L1VA£ PREMIER
Fénelon avoit continué ses relations avec Bossuet, Lettre àB^suet, pendant ses missions du Poitou. On n'a conservé de •""•*• difficulié
de rftincDpr
cette correspondance qu'une seule lettre, publiée d'à- i^, protesunts. bord dans les OEiwres de Bossuet, par D. Deforis , et reproduite depuis dans la Correspondance de Fénelon (1). Nous croyons devoir la mettre sous les yeux de nos lecteurs; elle confirme les détails que nous venons de rapporter, et on y voit cette douce habitude de confiance et de familiarité qui les unissoient encore : on y remarquera la manière dont Fénelon s'exprime au sujet des avis que M. de Seignelay lui avoit transmis , et qui ne permet pas de douter que Fénelon n'ait toujours agi de concert avecBossuet, dans le système de conduite qu'il avoit suivi avec les nouveaux convertis.
« Quoique je n'aie rien de nouveau à vous dire, ff Monseigneur, je ne puis m'abstenir de l'honneur a de vous écrire ; c'est ma consolation en ce pays : « il faut me permettre de la prendre. Nos convertis « vont un peu mieux; mais le progrès est bien lent : « ce n'est pas une petite affaire, de changer les sena timents de tout un peuple. Quelle difficulté den voient trouver les apôtres pour changer la face a de l'univers, pour renverser le sens humain,
(i) Œuvres de Bossuety édit. in-4** de 1778, t. IX, p. 565. Cette lettre a été omise par inadvertance dans Fédition des Œuvres de Bossuet donnée à Versailles. Elle a été insérée dans la Corresp. de Fénelon^ t. II, p. a96. (Édit.)
l3o HISTOIRE DE FÉNELON.
a vaincre toutes les passions, et établir une doctrine K jusqu'alors inouïe; puisque nous ne saurions per<a suader des ignorants, par des passages clairs et ce formels qu'ils lisent tous les jours, en faveur de a la religion de leurs ancêtres , et que l'autorité ce même du Roi remue toutes les passions pour nous (T rendre la persuasion plus facile ! Mais si cette « expérience montre combien l'efficacité des dis- « cours des apôtres étoit un grand miracle, la foice blesse des Huguenots ne fait pas moins voir com- « bien la force des martyrs étoit divine. Les « Huguenots mal convertis sont attachés à leur « religion jusqu'aux plus horribles excès d'opi- (c niâtreté ; mais dès que la rigueur des peines pa- « roît, toute leur force les abandonne. Au lieu que « les martyrs étoient humbles, dociles, intrépides, (( et incapables de dissimulation; ceux-ci sont lace ches contre la force, opiniâtres contre la vérité, « et prêts à toute sorte d'hypocrisie. Les restes de ce cette secte vont tomber peu à peu dans une in- (c différence de religion pour tous les exercices exce térieurs, qui doit faire trembler. Si on vouloit ce leur faire abjurer le christianisme et suivre TAl- <e coran , il n'y auroit qu'à leur montrer des drace gons : pourvu qu'ils s'assemblent la nuit, et qu'ils ce résistent à toute instruction, ils croient avoir assez « fait. C'est un terrible levain dans une nation : ils ce ont tellement violé , par leurs parjures , les
UVAE PREMIKH. l3l
a choses les plus saintes , qu'il reste peu de mar- « ques auiquelles on puisse reconnoître ceux, qui « sont sincères dans leur conversion ; il n'y a qu'à « prier Dieu pour eux, et qu'à ne se rebuter point c de les instruire,
a Mais le grand chancelier ( i ), quand le verrons*ff nous, Monseigneur? 11 seroit bien temps qu'il « vînt charmer nos ennuis dans notre solitude, après « avoir confondu dans Paris les critiques témé- <c raires. Je prie M. Cramoisy de nous regarder en « pitié
(( N'oubliez pas notre retour, avec M. de Sei*- « gnelay ; mais parlez uniquement de votre chef. R S'il nous tient trop longtemps éloignés de vous , « nous supprimerons encore /'Ave Maria ; et peut-^ « être irons^nous jusqu'à quelque grosse hérésie , « pour obtenir une heureuse disgrâce, qui nous ff ramène à Germigny \ ce seroit un coup de vent « qui nous feroit faire un joli naufrage. Honores « toujours de vos bontés, Monseigneur , notre « troupe, et particulièrement celui de vos servi-» « teurs qui vous est dévoué avec l'attachement le « plus respectueuii. »
Cette lettre eut l'effet que Fénelon en attendoit ) Féneion revient il reçut la permission de revenir à Paris : il, rendit «Paris;
*■ il reprend ses
(i) 11 s'agit àeV Oraison funèbre du chancelier le Tellier, fonctions «yès ' ^ . . . .r . . ... des NomeUes-
que Bossuet avoit prononcée le a5 janvier précèdent^ et CaihoUaues.
que Graoïoisy étoit alors oegupé à imprimer.
l32 HISTOIRE DE FE19ELON.
compte directement à Louis XIV de l'état où il avoit laissé la religion dans les provinces qu'il venoit de parcourir, n'entretint le Roi que du zèle de ses coopérateurs, du bien qu'ils avoient fait, de celui qui restoit à faire, des moyens qui étoient à la disposition du gouvernement pour l'affermissement de ce grand ouvrage, et garda le plus profond silence sur lui-même.
