‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 37 sur 101 · LIVRE PHEMISB. 2U I · texte numérisé non relu

LIVRE PHEMISB. 2U I

ion dirigea, avec le plus d'ardeur, tout son asèle et tous ses soins. Il fut seconde, dans ce noble dessein, par celui de tous les hommes qui étoit le plus digne et le plus capable d'en assurer Fexëcution. La religion ne pouvoit pas emprunter un organe plus pur, ni un interprète plus ëclairé que l'abbé Fleury.

Nous avons dëjà observé, au sujet du traité Méikode De r Éducation des filles, que Fénelon croyoit *'*'5|^j^ devoir initier les enfants à la connoissance de la debrdigkui. religion , bien plus par la narration des faits que par des raisonnements abstraits. L'abbé Fleury étoit du même sentiment (i) : « Entre les ouvrages «des Pères, dit-il, nous avons un grand nom- <c bre d'instructions pour ceux qui se vouloient « faire chrétiens. Elles sont , la plupart , fondées œ sur les ' faits ; et le corps du discours est d'orffdinaire une narration de tout ce que Dieu a a fait pour le genre humain... Rien n'est plus c clair que ce que saint Augustin en a écrit dans « le livre De la vraie Religion , et dans celui qu'il «a composé exprès, Z>é la manière dont il faut « catéchiser les ignorants. Il parle toujours de flc narration ; .il suppose toujours que l'instruca tion doit se faii*e en racontant les faits , et les

(i) Fleury, Discours sur le dessein et V usage du Catéchisme aisTOBiQUEy édit. in-ia de i8ai, p. i5^ i6, %o.

aaa histûiae pp f^nelon.

ff étendant plut ou moioA , seloa Timportanoe et la « capacité du disciple ; et le modèle de oatéchisme « qu'il donne lui-même à la fin de ce traité i est un a abrégé de tout* l'histoire de la religion , mêlé de « diverses réflexions... Cette manière d'instruire « n'est pas seulement la plus sûrc), et la plus propor* a tionnée à toutes sortes d'esprits; c'est encore la « plus fkcile et la plus agréable. Tout le monde « peut entendre et retenir une histoire (... les ena fants surtout en sont très^vides. »

Boasuet avoit exécuté le même plan pour l'édu*cation du DaUphiu , fila de Louis XJY } et c'est à cette grande conceptioui que nous devons son chef-d'œuvre , son Discours sur F Histoire unii^erseUe.

Fénelon vouloit que le duc de Bourgogne fut assez instruit , et qu'il eût une religion assez éclairée, pour n'avoir rien à redouter des sophisines de l'impiétéi ni des illusions d'une crédulité superstitieuse : il vouloit former un prince profondément pénétré de sa dépendance d'un Être plus puissant que les rois les plus puissants : il vouloit que ce prince eût toujours présent à la pensée, le compte redoutable qu'il auroit à rendre de Tusage de son autorité i dans ce jour solennel ^ pii ses propres sujets seroi^nt admis comme témoins , accusateurs et victimes de ses injustices.

G'étoit dans cette vertueuse intention , que Fénelon s'attacholt à nourrir dans l'âme du duc de Bour-

gogae des sentiments yraimept religieux» et les saintes habitudes des pratiques et des devoirs que k religion prescrit. L'expérience fait asse?; voir, que, sans l'exercice habituel de ces pratique^, la pensée même de Dieu s'évanouit au milieu du tourbillon des passions et des plaisirs, et se réduit h une vaine théorie, qui ne dit rien au cœur, n'^ aucune in<fluence sur la morale, et n'offre pas un frein assez fort contre les abus de la puissance* ^3

