LIVRE PREMIKR. QQQ
tèresi dur, si hautain, si plein de lui*mêmè^ a qu*ôn « ne lui disoit rien de ses défauts, qu'il ne connût, a qu'il ne sentit , et qu'il n'écoutât avec reconnois- « sance. Je n'ai jamais vu personne, ajoute Fëne» « Ion, à qui j'eusse moins craint de déplaire^ en lui ce disant contre lui-même les plus dures vérités : « j'en ai fait des expériences étonnantes. »
On se tromperoit fort, si l'on pouvoit croire que Suite des éinUes les principes de religion et les sentiments de piété, »tieraires que les instituteurs du duc de Bourgogne s'atta- de Bourgogne; choient à lui inculquer, apportassent la plus légère diversion à ses études littéraires. Fénelon vouloit faire de son élève un prince aussi religieux qu'éclairé ; il vouloit qu'il montât sur le trône avec toutes les vertus du christianisme, et toutes les connoissances nécessaires au gouvernement d'un grand empire.
C'ëtoit dans cette pensée, que Fénelon s'étoit attaché à donner au duc de Bourgogne une connoissance de l'histoire ancienne et moderne, aussi approfondie que son âge pouvoit le comporter. Il paroît qu'il en avoit fait lui-même une étude particulière, et qu'il y étoit autant attiré par un goût naturel, que par la considération des grands avantages qu'on petit en recueillir, lorsqu'on sait étudier l'histoire comme elle mérite d'être étudiée. Nous trouvons dans une de ses lettres au duc de Beauvilliers, qu'avant même d'être chargé de l'éducation
a3o HISTOIBB BK riWRUOTX.
du duc de Bourgogne ^ Fénelon avoit composé un
abrégé de la vie de Charlemagne ; et ce qu'il dit
des principes qu'il s'étoit faits, et du plan qu'il avoit
suivi dans la composition de ce morceau d'histoire,
laisse regretter que cet ouvrage ne se soit pas re*
trouvé parmi ses manuscrits. On voit, par sa lettre
au duc de Beauvilliers, que Fénelon avoit été engagé
à écrire cette vie de Charlemagne, par des motifs ou
des considérations dont le secret n'est pas venu
jusqu'à nous, mais qui étoient connus du duc de
Beauvilliers. «Je suis très-persuadé , lui écrivoit
« Fénelon (i)^ que la vie de Charlemagne pourra
a beaucoup nous servir, pour donnera monseigneur
a le duc de Bourgogne les sentiments et les maxi**
a mes qu'il doit avoir. Vous savez que je ne son-
a geois pas néanmoins à me mêler de son instruc-
(c tion, quand je fis cet abrégé de la vie de Charle*
« magne; et personne ne peut mieux dire que
« vouSf comment fai été engagé à V écrire. Mes
ce vues ont été simples et droites; on ne saurait
« me lire, sans voir que je vais droit, et peut-être
« trop. »
vie de ciiar- Féuclon croyoit qu'il n'avoit peut-être jamais lemaff^e, ^j^^sxé de princc a qui fût plus digne d'être étudié (c en tout, ni d'une autorité plus grande pour douce ner des leçons à ceux qui doivent régner.
(i) Lettre de Fénelon au duc de Beauvilliers. (Corresp. 1. 1, p. 58.)
a Les beautés de cette histoire , ajoutoit-il , <( consistent dans la grandeur des ëvénements et a dans le merveilleux caractère du prince. On n'en ce sauroit trouver un , ni plus aimable, ni plus procr pre à servir de modèle dans tous les siècles. On « prend même plaisir à voir quelques imperfeoa lions mêlées parmi tant de vertus et de talents. « On cormott bien par là , que ce rHest point un « héros peint à plaisir^ comme les héros de roman j « quij à force cFétre parfaits ^ deifiennent chimé^ « riques. »
Fënelon présente ensuite une réflexion très-juste, et à laquelle souvent on ne fait pas assez d'attention, en lisant l'histoire de ces personnages fameux qui ont vécu dans des temps reculés, ou dans des siècles barbares. On attribue au caractère personnel de ces grands hommes, des défauts qui n'appartiennent, le plus souvent, qu'à l'ignorance et à la grossièreté de mœurs qui régnoient autour d'eux. « Peut-être, dit Fénelon, trouvera-t-on dans Charle- « magne plusieurs choses qui ne plairont pas ; mais « peut-être que ce ne sera pas sa faute j et que ce « dégoût viendra de l'extrême différence des mœurs « de son temps et du notre. V avantage quHl à « eu détre chrétien^ le met au-dessus de tous les ^ héros du paganisme; et celui da\>oir toujours 9 été heureux' élans ses entreprises, le rend un mo* c dèle bien plus agréable que saint Louis. »
a3t2 HISTOIRE DE FENEtON.
Au reste , on voit qu'en écrivant cette vie de Charlemagne y Fénelon avoit fait l'expérience de toutes les difficultés qui arrêtent sans cesse l'historien qui se propose de réunir sous un point de vue utile, instructif et agréable, cette partie de l'histoire qui n'appartient ni à l'histoire ancienne ni à l'histoire moderne. La disette ou la rareté de monuments authentiques, la barbarie ou le mauvais goût des écrivains qui en ont conservé quelques foibles vestiges, l'absence totale de cet esprit observateur, qui saisit les mœurs, les coutumes, la législation d'un peuple, à travers tant d'institutions sauvages, aussi éloignées de l'état de civilisation que de l'état de nature ; cet état continuel de guerre, où les chefs et les nations n'ont les armes à la main que pour la fureur de détruire, et non pour la gloire de commander et de gouverner ; tant de confusion, au milieu de cette uniformité de récits de guerres, qui ne finissent par une bataille sanglante, que pour renaître par une bataille plus sanglante encore, rendent l'histoire du moyen âge encore plus pénible pour l'historien, que rebutante pour le lecteur. C'est ce que Fénelon paroissoit avoir éprouvé, en écrivant cette vie de Charlemagne. « Pour les défauts de cette histoire, « ils sont grands , sans parler de ceux que j'y ai ' c( mis. Les historiens originaux de cette vie ne saa vent ni raconter, ni choisir les faits, ni les lier (c ensemble, ni montrer l'enchaînement des affaires;
^ LIVRE PREMIRH. a33
ff de façon qu*ils ne nous ont laissé que des faits « vagues , dépouillés de toutes les circonstances qui « peuvent frapper et intéresser le lecteur; enfin, enç trecoupés, et pleins d'une ennuyeuse uniformité. c C'est toujours la même chose; toujours une cam- « pagne contre les Saxons, qui sont vaincus comme « ils l'a voient été les autres années ; puis des fêtes et solennisées, avec un parlement tenu. Ce qu'on « seroit le plus curieux de savoir, c'est ce que les « historiens ne manquent jamais de taire. Point de « fil d'histoire ; presque jamais d'affaires qui s'enc gagent les unes dans les autres, et qui se fassent « lire par l'envie de voir le dénoûment. Â cela, quel « remède ? On ne peut point suppléer ce qui man- « que ; et il vaut mieux laisser une histoire dans « toute sa sécheresse^ que de [égayer aux dépens « de la vérité. »
On voit par cette dernière réflexion, et par queU ques autres jetées avec négligence dans cette lettre, jusqu'à quel point Fénelon étoit pénétré du premier devoir imposé à tout historien , celui de dire exactement la vérité, sans chercher à altérer les faits , ni à dissimuler les fautes ou les foiblesses dont il doit le récit fidèle. C'est en effet du mélange même des imperfections, des vertus ou des talents, que résultent les seules leçons utiles qu'on peut puiser dans l'étude de l'histoire ; c'est de ce mélange, si conforme à la nature de l'homme, que
a34 HISTOIRE ]>K FiKELON.
résulte cet intërêt si attachant pour le lecteur « parce qu'il lui ÎDspire une entière confiance en la Téracité de l'historien. Telle devroit être l'ambition de tous les historiens ; et telle seroit leur gloire, s'ils ne paroissoient pasy renoncer volontairement, en s'obstinant à peindre de grands personnages, ce comme « des héros de roman ^ qiU^ à force d^étre par* ft faits y deviennent chimériques. » •
Nous devons donc sincèrement regretter qu'un tableau, où nous aurions trouve Charlemagne peint par Fënelon, manque à la collection des monuments de son goût et de son gënie. Tout porte h croire que cet ouvrage étoit digne du héros et de l'historien. Il est vraisemblable qu'il aura péri, avec beaucoup d'autres écrits de Fénelon , dans l'incendie qui consuma la plus grande partie de son palais, au mois de février 1697.