Fénelon, après avoir rempli envers le Roi un devoir que le respect lui imposoit, rentra paisiblement dans la retraite, dont il n'étoit sorti qu'à la voix de Louis XIV et de Bossuet. Il reprit ses modestes fonctions de supérieur des Nouifelles^Catholiques , Il et s'employa avec un nouveau zèle à procurer à cette communauté des secours qui lui devenoient de jour en jour plus nécessaires. Depuis quelques mois , le nombre des pensionnaires de cette maison s'étoit considérablement accru , probablement par suite des mesures que prenoit alors le gouvernement, de concert avec les évêques, pour la conversion des Protestants. Cet accroissement occasionnoit aux Sœurs chargées de la direction de cet établissement, un surcroît de fatigues qu'elles ne pouvoient supporter. Dans ces conjonctures, Fénelon pensa que le soulagement le plus convenable qu'on pût leur procurer, séroit de leur adjoindre quelques Sœurs (Je la Charité^ pour partager leurs fonctions ; et pour faciliter l'exécution
de ce projet y il le fit proposer au Roi, par l'entremise du marquis de Seignelay. Le succès répondit aux vœux de Féuelon; le ministre lui annonça, par une lettre datée du 3i octobre 1686, le consentement du Roi, et lui adressa en même temps la lettre qu'il écrivoit à M. Jolly, supérieur de la congrégation de Saint-Lazare, pour le prier, de la part de Sa Majesté, de s'entendre avec Fénelon, relativement au nombre de Sœurs qu'il seroit nécessaire d'adjoindre à la communauté des Nous^elles-^ Ccuholiques II (i).
En travaillant avec tant de zèle et de succès à étendre et à consolider un établissement si utile au bien de la religion , Fénelon étoit si peu occupé de ses intérêts personnels , qu'il n'apprit que ^^ ** Rochelle, par hasard qu'il avoit été destiné à l'évêché de Poitiers, que sa nomination avoit même été admise par le Roi, et immédiatement révoquée, avant d'être devenue publique (a). On attribua généralement
n est présenté
au Roi » pour
lés évéchés
de Poitiers et
(1) Nous avons sous les yeux la copie des deux lettres, faite sur le Registre des lettres (iu marquis de Seignelay^ qui se conserve aux archives du royaume, (section administra^ ftW.) On les trouvera parmi les Lettres inédites de Fénelon^ que nous nous proposons de publier prochainement.
(ÉDIT
(a) L'évêché de Poitiers, devenu vacant, au mois d'avril 1686, par la démission de M. Armand de Quinçay, fut donné presque aussitôt à M. de BagUon de Saillant, aupara-
l34 HISTOIRE DE F^lfELON.
cette espèce de disgrâce à M. de Harlay^ archevêque de Paris, qui ne pouvoit pardonner à Féne- Ion ses liaisons intimes avec Bossuet ^ et l'indifFérence avec laquelle il avoit accueilli ses offres de services et d'amitié.
Fënelon éprouva la même malveillance, Tannée suivante, dans une circonstance à peu près semblable. L'évêque de la Rochelle aVoit été témoin des biens immenses que labbé de Fénelon avoit faits dans son diocèse, pendant le cours de ses missions (i). Il crut rendre le service le plus important à l'Église et à ses diocésains, en leur assurant un pasteur qui avoit acquis tant de droits à leur estime et à leur reconnoissance. Il vint à Paris; et, sans laisser même soupçonner à Fénelon l'objet de son voyage à la cour, il présenta au Roi un mémoire, pour supplier Sa Majesté de lui accorder labbé de Fénelon pour coadjuteur. On fut instruit de cette démarche, çtl'on prit une voie détournée, niais infaillible, pour qu'il fût exclu de l'évêché de la Rochelle, copime il l'avoit été de celui de Poitiers« On fit entendre au Roi que le vœu de l'évéque de la Rochelle, pour Fénelon , étoit inspiré jpar une certaine conformité d'opinion sur les matières de
vant évéque de Tréguier. [Gallia christiana^ t. Il» p. 1^09 et laio,) (Édit.)
(i) Voye^ ci-deâsusy p« 98, note 9.
la grâce (i). C'est ainsi queFéneloo, constamment regardé par les Jansénistes comme un de leurs
(i) Les soupçons de jansénisme qui se répandirent alors contre Fénelon , ont donné lieu dans la suite ^ à quelques écrivains satiriques, de le traiter avec peu de bienveillance.
Le duc de Saint-Simon , dans ses Mémoires y a pris occasion de ces soupçons, pour représenter Fénelon comme un ambitieux, qui se donna d'abord aux Jésuites, puis aux fân~ sénistes, et enfin aux Sulpiciens,^ (Mém, chap. 3i, t. Il, p. loSy etc.; édit. in-i», 184a.) Mais le jugement de cet auteur est ici d'une bien foible autorité ; on sait avec quelle facilité son esprit malin et satirique lui faisoit accueillir les bruits les plus désavantageux, et souvent les plus mal fondés , contre les personnages les plus respectables ^ la suite de cette Histoire en fournira plus d'un exemple,
Rulhières, dans ses Éclaircissements historiques sur la rë~ vocation de CÉdit de Nantes (t. I", p. 364 et 368), prétend que les soupçons qu'on fit alors concevoir à Louis XIV sur les sentiments de Fénelon, n'étoient pas sans fondement; quil avait flotté assez longtemps entre les Jésuites et les Jansénistes; qu'il fut réduit à écrire au Roi une lettre apologétique, dans laquelle il se justifie assez mal , etc. Toutes ces accusations ont été reproduites, avec uf^ grand air de confiance^ par Tabaraud, dans son Supplément aux Histoires de Bos-suet et de Fénelon, (p. 483, etc.) Mais rien n'est plus invraisemblable que de pareilles accusations, fondées sur une lettre que personne ne connoît> dont Rulhières ne cite aucun fragment, dont il n'indique pas la source, et dont il n'essaye pas même de prouver l'authenticité. En attendant qu'on produise cette pièce, nous croyons que les préjugés philosophiques de Rulhières, et ses dispositions peu bienveillantes pour Fénelon, rendent naturellement son témoignage fort suspect sur ce point. (Voyez, ci-dessus^ p. Z07, note i.) Au
l36 HISTOIRE DE FENELON.
plus grands adversaires, fut d'abord exclu des dignités ecclésiastiques, comme un de leurs partisans. Rien n'annonce peut-être mieux la parfaite indifférence de Fénelon pour les places et la fortune : il lui étoit assurément bien facile d'éloigner tous les soupçons de ce genre ; Il ses opinions étoient déjà connues , et clairement manifestées par ses liaisons étroites avec le duc de Beauvilliers et avec M. Tronson j dont l'opposition aux nouvelles doctrines n'é- S8. toit pas douteuse 1 (i).