\ Loi'sque Fénelon se ftit convaincu que la raison Première et Finstruction du duc de Bourgogne étoient assea comm^njoa avancées, pour qu'il pût s'approcher des sacrements de Bourgogne, avec l'esprit de foi et de piété que demande cet acte de religion , il s'occupa sérieusement de le disposer à sa première communion. Persuadé que cette action si importante doit faire époque dans la vie du chrétien, et surtout d'un prince destiné au gouvernement du royaume très - chrétien , il . ne négligea rien pour y bien préparer son auguste élève; et le succès répondit parfaitement à ses soias. <c Longtemps avant sa première commur a nion, dit l'abbé Proyart (i)j le prince s'en occur « poit uniquement. Sa crainte étoit de ne pas y apff porter la di3pQsition la plus parfaite ; et tout son « regret, de n'avoir pas senti plus tôt, qu« le bon«- « heur est dans la pratique de la vertu. Il iit, à cette

(0 Proyart» Fie du Dauphin^ père de Louis XV, liv. 1'%

2^4 HISTOIRE U£ FÉNELOir.

a occasion 9 une retraite de plusieurs jours , avant a laquelle il voulut aller demander pardon au Roi a et à Monseigneur, des sujets de mécontentement « qu'il leur avoit donnés. T^uis XIV lui dit, en ce l'embrassant : Je suis ravi y mon fils j des senti- « ments où je vous vois; je prie Dieu quiil vous a les consente ; je tâcherai de communier le « même jour que vous ;eX, il le fit. Un trait de cette <K nature, que les historiens ont coutume de négli- « ger, annonce mieux, selon moi, la foi d'un soum verain, qu'un édit qu'il donneroit eu faveur de la « religion. Le duc de Bourgogne, d'après l'idée que a lui suggéra madame de Maintenon, et qu'il saisit a avec empressement, dit au Roi, qu'il désireroit « bien que^ pendant la retraite qui dewoit le dis- « poser prochainement à sa première commun ion j ce on priât Dieu pour lui dans les communautés a religieuses de la capitale ; et le ministre de la a cour eut ordre d'informer l'archevêque de Paris a des pieux désirs du jeune prince. Il fit en même « temps distribuer aux pauvres, par anticipation, la a somme destinée à fournir pendant trois mois à a ses menus plaisirs. »

Nous avons sous les yeux le manuscrit original du discours que Fénelon lui adressa dans une circonstance qui laisse souvent un long et profond souvenir dans un jeune cœur, nourri du goût et des maximes d'une piété pure et affectueuse. Au moment

où le duc de Bourgogne se présenta à l'autel , Fcnelon lui adressa le discours suivant (i) : <c Le voilà <c enfin arrivé. Monseigneur, ce jour que vous avez « tant désiré et attendu, ce jour qui doit apparem- « ment décider de tous les autres de votre vie jus- « qu'à celui de votre mort. Votre Sauveur vient à « vous sous les apparences de l'aliment le plus fa- « milier, afin de nourrir votre âme, comme le pain « nourrit tous les jours votre corps. Il ne vous paff roîtra qu'une parcelle d'un pain commun ; mais « la vertu de Dieu y sera cachée, et votre foi saura « bien l'y trouver. Dites-lui, comme Isaïe le disoit : « Fere tu es Deus absconditus (a)^ C'est un Dieu « caché par amour ; il nous voile sa gloire, de peur « que nos yeux n'en soient éblouis, et afin que nous « puissions en approcher plus familièrement. C'est « là que vous trouverez la manne cachée, avec les ff divers goûts de toutes les vertus célestes. Vous «c mangerez le pain qui est au-dessus de toute sub- « stance. Il ne se changera pas en vous, honune « vil et mortel; mais vous serez changé en lui, ff pour être un membre vivant du Sauveur. Que « la foi et l'amour vous fassent goûter le don de « Dieu ! Gusiatej et videte quoniam suas^is est Dch a minus (3). »

(i) Œuvres de Fënelon^ t. XVIU, p. i8i. (a) Isai. XLV, i5.

(3) Ps, XXXIII, 9.

résultats.

%%6 HlSTOimi DE FSRSLOX.