Dialogues Lorsquc Fénelon crut remarquer que le duc de
d^ morts; fiourgoguc avoit fait des progrès assez rapides dans et leur but. l'étude de l'histoire ancienne et moderne, il conçut le projet de lui faire passer successivement en revue les principaux personnages qui ont marqué sur la scène du monde. Il ne trouvoit pas seulement, dans ce travail, l'avantage de retracer à son élève la mémoire des événements auxquels ces personnages avoient pris part ; mais il se proposoit surtout de fixer l'opinion du jeune prince sur leur mérite réel. Il vouloit empêcher que son jugement se lais-
LITRE FREMIKS. a35
sat trop facilement surprendre, par cette espèce d'éclat qu'une grande célébrité répand sur la mémoire des hommes fameux. Cette illusion est assez commune à la jeunesse ; elle est naturellement portée i admirer sans mesure tous ceux que la fortune a favorisés par de grands succès, ou dont les noms ont retenti d'âge en âge, et laissé un long souvenir dans la mémoire des hommes. Il Déjà Fénelon avoit employé cette méthode avec succès, dans les Fables dont nous avons parlé plus haut , et qui , en nourrissant sa jeune imagination des riantes fie* tions de la mythologie , avoient tout à la fois pour but de corriger les défauts de son caractère , et de lui inculquer, sous une forme agréable, les prin« cipes fondamentaux de la morale et de la politique. C'étoit dans le même but, qu'il lui avoit mis de bonne heure sous les yeux , V Abrégé des vies des anciens Philosophes, avec un recueil de leurs plus belles maximes II (i).
Mais il embrassa, dans ses Dialogues des Morts^ un projet plus vaste, et d'un plus grand intérêt jpour un prince. Il voulut apprendre au duc de Bourgogne, à juger et à réduire à leur juste valeur tant de réputations usurpées. C'est à l'histoire que Fénelon demande tous les interlocuteurs dont il a
(i) Voyes, au sujet de cet ouvrage, le n. IX des Pièces justifie, de ce premier livre.
â36 HISTOIRE DE F^NELON.
besoin, pour faire entendre d'utiles vérités. Il choisit presque toujours ses personnages parmi les hommes qui par leur rang, leurs places ou leurs actions, ont influé sur la destinée des peuples, ou laissé un nom célèbre par de grands talents et des ouvrage immortels.
Fénelon composoit ces Dialogues^ à mesure que le duc de Bourgogne avançoit dans la connoissance des auteurs et des faits historiques. Il y passe en revue presque tous les personnages connus de Thistoire ancienne et moderne. Il les met en présence les uns des autres ; il les suppose dégagés de tous les préjugés et de tous les intérêts qui les avoient séduits oii égarés pendant leur vie ; il les fait parler, sans déroger à la vérité de leur caractère, avec une franchise et une liberté qui n'appartiennent qu'à l'histoire et à la postérité. Il fait ressortir par leurspropres aveux, ou par le combat de leur amourpropre, tous les défauts de leur caractère, tous les torts de leur conduite, tous les crimes de leur ambition; etil annonce ainsi au jeune prince, comment il sera jugé à son tour par l'histoire et la postérité. On trouve, dans ces Dialogues; le même naturel et la même facilité qui caractérisent tous les écrits de Fénelon. On y voit jusqîi'à quel point il s'étoit rendu maître de tout ce qui appartient à l'histoire, à la politique, à la littérature et à la philosophie. On est surtout frappé de lajustesse dé
ses jugements et de ses réflexions. Le lecteur se les approprie sur-le-champ, comme si Fénelon n'eût fait que le prévenir. Fénelon montre, dans ses jugements et dans ses opinions, une sincérité qui prouve jusqu'à quel point il étoit supérieur à ces admirations exagérées, ou à ces traditions peu réfléchies, qui ont consacré tant de réputations. On peut y observer aussi, que les maximes qu'il développa peu de temps après dans son Télémaquej n'étoient que l'expression du sentiment habituel qu'il portoit au fond de son cœur, et qui Iqi inspira des vœux si constants pour le soulagement des peuples et pour le bien de l'humanité.
On admire encore la singulière variété des sujets DUdogttes que Fénelon a choisis pour ses Dialogues des Morts. *'"' ^'""^^• On seroit d'abord porté à croire qu'il ne faisoit qu'obéir à son imagination , selon qu'elle l'inspiroit, ou selon qu'un sujet paroissoit lui ofFrir un contraste plus ou moins piquant. Cependant il est fecile d'observer, qu'il n'avoit qu'une seule pensée, celle de tout ramener à l'éducation de son élève. Cette pensée unique et constante se trouve, jusque dans ceux de ces Dialogues^ qui paroissent avoir le moins de rapport avec les devoirs d'un prince destiné à régner, tels que les deux dialogues de P«rrhasius et du Poussin , de Léonard de Vinci et du Poussin. Fénelon savoit qu'un roi, et surtout un roi de France , ne doit se montrer ni étk*anger, ni
^38 HISTOIRE DE rÉNELOIT.
indifif^rent aux progrès des beaux^arts. Its supposent, dans ceux qui les protègent, une certaine élëyation d'esprit et de caractère, souvent même rinspiration du génie. Us contribuent toujours à l'éclat, et quelquefois à la prospérité d'un grand empire. Indépendamment de l'e&time et de la protection qu un prince éclairé doit; accorder à tout ce qui porte Tempreinte du génie et de la grandeur^ les princes ont eux«*mémes un intérêt personnel i entretenir une noble émulation entre ces hommes supérî/eurs, à qui il est réservé d'attacher au siècle qui les a vus naître, le nom du monarque qui les a protégés.
Peut-être, sans l'historien du célèbre Mignaixl, que sa qualité de premier peintre de Ijouis XIV fixoit presque habituellement à Versailles^ on ignoreroit que « Fénelon alloit quelquefois le surprea- <K dre dans les heures de son travail y pour parler tt peinture avec lui, et qu'il le prévint par toute « sorte de marques d'estime et de considération (i).»
On ne soupçonnera certainement pas Fénelon d'avoir voulu étudier la peinture, ni d'avoir voulu &ire un artiste du prince confié à ses soins ; mais il aimoit les arts, par ce même goût naturel qui a répandu tant de grâce et de douceur sur sou style. Selon l'heureuse expression d'un écrivain du der* nier siècle, Fénelon iZi^U le beau dans t esprit et
(i) Fie de Migqard^ par Tabbé de Monville y i73o.
LiVAK paEMisa. %Zg
le bon dans le cœur, et ne montivU jamais F un que pour faire aimer l'autre (i), La facilité sin* gulière dont il étoit doué, lui fit acquérir dans ces courts et rapides eutretieus avec Mignard ^ « non*- « seulement la counoissance des termes et du fond a même de l'art , mais le mit à portée de saisir le ca«ff ractère des maîtres anciens et modernes (^).» C'est ce qu'il est aisé d'observer, en lisant son dialogue de Parrhasius et du Poussin ; on y trouve une description intéressante du fameux tableau des Funérailles de Phocion par le Poussin; et on s'étoDiie avec raison, de l'art, du goât et de la pro* priété d'expressions avec lesquels Fénelon a su rendre les beautés de ce tableau , et révéler toutes les pensées et toutes les intentions du peintre (3). || On
(i) Lettres sur les Anglais et les François (par Louis de Murale) ; v*^ lettre^ p. 400.
(a) Vie de Mignard.
(3) Aucune édition <1os Dmlogues^ publiée avant i7SOy ne renferme les deux dialogues de Parrhasius et du Poussin^ et de Léonard de Finci et du Poussin, Fénelon attachpit si peu d'importance à ces faciles productions, composées pour la circonstance et l'intérêt du moment, qu'il n'en avoit pas niéme gardé de copte. It est vraisemblable, qu'après avoir &H lire ces deux dialogues au duc de Bourgogne, il en avoh remis le manuscrit à Mignard, dont îLavoit placé adroiteméat l'éloge dans la bouche du Poussin* Mignard les avolt conservés soîgfieuseraent^ comme un monument de l'estime dont Fénelon l'avoit honoré. Ce ne fut doncqu*ea 1730» lorsqu'à la prière de la comtesse de Feuquières , sa fille ,
a4o HISTOIRE DE FENSL05.
remarque la même exactitude et la même justesse de réflexions, dans le Jugement sur plusieurs statues et tableaux AMcYAXeaLW de Chantilly, et de quelques autres résidences royales R ( i )•
On conçoit à peine, comment les occupations et les études religieuses qui avoient rempli jusqu'alors toute la vie de Fénelon , avoient pu lui laisser le temps et la liberté de se livrer à des études si différentes et si variées.
