LIVRE PRESflER. t8l
« On est triste ; cette tristesse lui paroît un reproche « de ses fautes. On rit; il soupçonne qu'on se moque « de lui. Que faire ? Être aussi ferme et aussi paff tient qu'il est insupportable, et attendre en paix « qu'il revienne demain aussi sage qu'il l'étoit ff hier. Cette humeur étrange s'en va comme elle « vient. Quand elle le prend , on diroit que c'est <c un ressort de machine qui se démonte tout à « coup ; il est comme on dépeint les possédés; sa « raison est comme h l'envers, c'est la déraison « elle-même en personne. Poussez-le , vous lui fe- « rez dire en plein jour qu'il est nuit; car il n'y « a plus ni jour ni nuit pour une tête démontée « par son caprice. Quelquefois il ne peut s'empê- • « cher d'être étonné de ses excès et de ses fougues, cr Malgré son chagrin , il sourit des paroles extraie vagantes qui lui ont échappé. Mais quel moyen de a prévoir ces orages, et de conjurer la tempête ? Il n'y « en a aucun : point de hons almanachs pour préff dire ce mauvais temps. Gardez-vous bien de dire : « Demain , nous irons nous divertir dans un tel jar- « din : l'homme d'aujourd'hui ne sera point celui de « demain ; celui qui vous promet maintenant , dis- « paroitra tantôt; vous ne saurez plus où le pren- « dre, pour le faire souvenir de sa parole ; en sa « place, vous trouverez un je ne sais quoi , qui n'a « ni forme ni nom , qui n'en peut avoir, et que « vous ne sauriez définir deux instants de suite de
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a la même manière. Étudiez-le bien , puis dites-en a tout ce qu'il vous plaira ; il ne sera plus vrai le (c moment d'après que vous l'aurez dit. Ce je ne « sais quoi veut et ne veut pas ; il menace, il trema ble ; il mêle des hauteurs ridicules avec des basa sesses indignes. Il pleure, il rit ; il badine, il est « furieux. Dans sa fureur la plus bizarre et la plus oc insensée, il est plaisant, éloquent, subtil, plein a de tours nouveaux , quoiqu'il ne lui reste pas « seulement une ombre de raison. Prenez bien a garde de ne lui rien dire qui ne soit juste, précis et et exactement raisonnable; il sauroit bien en a prendre avantage, et vous donner adroitement ce le change ; il passeroit d'abord de son tort au voce tre, et deviendroit raisonnable, pour le seul plai- « sir de vous convaincre que vous ne l'êtes pas. <( C'est un rien qui l'a fait monter jusques aux nues; ce mais ce rien, qu'est-il devenu ? Il s'est perdu dans fit la mêlée , il n'en est plus question ; il ne sait plus a ce qui l'a fâché , il sait seulement qu'il se fâche a et qu'il veut se fâclier; encore même ne le sait-il « pas toujours. Il s'imagine souvent que tous ceux a qui lui parlent sont emportés, et que c'est lui qui a se modère. Mais peut-être qu'il épargnera certain <K nés personnes auxquelles il doit plus qu'aux au- <c très, ou qu'il paroît aimer davantage. Non; sa <c bizarrerie ne connoît personne, elle se prend sans « choix à tout ce qu'elle trouve ; le premier venu
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ff lui est bon pour se décharger; tout lui est a égal j pourvu qu'il se fâche ; il diroit des injures <c à tout le monde. Il n'aime plus les gens , il n'en ce est point aimé; on le persécute^ on le trahit; il « ne doit rien à qui que ce soit. Mais attendez un a moment , voici une autre scène : il a besoin de « tout le monde ; il aime , on l'aime aussi ; il flatte^ (c s'insinue; il ensorcelle tous ceux qui ne pouvoient « plus le souffrir; il avoue son tort, il rit de ses « bizarreries , il se contrefait ; et vous croiriez que « c'est lui-même dans ses accès d'emportement , a tant il se contrefait bien. Après cette comédie «jouée à ses propres dépens , vous croyez bien a qu'au moins il ne fera plus le démoniaque. Hélàs ! <c vous vous trompez ; il le fera encore ce soir, pour c( s'en moquer demain sans se corriger. »