Il publie le ç^ fm ^^ ^g3 g^ jg83 ^y ^gj^yj, j^ ggg ^^^
Traité du Minis- ' '
tèredesPas' sious du Poitou , que Fénclou consentit enfin à /<î«rj, et celui laisser imprimer son traité De V Éducation des
De l EaucaUon *
desfUUs. filles y et celui du Ministère des pasteurs , dont
reste, dous avons examiné ailleurs ce qu'il faut penser des prétendues variations de Fénelon, sur les matières de la grâce. {Hist» littér. de Fénelon^ III® partie, n. 63^ etc.) (Édit.)
(i) Pour éloigner de Fénelon tout soupçon de jansénisme à i*époque dont il s*agit ici , le cardinal de Bausset ajoute qu'il étoit lié avec Bossuet, que personne rCauroit osé accuser de jansénisme, (3* édit. t. I, p. 117.) Nous avons supprimé cette observation , inutile au fond pour justifier Fénelon y et d'ailleurs sujette à quelques difficultés. Il est certain en effet que les sentiments de Bossuet sur l'article du jansénisme, à l'époque dont nous parlons, et même assez longtemps après, sembioient douteux à quelques personnes; ces doutes ne furent pleinement dissipés que plusieiirs années après les événements dont il est ici question. (Voyez, à ce sujet, VHisLlitt. de Fénelon^ ubi supra ^ n. 48, etc.) (Édit.)
nous avons déjà parlé. Il ne les avoit point d'abord destinés au public; mais il fut obligé de céder au vœu unanime de tous ceux qui en avoient eu con- Doissance.
La réputation que Fénelon s'étoit faite dans ses missions du Poitou , avoit déjà attiré sur lui tous les regards ; mais, en consentant à publier presque en même temps deux ouvrages sur des sujets intéressants pour la religion et la morale, il sembloit appeler lui-même le public à discuter les titres de ceUe réputation prématurée , qui s'étendoit avec taut d'éclat et de rapidité. Ses amis dévoient attendre ce jugement avec toute l'inquiétude d'un intérêt qui n'est pas toujours exempt de prévention ; et les personnes impartiales pouvoient être dispo* sées à se montrer sévères, par cette sorte de résistance qu'on oppose toujours aux exagérations de lamitié. Les uns et les autres durent être égalemeot satisfaits ; Fénelon n'avoit encore ni ennemis ai envieux.
Telles étoient les occupations de Fénelon ; il se regardoit, et tout le monde le regardoit comme destiné à passer le reste de sa vie dans l'exercice des fonctions utiles, mais peu ambitionnées, qui sembloient suffire à ses vœux et à son désintéressèment. Personne n'ignoroit l'opposition que M. de Uarlay avoit mise à son avancement ; et la faveur avec laquelle le public venoitd'accueillirses traités De
Éducation
du duc
de Bourgogne.
l38 HISTOIRE DI VÉHELON.
V Éducation des filles et du Ministère des pasteurs^ ne pouvoit pas lutter contre le crédit de ce prélat.
Mais un événement imprévu transporta tout à coup Fénelon au milieu de la cour, et Téleva à une place à laquelle paroissoient attachées les destinées de la France et le sort de plusieurs générations^
C'est ici que Fénelon va se montrer dans tout l'éclat de ce caractère qui lui a mérité l'estime et l'amour de ses contemporains , et qui a laissé des souvenirs si doux dans la mémoire de là postérité.
Louis XIV voyoit approcher l'époque où l'éducation de son petit-fils, le duc de Bourgogne, de* mandoit les soins d'un gouverneur. Un prince qui avoit toujours mis sa grandeur à s'environner de grands hommes , et qui avoit donné Montausier et Bossuet pour instituteurs à son fils^ étoit digne de faire un choix aussi heureux pour son petit-fils« Le progrès des années, et une vie plus sérieuse, commencoient à rendre Louis XIV moins esclave de la gloire ; et la religion lui avoit fait sentir et goûter le mérite de la vertu. En nommant Bossuet et Montausier, il avoit obéi à la renommée, et consacré un choix annoncé par l'opinion pùbli* que. Peut-être, dans un pareil choix, n'avoit-il cherché que la gloire ; et il avoit eu le bonheur de trouver la vertu réunie au génie. Lorsqu'il voulut donner un gouverneur à son petit-fils, il n'eut qu'un seul sentiment et une seule pensée, celle de
le confier à rhommc ]e plus vertueux de sa cour. Il ne cherchoit alors que îa vertu ; et il eut encore le bonheur de rencontrer dans un homme vertueut toutes les qualités les plus propres à former un grand prince : cet homme fut le duc de Beauvilliers.
La part qu'eut le duc de Beauvilliers à l'ëduca* tion du duc de Bourgogne, sa tendre et constante amitié pour Fénelon, exigent que nous le fassions connoître. Jamais il n'y a eu d'union semblable à celle du duc de Beauvilliers et de l'archevêque de Cambrai : parler du duc de Beauvilliera, c'est parler de Fénelon.
Paul j duc de Beauvilliers, s'étoit trouvé appelé à succéder aux honneurs et aux dignités de son père^ par les événements malheureux qui avoient enlevé ses deux frères aînés à la fleur de leur âge (i). Il conserva à la cour, et dans l'exercice .des emplois dont il fut revêtu, les principes de religion qu'il avoit reçus dans le temps où il étoit destiné à une profession plus grave et plus sainte (a). Il avoit épousé la seconde fille de Colbert } et il eut le rare bonheur de trouver dans madame de Beauvilliers une entière conformité de sentiments et de goût pour toutes les œuvres de la plus haute piété.