Progrès éioii- Si Ton est étonné du génie du précepteur, on a de Bounrocne '® drcMt de s'étonner encore plus, à quelques égards,
de celui d'un élève de treize à quatorze ans, déjà assez instruit pour être en état de saisir et d'embrasser tous les objets d'une éducation si avancée. Les Dialogues seuls que Fénelon composoit pour son instruction, supposoient nécessairement une eonnoissance détaillée des événements de l'histoii'e, ainsi que du caractère et des écrits des personnages qu'on mettoit en scène devant lui. Car on n'imaginera pas, sans doute, que Fénelon eût eu la maladresse de les faire parler, de les faire, pour ainsi dire, agir en présence de son élève, si le jeune prince ne les eût pas déjà assez connus pour les reconnoître, et les retrouver tels qu'il les avoit
Tabbé de Monville publia la vie de ce célèbre peintre, quil y inséra ces deux dialogues, que Ton avoit trouvés parmi les papiers de Mignard. (Note de l'auteur,) [l) Œuvres rie Fénelon, t. XIX, p» 460-464*
VUS dans leurs ouvrages, ou dans les rëdts de l'histoire.
Cette espèce de phénomène paroîtra cependant moins étonnant , si Ton se rappelle ce que nous avons déjà dit au sujet de tous les auteurs anciens, que le duc de Bourgogne étoit parvenu à entendre, à expliquer, et à traduire dès Tâge de dix ans.
Et quelle idée dpit*on se former des instituteurs qui avoient réussi à placer dans l'esprit d'un enfant de quatorze ans, tout ce que la religion, considérée sous le double rapport de sa doctrine et de son histoire, peut renfermer de plus instructif et de plus merveilleux; tout ce que la mythologie, qui a donné naissance aux chefs-d'œuvre de la littérature et des arts, peut offrir de plus enchanteur; tout ce que le magnifique spectacle de l'histoire ancienne et moderne peut présenter de grandes leçons politiques et morales ?
On doit ajouter,. qu'on lui avoit donné ime connoissance assez exacte de quelques autres sciences, pour lui laisser la faculté de les approfondir , si son attrait lui en inspiroit le désir, ou si les circonstances lui en faisoient sentir l'utilité. L'abbé Fleury, dont nous aimons toujours à réclamer le témoignage, parce que jamais ni l'intérêt, ni la flatterie n'ont altéré la vérité dans sa bouche ni dans ses écrits, ne faisoit pas difficulté de dire, « qu'il ff eût été difficile de trouver dans le royaume, non
(c pas un gentilhomme , mais quelque homme que a ce fût, de l'âge du duc de Bourgogne, qui fut a plus instruit que lui ( i )• »
Ce prince eut même, dès sa première jeunesse, un talent qu'ont très-^rarement les jeunes gens les mieux élevés et les plus instruits, parce qu'il semble exiger une grande habitude et un grand usage du monde. Il n'avoit que dix-huit ans , et ses lettres étoient déjà citées, pour le naturel et le bon goût qui s'y faisoient remarquer. C'est le témoignage que lui rend madame de Maintenon (2), la femme de son siècle qui écrivoit avec le plus de goût, comme ma-* dame de Sévigné écrivoit avec le plus de grâce. Éducation du Nous nous sommcs attachés à retracer, avec une uc Anjou attention particulière , le tableau de l'éducation
et du duc • * <
de Berry. du duc d» Bourgogne ; elle fut le chef-d'œuvre de la vertu et du génie; sa mémoire est encore chère à tous ceux qui ramènent leurs pensées sur cçs temps déjà si loin de nous. Fénelonavoit placé sur ce jeune prince tous lès vœux et toutes les es* pérances de la patrie.
(i) Opusc» de F^emrjr^ t, XUf p. i5o.
(2) « M. le duc de Bourgogne écrit avec goût ; le roi « d'Espagne, de fort bon sens ; M. le duc de Berry, fort « mal.... Il est ici grand bruit des belles, bonnes et ten- « dres lettres de^M. le duc de Bourgogne.» Lettre de madame de Muintemn au due de NoaiHeSf 11 et 19 déc^nabre t^oo. (Recueil de. La Beaumdle , £• III ^ p. 4 et 6.)
LlVllE PHEMIEH. ^43
Mais ce seroit bien méconnoitre le caractère et les vertus de Fénelon , que de supposer qu'il n'ait pas apporte des soins aussi assidus à l'éducation des deux jeunes princes, frères du duc de Bourgogne, et confiés successivement aux mêmes instituteurs (i). On doit seulement observer, que Fénelon fut éloigné de la cour assez peu de temps après que le duc de Berry fut confié à ses soins ; ce court intervalle fut même rempli par de fréquents voyages à Cambrai.
1 A l'époque où le duc d'Anjou fut mis sous la direction des instituteurs du duc de Bourgogne, le marquis de Louville ftit placé auprès du plus jeune de ces princes^ en({iX&lité de genïMomme de la man^ che (a). Il étoit digue de cet emploi^ par la solidité de ses principes, jointe à des manières pleines de franchise et de gaieté. Aussi conserva-t-îl toute sa vie l'estime et l'affection du jeune prince; et le tes*» tament de Charles II, roi d'Espagne, ayant appelé, en I noo , le petite-fils de Louis XIV à la couronne d'Espagne, Louville fut chargé de l'ûccompagnéf à Madrid, comme chef de la maison françoise (3).
(i) Voyez au n. VI des Pièces Justifie, de c« livre, les £re' vêts qui fiotifient à t^étielon l'éducatioii du duc d*Anjou, et celle da duc de Berry. Le premier de ces brevets est daté du %S août 1690^ et le seqond, du ^4 août 1693* (Édit.)
(a) Voyez ci-dessus, la note a de la p. i63. Voyez aussi une courte Notice sur le marquis de Louville, dans le t. XI de la Corresp. de Fénelon^ p. 334.
(3) Voyez plus bas, liv. VII, n. il. (t. IV.)
^44 HISTOIRE DB FENELOJf.
Mémoire 1 1l y avoit déjà quelques années que le marquis
de lAmviiïe ^^ Loqville paitageoit^ auprès du duc d'Anjou , les sur réducation fonctions de ses vertueux instituteurs, lorsque plusieurs personnes de confiance lui témoignèrent le désir de connoître en détail le plan suivi dans Téducation des jeunes princes. Ce fut pour répondre à ce désir, qu'il rédigea le Mémoire publié en j 827 dans la Correspondance de Fénelon^ d'après le manuscrit autographe du marquis lui-même (i). Ce manuscrit ne porte aucune date; mais on voit, par le contenu, qu'à l'époque où il fut rédigé, l'éducation du duc de Bourgogne et celle du duc d'Anjou étoient déjà fort avancées; que l'archevêque de Cambrai étoit encore auprès d'eux; qu'eZf sai^oient déjà en perfection le latin ^ F histoire ancienne et moderne ; quHls écrivoienl très^facilement et très^purementy soit en latin^ soit en fran^ çois ; enfin, qu'ils commençoient à étudier la jurisprudence. Ce concours de circonstances indique assez clairement l'année 1696, comme on peut s'en convaincra en comparant le Mémoire du marquis de Louville , avec le plan d études dressé par Fénelon pour l'année 1696, et que nous avons rapporté plus haut. La longueur de ce Mémoire ne nous permet pas de le rapporter ici en entier. Nous remarquerons seulement qu'il entre dans un
(i) Corresp, de Fénelon, t. II, p. 358.
grand détail sur Téducation physique , morale, religieuse et littéraire des princes. On y trouve la confirmation de tout ce que nous avons déjà rapportéy sur les soins assidus et les succès étonnants de Fénelon auprès du duc de Bourgogne. On y remarque de plus quelques détails importants , que nous croyons devoir faire connoître, pour compléter ceux que nous avons déjà donnés sur l'éducation des jeunes princes. ^^2.
