LIVRE DEUXIÈME. Sog
II fallut que Louis XI Y s'occupât des intérêts de Fénelon, puisque personne ne s'enoccupoit pour lui. Il parut même honteux de s'en être ressouvenu si tard. Il le nomma, en 16949 à l'abbaye de Saint-Ya* lery (i); il voulut le lui annoncer lui-même, et lui fit, pour ainsi dire^ des excuses d'un témoignage si tardif de sa reconnoissance et de sa bonté.
T Cette nouvelle faveur, ajoutée à celles que Fénelon avoit déjà reçues de la bonté du' Roi, ne Téblouissoit pas au point de lui inspirer une admiration aveugle pour le prince qui lui donnoit des marques si particulières de bienveillance. Obligé, par la nature même de ses fonctions auprès des petits-fils de Louis XIY, d'étudier à fond les règles de la politique, et l'application de ces règles au gouvernement de la France, il observoit avec un vif intérêt la marche suivie par Louis XIY dans toutes les parties de son administration, et les résultats de sa politique, pour le bonheur et la gloire du royaume. 11 étoit bien difficile qu'un examen si attentif ne lui découvrît, dans le gouvernement du Roi, bien des abus, dont les plus sages gouvernements ne sont pas
Idées de Fénelon , a cette époque, sur le gouvernement de Louis XIV; sa lettre anonyme à ce prince.
(i) V abbaye de Saint-Falery^ sittiée à l'embouchure de la Somme, dans le diocèse d'Amiens, étoit un monastère de l'ordre de Saint-Benoît. Cette abbaye étoit du nomtwe de celles qui se conféroient alors en commende^ à des ecclésiastiques séculiers. Voyez la Gallia christ, t. X,p. ia3i» etc. (ÉniT.)
3io His'^oiiu! DM wàwnhojs.
exempts ; il étoit même impossible qu'il ne fût vivement frappé de quel<{ue9-un8 de ces abus, ouvertement signales par la voix publique^ et par l'opinion commune des hommes les plus sages. Il ëtoit surtout impossible, qu'une âme aussi ardente que cell^ de Fénelon, ne fût profondément émue à la vue de ces abus, et ne conçût un vif désir d'attirer sut* eux l'attention du Roi.
1 Ce fut dans cette vue que Fénelon rédigea^ vers la fin de l'année 1694^ le projet d'une lettre anonyme à Louis XIV, publié pour la première fois par d'Âlembert en 1787, dans le troisième volume de son Histoire des membres de V^cadémiefran'çoise (i). 11 suffit de lire le début de cette lettre, pour voir qu'elle étoit inspirée à Fénelon par les plus vifs sentiments de zèle et d'intérêt pour le bonheur et la véritable gloire du Roi. et La personne, a Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre^ « n'a aucun intérêt en ce mondes Elle ne l'écrit ni a par chagrin, ni par ambition^ ni par envie de se « inêler des grandes affaires» Elle voUs aime sans fc être connue de vous; elle regarde Dieu en votre
(i) La date c|ue iKms donnons à ceUe lettre, est clairement établie par plusieurs événements dont elle parie, ou auxquels elle fait allusion. Voyez les notes jointes à cette lettre, dans la Corresp. de Fénelon, t. Il, p. 333. Yojest aussi VHisU littér, de Fénchn ^ V^ part. art. 6^ sect. 3, p. i65. (Édit.)
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ff personne^ Avec toute votre puissance^ vous ne pou« « y6z lui donner aucun bien qu'elle désire ; et il n'y « a aucun nud qu'elle ne souffrit de bon cœur^ pour « vous faire connoitre les vérités nécessail^es à votre « salut. Si elle vous parle fortement^ n'en soyez pas tf étonné) c'est que la vérité est libre et forte. Vous « n'êtes guère accoutumé à l'entendre. Les gens ao^ ff coutumes à être flattés, prennent aisément pour fi chagrin^ pour âpreté et pour excès, ce qui n'est « que la vérité toute pure. C'est la trahir, que de ne A vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu « est témoin^ que la personne qui vous parle^ le fait (I avec un cœUr plein de zèle, de respect, de fidélité^ « et d'attendrissement sUr tout ce qui regarde votre n véritable intérêt. » «
\ Après ce préambule, Fénelen adresse au Boi les plus fortes remontrances^ sur divers objets de son administration ; sur l'accroissement excessif que ses ministres ont donné à son autoritéy au mépris des anciennes maximes du royaume ; sur l'injustice de plusieurs guerres, principalement de celle de Hollande, en 169a; sur les funestes résultats de ces guerres, au dedans et au dehors du royaume ) sur la confiance aveugle que le Roi accorde à des sujetè indignes, dont les uns l'entraînent dans les démarches les plus funestes au bien public, et les autres fomentent le mal par leur foiblesse et leur timidité. Dans le développement de ces observations 9 Féneloa
3l!2 HISTOIRE DE VÉNELON.
insiste principalement sur l'article des guerres entreprises sans motifs suffisants ^ quelquefois même par un pur motif de vanité ou de vengeance (i). Pour conclusion de ces remontrances^ Fénelon engage le monarque à s'humilier enfin sous la main de Dieu, et à réparer, par le sacrifice même d'une partie de ses conquêtes, les injures qu'il a faites à Dieu et aux hommes. <c Vous me demanderez peut- « être, Sire, qu'est-ce que doivent vous dire , en de « pareilles conjectures , des ministres fidèles ? Le ic voici : ils doivent vous représenter, qu'il faut vous « humilier sous la puissante main de Dieu, si vous tf ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander ce la paix, et expier, par cette honte, toute la gloire (( dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter « les conseils injustes des politiques flatteurs ; qu'ena fin, il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour
(i) II: est à remarquer que les plus graves auteurs ont blâmé, sur ce point, la conduite de Louis XIV ; et que ce prince lui-même se la reprocha fortement au lit de la mort, jusqu'à recommander expressément à son successeur de ne pas imiter son exemple à cet égard. Voyez le Journal historique de la dernière maladie et de la mort de Louis XIV (par Lefèvre de Fontenay); Paris, 1716, in-ia. Voyez aussi 1^ jugement porté sur ce prince, à VoccasioD de sa mort, par le P. d'Avrigny, Mémoires sur l'hist, de t Europe y t,IV, année 171 5. — Berault-Bercastel , Hist, de l'Église, — Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique (par M. Picot), etc. etc. (Émt.)