lettre entière se trouve dans le t. V de la Collection des procès-verbaux des assemblées du Clergé; Pièces justificatives^ p. 279,
(a) Henri de Montmorency de Laval de Bois-Dauphin, nommé à révéché de la Rochelle en 1661, gouverna ce diocèse jusqu'à sa mort, en 1693. [Gallia christiana^ t. II, p. 1379.)
IIO HISTOIRE DE FENELON.
diction, ainsi que les pouvoirs nécessaires pour exercer le saint ministère. Il savoit que si le choix et l'appui du Roi pouvoient contribuer à jeter un certain éclat sur «ses travaux, et même à en faciliter le succès, il ne pouvoit et ne devoit en attendre de véritables fruits, que par l'intervention de cette puissance divine qui a élevé l'Église de Jésus- Christ sur des fondements inébranlables , et a fixé elle-même l'ordre, le rang et la juridiction de ses ministres.
La réputation des nouveaux missionnaires les a voit déjà précédés dans ces contrées. L'évêque de la Rochelle les accueillit comme des anges envoyés du ciel pour seconder son zèle ; et le peuple, déjà instruit de la noble confiance avec laquelle Fénelon s'étoit refusé à l'appui de la force militaire , les reçut comme des ministres de paix.
C'étoit en effet un spectacle assez nouveau pour ces provinces, qui avoient été si longtemps le principal boulevart de la république protestante en France, et le théâtre de tant de guerres, de révoltes et de malheurs, de voir des ecclésiastiques distingués par leur naissance, leurs emplois et leurs talents , abandonner les fonctions qu'ils remplissoient à la cour, et renoncer à tous les agréments de la capitale, pour venir exercer, dans des pays malsains et désolés, le ministère le plus humble et le plus pénible.
LlVfiE PE£M1£R. III
Il étoit assez naturel que le contraste de tant de sacrifices et de confiance , avec l'appareil si différent qu'on avoit eu l'imprudence de déployer dans quelques autres provinces) préparât favorablement l'opinion de ce peuple étonné. Plus les récits exagérés qu'on lui avoit faits de la désolation répandue dans le Languedoc et le Yivarais lui a?oient inspiré de terreur, plus il dut éprouver de soulagement et de consolation, en trouvant dans ces missionnaires si redoutés, des pères tendres et compatissants, qui s'occupoient de pourvoir à tous ses besoins, d'adoucir ses souffrances et ses inalbeurs, et qui s'attachoient à éloigner de son esprit toute idée de contrainte et de violence.
Il s'étoit figuré que ces missionnaires, envoyés' par la cour, lui retraceroient toutes ces images de faste, de mollesse et d'opulence , dont les ministres protestants avoient si souvent chargé le tableau dans leurs étemelles déclamations contre la nowvelle Babyïone ; et il ne voyoit que des hommes qui venoient partager sa pauvreté, s'associer à tous ses intérêts, goûter sa simplicité, se ployer à ses mœurs , et adoucir son sort par tous les genres de consolation et de bienfaisance.
L'esprit est toujours disposé à écouter avec bienveillance ceux qui ont su trouver le chemin de notre cœur; et on perd bientôt ses préventions contre une religion dont les ministres retracent
lia HISTOIRE D£ FËNELOIT.
^^ la sainteté, dans leurs mœurs et leur conduite.
Sa méthode Fénelon pensoit que la méthode la plus facile pour ramener ^j. j^ j^^ sûre, Dour ramener les Protestants à
les Protestants , * ' ^
à l'Église. l'Eglise, étoit de leur montrer comment leurs pasteurs avoient usurpé une autorité qui ne leur avoit point été déléguée, dont ils ne pouvoient présenter le titre primordial, qui ne leur avoit point été transmise par une succession légitime, et dont le ministère ne pouvoit par conséquent conférer aucun des effets spirituels, nécessaires au salut. Ce fut sur ce point important que les missionnaires dirigèrent leurs premières instructions; ils prcvoyoient que, du moment où les disciples seroient convaincus que leurs anciens pasteurs s'étoient arrogé un titre et une juridiction qui ne leur appartenoient pas, ils se trouveroient naturellement disposés à écouter la voix de ceux qui se présentoient à eux, avec les caractères légitimes que la consécration de l'Église leur avoit imprimés , et avec tous les droits qu'une succession incontestable leur avoit transmis.
Nous avons vu que Fénelon s'étoit déjà exercé sur cette question importante , dans son Traité du Ministère des Pasteurs, Il n'avoit point encore fait imprimer ce petit ouvrage ; mais il en fit Tusage le plus heureux, dans ses conférences avec les Protestants du Poitou (i).
(i) Il est probable qu'on doit rapporter à cette époque
Fénelou s'attachoit ensuite à les désabuser des ridicules préjugés dont leurs pasteurs les avoîent nourris, contre les pratiques et les cérémonies de l'Eglise romaine ; il leur enseignoit les actes indispensables qu'elle prescrit, et il leur apprenoit à ne pas les confondre avec des usages ou des pratiques édifiantes qu'elle conseille, qu'elle permet ou qu'elle tolère.