1 a La manière dont on élève les enfants de Leur régime a France, par rapport à leur santé, dit le marquis * xèrci'cea '" <K de Lou ville, n'est pas approuvée des médecins; . corporels. « il a fallu que M. le duc de Beauvilliers ait beau- « coup pris sur lui, et que le Roi ait autant de con- « fiance eu lui qu'il en a, pour lui avoir permis « d'en user comme il a fait à cet égard. »
1 Ici, le Mémoire entre dans un grand détail sur la frugalité remarquable et sur l'extrême simplicité du régime ordinaire des jeunes princes ; il parle ensuite des exercices corporels qu'on emploie pour leur fortifier le tempérament.
\ « Poui* les exercices qu'on leur fait faire , ils « sont tels, qu'aucun bourgeois de Paris ne Voudroit (I hasarder un pareil régime sur ses enfants ; et il « faut avouer qu'à moins qu'ils ne soient aussi sains « que ceux-ci le sont, il ne seroit pas sûr de le ha- « a sarder. Jamais ils ne se couvrent lorsqu'ils sont « dehors, à moins qu'ils ne soient à cheval , ou
2^6 HISTOIRE DE FÉNELOIT.
tf qu'il ne pleuve; car, quelque chaud , quelque a froid , ou quelque veut qu'il fasse, ils ont prèsa que toujours la tête nue ; et ils y sont déjà telle^ a ment accoutumés, qu'ils ne peuvent plus mettre « leur chapeau , et qu'ils n'en ressentent pas la « moindre incommodité... »
T « ... Dans leurs promenades, qui arrivent régucc lièrement tous les jours, été et hiver, quelque (c temps qu'il fasse, ils marchent et courent tout ce autant qu'Us veulent , soit à pied , soit à cheval, a et se mettent assez souvent en sueur, sans qu'on a leur fasse jamais changer de chemise. Il n'y a que « le seul cas de la paume qui soit excepté, parce que a pour lors ils changent de chemise; mais on ne c( les frotte ni on ne les couche.
^ « Ils font , presque tous les jours, des courses à « perdre haleine , chassent à pied, quelquefois des « journées entières; ce qui arrive quand ils sont à <( Fontainebleau ; ils y courent le serf, depuis qua- (c tre ans, pendant plusieurs heures. Eu un mot, te on les élève comme s'ils dévoient être un jour (c des athlètes; et M. le duc de Beauvilliers est telce lement persuadé qu'un prince infirme n'est bon à ce rien , surtout en France, où il faut qu'ils commana dent leurs armées en personne, que tous les accc cidents que l'on peut envisager sur cela, ne l'ont i( jamais pu détourner de son projet ; et jusques ici, ce grâce à Dieu , il ne leur en est encore arrivé au-
livril' premier, a47
« cun ; et ils sont au contraire d'une santé si par- « faite et d'un tempérament si robuste , qu'ils ne a se plaignent jamais de la moindre incommodité, « Il arrive quelquefois seulement qu'ils sont enrhu* a mes; mais ils n'en courent pas moins , à moins que « leurs rhumes ne soient très-considérables ; et l'on « ne s'en embarrasse jamais. » 103.
1 Après quelques autres détails sur le règlement ^ éducation et l'emploi de leur journée, le Mémoire fait coonoître la méthode employée pour leur éducation littéraire. « Ils apprennent le latin par l'usage, et non par « les règles de la grammaire, à l'exception des pre- « miers commencements. La raison qui a fait pré- « férer cette conduite à l'autre, est qu'on veut leur <c oter tout ce qu'il y a de pénible et de fatigant «dans l'étude, afin de la leur rendre agréable; « et l'on y a si bien réussi , qu'ils vont à l'étude (c avec presque autant de plaisir qu'à la promenade, (c II est vrai que les deux aînés ont naturellement ce du goût pour les belles-lettres, et savent déjà le « latin en perfection, ils y écrivent très-facilement (T et très-purement ; font des fables et des dialogues « qu'ils s'envoient l'un à l'autre , que non-seulea ment ils mettent en bon latin, mais dont ils com- « posent eux-mêmes les matières. Ils font des ex- « traits françois des livres latins , et des extraits a latins des livres françois. On ne veut point qu'ils «fassent de vers, ni latins ni françois, parce qu'il
a4S HISTOIRE DE VÈNEhOV.
flc est ridicule à un prince de vouloir passer pour <c poète ; mais ils traduisent tous les poètes, et par (( la connoissance qu'on leur donne du bon latin , a on leur en fait sentir toutes les beautés. Ils ont oc déjà traduit Virgile , Ovide et Horace tout en- « tiers ; et ils feront ainsi de tous les autres. . . »
^ <c ... On leur donne une grande honneur de la a pédanterie ; et l'archevêque de Cambrai , leur « précepteur, est persuadé qu il vaudroit mieux <c qu'un prince fût tout à fait ignorant, en ce qui (c regarde les belles-lettres ou les arts, que de les a savoir d'une manière pédante ; parce qu'il est c( ridicule à un prince, d'être caractérisé par aucune c< chose que ce puisse être, lorsqu'elle ne convient « pas essentiellement à son état ; n'y ayant que trois a choses, pour ainsi dire, qu'il lui soit permis de (c savoir à fond , l'histoire, la politique , et coma mander ses armées ; c'est aussi ces trois choses-là, a que l'on tâchera de leur bien apprendre. Pour a tout le reste , on ne veut pas qu'ils y excellent, « quand ils le pourroient faire. »
T « Ainsi on leur fait comprendre, que rien n'est ce plus ridicule à un prince, que de vouloir passer « pour poëte, pour grammairien, pour mathémati- « cien, pour peintre, pour philosophe, pour musi- » cien, pour théologien, et même pour savant; a n'y ayant rien dans tout cela qui soit digne d'eux, a et qu'ils n'aient de commun avec une infinité de
ff gens, et même de sottes gens. Mais on veut ce- (( pendant que, sans se piquer de toutes ces sortes «( (le connoissances , ils en sachent plus qu^aucun «de leurs courtisans, et qu'ils en aient une assez « gi*ande teinture , pour pouvoir parler de toutes « ces choses avec ceux qui en parlent. Ainsi , sans ff les jeter dans des discussions inutiles , qui font « perdre un temps infini , si précieux pour les per- « sonnes de ce rang, on leur apprendra tout ce « qu'il y a de beau, de curieux et d'utile à savoir ff dans tous les arts et dans toutes les sciences.
^ « On ne leur fait jamais rien apprendre par ff cœur, à moins qu'ils ne le souhaitent, à cause que « cela occupe un grand temps, et que la mémoire « de monseigneur le duc de Bourgogne est si pro- « digieuse, que, sans qu'il s'en mette en peine, il « lui est impossible de rien oublier de tout ce qu'on « lui a appris ; et l'on ne peut s'empêcher de dire « ici une chose qui est très-singulière : c'est que, ff dans la tête de ce jeune prince, il y a une chro- «nologie sûre pour toute sa maison. Dès que ses « domestiques entre eux sont en dispute sur un ^ point d'histoire, sur quelque morceau de la fable, «sur quelque tableau ou pièce de tapisserie qui «demande explication, ou enfin sur quelque autre « chose que ce puisse être, dont il ait eu connois- « sance, on s'adresse à lui pour le savoir; et il le sait « toujours plus sûrement que ceux qui le lui ont « montré. »
a5o HISTOIRE DE FKir£I.ON.
Leur éducation ^ La suîte du Mémoire expose quelques particurehgieuse. larités de l'éducation des princes, que nous avons indiquées précédemment ; après quoi , Fauteur du Mémoire le termine par cette observation importante : n Je n'ai rien dit j dans tout ceci, de ce qui a regarde l'éducation chrétienne qu'on leur donne, a parce qu'elle est répandue sur le tout ; et ron a songe bien plus à les rendre chrétiens, par les ce sentiments vertueux qu'on leur inspire , et l'éloi- K gnement de tous ceux qui leur pourroient donii ner de mauvais exemples, que par des pratiques c( extérieures et pénibles, qui ne produisent ordinai- « rement d'autre effet , dans tous les enfants qui en « sont accablés, que de leur donner, pour tout le oc reste de la vie, de l'éloignement , et quelquefois « même de l'horreur pour la piété ; et l'on peut (c dire sans flatterie, parce que c'est une chose con- (c nue dans toute l'Europe, que jamais princes n'ont a été élevés plus chrétiennement que ceux-ci. » Caractère Pour ce qui regarde le duc d'Anjou, depuis Phi-
du duc d'Anjou, jjppg y ^ jj gg^. {,^q\\q jg reconnoître un élève de
Son attachement
et sa Fénelon dans les parties les plus estimables de son reconnoissance caractère. La nature lui avoit sans doute refusé
pour Fénelon. ...