Caractère
du duc
de Beauvilliers.
(i) Voyez, au n, V des Pièces justificatives de ce livre, une courte Notice sur la famille du duc de Beauvilliers,
(a) Le duc de Beauvilliers avoit d*abord été destiné à l'état ecclésiastique.
l4o HISTOIRE DE FÉMELOIY.
Par un bonheur plus rare encore, les deux autres sœurs de madame de Beauvilliers furent animées du même esprit, et épousèrent les ducs de Chevreuse et de Mortemart, déjà unis au duc de Beauvilliers par une estime et une amitié que la vertu avoit fait naître, et que le temps et les liens du sang rendirent inaltérables. Les trois sœurs et les trois beaux-frères montrèrent à la cour une famille privilégiée, qui n'avoit d'autre ambition que celle de rester fidèle à l'honneur et à la vertu ; jamais on ne la vit s'associer à aucune intrigue, ni s'avilir par aucune bassesse.
Pénétrés de respect pour le Roi, attentifs à lui plaire par leur empressement à remplir tous les devoirs qui les attachoient à sa personne, les ducs de Beauvilliers , de Ghevreuse et de Mortemart ne se crurent point obligés à étendre leur complaisance jusqu'à flatter ses passions, et à rendre de honteux hommages aux objets de ses affections. Jamais madame de Montespan, pendant les longues années de sa faveur, n'avoit pu les apercevoir dans la foule de ses courtisans ; et elle s'étonnoit de n'obtenir du duc de Mortemart , son neveu , et de sa femme, que les égards qu'ils dévoient à une personne qui leur appartenoit de si près (i).
(i) Voyez le Dictionnaire de Moreri , article Roche- CHOUA&T, branche des seigneurs et ducs de Mortemart» n. 19, etc.
Louis XIYy qui portoit un sentiment naturel de décence et de délicatesse au milieu même des erreurs et des séductions qui l'avoient entraîné, fut frappé du contraste d'une conduite si noble et si pure, avec la servitude peu honorable où l'intérêt et l'ambition avoient engagé le reste de sa cour. Ilavoit conçu dès lors^ pour le duc de Beauvilliers, une estime et un goût qui en auroient fait une es* pèce de favori, si un pareil titre pouvoit convenir à un sentiment fondé sur la vertu.
On n'aura pas de peine à concevoir que madame Ses rapports deMaintenon, qui s'attachoit à ramener le Roi à deMainteoon une conduite plus chrétienne et plus régulière, et qui commençoit déjà à obtenir sur l'esprit de ce prince ce singulier ascendant, dont elle fit dans la suite un usage si respectable, dut entretenir et favoriser de tout son pouvoir, l'estime et la confiance que Louis XIV montroit au duc de Beauvilliers. Elle ne pouvoit aussi que savoir gré à toute la famille de ce duc, de l'espèce de distance où elle s'étoit toujours tenue de la cour de madame de Montespan. Peut-être même entroit-il dans ses vues, de fixer de bonne heure l'opinion publique, sur la nature de ses rapports avec le Roi, en se montrant dans une liaison particulière avec une société qu'aucune considération n'auroit portée à approuver un attachement équivoque.
C'est ce qui lui fit désirer de vivre avec toute la
l^% HISTOIRS DE FCNËLOrr.
famille du duc de Beauvilliers, dans une espèce d'intimité, qui pût attester à toute la cour qu elle ne pouvoit ni ne devoit être confondue avec madame de MoQtespan. Elle alloit régulièrement diuer un ou deux jours de la semaine à l'hôtel de Beauvilliers, Tous les étrangers, tous les indifférents, les simples connoissances étoient écartés avec soin de ces réunions , qui n'avoient pour objet que le désir de s'entretenir dans l'exercice de la vertu et de la piété.
Comme il n'étoit entre ni singularité, ni calculs d'ambition, dans le système de conduite du duc de Beauvilliers envers madame de Montespan ; comme il n'étoit ni dans son caractère , ni dans ses principes, de contrarier les sentiments du Roi , lorsqu'ils pouvoient être avoués par la religion et l'honneur^ il s'empressa , ainsi que sa famille, d'accueillir uue femme dont l'honnêteté bien connue et la régularité édifiante étoient un sûr garant des nœuds légitimes qui l'attachoient à Louis XIV. 11 avoitété à portée de suivre l'origine et les progrès de la faveur de madame de Maintenon, et de reconnoitre qu'elle en étoit redevable, autant à la sévérité de ses principes qu'à l'agrément de son esprit et à la sagesse de son caractère. Il avoit vu de bonne heure en elle une femme vertueuse, que la Providence avoit appelée auprès du trône, par des voies extraordinaires, pour arraobep le Roi à des engagements
LIVH£ PR£Jttl£B. 1^3
coupables, et le fixer dans le goût et la pratique des vertus chrétiennes et morales.
De là s'étoit formée, entre madame de Maintenon et toute la famille du duc de Beauvilliers, une intimité qui convenoit à leurs sentiments et à leurs goûts mutuels. Madame de Maintenon aimoit la solitude et la liberté d'une société sûre et restreinte. Le duc de Beauvilliers et ses parants , étrangers à toutes les intrigues et à toutes les agitations de la cour, vivoient à Versailles comme ils auroient pu vivre dans le sein de leur famille.
Madame de Maintenon redoutoit l'empressement de oe peuple de courtisans, toujours attachés à ses pas, pour arriver aux places et aux hon-* neurs. Lie désintéressement si connu du duc de Beauvilliers , qui n avoit jamais rien demandé , et qui n'avoit, pour ainsi dire, rien à demander, ne lui laissoit à craindre ni indiscrétion ni importu* uité.
