LIVRE PRBMIBA. J
prince sembloit se méfier de lui-même; et il appe-
loit [honneur en garantie de ses promesses. On a
encore les originaux de deux engagements (thon*
neuTy qu'il déposa entre les mains de Fénelon,
conçus en ces termes :
« Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fé-
« nelon, de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordon-
c nera, et de lui obéir dans le moment qu'il mç
« défendra quelque chose ; et si j'y manque , je me
« soumets à toutes sortes de punitions et de déshon-
aneur. Fait à Versailles ^ le ag novembre 1689.
« Signé Louis. «
« Louis, qui promets de nouveau de mieux tenir «ma promesse. Ce 20 septembre. Je prie M. de « Fénelon de le garder encore. »
Le prince qui souscrivoit ces engagements dhonneuTy n'avoit encore que huit ans ; et déjà il sentoit la force de ces mots magiques, foi de prince et ^honneur.
Dans ces moments propices , si favorables pour graver dans un cœur sensible et honnête une impression profonde et durable, Fénelon se voyoit heureusement dispensé de rappeler avec sévérité des torts que le jeune homme se reprochoit luimême avec amertume. 11 ne s'occupoit qu'à relever son âme abattue, à lui inspirer une utile confiance en ses propres forces, et à adoucir par les consolations les plus affectueuses, la honte de s'être avili par ses excès.
Comment il profite, pour cela, des défauts de son élève.
J90 HISTOIRE DE FÉIfELON.
Fénelon lui-même ne fut pas à l'abri des vivacités du jeune prince. On nous a conservé (1) le récit de la manière dont Fénelon se conduisit dans une circonstance délicate. Le parti qu'il sut en tirer, fut une leçon qui ne s'effaça jamais de l'esprit et du cœur de son élève. Cette conduite de Fénelon peut servir de modèle à tous ceux qui sont appelés à exercer des fonctions du même genre, auprès des enfants des princes et des grands.
Fénelon s'étoit vu forcé de parler au duc de Bourgogne avec une autorité, et même une sévérité qu'exigeoit la nature de la faute dont il s'étoit rendu coupable ; le jeune prince se permit de lui répondre : Non^ norij Monsieur; Je sais qui je suisj et qui vous êtes.- Fénelon, fidèle aux maximes qu'il avoit enseignées lui-même , dans son traité de FÉducatioriy ne répondit pas un seul mot ; il sentit que le moment n'étoit pas venu, et que, dans la disposition où se trouvoit son élève , il n'étoit pas en état de l'entendre. Il parut se recueillir en silence, et se contenta de marquer, par l'impression sérieuse et triste qu'il donna à son maintien, qu'il étoit profondément blessé. 11 affecta de ne plus lui parler de la journée, voulant préparer, par cette espèce de séparation anticipée, l'effet de la scène
( 1 ) Fie du Dauphin^ père de Louis XV ^ par l'abbé Projatt, liv. I'*^, p. 104 etc.
qu'il méditoit, et qu'il vouloit rendre assez imposante, pour que le jeune prince n'en perdit januis le souvenir.
Le lendemain y à peine le duc de Bourgogne fut éveillé, que Fénelon entra chez lui. Il n'avoit pas voulu attendre l'heure ordinaire de son travail^. afin que tout ce qu'il avoit à lui . dire parût plus marque, et frappât plus fortement l'ipiagination du jeune prince. Fénelon lui adressant aussitôt la parole, avec une gravité froide et respectueuse, bien différente de sa manière habituelle, lui dit : « Je ne « sais, Monsieur, si vous vous rappelez ce que vous c m'avez dit hier : que vous saviez ce que vous « étesj et ce que je suis ; il est de mon devoir de a vous apprendre que vous ignorez l'un et l'autre. flc Vous vous imaginez donc, Monsieur, être plus que « moi ; quelques valets, sans doute, vous l'auront « dit ; et moi, je ne crains pas de vous dire, puis- « que vous m'y forcez, que je suis plus que vous. « Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de « la naissance. Vous regarderiez comme un insensé « celui qui prétendroit se faire un mérite de ce que « la pluie du ciel a fertilisé sa moisson, sans arroser c celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage, « si vous vouliez tirer vanité de votre naissance, « qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous « ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous, « par les lumières et les connoissances. Vous ne
iga HISTOIRE DS F^NELON.
a savez que ce que je vous ai appris ; et ce que je « vous ai appris n'est rien, comparé à ce qu'il me ce resteroit à vous apprendre. Quant à l'autorité, a vous n'en avez aucune sur moi ; et je l'ai moi- « même, au contraire, pleine et entière sur vous, a Le Roi et Monseigneur vous Font dit assez sou- « vent. Vous croyez peut-être que je m'estime fort « heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce ce auprès de vous ; désabusez-vous encore , Moncc sieur. Je ne m'en suis chargé que pour obéir au ce Roi , et faire plaisir à Monseigneur^ et nulle- « ment pour le pénij3lc avantage d'être votre préce cepteur ; et afin que vous n'en doutiez pas, je «r vais vous conduire chez Sa Majesté, pour la sup- « plier de vous en nommer un autre, dont je soua haite que les soins soient plus heureux que les a miens. »
Le duc de Bourgogne, que la conduite sèche et froide* de son précepteur, depuis la scène de la veille, "et les réflexions d'une nuit entière paàséc dans les regrets et l'anxiété, avoient accablé de douleur, fut atterré p^r cette déclaration. Il chérissoit Fénelon avec toute la tendresse d'un fils ; et d'ailleurs, son amour-propre et un sentiment délicat sur l'opinion publique lui faisoient déjà pressentir tout ce que l'on penseroit de lui, si un instituteur du mérite de Fénelon se voyoit forcé de renoncer à son éducation. Les larmes, les soupirs, la crainte.
L1VK£ PREMIER. I93
la honte lui permirent à peine de prononcer ces paroles, entrecoupées à chaque instant par ses sanglots : ce Ah ! Monsieur, je suis désespéré de ce qui « s'est passé hier. Si vous parlez au Roi, vous jne « ferez perdre son amitié. .... ; si vous m'aban- <c donnez, que pensera-t-on de moi ? Je vous pro- « mets,.... je vous promets que vous serez content A de moi ; . . . . mais promettez-moi »
Fénelon ne voulut rien promettre ; il laissa le jeune prince, un jour entier, dans l'inquiétude et l'incertitude. Ce ne fut que lorsqu'il eut lieu d'être bien convaincu de la sincérité de son repentir, qu'il parut céder à ses nouvelles supplications, et aux instances de madame de Maintenon, qu'on avoit fait intervenir dans cette^ scène, pour lui donner plus d'effet et d'appareil.