cette imagination heureuse, cette conception prompte et pénétrante , cette ardeur démesurée pour tout apprendre et tout savoir, qui se montroient avec tant d'éclat dans le duc de Bourgogne. Mais elle lui avoit donné une âme honnête et vertueuse, une
LIYRE PREMIER. a5l
grande rectitude de jugement, et une grande fermeté de caractère, Fénelon sut profiter de ces pré« cieux avantages, pour lui donner toutes les qualités dont son caractère le rendoit susceptible. Philippe Y aima, respecta et protégea la religion; une piété sincère et invariable fut la sauvegarde de la pureté de ses mœurs. Il étonna les généraux et les soldats, par une valeur calme, intrépide , et portée au plus haut degré. Sa délicatesse sur l'honneur fut digne de sa naissance et de son rang ; sa parole fut toujours sacrée ; et, au milieu des plus grands revers, il ne se crut jamais permis de manquer à ses engagements. Il renonça à l'expectative de la couronne de France , pour vivre et mourir avec ses fidèles Espagnols qui s'étoient sacrifiés pour lui; il fut, sur le trône d'Espagne, aussi respectueux, aussi soumis à son auguste aïeul, qu'il l'eût été à Versailles. 11 chérissoit avec tendresse son frère, et il fut inconsolable de sa mort. Il aima sa première patrie jusqu'au dernier soupir; et il n'eut d'autre système politique, que celui qui pou voit se concilier avec la prospérité de la France et de l'Espagne.
Nous aurons occasion do rapporter quelques lettres de Fénelon , qui montrent la sagacité avec laquelle il avoit saisi, dans le jeune duc d'Anjou, ce mélange de foiblesse et de qualités estimables , que Philippe V porta depuis sur le trône d'Espagne. Mais sa foiblesse même venoit de ses bonnes qua-
HISTOIflE DE FENELON.
Situation de Fénelon à la cour; ses embarras et son désintéressement.
lités ; elle tenoit à une extrême modestie, et à une trop grande méfiance de lui-même.
Le respect et l'attachement qu'il conserva toujours poUr la mémoire de Fénelon , attestent sa reconuoissance pour l'éducation qu'il en avoit reçue. Après la mort de l'archevêque de Cambrai , il donna à l'abbé de Beaumdnt , son neveu , des témoignages éclatants de sa protection. Lorsque le marquis de Fénelon publia, en 17349 sa magnifique édition de Télémaque, ce fut à Philippe V qu'il se proposa de la dédier ; et ce prince, quoique sa santé fût déjà très-altérée, parut sortir de l'état de langueur oïl il étoit tombé, pour applaudir, avec toute l'Europe, à ce beau monument élevé à la gloire de son ancien instituteur.
Nos lecteurs doivent sans doute supposer que des soins si assidus et des succès si brillants avoient déjà assuré à l'instituteur de l'héritier du trône, des honneurs et des récompenses proportionnés à l'utilité de ses services, et à Téclat de ses fonctions. Mais en parcourant les lettres particulières de Fénelon , nous avons observé avec surprise un coatraste bien remarquable entre la magnificence dont il étoit environné, et les embarras trop réels de sa situation personnelle. Nous craignons d'autant moins de faire connoître ces détails de la vie intérieure de Fénelon, qu'ils font ressortir avec plus d'éclat son désintéressement, celui de ses vertueux
ainis, et des hommes estimables qui partageoient ses travaux. Fénelon , en entrant à la cour, s'ëtoit imposé deux lois, auxquelles il ne s'est jamais permis de déroger : la première, de ne demander aucune grâce pour lui ; la secopde, bien plus pénible pour son cœur, de n'en jamais demander pour ses parents, ni pour ses amis.
II est assez curieux d'apprendre jusqu'à quel point la situation de Fénelon fut longtemps gênée et embarrassée, dans une place si brillante et si enviée. Madame de Maintenon ne s'est peut-être jamais montrée plus grande et plus noble , que dans les leçons d'économie qu'elle donnoit à sa belle-sœur (i).
(i) La belle-sœnr de madame de Maintenon, dont il est ici question, est Geneviève Piètre, fille du procureur du Roi de la ville de Paris, et mariée, en^ 1678, à Charles d'Aubi« goé, frère de madame de Maintenon. De ce mariage, naquit une fille, que madame de Maintenon éleva comme la sienne, et maria, en 1698, au comte d*Ayen, depuis maréchal de Noailles. Ce fut à cette occasion qu'elle donna à sa nièce sa terre de Maintenon, qui appartient encore aujourd'hui à la maison de Noailles.
Les leçons d'économie que madame de Maintenon donnoit à sa belle-sœur, étoient d'autant plus importantes, que son mari, Charles d'Aubigné , étoit un homme sans ordre dans ses dépenses^ et toujours endetté, avec une fortune considérable.
On trouve une Notice plus détaillée, sur Charles d'Aubigné, dans la Biographie nntperseiley art* Maihtenon. Voyez aussi VHiSL de madame de Metintenon, par M. le duc de Noailles; t. II, ch. i, p. la et suiv.
254 HISTOIRE DE EÉlfELON.
Il n'est pas moins intéressant d'entendre Fénelon parler des détails de son ménage. Il écrivoît le 6 octobre 1689 (sept semaines après avoir été nommé précepteur des petits-fils de Louis XIV), à la marquise de Laval, sa cousine germaine (i): « J'attends toujours les comptes qui m'apprendront « l'état de mes afTaires. De ce côté-ci, elles ne sont « pas trop bonnes ; car nous voici en un temps où « l'on ne peut éviter de faire des provisions. fcUélé « obligé de donner pour cela près de cinq cents fn francs; après quoi il ne me reste plus d'argent « que vingt pistoles, pour le courant de toute mu « dépense ; et je ne sais si je pourrai avoir de l'ar- « gent de la cour, au retour de Fontainebleau. Ce- « pendant il a fallu que j'aie encore depuis peu <c donné dix louis d'or aux valets de pied du Roi, a pour l'entrée du carrosse. Pour mes comptes a du maître d^hdtel, Je suis exactement l'ordre « que vous m^ai^ez conseillé^ et f espère devenir a assez économe» »
On voit, par une autre lettre de Fénelon, qu'il resta cinq années dans cet état de gêne et de malaise, sans qu'il lui échappât un seul mot qui pût révéler à madame de Maintenon ou au duc de fieauvilliers le secret de ses embarras domestiques. Il
(i) Corresp» fie Fénelon^ t< II, p. 14. Voyez une courte P(otice sur la marquise de Lftval, au n. I des Piêceijastifa. de ce livre, § 9.
écrivoit à la marquise de Laval 9 le 3i mars 1691, (il y avoit déjà dix-huit mois qu'il ëtoit précepteur du duc de Bourgogne) : a Vous pouvez juger que je « iais d'assez grands efforts pour m'acquitter ( i ) , «puisque j'ai déjà payé, depuis un an et demi, plus « de huit mille francs; le tout sans avoir reçu un sou «de grâce au delà de mes appointements, et ne « touchant presque plus rien de Carenac , qui est < ruiné sans ressource. Aussi ai-je fait dans ma « dépense des retranchements bien nouveaux pour « ma place ; mais la justice est la première de « toutes les bienséances. Je dois encore une grosse « somme à mon libraire ; il faut que j'achète de « la vaisselle d'argent , et que je vous paye les « choses que vous m'avez prêtées, et qui s'usent. »
Mais la lettre suivante fera mieux voir encore jusqu'où Fénelon portoit le scrupule de la délicatesse, dans ces détails domestiques que trop de personnes affectent de dédaigner, comme le partage des esprits minutieux et des âmes étroites. On oublie trop souvent, qu'on ne peut être véritablement no^^ bie que par l'ordre , et par une inviolable fidélité à tous ses engagements. « Je vous renvoie, ma chère « cousine (a), la vaisselle que vous avez eu la bonté « de me prêter si longtemps. Je ne saurois vous
(1) Corresp, de Fénelon ^ 1. 11^ p. a4- (a) Leure de Fénelon à la marquise de Laval ^ 10 juillet 169a. Ibid. p. 27.)
a56 HISTOIRE DE. FlÊKFXON.