Elle en avoit eu une preuve assez récente. En i685, à la mort du premier maréchal de Yilleroi, qui avoit laissé vacante la place de chef du conseil royal des finances, Louis XIY, de son propre mouvement, lui avoit donné le duc de Beauvilliers ppur successeur. Celui-ci n'avoit pas même eu la pensée de demander une place , dont sa jeunesse paroissoit devoir Texclure. Il n'avoit encore que trentesept ans i et il ne pouvoit soupçonner que le Roi
l44 HISTOIRE DE FEMELOIT.
eût l'idée de l'honorer d'un titre qui avoit été le prix des longs et anciens services du maréchal de Villeroi , et la décoration de ses vieux jours. Personne ne doutoit que cette place, purement honorifique, ne fût réservée à des courtisans plus actifs que le duc de Beauvilliers, et qui avoient le droit de faire valoir en, leur faveur le mérite d'avoir vieilli dans la carrière des intrigues et de l'ambition.
Ce nouveau titre avoit servi à rapprocher encore plus le duc de Beauvilliers de la personne de Louis XIV; et ce prince avoit observé avec satisfaction , que les honneurs et la faveur n'apportoient aucun changement, ni à sa modération , ni à la simplicité de ses mœurs et de sa conduite.
Lorsqu'en j688, Louis XIV confia au Dauphin son fils les honneurs du siège de Philisbourg, il lui donna Vauban pour lui apprendre l'art de la guerre, et le duc de Beauvilliers pour conseil et pour tuteur. C'étoit donner le génie de la guerre et le génie de la verty pour guides à un jeune prince, qui alloit, pour la première fois, être exposé à tous les regards , loin de la cour, en présence des armées françoises et des armées ennemies (f).
(i) Le P. de Querbeuf, dans la Fie de Fénelon , a fait une légère méprise , en supposant que le duc de Beauvilliers éloit déjà ministre d'État, lorsque Lq^iisXIVle nomma gouverneur du duc de Bourgogne. Le duc de Beau-
Avec de pamlles dispositions, et avec la volonté il est Dommé sincère de donner pour gouverneur à son petit-fils g^"*'^*'*'*'"'' i'hommc le plus vertueux de sa cour, on ne doit de Bourgogne. pas être surpris que la première pensée de T^uis XIV s arrêtât sur le duc de Beauvilliers. Le titre de gouverneur du duc de Bourgogne n'ëtoit pas un titre purement honorifique, comme celui de chef du conseil royal des finances; c'étoit le droit et le devoir de préparer à la France un bon roi. Le duc de Beauvilliers, si simple et si modeste, redoutoit, bien plus qu'il n'ambitionnoit , un emploi dont il connoissoit mieux que personne les difficultés et les obligations. 11 étoit même à craindre que son caractère , naturellement doux et circonspect , ne le I)ortât à se leà exagérer.
Sans doute madame de Maintenon put contribuer à confirmer Louis XIV dans la bienveillance qu'il avoit depuis Ipngtemps pour un homme qu'elle affectionnoit elle-même; mais la suite des événements fera voir que le mérite d'un pareil choix appartient à Louis XIV personnellement, et que jamais ce prince, malgré toutes les préventions qu'on chercha dans la suite à lui inspirer, ne. put se détacher des sentiments que la vertu du duc de
vilUers n entra au conseil qu'en 1691, après la mort du roan|uis de Louvois, lorsque le Roi y rappela le marquis de Pomponne.
Féoelon
est notamé
précepteur.
l46 HISTOIRE DE FENELON.
Beauvilliersavoit fait naître en lui. C'est rendre hommage à la mémoire de Louis XIY, que de faire remarquer que jamais il n'a cessé d'aimer ce qu'il avoit estimé) et qu'il n'a jamais retiré sa confiance, qu'à ceux qui avoient surpris son goût bien plus qiie son estime.
En fixant son choix sur le dùc de Beauvilliers , Louis Xiy voulut ajouter à un témoignage de confiance si éclatant, toutes les formes les plus propres à y donner un nouveau prix. A. l'ekceptioii d'une seule place de valet de chambre qu'il voulut se réserver^ pour récompenser les soins d'un domestique qui avoit veillé avec une intelligence et une probité remarquable» sur U première ehrance du jeune prince (i), il laissa au duc de Beauvilliers la libre et entière disposition de toutes les autres places, ainsi que le choix de toutes les personnes qui dévoient concourir à l'éducation.
IjOuIs XIY n'avoit pas été indécis un seul moment, dans le choix d'un gouverneur pour son petit-fils ; le duc de Beauvilliers ne fut pas indécis un
(i) Le domestique dont il s'agit ici, est Moreau, Tundlte quatre premiers valets de chambre du Roi, et premier valet de chambre du duc de Bourgogne. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires^ parle de lui comme d'un homme fort au-dessus de son état» ^ar son esprit, son caractère et ses vertus. [Mémoires du doc de Saint^imon^ ch. 189; t. XI, édit. in-ia, p« 199 etc.) (Édit.)
seul moment, dans le choix du précepteur qui devoit partager ses fonctions ; on étoit veau le cher^ cher, et il alla chercher Fënelon. Ces exemples de désintéressement sont devenus si rares en France , qu'on seroit porté à les regarder comme des ornements de l'histoire, si des témoignages irrécusables n'en attestoient pas la vérité. Il faut seulement en conclure, ([ue cette espèce d'incrédulité de Qotre siècle, pour tout ce qui est noble , simple , généreux et désintéressé, est le plus bel éloge du siècle de Louis XIV.
1 Le duc de Beauvilliers fut nommé gouverneur du duc de Bourgogne, le i6 août 1689; et déjà il avoit proposé et fait agréer au Roi l'abbé de Féne- Ion pour précepteur, avant que celui-ci pût savoir que son ami eût été nommé gouverneur. Nous avons sous les yeux la copie authentique des pro^ visions qui leur furent délivrées, au nom du Roi, le 16 août 1689, et du serment qu'ils prêtèrent, selon l'usage, entre les mains du Roi, le 29 août suivant (1 ).