Les succès que Fénelon et ses coopérateurs obtinrent dans les missions du Poitou, doivent être attribués, en grande partie, à cette manière simple et exacte de présenter la religion à une multitude trop peu instruite pour saisir les points difficiles d'une controverse au-dessus de son intelligence. ^^
Cependant , il étoit bien éloigné de se faire illu- H se défie
1 ^ 1 . . A des conversions
sion sur les trompeuses apparences de tant de conversions précipitées. Il remarquoit avec peine, que la méfiance et des considérations purement humaines inspiroient souvent des abjurations peu sincères. En vain avoit-il obtenu qu'on évitât d'offrir aux regards de cette multitude effrayée, toute apparence de contrainte et de violence ; il la voyoit
de la viedeFéneloD, les canevas d'instructions dogmatiques publiés en 1820, parmi ses Opuscules t/téoiogiques^' dans le t. III de ses Œuvres (p. 447» etc.). La plupart de ces canevas ont pour objet les principaux sujets de controverse, agités entre les Catholiques et les Protestants. (Voyez, à ce sujet, VHist. littér. rie Fénelon, F" part. p. 3a.) (Édit,)
précipitées.
Il4 HISTOIRE 1>E FliNELON.
toujours agitée du sentiment de crainte qui lui étoit communiqué par le récit des violences dont quelques autres provinces ne furent pas exemptes. a Si on vouloit, écri voit-il avec douleur à Bossue t , ce leur faire abjurer le christianisme et suivre 1'^/a coran , il n'y auroit qu'à leur montrer des dra- «gons(i). »
Bien loin de s'attribuer, à l'exemple de quelques autres missionnaires , la gloire d'avoir converti des provinces entières, Fénelon ne comptoit pour de véritables conversions , que celles qui ctoient marquées par un changement réel et durable dans les opinions et dans les mœurs« Il avoit la ferme conviction, que les paroles de vérité et de charité qu'il portoit dans ces malheureuses provinces , où l'erreur avoit triomphé si longtemps , ne seroient pas entièrement perdues pour une nouvelle génération , et qu'elles produiroient , avec la bénédiction du ciel, des fruits de salut que le temps développeroit.
Fruits II semble en effet que la Providence ait justifié,
de 80D zèle, j'une manière sensible, les vœux et les espérances de Fénelon ; car il est assez remarquable que ces mêmes provinces, qui comptoient alors un si grand nombre de Protestants, et qui avoient montré un attachement si opiniâtre à leur secte , soient préci-
(i) Lettre de Fénelon à Bossuetf du 8 mars 1686. (Cor* resp. dM Fénelon, t» II, p. 2x98*)
sèment celles qui, à une époque bien récente (i), ont manifesté le plus de zèle pour la religion catholique, lorsqu*on a voulu renverser les autels relevés par Fénelon.
Il falloit que ses missions eussent laissé dans tous les cœurs une impression bien profonde d*amour et de respect pour sa personne, puisque non-seulement les provinces qu'il avoit parcourues, mais celles même où sa réputation s'étoit étendue, s'empressèrent de consigner, dans des actes publics, l'hommage de leur reconnoissance et de leur vénération. Personne n'ignore que, lorsque Fénelon fut nommé précepteur des petits-fils de Louis XIV, l'académie d'Angers sembla indiquer, pour sujet du prix d'éloquence : Le bonheur des peuples qui dévoient avoir un jour pour souverain l'élève de Beauvilliers et de Fénelon (2). L'auteur du discours couronné rappela, en ces termes, les missions du Poitou :
(( Les hérétiques eux-mêmes sont de fidèles té-
(i) L'auteur fait ici allusion aux guerres de la Vendée.
(ÉDIT
(2) U académie d'Angers, en indiquant ce sujet y voulut sans doute donner un témoignage public de sa reconnoissance envers le Roi, qui avoit autorisé depuis peu son établissement, par des lettres-patentes du mois de juin i685. Voyez, à ce sujet, le Dictionn, de Moreri, art. Angers; et la Table du Joùrn. des Savants^ art. Angers et Fénelon» (Édit.)
Il6 HISTOIRE BE FJSIfELON.
« moins de ses vertus (de Féoelon) , eux qui n'ont « pas été moins édifiés de sa doctrine que de son « exemple y dans une ville qui a toujours été consi- « dérée comme le rempart de l'erreur, et où il en ft a détruit les fondements , autant par sa douceur <c que par la force de la vérité. Son zèle infatigable <c n'en est pas demeure là : ces hommes, qui avoient «tété ramenés, par ses soins, de l'égarement, ont <x été confirmés, par sa charité toujours agissante , ce dans la pureté de la foi qu'ils avoient nouveliea ment reçue ; il s'est attaché particulièrement à « protéger ce sexe que sa foiblesse expose le plus m souvent au péril d'une rechute malheureuse : « j'ose dire , Messieurs , que l'Église est ' redevable ce d'une si belle conquête à cet homme aposto- « lique. »
n est accusé On aura peine à croire que Fénelon eut à se
d'un excès de justifier, SUr la méthode qu'il avoit suivie pour facondescendance ^ ^ ^ ^
euvin ciliter la conversion des Protestants. Le marquis les héréiiques. j^ Seignclay, secrétaire d'État, chargé du département des provinces du Poitou et du pays d'Aunis , se crut obligé de le prévenir qu'on lui reprochoit un excèç de condescendance, en ne soumettant pas les nouveaux convertis à toutes les pratiques de piété et à toutes les formules de dévotion que l'Église recommande, mais qu'elle ne prescrit pas ( i ).
(i) J'ai eu entre les mains, en 1786, les lettres du mar^ quis de Seignelay, ainsi que les originaux des réponses de