(c renvoyer de même les autres choses quej'ai usées (c depuis trois ans. Comme vous en avez le tnéa moire, je vous conjure avec la dernière instance, (C d'en régler le prix , et de vouloir bien le joindre « au compte de ce que je vous devois. D'ailleurs, (C ne croyez point que ce soit un défaut de con- (c fiance ; il n'y a personne à qui je voulusse devoir (C comme à vous. Je vous dois trop, pour avoir là- « d^essus aucune mauvaise délicatesse. Mais un « compte final est absolument nécessaire, pour voir « clair dans ma petite économie, et pour prendre (€ mes mesures justes. Ne vous mettez point en peine « de faire ce compte exactement, ni de me le mon- « trer en détail ; pourvu que la somme soit fixée, il « ne m'importe de combien elle sera. Jusqu'à ce (C qu'elle soit arrêtée précisément, je serai dans une « vraie inquiétude, dont vous pouvez me soulager, a . par un demi-quart d'heure d'attention à finir ce cr compte. Faites-moi donc cette grâce au plus tôt. «Je vous la demande aussi fortement qu'on peut a demander quelque chose; et vous me mettriez «dans une peine très-sensible, si vous me la re- « fusiez. »
Si quelqu'un jugeoit ces détails indignes de l'histoire, je me bornerois à faire observer que celui qui apportoit une attention si délicate et si scrupuleuse dans tous les devoirs de la vie, étoit Fénelon, précepteur des petits-fils de Louis XIV; que Fé-
nelon jouissoit à cette époque de la plus grande faveur à la cour, et qu'il avoit alors toute la confiance de madame de Main tenon; qu'un seul mot de sa bouche, sur la gêne de sa situation, auroit pu le dispenser de la nécessité de compter sans cesse avec lui-même, pour ne pas excéder ses moyens. Mais ce seul mot auroit plus coûté à la délicatesse de Fénelon , qu'une noble et sage économie.
Si la justice étoit pour Fénelon la première (le toutes les bienséances^ la charité étoit aussi pour lui le premier de tous les devoirs. Qu'on nous permette de rapporter un dernier fragment de ses lettres, bien plys propre, peut-être, à faire connoître l'âme d'un grand homme, que ses ouvrages les plus sublimes. Voici ce que Fénelon écrivoit encore à la marquise de Laval, le i5 janvier 16949 dans un temps où, après quatre ans de séjour à la cour, dans la place la plus honorable et la plus brillante, tout son revenu ecclésiastique consistoit dans le petit doyenné de Carenac (i). « Quoique ' « mes besoins n'aient jamais été aussi pressants qu'ils « le sont, je vous demande instamment, ainsi qu'à a ma sœur, comme une marque de vraie amitié, a que vous pt^eniez sur Carenac tout ce qui pourra
ce vous manquer à l'une et à l'autre Ce n'est
a pas que ma bourse ne soit aux abois, par les re-
(1) Corresp» de Fénelon^ t. II,- p. 33.
a 58 HISTOIRK BS FiNELON.
fc tardements de mon payement , et par l'extrême « cherté de toutes choses cette année. Je suis sur « I0 point de congédier presque tous mes dômes- « tiques^ si je ne reçois promptement quelques « secours. Je ne veux point que Vous fassiez^ de a votre chef y aucun effort pour moi; je vous « renverroi» ce que vous me prêteriez; j'aime a mieux souffrir. Faites en sorte qu'on m'envoie d tout l'argent qu'on pourra de Carenac, après « as^oir poun>u néanmoins aux aumônes pressées ; « carfaimerois mieux j à la le tire j vit^re de pain V seCy que den laisser manquer jusqvtà fextré" « mité les pauvres de mon bénéfice. »
Je ne sais si on pensera, ou si on sentira comme nous ; mais il nous semble que Télémaque n'offre rien d'aussi beau , ni d'aussi touchant^ que ces dernières lignes.
En lisant ces lettres, on a peine à croire qu^elles soient écrites de Versailles, du milieu de cette cour si célèbre par son faste et sa magnificence. Telle étoit déjà l'influence de la modestie et de la modération de madame dé Maintenon. Tous les hommei vertueux, dont elle cherchoit à environner Louis XIV, ne se bornoient pas à gémir avec elle, des profusions qui avoient jeté un éclat si trompeur sur les premières années de son règne. C'étoit par leur conduite et leur désintéressement personnel , qu'ils accoutumoient Louis XIV à des idées d'or-
LITRH PREMIBR. 7t5g
dre et d'éconotnie, que le malheur des circonstances irendoit chaque jour plus nécessaires. A toutes ces brillantes illusions, avoit succédé la triste certitude de l'épuisement des peuples, de l'anéantissement du commerce, du découragement des cultivateurs, de la dépopulation des campagnes.
Madame de Maintenon étoit modérée par caractère, et modeste par le souvenir, toujours présent à son esprit, de la situation malheureuse - où elle avoit été si longtemps réduite. La modestie et la modération de Fénelon tenoient à des sentiments en quelque sorte plus élevés ; son âme étoit naturellement généreuse et bienfaisante ; mais un amour inflexible de Tordre et de la justice lui donnoit la force de résister à son penchant. Il s'arrêtoit toujours au point fixe et invariable, où l'excès de la générosité devient un principe de désordre et d'injustice.
Il en coûtoit peu à Fénelon d'être désintéressé pour lui-même ; la modération de son caractère lui donnoit peu de désirs et de besoins : et la sévérité de ses principes religieux, sur les biens et les dignités ecclésiastiques , le rendoit inaccessible à tous les calculs de l'ambition.
Mais son véritable chagrin fut d'avoir quelquefois à résister aux vues de sa famille. Les gens du monde, les plus honnêtes et les plus délicats sur tout ce qui appartient à Xhonneur^ ont souvent de
Sa conduite
a regard de sa famille.
a6o HISTOIRE DE FElVELOIf.
la peine à se familiariser avec ces maximes rigides, que rÉglise prescrit aux ministres de la religion ; ils ne sont que trop disposés à traduire l'application de ces maximes comme une exagération de la morale évangélique. C'est en comparant la mollesse et la complaisance avec laquelle ce qu'on appelle V honneur dans le monde, se prête à tous les calculs de l'intérêt et de l'ambition, que l'on reconnoîl facilement combien il a besoin du supplément de la religion, pour rester toujours fidèle à la justice et à la vertu.
Personne n'ignoroit le crédit de Fénelon à la cour, dans les premiers temps de sa liaison avec madame de Maintenon ; et on doit bien croire que ses parents ne furent pas les derniers à entendre retentir ces bruits flatteurs d'une faveur naissante, dont les progrès déjà si rapides et si sensibles, étoient également marqués par une approbation éclatante, et par des murmures concentrés. Il est assez naturel, dans ces occasions, que des parents se livrent à l'espérance et à l'impatience de voir rejaillir sur eux l'influence d'un crédit qu'ils sont disposés à regarder comme une portion de leur patrimoine. Mais Fénelon s'expliqua de bonne heure avec tant de franchise et de fermeté envers ses parents les plus chers , qu'il n'eut plus à redouter de leur part aucune sollicitation indiscrète.
On a vu j usqu'à quel point il étoit tendrement
attaché à la marquise de Laval ; il avoit été élevé avec elle ; elle étoit la fille unique du marquis Antoine de Fénelon / qui avoit servi de père à Fénelon. Ija marquise de Laval parut se flatter que le crédit du précepteur des enfants de France pourroit faire obtenir à son fils, âgé seulement de quatre ans, la lieutenance de Roi de la Marche, qui étoit depuis longtemps dans sa famille (i). Mais Fénelon lui exposa avec candeur les motifs qui ne lui permet' toient pas d'intervenir dans une sollicitation de celte nature. Il lui écrivit (a) : « M. de Lostanges, ff à qui le Roi avoit donné la lieutenance de Roi de « la Marche, a été tué au siège de Mons ; ainsi « voilà cette charge vacante comme auparavant , « et par conséquent madame de I^aval dans les a mêmes termes où elle étoit. Elle sait bien que <ijene dois^ ni ne puis ^ en F état où je suisj r/e- « mander des grâces au Roi. Si fen avois quel-- « qu'une à demander j ce ne seroit pas pour moi; « ce seroit pour elle et pour M. son fils. Mais je « ne puis me relâcher dune règle étroite^ que la « bienséance de mon état, et ce que le Roi attend a de moif rn engagent à suii^re. J'avertis donc ma- « dame de «Laval, afin quelle puisse agir suivant « qu'elle croira qu'il lui convient de le faire pour
(i) Voyez ci-des^s, p. 54, note a.