Provisions
du gouverneur
et du
précepteur.
(x) La copie atuthentique de ces actes se trouve dans les Registres da secréuiriat de la maison du Roi^ qui se conservent aux Archives du royaume [section administrative) l. E, 3375.) Outre les Provisions du gouverneur et du précepteur, on trouve dans ce recueil , les Provisions du marquis de Denonville^ sous' gouverneur ^ âefabbé Flemry^ sous-précepteur^et de M. Dupuy^ gentilhomme de la manclie» Nous doonons ces actes au a. VI des Pièces Justificatives de ce premier livre. (Édit.)
l48 HISTOIRE DE FENELON.
Ces actes ) également honorables au monarque et aux hommes vertueux qui étoient l'objet de ses faveurs, font bien connoître les motifs de religion et d'intérêt public qui présidèrent au choix des instituteurs du duc de Bourgogne, et les soins assidus que le Roi attendoit de leur zèle pour cultiver l'esprit et le cœur du jeune prince. C'est ce qu'on remarque en particulier dans les Provisions du goui^erneuri c< Rien n'étant plus important, dit le Roi, « pour le soutien de notre couronne, la grandeur ce de notre Etat , 1 avantage de nos sujets, et notre « satisfaction particulière, que de donner à notre (c très-cher petit-fils, le duc de Bourgogne, une édu- <c cation proportionnée à l'éclat et à la grandeur ce de sa naissance ; nous avons voulu lui choisir <c un gouverneur digne de cet emploi, par sa nais- « sance, sa probité , ses bonnes mœurs, la pureté a de sa religion et son expérience dans les affaires, a £t connoissant que notre très-cher cousin , Paul (c de Beauvilliers , duc de Saint-Aignan , pair de « France, . . . possède éminement toutes ces qualités, . . (€ nous avons fait choix de lui , pour remplir cette ce importante charge ; nous persuadant que nous « ne pouvons la confier à une personne, des soins « et de l'application de laquelle nous devions attende dre de pius grands fruits , dans l'éducation de (C notre petit*fils. A ces causes, nous avons consti- « tué, par ces présentes, notredit cousin, le duc de
« Saint-Aignan , gouverneur de la personne de no- « tre petit-fils , le duc de Bourgogne, et premier « gentilhomme de sa chambre , pour en avoir la « conduite et direction, avec plein pouvoir et au- « torité de l'avertir, reprendre et corriger, si be- « soin est, des fautes dans lesquelles il pourroit (( tomber ; lui donner de si bonnes impressions de « la vertu, qu elles ne puissent s'effacer ; prendre « soigneusement garde, que son esprit soit exempt « de toutes sortes de corruptions , et ne reçoive « aucune mauvaise tache ; le faire servir par les (( officiers qui seront près de sa personne pendant son ff bas âge, leur commander ce qu'ils auront à faire, « ordonner ce qu'il verra être nécessaire pour son « service , et généralement faire, en ladite charge, « tout ce qui est du devoir et fonction d'icelle ; « avec tous les pouvoirs, autorités , honneurs , pré- « rogatives et prééminences qui y appartiennent. » 1 Les Provisions du précepteur sont conçues en des termes également remarquables : « Ayant jugé « qu*il étoit temps de penser à l'éducation de notre «très-cher petit-fils, le duc de Bourgogne, nous « avons voulu lui donner un précepteur, qui puisse « cultiver les bonnes dispoisitions qui commencent à ft paroître en sa personne, en lui inspirant les sen- « timents de religion et toutes les autres vertus que « doit avoir un prince chrétien , et en formant a son esprit aux grandes choses, par la connoissance
l5o HISTOIRE PE F^NELON.
« des lettres et des sciences. Et étant informé que a le sieur François de Salignac de la Mothe-Féne- « Ion y doyen commendataire de Carenac , a toute <i la probité, les bonnes mœurs et la sagesse néces- « sairçs pour remplir dignement cet emploi ; et que a toutes ces qualités , jointes à sa naissance et aux <i services de plusieurs de sa famille, Texciteront à a nous donner, dans l'instruction de notre petit-fils, (c toute la satisfaction que nous en devons attendre ; a nous avons constitué, par ces présentes, ledit sieur a abbé de Fénelon, en la charge de précepteur de « notre petit-fils, le duc de Bourgogne, etc. » Bossiiei Ce fxxi le |8 août (i) que Bossuet apprit la nou-
témoigne sa joie „ . . . , . .
de celte ^^1'^ ^^' ^^^^^ uommation, a sa maison de campagne nomination, de Gcrmigny, où il se trouvoit alors. Dans le premier transport de sa joie, il écrivit à la marquise de Laval cette lettre si touchante et si honorable pour celui qui l'écrivoit, et pour celui qui en étoit l'objet. Nous la copions sur l'original de la main de Bossuet (2). « Hier, Madame, je ne fus occupé
(i) On voit, par cette date et par les précédentes, que le duc de Saiiit-Simon se trompe, lorsqu'il suppose, dans ses Mémoires (ch. 3i; t. II, p. 107, etc. édit. iii-ia)^ que le duc de BeauviUier.i eut beaucoup de peine à trouver un précepteur^ et lorsqu'il fait entendre que le duc de Beauvilliers connoissoit à peine Fénelon dans ce temps-là; on a vu qiie leur liaison étoit déjà bien ancienne.
(2) Œuvres de Bossuet^ t. XLII> p. 678.