Ne retrouve-t-on pas, dans cette charmante composition j toute la finesse d'observation que la Bruyère a mise dans ses Caractères? Ne reconnoît-on pas, dans ce portrait, le prince dont le duc de Saint-Simon nous a peint les premiers emportements, avec des couleurs si effrayantes? Mais la Bruyère recueilloit, dans l'observation des hommes réunis en société, tous les traits dont il composoit ses tableaux, après une étude réfléchie et un travail difficile ; et Fénelon peignoit son fantasque avec l'aisance, le naturel et l'à-propos d'un instituteur qui avertit son élève de ses torts et de ses défauts, au moment
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même oii ii le surprend dans ses écarts. Le duc de Saint-Simon écrivoit ses Mémoires dans le silence de la retraite et dans le secret de son cabinet, après la mort du prince dont il racontoit les foiblesses et les vertus ; et c'étoit au jeune prince lui-même, que Fénelon adressoit le fidèle récit de ses travers et de ses extravagances; c'étoit en le forçant de fixer ses regards sur sa propre image , qu'il le faisait rougir de ses emportements ; c'étoit en présence de ceux mêmes qui en avoient été témoins, et dont il ne pouvoit démentir l'attachement et la fidélité, qu'il lui apprenoit l'art difficile de se vaincre lui-même. ha MédalUe. Fénelon imagina un jour de lire en *sa présence une lettre qu'il supposoit écrite par Bayle, au sujet d'une prétendue médaille récemment découverte en Hollande, et qui exerçoit toute la sagacité des savants (i).
« Cette médaille représente un enfant d'une « figure très-belle et très-noble. On voit Pallas qui « le couvre de son égide ; les trois Grâces sèment (( son chemin de fleurs ; Apollon, suivi des Muses, « lui offre sa lyre ; Vénus paroît en l'air, dans son « char attelé de colombes, qui laisse tomber sur ce lui sa ceinture. La Victoire lui montre d'une- « main un char de triomphe, et de l'autre lui prête sente une couronne. Les paroles sont prises d'Ho-
(i) La Médaille, {Ihid, p. 45a, etc.)
« race : Non sine dis ardmosus infans. Le revers « est bien différent. Il est manifeste que c'est le même a enfant, car on reconnoît d'abord le même air de « tête ; mais il n'a autour de lui que des masques ff grotesques et hideux , des reptiles venimeux j « comme des vipères et des serpents, des insectes , « ... des Satyres impudents et moqueurs, ... qui « rient, et qui montrent du doigt la queue d'un < poisson monstrueux , par où finit le corps de ce « bol enfant. Au bas, on lit ces paroles également a empruntées d'Horace : Turpiter atrum desinit in ff piscem. Les savants, disoit la prétendue lettre de ff Bayle, se trouvent partagés sur l'explication de « cette médaille. Quelques-uns soutiennent qu'elle a représente Caligula, qui, étant fils de Germani- «r eus, a voit donné, dans son enfance, de hautes es- ^ pérances pour le bonheur de l'empire, mais qui, c dans la suite, devint un monstre. D'autres veulent tf que tout ceci ait été fait pour Néron, dont les com* ff mencements furent si heureux, et la fin si horrible. « Les uns et les autres conviennent qu'il s'agit d'un « jeune prince éblouissant , qui promettoit beau» « coup, et dont toutes les espérances ont été trom- « penses. Mais il y en a d'autres plus défiants, qui « ne croient point que cette médaille soit antique.. • a Us s'imaginent y voir l'emblème de grandes espéa i*ances, changées en de grands malheurs ; il sema ble qu'on affecte de faire entrevoir malignement
l86 HISTOIRE DE F^HELOir.
« quelque jeune prince, dont on tâche de rabaisser « les bonnes qualités, par les défauts qu'on lui 3^ c impute, j»
Fable ^ ces Utiles leçons , si ingénieusement amenées ,
' ei^dT*^ succédoient les accents de la plus tendre sensibilité ;
la Fauvette, et Féuclon empruntoit la voix du rossignol et delà
fauifettej dont il transportoit la douce mélodie dans
son style, pour exprimer l'intérêt que le ciel, la terre,
toute la nature animée, prenoient aux destinées d'un
prince appelé par les dieux à faire régner parmi les
hommes la justice, la paix et le bonheur (i)«
(c Quel est donc ce berger, ou ce dieu inconnu , ce qui vient orner notre bocage ? Il est sensible à nos « chansons; il aime la poésie; elle adoucira son f< cœur, et le rendra aussi aimable qu'il est fier.