Ce fut par tous ces moyens heureusement combinés, et par cette suite continuelle d'observatjpns, de patience et de soins, que Fénelon parvint à rompre peu à peu le caractère violent de son élève, et à calmer ses passions impétueuses. C'étoit surtout vers cet objet si essentiel, que le duc de Beauvilliers et lui avoient dirigé tous leurs soins et tous leurs efforts. L'un et l'autre en reçurent la récompense : la suite de cette histoire fera voir, que celui de tous les princes qui a été le moins flatté par ses instituteurs, le prince à qui l'on a dit les vérités les plus fortes et les plus sévères, dans son enfance et
Éducation littéraire du jeune prince.
194 HISTOIRE 0S riHELON.
dans sa jeunesse, a été celui qui a conserve la plus tendre reconnoissaiice pour les hommes vertueux qui avoient préside à son éducation.
Ffnelon avoit bien prév» que la partie de Tinstruction seroit celle qui lui donneroit le moins de peine, avec un élève brillant d'esprit et d'imagination, et qui avoit autant d'avidité que d'aptitude pour apprendre.
En parcourant le recueil des papiers qui nous ont été confiés, nous n'avons pu jeter les yeux, sans attendrissement, sur tous les fragments écrits de la main de Fénelon et de celle du duc de Bourgogne, et qui forment les premiers essais de son éducation littéraire (i), .
A l'exception de quelques ouvrages élémentaires de Port-Royal, dont le mérite supérieur avoit si heureusement contribué à fixer les règles de la grammaire, à établir les véritables principes de la logique, et à inspirer ce goût général de bonne littérature et d'instruction solide, qui eut tant d'influence sur le siècle de Louis XIY , on ne connoissoit aucun de ces livres classiques, qui sont devenus si communs depuis quelques années ; et ce n'étoit peut-être pas un malheur. Les maîtres étoient alors obligés de rédiger eux-mêmes tous les matériaux nécessaires à l'instruction de leurs disciples ; et ce travail forcé
(i) Ces fragments ont été recueillis par l'abbé de Beaumonty alors sous-précepteur, et depuis évéque de Saintes.
UVKB PREMIER. igS
leur donnoit une conaoisaance plus approfondie des langues qu'ib enseignoîenti des auteurs qu'ils expliquoient, des difficultés qu'ils avoient à vaincre, et des beautés qu'ils avoient eu le bonheur de décou* vrir. Les disciples profitoient du travail du maître qui les dirigeoit, et qui les associoit au secret de leur méthode. Ils apprenoient l'art de s'en servir, pour se guider eux-mêmes dans leurs études, et se péné* trer plus vivement du goût et de l'esprit de l'antiquité. C'est ainsi qu'on les iamiliarisoit avec cette sévérité et cette pureté d'expressions qui caractérisoit Vatticisme des Grecs^ et avec cette élégante facilité, cette délicatesse d'idées, ces images gracieuses, dont Y urbanité romaine aimoit à s'embellir. C'étoit à l'école de ces maîtres , qui étudioient en même temps qu'ils enseignoient à étudier , que s'étoient formés tous les auteurs qui avoient fait revivre le goût des langues grecque et latine dans le seizième siècle, et tous les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV, qui ont fait parler la langue Irançoise à toute l'Europe, en lui appropriant le génie et les beautés des langues anciennes.
Fénelon ne croyoit pas déroger à l'élévation de son génie, et de sa place de précepteur des enfants de France, en composant lui-même les thèmes et les versions de son élève (i). Il rédigea même une es-
(i) Voyez, dans le t. XIX des Œuvres de Fénelon y ses Opuscules diçerSf français et latins,
196 HISTOIRE DE FENKLON.
pèce de dictionnaire de la langue latine, pour lui faire mieux sentir la valeur de chaque mot, les acceptions différentes qu'il peut recevoir, le plus ou le moins d'exactitude avec laquelle il correspond au mot François qu'on veut traduire; et c'étoit toujours dans les meilleurs auteurs latins et François, que Fénêlon puisoit ««es exemples et ses autorités. Mais cette espèce de dictionnaire, il le composoit sous les yeux de son élève, au moment même de la leçon. Ce travail, dont le maître s'occupoit en même temps que le disciple, servoit à mieux fixer son attention. Souvent le précepteur paroissoit chercher un mot - qu'il savoit bien n'être pas encore effacé de la mémoire de l'enfant, parce qu'il l'avoit déjà employé; et l'enfant triomphoit, en se croyant déjà capable de suggérer à son maître une expression plus juste ou plus heureuse.
Mais Fénelon ne perdoit jamais de vue, que cet enfant étoit appelé à régner ; aussi avoit-il l'attention d'emprunter presque toujours les sujets de ses thèmes et de ses versions, ou de la mythologie, qu'il jugeoit propre à orner agréablement la mémoire et l'imagination d'un jeune homme, ou de quelques traits de l'histoire ancienne et moderne, qu'il a voit l'art de faire tourner à son instruction morale. Il s'attachoit surtout à y mêler les faits les plus remarquables de l'histoire sainte ; il s'en servoit pour graver profondément dans l'âme du jeune prince
ces grandes leçons de la religion, (|ui peuvent seules réprimer l'orgueil des rois, et mettre un frein à Tabus du pouvoir absolu. C'est ainsi qu'en parois^ sant ne lui apprendre que les lettres humaines, il l'initioit, sans peine et sans effort, à toutes les connoissances qui se rallient à la religion et à la morale publique.
Après avoir donné à son élève des modèles de composition , il l'excitoit à créer des sujets du même genre avec le seul secours de son imagination, et avec les seuls matériaux qu'il avoit pu acquérir par le progrès naturel de l'âge et de l'instruction. Nous avons en ce moment sous les yeux un grand nombre de ces sujets de thèmes, de versions et de fables écrites de la main du duc de Bourgogne (i). Si le caractère de l'écriture annonce qu'il commençoit à peine à sortir de la première enfance, la suite des idées, et l'instruction que supposent ces premiers essais, font connoitre que son éducation étoit déjà beaucoup plus avancée que son âge ne paroissoit le comporter.
