‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 45 sur 101 · LIVRE DEUXIÈME* 3oi · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME* 3oi

porterons ici en entier le texte de cette lettre si remarquable (i) :

ce J'apprends, Monseigneur, que M. Mansard vous « a donné de grands dessins de bâtiments pour a Rouen et pour Gaillon. Souffrez que je vous dise ce étourdiment ce que je crains là-dessus. La sagesse «c voudroit que je fiisse plus sobre à parler ; mais « vous m'avez défendu d'être sage ; et je ne puis re- « tenir ce* que j'ai sur le cœur. Vous n'avez vu que N trop d'exemples domestiques, des engagements intf sensibles dans ces sortes d'entreprises. La tentait tion se glisse d'abord doucement ; elle fait la mo- « deste, de peur d'efïrayer ; mais ensuite elle devient a tyrannique. On se fixe d'abord à une somme mé- «c diocre ; on trouveroit même mauvais que quel- <K qu'un crut qu'on veut aller plus loin : mais un ce dessin en attire un autre ; on s'aperçoit qu'un ence droit de l'ouvrage est déshonoré par un autre, si ce on n'y ajoute un autre embellissement. Chaque ce chose qu'on fait, paroît médiocre et nécessaire; «( le tout devient superflu et excessif. Cependant, ce les architectes ne cherchent qu'à engager ; les ce flatteurs applaudissent; les gens de bien se taicr sent, et n'osent contredire. On se passionne au a bâtiment comme au jeu : une maison déifient a comme une maîtresse. En vérité, les pasteurs

(i) Corresp. de Fénehn^t. V, p. 342, etc.

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fc chargés du salut de tant d'âmes , ne doivent pas a avoir le temps d'embellir des maisons. Qui corc rigera la fureur de bâtir, si prodigieuse en notre ff siècle j si les bons ëvéques mêmes autorisent ce a scandale ? Ces deux maisons, qui ont paru belles tt à tant de cardinaux et de princes , même du « sang, ne vous peuvent«elles pas suffire ? N'avez- « vous point d'emploi de votre argent plus pressé «à faire? Souvenez- vous , Monseigneur, que vos «revenus ecclésiastiques sont le patrimoine des « pauvres ; que ces pauvres sont vos enfants ; et « qu'ils meurent de tous côtés de faim. Je vous di* K rai , comme dom Barthélemi des Martyrs disoit à « Pie lY, qui lui montroit ses bâtiments : Die lU « lapides isH panes fiant : Dites à ces [ùerres de se a changer en pains.

« Ëspérez-vous que Dieu bénisse vos travaux, si « vous commencez par un faste de bâtiments, qui sur- « passe celui des princes et des ministres d'État qui K ont logé où vous êtes ? Espérez-vous trouvef^ dans a ces pierres entassées, la paix de votre cœur? « Que deviendra la pauvreté de Jésus^Christ, si te ceux qui doivent le représenter recherchent la tt magnificence ? Voilà ce qui avilit le ministère, «c loin de le soutenir ; voilà ce i^ui ôte l'autorité «r aux pasteurs. L'Évangile est dans leur bouche, a et la gloire mondaine est dans leurs ouvrages. Jé- (c sus-Christ n'avoit pas oii reposer sa tête ; nous

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a sommes ses duciples et tes ministres ; et les plus ft grands palais ne sont pas assez beaux pour nous !

ce J'ooUiott de vous dire, qu'il ne faut point se « flatter sur son patrimoine. Pour le patrimoine c comme pour le reste, le superflu appartient aux a pauvres ; c'est de quoi jamais casuiste, sans excep* a tion, n'a osé douter. Il ne reste qu'à examiner, de « bonne foi, ce qu'on doit appeler superflu. Est-ce ff un nom qui ne signifie jamais rien de rëel dans oc la pratique ? Sera-ce une comédie, que de parler du R superflu ? Qu'est-ce qui sera superflu , sinon les R embellissements, dont aucun de vos prëd^esseurs, V même vains et profanes, n'a cru avoir besoin ? Ju- « gez-vous vous-même. Monseigneur, comme vous « croyez que Dieu vous jugera. Ne vous exposez R point à ce sujet de trouble et de remords, pour le « dernier moment, qui viendra peut-étre plus tôt R que nous ne croyons. Dieu vous aime; vous vou- R lez l'aimer, et vous donner sans réserve à son R Église; elle a besoin de grands exemples pour R relever le ministère foulé aux pieds. Soyez sacon- R solation et sa gloire ; montrez un cœur d^évêque, R qui ne tient plus au monde, et qui fait régner Jé- R sus-Christ.

« Pardon , Monseigneur, de mes libertés ; je les R condamne, si elles vous déplaisent. Vous con- R noissez le zèle et le respect avec lequel je vous R suis dévoué. »

3o4 HISTOIRE DE FilTBLON.

1 L'archevêque de Rouen étoit digne d'entendre

ce langage si noble et si chrétien tout ensemble ; il

sentit la justesse et la solidité des observations de

Fénelon, et renonça à des projets dont rexécution

eût infailliblement tourné au détriment de plusieurs

, établissements utiles, dont le diocèse de Rouen lui

u^ fut depuis redevable (i).

Madame de Plus madame de Maintenon voyoit l'abbé de Fé-

songe à prendre ^^^^^1 P^us elle s'attachoit à lui ; elle eut même la

Féiieion pour pensée de le choisir pour son directeur ordinaire.

de sa conscience. ^He venoit de perdre l'abbé Gobelin, qui avoit eu

sa confiance dès sa première jeunesse (2) , « et qui <c l'avoit longtemps dirigée avec fermeté, maisqui « lui étoit devenu presque inutile ; elle avoit con- «c serve pour lui la même confiance, la même docic( lité , le même goût ; mais il avoit pris une si (c grande crainte d'elle, il la traitoit avec tant de

(i) La Gallia christiana indique plusieurs de ces établissements, (t. XI, p. II 3.) Voyez aussi Toussaint Duplessis, Hist. de Normandie^ t. II, p. lap, etc.

L'ancien palais archiépiscopal de Rouen, et l'ancien château de Gaillon, subsistent encore aujourd'hui. Le dernier est, depuis quelques années, une maison de détention.

(ÉDIT

(a) L'abbé Gobelin mourut le 7 mai 1691. Les détails qui suivent, et que l'auteur a mis en guillemets, sont tirés pour le fond, mais non textuellement, du VIII** Entretien de madame de Maintenon, [Mémoires de La BeaumellCf t.V, p. 173, etc.) (Édit.)

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