« que du bonheur de l'Église et de l'État ; aujour- « d'hui que j'ai eu le loisir de réfléchir avec plus « d'attention sur votre joie, elle m'en a donné une «r très-sensible. Monsieur votre père ( i ) , un ami de K si grand mérite et si cordial, m'est revenu dans « l'esprit. Je me suis représenté comme il seroit à «c cette occasion, et à un si grand éclat d'un mérite a qui se cachait avec tant de soin. Enfin, Madame, «. nous ne perdrons pas M, l'abbé de Fénelon ; vous a pourrez en jouir ; et moi , quoique provincial, je « m'échapperai quelquefois pour l'aller embrasser. « Recevez, je vous en conjure, les témoignages de « ma joie, et les assurances du respect avec lequel « je suis. Madame, votre très-humble et très-obéis- « sant serviteur,
« J. BiÉNiGNE, évêque de Meaux. »
Madame de Maintenon a dit plus d'une fois , dans ses Entretiens particuliers, imprimés longtemps après sa mort , « qu'elle avoit contribué à a Ëûre nommer l'abbé de Fénelon précepteur de tt M. le duc da Bourgogne (i). » Il est en effet assez vraisemblable, que- liée, comme elle Tétoit alors, avec le duc de Beauvilliers, le nouveau gouverneur
(i) Le marquis Antoine de Fénelon.
(a) F IIP Entret, (t. V des Mémoires de madame de Main-^ tenon ^ p. 1 74,)
iSa HISTOIRE DE FÉNELON.
avoit pris la précaution de la prévenir, pour s'assurer l'agrément du Roi. Il étoit à craindre que Louis XIV n'eût conservé les préventions qu'on avoit cherché à lui donner, et dont on s'étoit servi pour exclure Fénelon de l'évêché de Poitiers et de eclui de la Rochelle.
Celte nomi- A peine le choix du nouveau gouverneur et du
nation nouveau précepteur fut-il devenu public, que toute
universellement , ^ i j»
applaudie. '* France retentit d'applaudissements. Cependant ce choix étoit tombé sur deux hommes , dont l'un , obligé par ses emplois d'habiter la cour, y vivoit dans une profonde retraite ; et l'autre n'avoit encore d'autre titre, que celui de supérieur d'une communauté de femmes. Mais l'un n'avoit pu échapper h la renommée, malgré sa modestie; et l'autre avoit révélé, sans le vouloir, le secret de son âme et de son génie, dans deux ouvrages, où il ne s'étoit propose* que d'être utile à l'Église et à l'amitié.
Nous avons déjà parlé (i) de l'hommage que l'Académie d'Angers rendit à Fénelon, dès le moment où il fut nommé précepteur. Le même discours renfermoit un éloge du duc de Beauvilliers , dont il dut être d'autant plus touché, qu'il n'étoit que le simple récit de ses bienfaits. On. y parloit, sans pompe et sans ostentation, des établissements utiles qu'il avoit formés dans tous les lieux où il possédoit
(i) Ci-dessus, p. ii5.
LIVHE PREMIER.
des terres, dans les villes où il commandoit, dans les provinces qu'il gouvernoit. On ignoroit à la cour tous ces détails d'une bienfaisance utile et éclairée ; et il fallut que la voix reconnoissante des provinces le plus éloignées vint apprendre à Paris et à Versailles les secrets de cette âme si simple et si modeste.
Mais au milieu de ce concert d'applaudissements, de suffrages honorables, de témoignages flatteurs ; au milieu de cet empressement des courtisans , de cette satisfaction peut-être exagérée, qu'une fortune inattendue et une élévation prématurée dictent souvent à l'opinion publique ; au milieu des éloges plus sincères que ce triomphe éclatant de la vertu mettoit dans la bouche de tous les amis de la religion et de la patrie; une voix plus grave et plus austère, une voix que son cœur étoit accoutumé depuis tant d'années h interroger avec docilité, se fit entendre à Fénelon, et vint le prémunir contre l'ivresse dangereuse de ses succès, pour le rappeler à de sérieuses réflexions sur les devoirs et les dangers de sa nouvelle condition. M. Tronson lui écrivit la lettre suivante (i) : « Vous serez peut-être surtf pris , Monsieur, de ne m'avoir pas trouvé dans la « foule de ceux qui vous ont félicité de la grAce « que Sa Majesté vient de vous faire; mais je vous
Lettre de
M. Tronson
& Fénelon ,
sur ce sujet.
(i) Corrrsp, de Fénelon y t. II, p. 307.
l54 HISTOIH]!: DB F£NELON.
a prie très-humblement de ne pas condamner ce a petit retardement ; j'ai cru que, dans une conjonc- « ture oïl je m'intéressois si fort, je ne pouvois rien <c faire de mieux que de commencer par adorer les ce desaeins de Dieu sur vous, et lui demander pour <c V0U3 la continuation de ses miséricordes. J'ai tâché « de faire l'un et l'autre, le moins mal que j'ai pu. a Je puis vous assurer après cela, que j'ai eu une a vraie joie d'apprendre que vous aviez été choisi. c< Le Roi a donné dans ce choix une nouvelle « marque de sa piété, et un témoignage sensible « de son grand discernement ; et cela est assuréa ment fort consolant. L'éducation , dont $a Ma- <K jesté a cru vous devoir confier le soin, a de si a grandes liaisons avec le bonheur de l'État et le « bien de l'Église, qu'il ne faut être que bon Fran- « çois et un peu chrétien, pour être ravi qu'elle a soit en si bonnes mains. Mais je vous avoue fort a ingénument , que ma joie se trouve bien mêlée « de craintes, en considérant les périls auxquels « vous êtes exposé ; car on ne peut nier que, dans « le cours ordinaire des choses , notre élévation « ne nous rende notre salut difficile. Elle vous ouvre « la porte aux dignités de la terre ; mais vous devez a craindre qu'elle ne vous la ferme aux solides « grandeurs du ciel. Il est vrai que vous pouvez <c faire de très-grands biens dans la situation où a vous êtes ; mais vous pouvez aussi vous y ren-
a dre coupable de très-grands maux. Il n'y a rien de ff médiocre dans un tel emploi ; le bon ou le mau- « vais succès y ont presque toujours des suites infi- 9 nies. Vous voilà dans un pays où l'Evangile de « 3ésus-Christ est peu connu, et où ceux mêmes qui (( le connoissent ne se servent ordinairement de (c cette connoissance, que pour s'en faire honneur « auprès des hommes. Vous vivez maintenant parmi a des pei'sonnes dont le langage est tout païen , et «t dont les exemples entraînent quasi toujours vers « les choses périlleuses. Vous vous verrez envi- « ronné d'une infinité d'objets qui flattent les sens, « et qui ne sont propres qu'à réveiller les passions <c les plus assoupies. Il faut une grande grâce et « une prodigieuse fidélité, pour résister à des imcc pressions si vives et si violentes en même temps. « Les brouillards horribles qui régnent à la cour, sont « capables d'obscurcir les vérités les plus claires et « les plus évidentes. Il ne faut pas y avoir été bien « longtemps, pour regarder comme outrées et exces- « sives des maximes qu'on avoit si souvent goûtées, a et qu'on avoit jugées ^si certaines lorsqu'on les a méditoit au pied du crucifix. Les obligations les (c mieux établies deviennent insensiblement ou dou- « teuses ou impraticables ; il se présentera mille oc- « casions où vous croirez, même par prudence et par « charité, devoir un peu ménager le monde. Et ceci pendant quel étrange état est-ce pour un chrétien,
l56 HISTOIRF. DE FÉNELON.