Des thèmes et des versions ne peuvent pas être, sans doute, im titre de gloire littéraire pour Fénelon ; toutefois , nous les avons lus avec une espèce de respect, parce qu'ils .attestent l'attention religieuse qu'un génie aussi supérieur apportoit
(i ) OEupres de Fénelon, t. XIX, Opuscules divers.
198 HfSTOIftK BB FiirtLON.
aux détails les plus minutieux de ses fonctions. On aime à voir Tauteur de Télémaque écrire des thèmes et des versions pour un enfant de neuf ans, avec la même plume qui lui traça, quelques années après, le modèle du gouvernement le plus favorable au bonheur des peuples. On peut y observer que Fénelon s'exprimoit en latin avec la même élégance, la même grâce et la même facilité qu'en françois. Toutes les langues recevoîent naturellement l'empreinte de la sensibilité de son âme, ainsi que de la fraîcheur et de l'éclat de son imagination. On sera certainement touché du sentiment si vrai avec lequel Fénelon déplore la mort récente de La Fontaine (1); donûer un pareil sujet de version à son élève, c'étoit lui rappeler un souvenir aimable pour son cœur, et le mérite d'une action noble et généreuse. Tout le monde sait que le duc de Bourgogne, encore enfant, avoit désiré avec empressement de voir et de connoître La Fontaine, et qu'instruit de la médiocrité de sa fortune, il lui avoit fait parvenir des secours, en se retranchant une partie de sa pension. Le goût que l'élève de Fénelon montroit pour les fables de cet auteur inimitable, avoit charmé La Fontaine, en même temps que les bienfaits du prince avoient excité sa reconnoissance ; et La Fontaine a
(i) OBu^res de EéneioFiy t. XIX, p. ^96*
LIVRB PEEMIER. 1^9
coosacré ces deux sentiinents en plusieurs endroits
de ses ouvrages ( i ) • g^
Il ne faut pas croire qu'un vain amour-propre Adrose de portât les instituteurs du duc de Bourgogne à ^^^f^^j^J^"' lui demander un travail au-dessus de son âge et rétude agréable, de ses forces , ni à signaler son éducation par des succès prématurés, pour faire valoir le mérite de leurs soins et de leurs talents. Fénelon rapporte lui* même (et c'étoit après la mort du jeune prince) , CI qu'il avoit soin de lui faire abandonner l'étude, ^
a toutes les fois qu'il vouloit commencer une con- « versation , où il pût acquérir des connoissances a utiljBs. C'est ce qui arrivoit assez souvent. L'étude a se retrouvoit assez dans la suite, car il en avoit « le goût ; mais son précepteur vouloit aussi lui R donner le goût d'une conversation solide, pour « le rendre sociable, et l'accoutumer à connoitre « les hommes dans la société. Dans ces conversa- « tions, son esprit faisoit un sensible progrès sur
(i) Fables de La Fontaine^ livre XII. La Dédicace de ce XII* livre, et plusieurs des Fables qu*il renferme, sont adressées au duc de Bourgogne.
Le goût du jeune prince pour les Fables de La Fontaine^ engagea Fénelon à lui en faire traduire plusieurs eu prose latine. Nous avons sous les yeux la traduction d*un grand nombre de ces fables, composée par Fénelon lui-même, pour servir de modèles à son auguste élève. Nous en avons donné seulement un choix dans le t. XIX des Œuvres de Fénehrij p. 47 h ^^c. On trouvera les autres dans le Sup' plément qui doit paroitre prochainement. (Édit.)
200 HISTOIRE DE F^NELON.
« les matières de littërature, de politique, et même te de métaphysique. On y faisoit également entrer ce sans affectation toutes les preuves de la religion, (c Son humeur s'adoucissoit dans de tels entretiens ; (c il devenoit tranquille, complaisant , gai , aimable; ce on en étoit charmé ; il n'avoit alors aucune hau- « teur; et il s'y divertissoit mieux que dans ses ^ jeux d'enfant , où il se fâchoit souvent mal à pro- « pos (i). »
C'étoit dans la douce liberté de ces conversations qu'il lui arrivoit quelquefois de dire : Je laisse der- « rière la porte le duc de Bourgogne , et je ne suis « plus aifcc vous que le petit Louis ; » paroles assez remarquables, en ce qu'elles montrent jusqu'à quel point cet enfant de neuf ans avoit le sentiment de ce qu'il étoit, au moment même où il vouloit le faire oublier.
a II nous a dit souvent, ajoute Fénelon (2)^ qu'il a se souviendroit toute sa vie de la douceur qu'il « goûtoit, en étudiant sans contrainte. Nous l'avons « vu demander qu'on lui fît des lectures pendant if ses repas et à son lever ; tant il aimoit toutes les « choses qu'il avoit besoin d'apprendre. Aussi n'ai- « je jamais vu aucun enfant entendre de si bonne c( heure, et avec tant de délicatesse, les choses les
(1) Lettre de Fénelon au P. Martineau^ du 14 nov. 171a. [Corresp. deFénehn^ t. IV^ p. 169, etc.)
(2) Ibid.
« plus ânes de la poésie et de Tëloquence. 11 con- « cevoit sans peine les principes les plus abstraits ; « dès qu'il me voyoit faire quelque travail pour lui, « il entreprenoit d'en faire autant , et travailloit de « son coté, sans qu'on lui en parlât. »
Ce jeune prince se passionnoit tellement pour les sujets et les personnages dont ses lectures lui retraçoient le tableau et le caractère, que Fénelon se plaisoit encore à rappeler, après sa mort, les premières émotions de cette âme jeune et sensible. « J'ai vu, écrit Fénelon dans sa Lettre à tAca-' v^dénde françoise[i\ j'ai vu un jeune prince à « huit ans, saisi de douleur à la vue du péril du « petit Joas. Je l'ai vu impatient sur ce que le grand « prêtre cachoit à Joas son nom et sa naissance. « Je l'ai vu pleurer amèrement , en écoutant ces « vers :
«Âh miseram Eurydicen! anima fugiente, vocabat : « Etirydicen toto referebant flumine rîpse (a). »
En parcourant les essais informes de ces premiers temps de l'éducation du duc de Bourgogne, nous n'avons pu nous empêcher de sourire, au récit de quelques scènes de son enfance, écrites avec un ton de finesse, de naturel et de gaieté, qu'un homme beaucoup plus avancé en âge se seroit
(i) Lettre h l'Académie^ § v. (t. XXI| p. aoi. ) (a) Virgile, Géorgie. IV, 5a6.
