‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 44 sur 101 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

balancés par l'obligation de renoncer à des biens injustement acquis.

Ce mëmoire offre des détails curieux sur cette question particulière, et donne Tidce des sentiments religieux qui dominoient alors dans les familles les plus puissantes : on y voit comment une juste et estimable délicatesse les portoit à soumettre Tambi* tion même aux règles de la conscience et de la morale.

Fénelon s y montre aussi exact qu'impartial, dans la discussion des faits et des circonstances qui n'admettent aucune excuse légitime, ou qui peuvent atténuer le vice originaire d'une fortune transmise ensuite à des héritiers légitimes. Il établit d'abord en principe, « qu'il y a une extrême différence

«entre les enfants de N , nourris dans l'igno-

« rance des faits et dans l'estime de leur père, qu'ils «peuvent supposer très-juste, et un étranger qui « veut bien s'exposer aux risques d'entrer dans les « charges d'une succession si suspecte. La seule opi- « nion publique, dit Fénelon, engage à examiner c( de près ; et le seul doute, dans l'examen , suffit «pour arrêter un homme de bonne foi (i). »

Fénelon épuise jusqu'au scrupule, toutes les suppositions qui pouvoient offrir à la conscience de grands dangers et de graves embarras; et il in-

(i) Œuvres de Fénelon y t. III, p. 440.

Conseils

à M. Colbert,

archevêque

de Rouen,

sur le luxe

des bâtiments.

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dique )f» précautions les plus sages, pour éviter d'introduire, dans une famille vertueuse, 4^ ri-^ chesses obtenues par des moyens violents ou abusifs.

Il n'attendoit pas toujours qu'on le consultât, pour communiquer ses vues à de vertueux amis, sur des affaires délicates, persuadé que le devoir le plus sacré de l'amitié est la vérité : ayant souvent ob* serve, que la foiblesse ou une molle complaisance coûte à nos amis des erreurs et des fautes, dpnt un peu plus de franchise ou de fermeté auroit pu les préserver; il ne craignoit pas de leur adresser des conseils toujours utiles , et quelquefois sévères, pour leur épargner des regrets ou des re-' mords.

Il eut occasion de faire usage de cette règle de morale, dont l'application est toujours si difficile et si délicate , envers le propre frère des duchesse$ de Beauvilliers et de Chevreuse. M, Colbert, archevêque de Rouen (i), s'étoit laissé séduire par l'idée

(i) Jacques -Nicolas Colbert, fils du grand Côlbert, et frère du iparquis de Seignelay, fut nommé coadjuteur de Rouen en ï6tJo, et devint archevêque titulaire en 1691, par la mort de son prédécesseur^ François Rouxel de Médavi. Il II mourut en 1707, avec la réputation d*un prélat aussi distingué par ses lumières, que par son zèle et sa piété. Il ne faut pas le confondre ayec Charles-Joachim Colbert, son

lilYBB DlRUXlàHB. 99g

de reconstruire, sur un plan plus élégant et plus moderne, son palais archiépiscopal et son château de Gaillon , antiques et majestueux monuments de la fortune du cardinal d'Amboise (i). Élevé à Ver^ sailles, au milieu des nouvelles et magnifiques créa«tions de Louis XI Y et de Mansard, M. Colbert trouvoit que l'architecture gothique du quinzième siècle, ofiroit un contraste barbare avec Tarchitecture noble et gracieuse dont l'Italie avoit offert des modèles à la France, depuis que deux reines , du nom de Médiois, y avoient apporté le goût des arts.

L'archevêque de Bouen n'avoit pas sans doute imaginé de consulter Fénelon sur des plans d'archi"* tecture; mais Fénelon fut instruit de ses projets ; et il n'attendit pas que . l'archevêque de Rouen lui en parlât, pour lui en faire sentir les conséquences, les

cousin, ëvêque de Montpellier, mort en 17 38, et si connu par son opposition à la bulle Unigenitus.\\

(i) Georges, cardinal d'Ambobe, passa de l'archevêché de Narbonne à celui de Rouen en x494i devint premier mi^ nistre de Louis XII^ légat perpétuel en France, et mourut en i5io, âgé seulement de cinquante ans, au moment où la fortune, qui l'avoit toujours servi si heureusement, sembloit lui promettre la papauté. 1 Ce fut lui qui acheva la construc* tion du palais archiépiscopal de Rouen* et celle du château de Gaillon, commencées en 1461 parle cardinal d'£stouteville, un de ses prédécesseurs. (Voyez la Gallia christian€tj t. XI, p. 91 et 94. — Toussaint Duplessis, Hist. de NormandéCyt, II, p. xi.) R

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dangers, et même le peu de convenance. La lettre qu'il lui écrivit sur ce sujet, le 8 avril 169a, renferme en peu de mots tout ce que la raison, le bon goût et la connoissance du monde, peuvent ajouter aux maximes de la morale chrétienne, pour détourner un cvêque d'une entreprise qui pouvoit compromettre sa fortune et sa tranquillité. On n'a jamais peint avec plus de force, de grâce et de vérité , les suites déplorables de la facilité avec laquelle on s'abandonne trop souvent à Ik séduction des architectes, et au danger de ces ruineuses fantaisies, dont on ne connoît jamais l'étendue ni les bornes , parce qu'on finit par s'étourdir soi-même, après avoir eu l'imprudence de s'y engager. Des exemples domestiques, que Fénelon lui rappeloit, dévoient faire sentir, à M. Colbert en particulier, la force et la sagesse des considérations qu'il lui présentoit. Fénelon, après avoir établi les règles inviolables que l'Église a consacrées, sur le légitime emploi des revenus ecclésiastiques, ne craint pas de faire entendre à M. Colbert, avec une franchise tempérée par la grâce et la délicatesse qu'il savoît mêler aux vérités les plus austères, que le public auroit le droit de s'étonner qu'il ne se trouvât pas logé avec assez de grandeur et de magnificence, dans un palais bâti par le cardinal d' Amboise, dans les jours de sa toute-puissance, et longtemps habité par des ministres, par des cardinaux, et même par des princes du sang. Nous rap-

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