(a) Lettre de Fénelon à la marquise de Laval ^ 17 avril 169X. [Corresp. de Fénelon^ t. II, p. a5.)
a6a HISTOIBE 1>E FÉIVEtON.
« M. son fils. Je la supplie même de ne compter ce pour rien mes sentiments. Il est vrai que je crois a que les démarches qu'on feroit, ou qu'on feroit « faire^ seroient inutiles. Le Roi ne donne point des « charges à des enfants j surtout quand les pères (f n'ont pas été tués dans le service, et que ce ne a sont point des charges de sa maison ; car pour les oc anciens domestiques, il les traite d'une manière « bien différente du reste des gens. C'est suivant a cette règle, que le Roi a toujours rejeté tout ce* a qu'on lui a dit en faveur du fils de madame de c( Laval, pour cette lieutenance de Roi. Voilà une ce espèce de mémoire que j'avois fait d'abord ; je (c vous l'envoie tel que je l'ai fait. En vérité, je ce voudrois de tout mon C4Deur pouvoir agir pour a M. votre fils ; mais quand il s' agirait de ma we^ f€ je ne demanderais rien au Roi. Si je pouvois « vous entretenir, vous conviendriez que je ferois « une extrême faute de faire autrement. D'ailleurs « je suis fort persuadé que ma demande n'auroit ce aucun succès. »
Ce n'étoit pas seulement sur des demandes à for*mer et des grâces à obtenir, que Fénelon avoit à combattre les espérances de sa famille et 5a tendresse pour elle. Il se voyoit souvent obligé de résister aux empressements de ses amis, qui gémissoient d'être privés de la douceur habituelle de sa société. La marquise de Laval, devenue depuis peu sa
LITBB PREMIER. a63
beile-sœur, par son mariage avec le comte de Fé* nelon , portoit quelquefois dans l'amitié cette inquiétude, oette exigence, cette jalousie délicate, qui lui faisoit trouver que Fénelon ne l'aimoit pas encore assez au gré de son cœur. Elle ne vouloit pas comprendre que Fénelon, attaché à l'éducation de l'héritier du trône, avoit des devoirs à remplir, dont il devoit un compte rigoureux à Dieu et au Roi ; que dans sa place, il appartenoit encore plus à l'État qu'à sa famille ; que ses jours et ses moments n étcMent plus à lui ; et qu'en acceptant la servitude honorable à laquelle il s'étoit voué, s'il n'avoit pas renoncé à Tamitié, il avoit perdu la liberté d'en jouir avec cette douce assiduité qui en fait le bonheur et le charme. Il cherchoît au moins à consoler sa belle** sœur, par ces tendres expressions où toute la bonté de son cœur se peint avec la simplicité la plus aima-» ble ( j) 2 ce Je ne suis point content, ma chère sœur| ce de la manière dont nous nous sommes vus. Quand « je vais vous voir, j'y apporte toujours, ce me « semble, la meilleure disposition du monde, pour « vous témoigner une vraie amitié, et pour vous « parler à cœur ouvert. Mais la brièveté du temps, « et votre prévention que je ne vous aime point
(i) Lettre de Fénelon à la marquise de Laval ^ 4 septem-* bre 1694* (Correspn de Fénelon ^ 1. 11^ p» 5i.)
264 HISTOIRE DE FElTELOBr.
tf assez , me tiennent dans une certaine réserve dont a je ne suis point content. Je vous conjure de croire a que je vous aime, que je vous estime, et que je a vous honore. »
Et comment Fcnelon auroit*il pu faire du duc de Bourgogne ce qu'il en avoit &it, si cet objet presque exclusif de ses devoirs, de ses sentiments et de ses vœux, n'eût pas occupé son âme tout entière, et rempli tous ses jours et tous ses moments ? Le succès le plus heureux avoit justifié ses soins et ses espérances ; et la cour étonnée ne pouvoit comprendre comment le court espace de quelques années avoit suffi pour vaincre ce caractère indomptable, et changer en vertus les qualités les plus ef-
los. frayantes.
Jugement Tout ce quc Von racontoit de l'esprit , de l'in-
su rédu "uo struction et des talents du duc de Bourgogne ,
du dac parut étonner Bossuet lui-même , qui se méfîoit en
e ourgogne, aénéral de tous ces prodises prématurés. Il ne vou-
opiDiou publi- o r o r
que sur ce point lut s'en rapporter qu'à son propre jugement. Il demanda, et on lui ménagea une entrevue particulière avec le jeune prince. Ce prélat , après l'avoir entretenu longtemps, sur dijRFérentes matières relatives à son éducation, ne put s'empêcher de marquer tout à la fois sa surprise et son admiration. Il prédit qu'il n'en seroit pas de la réputation du duc de Bourgogne comme de celle que
iilVRE PREMIER. !265
ia flatterie fait quelquefois aux enfants des rois, et qui s'évanouit dès qu'ils paroissent sur le théâtre du inonde (i).
Le suffrage de Bossuet étoit fait pour toucher et pour encourager Fénelon. Ces deux grands hommes étoient encore dans des rapports de confiance et d'intimité, qui tournoient toujours à l'avantage de la religion. Bossuet avoit établi chez lui , à Versailles , lorsqu'il y exerçoit les fonctions de précepteur du premier Dauphin, des confcl'ences sur l'Écriture sainte. Il suffît de nommer les personnes qui assistoient à ces conférences, pour donner une idée du mérite de leur travail : c'étoient l'abbé Fleury, l'abbé de Langeron, l'abbé Renaudot , l'abbé de Longuerue , Pellisson , Cordemoi, M. de la Broue, depuis évêque de Mirepoix, et Fénelon (a).
On retrouve toujours, à l'époque dont nous parions, les mêmes sentiments de confiance et d'amitié dans leurs lettres. Comme ils étoient alors à portée de se voir fréquemment à Versailles, il nous est resté peu de monuments de cette ancienne correspondance ; mais ce que nous en avons , suffit pour attester la sincère estime dont ils étaient pénétrés l'un pour l'autre. On aime à suivre jusqu'aux der-
(i) f^iede Fénelon^ par le P. de Querbeuf, p. i35. (2) Voyez^ ci*dessus> la note i de ia p. 5x.
a66 HISTOIRE DM FSNILON.
nières traces des seotiments qui ont uni si long-' temps Bossuet et Fénelon, comme on aime à retrouver les vestiges des monuments consacrés par la présence des grands hommes qui les ont habités. Hélas ! le moment n'est pas éloigné, où nous aurons à rendre compte des affligeantes controverses qui divisèrent deux évéques, que la postérité se plaît à réunir dans les mêmes sentiments de respect et d'admiration.
Les heureux résultats de l'éducation du duc de Bourgogne donnèrent à Fénelon autant d'admirateurs à Paris qu'à Versailles. On peut même dire que l'opinion de Paris et du reste de la France étoit plus désintéressée que celle de la cour. Les courtisans ne considèrent souvent , dans les dispositions ou les qualités qu'annonce l'héritier du trône, que l'influence qu'elles peuvent avoir sur leur existence personnelle; ses bonnes ou ses mauvaises qualités sont également l'objet de leurs spéculations. 11 est même plus ordinaire d'arriver à la faveur et aux grâces^ en profitant des foiblesses ou des vices du souverain, que de se confier à ses vertus, pour en attendre des honneurs et des récompenses. Mais tout ce qui est étranger à la cour, est nécessairement étranger à tous ces petits calculs d'intérêt et d'amour-propre; les habitants des villes et des campagnes, tout ce qui compose une nation , a tout à craindre et rien à espérer des mauvaises qualités d'un
UVRC PaBMISE. 267
prioce. C'est ce sentiment naturel qui excite l'inquiète soUicitiidedupeupley sur le caractère des maîtres que la Providence lui réserve; c'est cet intérêt si puissant, qui fait hasarder tant de conjectures puériles, si souvent démenties par l'événement, tant de pronostics sinistres, tant d'illusions flatteuses. C'est ce sentiment qui attacha tant d'espérance aux vertus du duc de Bourgogne, et qui a laissé tant de gloire à Fénelon.