aoa HISTOIRE DB ViVKLON.
trouve heureux de saisir, et de rendre avec autant d'agrément. Le hasard a arrête nos regards et notre attention sur un de ces papiers écrits de sa uiain, qui nous avoit d'abord paru inintelligible. On y voit que l'abbé de Langeron se laissa un jour sur* prendre par le sommeil , en faisant la lecture au jeune prince ; et que, tout en lisant| il méloit au texte du livre les disparates d'un homme qui rêve ; ce qui amenoit des méprises singulières et des contrastes bizarres. Le duc de Bourgogne, sans avoir l'air de s'en apercevoir, prit aussitôt la plume, comme s'il se fut occupé de tout autre chose ; et il écrivît rapidement une scène dialoguée, où il représente l'abbé de Langeron à moitié endormi , et débitant tout haut ses rêves , oà il mêle saint Augustin et tarches>éque dUpsal, l'empereur Othon et Ar^ taxerxèsy le passage dés Thermopjles et la chasse aux perdrix. L'étonnement des auditeurs se marque par chacune des exclamations qui leur échappoient , et que le prince transcrivoit littéralement, comme dans une scène de comédie. A la (in de la séance, l'enfant livra son badinage à ses instituteurs, surpris de reconnoître le naturel et la vérité avec laquelle il avoit peint toutes les nuances de cette bizarre Conversation, et saisi leur ton , leur langage et leur physionomie (i).
(i) Voyez les Pièces justificatives du livre I^', n. Vm.
LIVBS PREMIER. ao3
On comprend comment un jeune homme , dont Rapides progrès l'esprit savoit se prêter, avec tant de bonheur et de " .
* r 7 jeune prince.
facilité, à tous les genres d* occupation , aux études les plus sérieuses comme aux amusements les plus ingénieux, étoit parvenu^ dès l'âge de dix ans (i), à écrire élégamment en latin , à traduire les au^^ leurs les plus difficiles, avec une exactitude et une finesse de style, qui étonnoit toujours les personnes les plus instruites ; à expliquer Horace, Virgile, les Métamorphoses d'Ovide; à sentir toutes les beautés des harangues de Cicéron. A onze ans, il avoit lu Tite^^Live tout entier ; il avoit traduit les Commentaires de César, et commencé une traduction de Tacite, qu'il acheva dans la suite, et qu'on n'a pu retrouver.
I On auroit peine à ajouter foi à des succès aussi prématurés, s'ils n'étoient attestés par un témoin aussi grave que l'abbé Fleury, dont la candeur et la simplicité sont assez connues , et qui avoit concouru, en qualité de sous-précepteur, aux miracles de cette éducation, ce Le duc de Bourgogne, dit-il, « étoit un esprit du premier ordre ; il avoit la pé- « nétration facile, la mémoire vaste et sûre, le ju<- « gement juste et suivi, l'imagination vive et fé* ff conde. Il ne se contentoit pas de oonnoissanôes « superficielles ; il vouloit tout approfondir. Sa cu-
(i) Fie de Fénehn, par le père de Querbeuf, p. 98.
2o4 HISTOIRE DE FENELON.
a riosité ëtoit immense; mais il sa voit la borner
a par la raison 11 fut difficile à instruire dans
« les commenc^nents, à cause de son extrême vice vacité, qui l'empêchoit de s'aâiujettir aux règles ; et mais il emportoit tout par la promptitude de sa gy a pénétration, et par la force de son génie II (i). »
Objet et plan On a trouvé parmi les papiers de l'abbé Fleury,
de ses études , j ^ i . i . / • i
en 1695. dont nous venons de rapporter le témoignage, deux mémoires écrits en partie de la main de Fénelon , et qui font voiï avec quelle attention ce prélat surveilloit, de Cambrai même , tous 1& détails de l'éducation du duc de Bourgogne, tant qu'il conserva le titre et' les fonctions de précepteur des enfants de France. Ce sont des instructions qu'il adressoit à l'abbé Fleury lui-même, pour régler les études et les occupations du jeune prince, en son absence, pendant le cours de l'année 1696 (2).
(c Je crois, disoit Fénelon, qu'il faut, le reste de « cette année, laisser M. le duc de Bourgogne cona tinuer ses thèmes et ses versions, comme il les fait (('actuellement.
(c Ses thèmes sont tirés tles MéUmiorphoses (( (T Ovide; le sujet est fort varié 4 il lui apprend (( beaucoup de mots et de tours latins ; il le diver- (( tit; et comme les thèmes sont ce qu'il y a de
( I ) Opuscules de Fleury^ 1 111, p. i49« (a) Corre'sp» de Fénelon, t. II, p. 35a, etc.
UVJtG PRKMJER. 2o5
« plus épineux y il faut y mettre le plus d'amusement ff qu'il est possible.
(c Les versions sont alternativement d'une corné' ^ die de TérencCj et d'un livre des Odes d'Horace. ff II s'y plaît beaucoup ; rien ne peut être meilleur, « ni pour le latin , ni pour former le goût. Il tra- « duit quelquefois les fastes de V Histoire de Sul- « pice- Sévère, qui lui rappelle les faits en gros c dans l'ordre des temps. Je m'en tiendi*ois là jusff qu'au retour de Fontainebleau.
c Pour les lectures, il sera très-utile de lire , les « jours de fêtes, les livres historiques de l'Écriture.
« On peut aussi lire le matin , ces jours-là , « X Histoire monastique ^Orient et d Occident de « M. Bulteau (i), en choisissant ce qui est le plus ff convenable; de même des vies de quelques saints « particuliers ; mais s'il s'en ennuyoit, il faudroit « varier.
« On peut aussi le matin lui lire, en les lui ex- « pliquant, des endroits choisis des auteurs De re « Rusticaj comme le vieux Caton et Columelle,
(i) Louis Bulteau, de la congrégadon de Saint-Maur, a composé, sur l'histoire monastique, deux ouvrages différents : le premier sous le titre d*£ssai de l'histoire monastique d'Orient; Paris, 1678, in-8*; le second, sous le titre d'Abrégé de l'histoire de tordre de Saint-Benoù ; Paris, 1684, a vol. in-4®. Le premier surtout de ces ouvrages est fort estimé. (Édit.)
ao6 HisTOiBB DB fAhblon.