Ses précieux Cette cérémonie fut l'objet de l'édification de toute la cour : le duc de Bourgogne en recueillit l'impression d'une piété sincère et profonde. Il chercha pendant tout le reste de sa vie, dans la fréquentation des sacrements, les forces et les consolations dont les princes ont encore plus souvent besoin que les particuliers, pour supporter les peines et les malheurs qui se cachent sous la fausse prospérité dont ils offrent l'image. Les mémoires du temps rapportent « qu'il communioit au moins tous c( les quinze jours , avec un recueillement et un ce abaissement qui frappoient tous ceux qui en « étoient témoins, et toujours en collier et en habit « de l'ordre du Saint-Esprit (i), » comme pour rendre un hommage plus solennel à la grandeur du Dieu qu'il venoit adorer.

Mais ces témoignages extérieurs de piété auroient perdu leur mérite réel, s'ils n'eussent attesté l'heureuse révolution que la religion étoit parvenue à opérer dans toutes les parties de son caractère. Cette révolution fut si sensible, qu'elle frappa toute la cour; et madame de Main tenon disoit ellemême (2) : « Depuis la première communion de

(i) Mémoires de Saint-Simon.

(2) Le cardinal de Bausset indique ici en note les Entre' tiens de madame âe HÊaintenon ; nous y avons inutilement cherché ce passage. L'abbé Proyart le cite aussi, mais

c M. le duc de Bourgogne , nous avons vu dispa* « roître peu à peu tous les défauts^ qui^ dans c son enfance, nous donnoient de grandes inquié*- « tudes pour l'avenir. Ses progrès dans la vertu c étoient sensibles, d'une année à l'autre : d'abord a raillé de toute la cour^ il étoit devenu l'admira* « tion des plus libertins ; il continue à se faire vio* « lence pour détruire entièrement ses défauts. Sa « piété l'a tellemeni métamorphosé, que d'emporté « qu'il étoit, il est devenu modéré, doux, complai- « sant ; on diroit que c'est là son caractère, et que et la vertu lui est naturelle. »

C'est ainsi que la religion opéroit chaque jour, dans le caractère de ce jeune prince , des miracles qui étonnoient tous ceux qui Tavoient vu dans ses premières années* On ne pouvoit plus reconnoître ce prince si redoutable par ses fureurs et ses emportements, sous ces formes douces et attachantes que la vertu donnoit à toutes ses actions et à tous ses discours.

Fénelon avoit tellement adouci l'humeur impérieuse et violente du duc de. Bourgogne, en gravant dans son âme les sublimes idées du respect dû à Dieu, que toutes ses fureurs et ses dépits venoient fléchir h ce seul nom. Il rapporte dans une lettre

comme tiré d'mie Lettre de madame de MaiiUeaan* {Fus du duc fie Bourgogne^ 1. 1, p. 4^.) {£oiT«)«

dont nous avons déjà cité quelques fragments; « qu'un jour que le jeune prince étoit en très-maua vaise humeur, et qu'il vouloit cacher, dans sa <c passion, ce qu'il avoit fait en désobéissant, il le a pressa de lui dire la vérité des^ant Dieu, Alors il « se mit en grande colère, et il s'écria : Poura quoi me le demandez- vous devant Dieu? Hé « bien ! puisque vous me le demandez ainsi^ je c< ne puis pm^ vous désai^ouer que fai fait telle ce chose. 11 étoit comme hors de lui, par l'excès de « la colère; et cependant la religion le dominoit « tellement, qu'elle lui arrachoit un aveu si pé- « nible (i). »

Fénelon observe encore, que ce sentiment habituel de religion le dominoit au point, <r qu'il ne ce l'avoit jamais vu, excepté dans les moments d'hu-^ c( meur, penser que selon la plus droite raison, et ce conformément aux plus pures maximes de l'Ér ce vangile. Par une suite de ces mêmes sentiments ce religieux, il avoit de la complaisance et des égards ce pour certaines personnes profanes qui en mérice toient ; mais il n'ouvroit son cœur, et ne se conec fioit entièrement, qu'aux personnes qu'il croyoit M sincèrement pieuses, i»

Enfin, la religion avoit tellement brisé ce carac-

(i) Lettre de Fénelon au P,- Martineau^ du i4uov. 1712. {Corresp, t. IV, p. 1^0, etc.)

élude de riiistoire.

Page 1