On voit, par le discours que lui adressa, en 1693, Féneion est le directeur de l'Académie françoise, que l'opinion «^«•ï'^«<*«-
• * ^ * nue trinçoise.
publique étoit déjà fixée, sur toutes les parties bril- ^693. lantes de son génie et de son caractère. La mort de Pellisson avoit fait vaquer une place à l'Académie; et elle s'étoit empressée de lui donner l'abbé de Fénelon pour successeur. Un usage constant a appelé à' l'Académie françoise tous les précepteurs des princes de la famille royale. On est dispensé d'observer que Fénelon n'avoit pas besoin de ce titre pour y être admis (i); on peut seulement remarquer, dans le compliment que lui adressa le directeur
(i) « Pourrions-nous le croire si les registres de l'Acadé- « mie françoise ne l'attestoient, que le jour où Fénelon fut « élu par cette compagnie, deux académiciens ne rougirent « pas de lui donner une boule d'exclusion ? Heureusement « pour eux, et surtout pour nous qui devons être leur histo- • rien, ils seront à jamais inconnus. » {TyAXemheri^Hist.des membres de t Académie fnmçoise^ t. i| p. 3a6.)
a68 HISTOIBE DE FÉNELON.
de l'Âcadëinie, le jour de sa réception (3i mars 1693), que Fénelon ëtoit déjà jugé par ses contemporains comme il l'a été par la postérité.
Cependant il n'avoit encore donné au public que son traité De F Éducation des Filles ^ et celui du Ministère des Pasteurs. Mais l'éducation du duc de Bourgogne étoit un ouvrage d'un tout autre genre et d'une tout autre importance. Cet ouvrage étoit déj«à^ pour ainsi dire, jugé par le public; et le directeur de l'Académie n'étoit que l'organe de la France entière, lorsqu en pensant à tout ce qu'avoit dû coûter cette éducation, et à tout ce qu'elle avoit produit (i), il admiroit, dans Fénelon, ce la vaste « étendue de ses connoissances en tout genre d'éru- <c dition, sans confusion et sans embarras; son juste « discernement pour en faire l'application et l'usage; (f cet agrément et cette facilité d'expression qui ce venoit de la clarté et de la netteté des idées; c( cette mémoire dans laquelle, comme dans une bi- « bliothèque qui le suivoit partout, il trouvoit à (( propos les exemples et les firiits historiques dont il a avoitbesoin ; enfin, cette imagination, de la beauté ce de celle qui fait les plus grands hommes dans tous ce les arts;... cette douceur qui lui étoit propre, et a par laquelle il avoit su rendre le travail aimable
(i) Réponse de M. Bergeret à Vabbé de Fénelon, le jour de sa réception. (QEupres de Fénelon^ t. XXI, p. i34, etc.)
d aux jeunes princes, et leur faire trouver du plaiff sir dans l'étude. »
Ce jugement porté sur Fénelon, dès Feutrée de sa carrière, et avant qu'il eût écrit tous les ouvrages qui l'ont placé au premier rang des auteurs du siècle de Louis XIY, annonce qu'il s'étoit déjà montré tel qu'il a toujours été. Si l'on veut peindre aujourd'hui Féoelon, on est obligé d'emprunter les mêmes traits et les mêmes expressions. i^^
Fénelon prononça, selon l'usage , le jour de sa Son Discours
f .. 1* ^ y, y de réception,
réception, un discours trop connu pour quil '^
soit besoin de le rapporter en entier (i). Il suffira
de rappeler ce qu'il dit du cardinal de Richelieu,
qu'il représente « constant dans ses maximes ,
« inviolable dans ses promesses; faisant sentir ce
« que peuvent la réputation du gouvernement et
ff la confiance des alliés... Le temps, qui efface
« les autres noms, fait croître le sien; et, à mesure
« qu'il s'éloigne de nous, il est mieux dans son point
« de vue. »
(i)Ibid, p. ia5,etc. Les auteurs de la Bibliothèque Britannique^ en parlant de ce discours de Fénelon^ disent: c quMl « brille dans le recueil des harangues académiques^ velut « inter ignés Itina minores; qu'on y voit son goût pour Ho- « mère, pour la poésie naïve et touchante, pour ces traits « d'une noble simplicité des Raphaël et des Carraches, qu'il « a si bien imités à sa manière. » (174^9 avril, mai, juin, vol. XK, p. 34.)
270 HISTOIRE DE FEICBLOIT.
Fénelon, en faisant Téloge de Pellisson, qu'il remplaçoit à l'Académie, rappelle ses disgrâces, ses longs malheurs, son noble courage, sa généreuse fidélité à Tamitié. Destiné à éprouver à son tour la disgrâce de son souverain, Fénelon écrivoit sans le savoir sa propre histoire, et se peignoit lui-même tel qu'il devoit être un jour^ lorsqu'il disoit de Fellisson : oc Pour montrer toute sa vertu, il ne lui (c manquoit que d'être malheureux ; il le fut. »
Dans ce même discours, Fénelon fait connoître le véritable mérite des grands écrivains d'un siècle auquel il devoit lui-même ajouter tant de gloire, en montrant comment ils avoient su éviter cette recherche d'expressions, cette affectation d*esprit qu'on avoit justement reprochées à l'hôtel de Rambouillet, vc On n'abuse plus, comme on ic le faisoit autrefois, de l'esprit et de la parole;... « on ne s'attache plus aux paroles, que pour expri- « mer toute la force des pensées; et on n'admet a que les pensées vraies, solides, concluantes pour a le sujet où l'on se renferme. L'érudition, autrefois <c si fastueuse, ne se montre plus que pour le be- « soin : l'esprit même se cache, parce que toute la « perfection de l'art consiste à imiter si naïvement « la simple nature, qu'on le prenne pour elle. a udtinsi, on ne donne plus le nom (ï esprit à une « imagination éblouissante ; on le réserve pour ce un génie réglé et correct^ qui tourne tout en sen»
MVRB PHEMIEH. ^Jl
« tintent^ qui suit pas à pas la nature toujours « simple et gracieuse^ qui ramène toutes les pen^ « sets aux principes de la raison^ et qui ne troui^e « beau que ce qui est véritable... Le vrai genre c sublime dédaigne tous les ornements empruntés ,
ff et ne se trouve que dans le simple La pas-
csioD'est râme.de la parole. »
C'est encore dans ce discours, que Fénelon donne ia notion la plus simple et la plus exacte de Tesprit et du goût qui doivent régner dans tous les genres de composition, ce On a reconnu, dit-il, que les « beautés du discours ressemblent à celles de l'arc chitecture : les ouvrages les plus hardis... ne sont c pas les meilleurs. Il ne faut admettre dans un « édifiée aucune partie destinée au seul ornement ; « mais, visant toujours aux belles proportions, on « doit tourner en ornement toutes les parties né- « oessaires à soutenir un édifice. »
Seroit-il permis d'observer, au sujet de la réception de Fénelon à l'Académie Françoise , que madame de Maintenon le plaisantoit quelquefois sur sa qualité A* académicien. Elle écrivoit aussi à la marquise de Dangeau, dont le mari étoit de l'Académie : « On m'a toujours reproché que je ne regardois « point TAcadémie comme un corps sérieux (i). »
(i) LeUre de madame de Maintenon à madame de Dan^ geaa, du ao février 17x6. (Recueil de La Beaumelle, t. YJ,
Le crédit de Fénelon
lui suscite des envieux.
2J^ HISTOIRB DE FÉNBLON.
Nous ne rapportons point cette opinion de madame de Main tenon comme un jugement, mais seulement comme un trait de caractère, qui montre combien cette femme, qui avoit tant d'esprit, étoit peu portée à ce goût de bel esprit que Louis XIV lui avoit supposé, et qui lui avoit d'abord inspiré tant d'éloîgnement pour elle. Ce fut probablement cette plaisanterie de madame de Maintenon, qui inspira dans la suite h Fénelon l'idée de donner aux travaux de l'Académie françoise, unç direction vraiment utile et sérieuse (i).
Ce seroit bien mal connoître l'esprit des cours, que de supposer qu'aucun sentiment d'envie n'ait tenté de corrompre la satisfaction si pure dont jouissoit Fénelon. Peut-être on lui auroit pardonné de faire du duc de Bourgogne un grand prince; ce prince étoit encore bien éloigné du trône, et l'avenir est rarement ce qui occupe le plus les courtisans. Mais Fénelon étoit devenu l'ami, le confident et le conseil de madame de Maintenon ; le crédit d'un homme dont le caractère et les maximes étoient déjà connus, commençoit à donner de l'ombrage à tous ceux qui croyoient avoir à redouter l'ascendant de ses vertus et de ses principes.
On avoit cherché à refroidir Bossuet pour Fénelon, par des éloges exagérés de l'éducation du duc
(i) Voyez, ci-après, liv. VIII, n. i, etc. (t. IV.)