« sans Tassujettir à eu faire une version pénible. « On peut faire de même des Jours et des OEwres a d'Hésiode , de Y Économique de Xénophon. Il a a la les Géorgiquesj il n y a pas longtemps, et les « a traduites. Il faut lui montrer légèrement quel- « ques morceaux de la Maison rustique ( i ) et de La (c Quintinie, mais sobrement (2) ; car il ne saura a que trop de tout cela. Son naturel le porte ara demment à tout le détail le plus vétilleux, sur les « arts et sur l'agriculture même.
c( Je ne crois pas qu'il ait l'esprit encore assez a mûr et assez appliqué aux choses de raisonne-
(1) L'ouvrage connu sous le titre de Maison rustique^ à l'époque où Fénelon écrivoit cette lettre, avoit été composé en commun par Timprimeur Charles Estienne, et par Jean Liébault, son gendre. Cet ouvrage, qui ne formoit alors qu'un volume in-4®, a été fondu dans celui de Liger, qui a paru en 1 700, sous le titre d* Économie générale de la campagne, ou Nouvelle Maison rustique^ av. in -4^- Ce dernier ouvrage a été souvent réimprimé depuis, avec de nouvelles modifications. (Voyez la France littéraire de Quérard, art. Louis Liger.) (Edit.)
(2) Jean de la Quintinie, directeur des jardins fruitiers et potagers du Roi, est auteur à* Instructions sur les jardins fruitiers et potagers^ % vol. in-4^* Cet ouvrage, imprimé pour la première fois en 1690, après la mort de l'auteur, a été souvent réimprimé avec diverses modifications. Beaucoup d'auteqrs plus récents l'ont mis à profit, les uns sans te citer^ les autres en le citant avec de grands éloges, (Voyez Quérard, ihid, art, La Quintinie). (Édit.)
UYHf PIIEMIER. a07
« ment^ pour lire ni avec fruit» ni avec plaisir, des « plaidoyers. Je suis persuadé qu'il faut remettre « ces lectures à ranuëe prochaine.
« Pour l'histoire, oq pourroit lire, les après*inidi, « ce qu'il n'a point achevé de lire de Y Histoire de « Cordemoy (i); ou, pour mieux fair^, le porter « doucement à continuer jusqu'à la fin du deuxième « vplume de cette Histoire, l'extrait qu'il a fait lui- «t même jusqu'au temps de Charlemagne. Ensuite, « on peut lui montrer quelque chose des auteurs c de notre histoire, jusqu'au temps de saint Louis, « dont il a lu la vie écrite par M, de la Chaise (2).
(i) Géraud de Cordemoy^ attaché à l'éducation du Dauphin en qualité de lecteur, est auteur d'une Hisi, de France^ tous les deux premières races tk nos rois; Paris, 1 689 » a vol. in-fol. L'abbé de Cordemoy, son fils, fut chargé par le Roi de la continuer ; mais son travail, qu'il a conduit seulement jusqu'à la mort de Henri I^', en ie6o, est resté manuscrit. Le cardinal de Baosset remarque un peu plus bas, qu'à l'é* poque où Fénelon écrivoit cette lettre, \ Histoire de France de Cordemoy étoit la seule, parmi les ouvrages modernes, qui put être mise convenablement entre les mains des petits^ fils de Louis XIV. (Edit.)
(a) Jean Filleau de la Chaise, écrivain attaché à Port- Royal, composa son Histoire de saint Louis sur des Mémoires laissés par Lenain de Tillemont. Elle parut en 1688 [1 vol. in-4^), et fut accueillie avec beaucoup d'empressement par les amis et les disciples de Port-Royal, dont elle favorisoit les préjugés sur plusieurs points. Ce fut pour en «ffoiblir rimpre6sion,'que l'abbé de Cboisy composa, vers ce temps, son Hitto^ de saimt Louis, iQ«4^. (Eoit.)
ao8 HISTOIRE DE F^NELON.
« Ces auteurs sont assez ridicules pour le divertir , a le lecteur sachant choisir, et remarquer ce qui est a plaisant et utile. J'ai même fait faire un extrait « de ces auteurs, qu'on peut lui lire toutes les fois tf qu'il voudra travailler à son .extrait. Il faut lui f< accourcir un peu le temps de l'étude , et lui c< ménager quelque petite récompense.
« On peut diversifier ce travail par un autre « qu'il a commencé, qui est un abrégé de l'histt toire romaine, avec les dates des principaux faits <c à la marge : cela l'accoutumera à ranger les faits, « et à se faire une idée d^ la chronologie.
« On peut aussi travailler avec lui, comme par « divertissement, à faire diverses tables chronolo- (( giques, comme nous nous sommes divertis à faire « des cartes particulières.
« Je crois qu'on pourroit, au retour de Fontai- « nebleau, commencer la lecture de l'histoire d'An- « gleterre par le mémoire de M. l'abbé Fleury ; a puis on lui liroit l'Histoire de Duchesne (i). » Plan pour L'abbé Fleury, à qui cette lettre de Fénelon
l'année 1696. ^^^j^. adressée, rédigea lui-même, pour l'année 1696,
un jprojet d'études que Fénelon approuva, en y joignant d'importantes observations.
(i) André Duchesne, à qui Ton doit un des principaux fiecueils des historiens de France (5 vol. in-foi.), a composé une Histoire eT Angleterre ^ publiée à Paris, i634, in-fol.; ouvrage médiocre, et aujourd'hui oublié, (ëdit.)
(c Je suisd'avisy Monsieur^ lui écrivoit-il le 19 mars « 1696 (i)y que nous suivions autant qu'il sera « possible^ pendant cette année, votre projet d'é- « tudes.
« Pour la religion, je commencerois par les lii^res « Sqpientiaux ; mais je ne croirois pas qu'on dût ff se borner à la Vulgate, pour la Sagesse et pour « V Ecclésiastique . Je crois qu'on peut se servir de « quelque traduction moins imparfaite. Pour les « livres poétiques, on peut en faire un essai ; mais « comme les autres livres tiendront quelque temps, «parce qu'il est bon de les expliquer à mesure ff qu'on les lira, je regarde la lecture des livres ff poétiques comme étant encore un peu éloignée.