« Que ce jeune héros croisse en vertu , comme « une fleur que le printemps fait éclore ! qu'il aime (C les doux jeux de l'esprit! que les Grâces soient « sur ses lèvres ! que la sagesse de -Minerve règne «c dans son cœur !
a Qu'il égale Orphée par les charmes de sa voix, « et Hercule par ses hauts faits ! qu'il porte dans « son cœur l'audace d'Achille, sans en avoir la fé- « rocité ! Qu'il soit bon, qu'il soit sage, bienfaisant, « lettàve pour les hommes, et aimé d'eux! Que les « Muses fassent naître en lui toutes les vertus!
(i) Fahle xxiv*. (Ibid, p. 65.)
« II aime nos douces chansons ; elles entrent dans (c son cœur, comme la rosée tombe sur nos gazons a brûlés par le soleil. Que les dieux le modèrent, et a le rendent toujpurs fortuné ! qu'il tienne en sa « main la corne d'abondaoGoi que Tâge d'or revienne a par lui ! que la ^igesse se répande de son cœur a sur tous les mortels, et que les fleurs naissent sous « ses pas ! » . ^ .
Quelle heureuse influence dévoient avoir sur un jeune prince plein d'âme et d'espri*, des leçons présentées avec tant de charme, par un instituteur qui inéloit à ses instructions tout ce que la vertu peut offrir de plus aimablëet de plus^nchanteur ?
Mais il n^étoit pas au pouvoir de Fénelon de Caractère viomaitriser tout à coup un caractère impérieux , qui *"^ !* «"po^e se révoltoit souvent contre la main paternelle at- de Bourgogne; tentive à mettre un frein à ses fureurs ( i), •
Lorsque le jeune prince se livroit à ces accès de colère et d'impatience, auxquels son naturel irascible ne le rendoîl que trop sujet, alors le gouvei^ neur, le précepteur, les instituteurs, tous les o& ficiers et tous les «domestiques de sa maison , se concertoient sans â^ectation, pour observer avec
(i) Une partie des développements qui suivent, est empruntée à l'abbé Proyart, Vie du Dauphin, père de Louis XV; livre I*^. Cet ouvrage renferme, sur l'éducation du duc de fioargogne, quelques détails omis par le cardinal de Baussety et qui ne sont pas suns intérêt. (Édit.)
comment F<'*nelon le combat.
l88 HISTOIRE DE FÉITELOIC.
lui le plus profond silence. On ëvitoit de répondre à ses questions ; on le servoit en détournant les regards, ou en ne les portant sur hii qu'avec une espèce d'effroi : comme si on eut craint de se mettre en société avec un être qui s'étoit dégradé lui-même, par des fureurs incompatibles avec la raison. On paroissoit ne s'occuper de lui, que par cette espèce de compassion humiliante que l'on accorde aux malheureux dont la raison est aliénée. On se bornoit à lui offrir tes soins et les secours nécessaires à la conservation de sa misérable existence. On lui retiroit tous ses livres, tous ses moyens d'instruction, comme devenus désormais inutiles à l'état déplorable où il se trouvoit réduit ; on l'abandonnoit ainsi à lui-même, à ses réflexions, à ses regrets et à ses remords. Frappé de cet abandon universel, de cette solitude effrayante, le malheureux jeune homme, trop convaincu de ses torts et de son ingratitude, aimoit à se confier encore dans rindulgencc et la bonté si souvent éprouvées de son précepteur, venoit se jeter à ses pieds, lui faire l'aveu de ses fautes, déposer dans son cœur la ferme résolution de prendre plus d'empire sur lui-même, et arroser de ses larmes les mains de Fénelon , qui le pressoit contre son sein avec la tendre affection d'un père ' compatissant, toujours accessible au repentir.
Dans ces combats si violents d'un caractère impétueux avec une raison prématurée, le jeune