a et plus encore pour un prêtre, de se voir obligé a d'entrer en composition avec l'ennemi de son sa- « lut ! En vérité, Monsieur, votre poste est bien « dangereux ; et avouez de bonne foi qu'il est bien a difficile de ne pas s'y affoiblir, et qu'il faut une « vertu bien consommée pour s'y soutenir.
a Si jamais l'étude et la méditation de l'Ecriture « sainte vous ont été nécessaires, c'est bien mainte- « nant qu'elles le sont d'une manière indispensable. Il i( semble que vous n'en ayez eu besoin jusqu'ici, que a pour vous remplir de bonnes idées, et vous nour- « rir de la vérité ; mais vous en aurez besoin désortf mais, pour vous garantir des mauvaises impres-
« sions , et vous préserver du mensonge Il vous
« est certainement d'une conséquence infinie de ne « perdre jamais de vue le redoutable moment de « votre mort , où toute la gloire du monde doit distf paroître comme un songe, et où toute la créature, « qui auroit pu vous servir d'appui , fondra sous « vous. Vos amis vous consoleront sans doute, sur ce « que vous n'avez pas recherché votre emploi ; et « c'est assurément un juste sujet de consolation , et a une grande miséricorde que Dieu vous a faite. « Mais il ne faut pas trop vous appuyer là- dessus; on « a souvent plus de part à son élévation qu'on ne « pense; il est très-rare qu'on l'ait appréhendée, « et qu'on l'ait fuie sincèrement ; on voit peu de a personnes arriver à ce degré de régénération. L'on
L1VR£ PREMIER. iSj
« ne recherche pas toujours, avec l'empressement « ordinaire, les moyens de s'élever ; mais on ne man- « que guère de lever adroitement les obstacles. On « ne sollicite pas fortement les personnes qui peuvent a nous servir, mais on n'est pas fâché de se mon- « ti'er à eux par les meilleurs endroits; et c'est juste tement à ces petites découvertes humaines, qu'o u « peut attribuer le commencement de son élévation. « Ainsi personne ne sauroit s'assurer entièrement « qu'il ne se soit pas appelé soi-même ; ces démar- « ches de manifestation de talents, qu'on fait soute vent sans beaucoup de réflexion , ne laissent pas a d'être fort à craindre; et il est toujours bon de « les effacer par les sentiments d'un cœur contrit « et humilié.
« Je ne sais si vous ne trouverez pas cette lettre « un peu trop libre et un peu trop longue, et si tf elle ne vous paroitra pas plutôt un sermon fait « mal à propos, qu'un compliment judicieux. Je scff rois certainement et plus court et plus retenu , ff si je désirois moins votre salut. S'il y a quelque <c chose , dans ma lettre , de moins respectueux « qu'il ne faudroit, prenez- vous-en à la tendresse « de mon cœur, qui ne peut être touché que vive- « ment de vos véritables intérêts. .. Comptez, s'il vous a plaît , que je ne cesserai de demander à Dieu « qu'il vous pénètre du sentiment im^iolable (te « sa chanté, afin que nulle tentation ne change
l58 mSTOIHE DE FÉNELON.
« OU ti affaiblisse les pieux sentiments quelle vous « inspirera. C'est la prière que fait TÉglise pour « obtenir la charité pour ses enfants. Je suis avec a un très-profond respect, etc. »
Fénelon étoit digne d'entendre ce langage dicté par l'intérêt le plus vrai et le sentiment le plus i*espectable. Il y retrouvoit tous les principes dont il avoit été iioUrrî, et qui avoient servi si utilement à régler sa conduite. Mais cette voix paternelle dut lui rappeler de tristes souvenirs, et des regrets trop légitimes. Des trois instituteurs qui avoient guidé son enfance et sa jeunesse, M. Tronson étoit le seul qui lui restât. Son oncle, le marquis Âitîtoine de Fénelon, étoit mort dès i683; mais il pleuroit encore la perte plus récente de son oncle l'évêque de Sarlat(i). Sans doute deux parents si tendres et si religieux , qui avoient servi de père à leur neveu, auroient éprouvé la plus douce satisfaction , en voyant toute la France applaudir à un choix qui justifioit leurs soins et leurs espérances; sans doute Fénelon dut regretter d'avoir perdu des témoins si chers de la pureté de ses intentions, et des guides si utiles pour le garantir des écueils dont il alloit être environné. T^a lettre de M. Tronson, ses conseils, celte onction touchante qui rap-
(i) Mort le 1*' mai 1688, âgé de quatre-viogt trois «ns. Voyez au n. I dçs Pièces justificatives, la Notice généaL sur lu famille de Fénelon , § 6.