« J'approuve fort la lecture des Lettres choisies « de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Cy** « prien et de saint Ambroise. Les (Confessions de « saint Augustin ont un grand charme, en ce qu'elles c sont pleines de peintures variées, et de sentiments « tendres. On pourroit en passer les endroits sub- « tils et abstraits, ou s'en servir pour faire de temps « en temps quelque petit essai de métaphysique. Mais a vous savez mieux que moi qu'il ne &ut rien près- <r ser là-dessus, de peur de rebuter par des opérations « purement intellectuelles, un esprit paresseux, im- « patient , et en qui l'imagination prévaut encore
(1) Corresp. deFénelony t, IliPt 354, etc. T. I. 14
aïO HISTOIRE D9 FÉ^ELON.
« beaucoup. Quelques endroits choisis de Prudence a et de saint Paulin seront excellei^ts. JJ Histoire a de^ Variations &era bonne f mais il me semble <c qu'elle auroit besoin d'être précédée par quelque a histoire de ' Torigiae et du progrès des hérésies « dans le dernier siècle. Si Yarillas étoit moins ro- « mancier, il seroit notre homme (i). Il a traité « les événements qui regardent l'hérésie dans toutes (( les parties de l'Europe, depuis le temps de Widef. « Vous trouverez peut-être quelque autre auteur « plus convenable. Je ne sais si Sleidan est traduit « en françois ; il n'y a pas moyen de le faire lire ei| « latin (a).
a Pour les sciences, je ne doMerois aucun temps
(i ) Il s*agit ici de l'ouvrage d'Antoine VarillaS; intitulé : Histoire des révolutions arrivées en Europe^ en meUière de religion, Paris, 1686, 6 vol. in-4''; 1^87, i5 vol. in- 12,
(ÉDIT
(«) Jean Slçidap, célèbre bistprieo protçsUPt, a com^ posé une histoire du luthéranisme en vingt-six livres, squ^ ce titre : De statu Rel, etReipubl, Germ. sub Carolo Vy ah anno 1S17 ad annum i555. Argentorati^ i555, in-fol. Quoique eet ouvrage porte habituellement le cachet de la secte à laquelle l'auteur étoit attaché, on y trouve de préoieux aveux, et un grand noipbre de passages très- favorables au3( catholiques. Il existe plusieurs traductions françoises de cet ouvrage; la plus célèbre est celle du P. Le Courrayer, imprimée à la Haye» 1^87, 3 vol. in-4*. (Voye» Lenglet-Du- (resnoy. Méthode pour étudier r histoire ^ t. II , p. 409 , etc. t. XI y p. %%6.) (Énrr.)
LIVRH PREMIEB. 311
« à la grammaire ; ou du moins je lui en donnerois « fort peu. Je me bornerois à expliquer ce que « c'est qu'un nom, un pronom^ un mbsUinlif, un « adjectif ^X, un relatif un verbe substantif neutre^ « passif actif et déponent. Nous avons un extrême « besoin d'être sobres et en garde sur tout ce qui «s'appelle curiosité.
et Pour la rhétorique^ je n'en donnerois point de « préceptes ; il suffit de donner de bons modèles, « et d'introduire par là dans la pratique ; à mesure « qu'on fera des discours pour s'exercer, on pourra « remarquer l'usage des principales figures , et le c pouvoir qu'elles ont, quand elles sont dans leur « place.
« Pour la logique , je la différerois encore de « quelques mois.
« Je ferois plutôt un essai de la jurisprudence ; « mais je ne voudrois la traiter d'abord, que d'une « manière positive et historique.
« Je ne dirois rien présentement sur la physique, « qui est écueil.
et Pour l'histoire, celle d'Allemagne, faite par « Heiss, est déjà lue (i)» Je laisserois le reste au
(i) Jean d^ Qaiss, ré«ideot à la cour de France pour Télecteur Palatin, sous le rè|^pe de Louis XIV, |i*e$t guère coDDu qi|« paprune Histoire de fempirg tfJUemagne^ publiée à Paris, 1684, a vol, iQ-4*^, Cet ouvraga, asse^ luédioqre, a
é^pliiiiwrs (w rçiiopriméi |a priaoipale éditioii eai celle
2 la HISTOIRE DE EEKELON.
a mémoire que M. Le Blanc (i) nous promet. Il « comprendra les extraits nécessairas de Wicque* a fort (2), et ce qu'il y a de bon dans les Petites « Républiques (3).
de Vogel, augmentée de notesict continuée jusqu'en 1730. Paris, 17319 10 vol. in-ia. (Édit.)
(i) François Le Blanc est principalement connu par un Traité des Monnaies de France^ publié à Paris, 1690, in-4^. Il avoit publié, l'année précédente, une Dissert, sur quelques Monnaies de Charlemagne et de ses successeurs ; Paris, 1689, in-4?« Cette Dissertation ne fut pas jointe au Traité des Monnoies, publié par l'auteur en 1690; mais on la retrouve à la suite de l'édition de ce Traité^ donnée à Amsterdam en 169a, et qui paroît avoir été publiée sans la participation de Fauteur. On peut voir, dans le Poupoir du Pape au moyen <%<?>. (p. 967^ etc.) quelques observations importantes sur la Dissertation^ qui paroit avoir entraîné un grand nombre d'auteurs modernes dans des opinions singulières, sur l'origine et la nature de la souveraineté temporelle du saint- siège.
Les connoissances de Le Blanc l'avoient fait choisir pour enseigner l'histoire au duc de Bourgogne et aux princes ses frères ; mais il mourut en 1 698, avant d'avoir pu remplir cet emploi. (Édit.)
(a) Il s'agit probablement ici dé l'ouvrage publié en 1690, par Abraham Wicquefort , sous ce titre : V Ambassadeur et ses fonctions ; Amsterdam, 2 vol. in-4°. Cet ouvrage curieux et instructif a étéT plusieurs fois téîmprimé depuis, à Amsterdam, à Paris et ailleurs. (Ébit.).
(3) Le recueil que Fénelon indique en cet endroit, sous le nom de Petites Républiques^ se compose de &i vol. in-a4, imprimés pour la plupart en Hollande^ chez les Ëlzevirs,
LIVBE PREMIER. ai3
« Au reste, après y avoir pense plus que je n'a- « vois fait, je crois qu'il n^est pas à propos de « commencer la lecture d'aucun mémoire de M. Le « Blanc, que quand on les aura presque tous ; c est cime matière qu'il est important de traiter de ff suite. Il ne faut pas perdre de vue ce qu'on vient « de lire d'un pays, pour être en état de bien juger « de ce qu'on va lire d'un pays voisin ; c'est cet as- « semblage et ce coup d'œil général, qui fait la « comparaison de toutes les parties, et qui donne c une juste idée du gros de l'Europe.
« Pour l'histoire des Pays-Bas, Strada est déjà lu, « ce me semble. On pourroit parcourir Bentivo- « glio. Grotius ne se laisse pas lire ; on pourroit « néanmoins le parcourir aussi, et lire les plus im- « portants morceaux (i). On pourra s'épargner une
pendant le dix-septième siècle, sous divers titres. Les auteurs y traitent de ta géographie, du gouvernement et des mœurs de la plupart des États, faut anciens que modernes. L'indication de tous les ouvrages dont se compose cette collection, se trouve dans le t. V du Manuel du Libraire^ par Brunet (p. 8a6). On trouve une notice plus complète sur cette collection y dans le Catalogue complet des Républiques^ rédigé par Lafaye, et inséré par Sallengre, dans le t. II de ses Mém. de littér. Ce Catalogue a été reproduit en t^^^^ avec quelques améliorations, par M.Jules Chenu, habile rorrecteur de riroprimerîc Panckoucke. Paris, 184a, in-a/).
(ÊMT.)
(1) Famien Strada, Jésuite romain, est auteur d*un ou-
Réflexions
sur ce
plan d'études.
ai4 HisTomt Dt tûmston.
« partie de cette peine, li M. Le Blftlic tmite les « Payft*Bas, en nous donnant les extraits qui méri« a tent d*être rapportés.
« Vous voyez, Monsieur , que je suis plus libre « à Cambrai qu'à Yenailles, et que je fiiîs mietit « mon devoir de loin que de près. Ke prenez, de s tout ce que je vous propose, que ce que votis ju-^ « gérez convenable ; et ne vous gênez point* Il sera « bon que vous preniez la peine de communiquer « ma lettre à M. l'abbé de longeron (i), par nip* a port aux heures où il travaille auprès de M. le 4C duc de Bourgogne. »
On voit, par la multitude et la variété des lectures et des compositions qui dévoient remplir les jours et les heures du duc de Bourgogne, pendant l'inter*
vragc très-estiméy qui a pour titre : De Bello Belgico deçà' de$ dut». BomtiBf 1 640- 1 647, s vol. in*fol. Cet Ouvrage a été traduit en fraDçois par Durysr, % vol. iii-8*.
On kBlinae également VHist, de$ guemes de Flandte^ composée en italien, par le cardinal BentivogUo ; Cologne, 1633^ 1689, 3 vol. in-4*. Cette Histoire a été traduite en François |iar Antoine Oudinj Paris ^ 1664-1669 , si vol* in-is; et par Loiseau; Paris, 1769» 4 vol. in-is.
' L'ouvrage de Grotius» Annales et historia de rébus Belgicis (Amsterdam, 1657, in-fol.; x658, in-S'^et in-is), très^ important pour le fond des choses, est d'une concision de style qui le rend souvent obscur et peu attrayant. (Édit«)
(i) L*abbé de Langeron étoit, comme on sait, lecteur da duc de Bourgogne*
LivRis rasMiiB^ atS
vftlld d'une ieule année , combien son éducation âToit été fortement nourrie^ et soigneusement dé- ▼eloppée dans toutes ses parties. On voit également par quel motif Fënelon recommandoit de ne pat offrir à l'imagination trop curieuse du jeune prince, des objets d'instruction vers lesquels il auroit été trop vivement entraîné^ et qui auroient pu le ditt* traire d'études plus sérieuses et plus nécessaires.
On peut observer, qu'il existoit à cette époque bien peu d'ouvrages satisfaisants sur l'histoire de France. M. de Thou est trop diffus; il s'étend et divague trop sur des objets absolument étrangers à la France. Son Histoire n'embrasse d'ailleurs qu'une période assez courte ; mais quoiqu'elle ne soit pas tout à fait exempte de partialité, elle auroit pu offrir la matière d'excellents extraits. Le père Daniel n'avoit point encore écrit son Histoire. L'érudition de Duchesne étoit plus faite pour rebuter, que pour attirer un enfant. Cordemoi et les auteurs de quelques vies particulières, étoient les seuls que l'on pût proposer (i). Le style des écrivains plus anciens
(i) Il est étonnant que Fénelon ne parle points dans son plan d'études pour Thistoire de France, de celle de Mézerai^ connue déjà depuis assea longtemps, et estimable à bien des égards. Mais on sait que la liberté avec laquelle Méierai s> exprime sur plusieurs sujeis délicats, et les principes républicains qu'il y i| répandus^ avoient choqué le ministère, etavoient même servi de motif à la suppression de sa pen^
ai6 msToiRE de pékeloit.
étoit devenu inintelligible. Fënelon étoit donc obligé de faire lui-même, ou de confier à ses coopérateurs le soin de faire des extraits de ces différentes histoires, pour en rendre la lecture supportable et utile à son élève.
Il en étoit de même pour l'histoire de quelques autres parties de l'Europe. L'Angleterre ne comptoit pas encore un seul historien. L'Allemagne n'étoit guère plus heureuse. Il est surprenant que Fénelon n!ait pas proposé de faire connoitre l'histpire d'Espagne au duc de Bourgogne, par des extraits du Jésuite Mariana, qui a fort bien écrit sur cette partie. Mais l'Espagne étoit alors tombée dans un tel état de foiblesse et de décadence, qu'elle h'attiroit ni les regards, ni l'attention ; et Fénelon ne prévoyoit pas que, peu d'années après, l'un dç ses élèves seroit élevé sur le trône de cette monarchie (i).
sioit* FéoeloQ pouvoit craindre avec raison de déplaire à Louis XlVy en donnant pour sujet d'études à son petit-fils, sur un point aussi important que l'histoire de son pays, Touvrage d'un écrivain qui avoit encouru sa disgrâce, et qui professoit des principes contraires à ses maximes de gouvemeraent, (Note de l'auteur,) .
.(i) Peut-être pourroit-on ajouter que des considérations semblables à celles qui faisoient exclure VHist. de France de Mézerai, du plan d'études dressé pour le duc de Bourgogne, dévoient aussi en faire exclure VHist, d'Espagne de Mariana. En mettant cet ouvrage entre les mains du jeune
de la gnmmaire.
On aura été peut-être étonné, que Fénelon n'ait sur rétude pas jugé bien utile, ni bien nécessaire , de consumer un temps pi*écieux ci faire oonnoître à son élève tous les principes métaphysiques de la grammaire , et la nomenclature beaucoup trop chargée de toutes les figures de rhétorique. Il avoit eu lieu d'observer, que ces recherches subtiles , dans lesquelles il entre nécessairement beaucoup de vague et d'arbitraire , contribuent à dessécher Timiagination des jeunes gens , et à les empêcher souvent d'être aussi saisibles qu'ils l'auroient été aux beautés réelles, et à l'éloquence du style.
Il paroît que Fénelon a toujours eu la même opinion sur l'importance, peut-être trop minutieuse, qu'on met quelquefois à inculquer des règles de grammaire , souvent contredites par de nombreuses exceptions , et dont on n'aperçoit pas toujours l'exacte conformité avec les principes génévaux. delà grammaire. Dans sa Lettre à V Académie françoise, qui précéda sa mort de très-peu de temps, il écrivoit : (c Ne donnez d'abord que les règles les
pnnce, ses instituteurs craignoieni peut-être d'accréditer dms son esprit les principes du même auteur sur le tyranoi* cide, condamnés avec éclat par la Sorbonne en 1610. Les discussions récentes de rassemblée de x68ay obligeoient Fénelon et ses collaborateurs, aux plus sévères précautions sur cet article. (Voyez les Mém, chronoi, du P. d'Avrigny, années 1 610 et i68a.) (Éorr.)
ai 8 HISTOIftE DE P:éN£LON.
a plus g^ëi^es de la grattimaire ; led exceptions a viendront pM à peu. Le grand point est de met-* a tre une personne , le plus tôt qu'on peut , dans « l'application sensible des règles par un fréquent tf usage; ensuite cette personne prend plaisir à re^ a marquer le détail des règles qu'elle a suivies d'ace bord sans y prendre garde (i). ^
Voilà ce que pensoit sur cette science élémentaire , qu'on est parvenu de noà jours à rendre presque inintelligible par des abstractions métaphy« siques, uû écrivain si remarquable par la pureté, l'élégance, la clarté et la propriété des expres* sions. Cest probablement cette opinion de Fénelon, qu'un écrivain plus récent a voulu développer dans des réflexions critiques sur Ut grammaire, a On doit le dire; ce qu'on appelle routine est ff absolument nécessaire, pour bien parler et bien tt écrire un idiome quelconque; sans elle, il n'y a Il ni naturel, ni variété, ni énergie dans le style* a Que deviendroient la chaleur qui anime un écri- «t vain éloquent ^ l'inspiration qui fait Courir sa <c plume , s'il étoit obligé de se demander, à chaque « phrase, quelles règles de la grammaire il doit ob- « server? C'est par la crainte continuelle de les vioet 1er dans leurs moindres détails, que les grammai- <c riens de profession sont toujours de froids écri-
(i) Lettre à r Académie^ § a. {Œuvres ^ t XXI > p. i58.)
LrvAS PREMIER. aig
« vains ; que leurs phrases , exa<3t6flieiit coucertëesi « se traînent toujours de la même manière ; que « souvent même elles deviennent entortillées et con- « fuses t ohei eux la pensée .n'est que Taoçessoire) K le principal est de bien aligner les mots, dans Tod- « dre que prescrit le bon usage , et les règles qu'ils « ont établies euxnnêmes. Ce n'est pas ainsi que « procèdent les grands écrivains ; ils se sont telle- « ment pénétrés du génie de la langue ^ qu'ils le de* « vinenty pour ainsi dire^ jusque dans ses caprices « « Celui à qui un instinct prompt et infaillible ne a révèle pas pourquoi telle expression est préféra* ff ble à telle autre ^ pourquoi tel mot doit être c placé ici plutôt que là ^ quand même il en igno«* ccreroit la raison métaphysique ou grammaticale; «celui-là, dis^je, ne saura jamais écrire. On ne <c doit pas conclure de tout ceci , qu'il faille négli- « ger la grammaire ; mais seulement^ qu'il ne suffît « pas d'en posséder toutes les règles ; et qu'il est <c encore plus essentiel de former le goût d'un élève^ (c que de lui bien apprendre la syntaxe. »
On aura pu remarquer que, parmi les livres dont Éducation reli- Fénelon prescrivoit la lecture au duc de Bour- ^«"seduduc
* de Bourgogne.
gogne^ il en est quelques-uns du genre le plus sé« rieux et le plus grave. Il est vraisemblable que quelque^ instituteurs du dix-huitième siècle auroient souri de pitié , si on leur eût proposé de faire lire à un jeune prince les Lettres choisies de saint Jé^
aaO HISTOIRB DE FilTELOir.
rôme ^ de saint Augustin ^ de saint Cjrprien , de saint Ambroise ( i ). Cependant celui qui recommandoit cette lecture étoit Fénelon , que Ton n'accusera pas d'avoir été étranger aux agréments de la littérature profane, ni d'avoir négligé de les faire connoître à son élève ; et cet élève a été le duc de Bourgogne, celui de tous nos princes, qui, dès sa jeunesse, a réuni au plus haut degré toutes les connoissances nécessaires pour gouverner avec éclat et sagesse un grand empire. Mais Fénelon savoit que ia religion étant le seul frein des rois , il convenoit à l'intérêt des peuples, comme à celui des rois , de leur faire connoître la religion dans les écrits mêmes de ces grands hommes, qui l'tHit honorée par leurs lumières autant que par leurs vertus.
Aussi, ce fut vers cet objet important , que Féne-
" (i) Dans le siècle où vivoit Fénelon, c^est-à-dire, dans un siècle si fécond en esprits supérieurs de tous les genres, les lettres de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Cyprien , de saint Ambroise , étoient la lecture ordinaire, non-seulement des ecclésiastiques et des magistrats habitués aux études sérieuses, mais des hommes même du monde, et des femmes les plus distinguées de la société. On doit en être d'autant moins étonné, qu'il est difficile de lire des lettres qui supposent et qui montrent phis d'esprit que celles de saint Augustin, qui offrent un modèle d'élégance aussi remarquable que celles de saint Cyprien et de saint Ambroise, où l'on trouve plus de véritable éloquence que dans celles de saint Jéràme. [^ote de i 'auteur.)