LIVRE DEUXIEME
quelques œuvres de piété^ et dont elle emporta l'entiiae, lorsque sa mauvaise santé Tobligea de quitter Verceil.
I Madame Guyon avoit déjà demeuré a Turin, où elle avoit été aussi attirée par quelques personnes distinguées^ qui lui proposoient de pieux étaljlissements; H et elle y avoit laissé une réputation honorable, pai* ses liaisons avec les personnes les plus respectables, et surtout avec la sœur du premier ministre du duc de Savoie, chez laquelle elle logeoit.
En revenafit d'Italie, elle repassa par Grenoble, où elle se flattoit d*avoir laissé des disciples zélés. Mais le cardinal Le Camus, évêque de cette ville, étoit déjà un peu prévenu contre elle ; il.étoit blessé (le quelques singularités qu'il avoit remarquées dans sa doctrine, et il l'obligea honnêtement de quitter Grenoble.
Elle revint donc à Paris en i686(i), après cinq ans de voyages, entrepris, il est vraû, par des motifs de zèle, mais qui ont donné lieu à ses ennemis de
(i) Nous déterminons cette date , d'après le témoignage positif du marquis de Fénelon, dans V Avertissement des Lettres spirituelles (édit. de 1740 , p. lxxxiv), et dans la F^ie de Fénelorty pul>]iée à la Haye en 1747 (p. i8). CeUe date est confirmée par deux lettres du cardinal Le Camus , du aB janvier 1687, qui supposent que madame Guyon étoit déjà depuis quelque temps de retour à Paris. (Corresp, de Fénehn^ t. VII, p. 3 et 4.) (Édit.)
ouvrages.
hasarder les reproches les plus graves contre ses opinions et même contre ses mœurs , et à ses amis beaucoup de peines et de soins pour justifier une conduite aussi extraordinaire pendant ces premières ig, années.
Ses principaux Ce fut pendant ces voyages qu'elle composa deux
ouvrages, qui ont fourni des motifs plus légitimes de censure. L'un est intitulé : Mojert court et trèsfacile lie faire oraison ; et l'autre , Le Cantique des Cantiques f interprété selon le sens mystique- Ses amis lui rendirent le funeste service de faire imprimer le premier à Grenoble, en j685 (in-24), et le second à Lyon, en 1688 (ia-8^). || Vers le même temps, on vit paroître à Verceil l'ouvrage latin du P. Lacombe, Analyse de F Oraison mentale (in-i 2), dont la doctrine étoit; au fond celle de madame Guyon ; et elle leur attira bientôt, à l'un et à l'autre, les mêmes persécutions. Il Ces ouvrages parurent, à la vérité, munis de quelques approbations respectables (i); mais ces sortes d'approbations ne forment
(1) Le Moyen court ci Le Cantique des Cantiques parurent avec l'approbation de deux docteurs, dont l'un étoit l'abbé Terrasson, syndic général du clergé de Lyon, et lieutenant de l'oHicialitc diocésaine et métropolitaine de cette ville. Ces approbations, et surtout celle de Tabbé Terrasson, étoient conçues dans les termes les plus honorables. L'ouvrage du P. Lacombe parut avec l'autorisation de l'évéque et de l'inquisiteur de Verceil, d'après l'examen et l'approbation de plusieurs consulteurs du Saint- Office. (Édit.)
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jamais une autorité suffisante contre un examen plus sévère, lorsque des' maximes ou des expressions indiscrètes peuvent conduire à des interprétations ou à des conséquences dangereuses.
A peine madame Guyon fut-elle de retour à Paris, qu'on écrivit contre elle et contre le P. Lacombe, des lettres de presque tous les lieux qu'elle avoit parcourus. M. de Harlay gouvernoit alors le diocèse de Paris. Quels que soient les reproches qu'on ait pu faire à ce prélat^ il avoit au moins la sagesse et le mérite d'apporter un soin extrême à combattre toutes les nouveautés qui pouvoient troubler la paix de l'Église et l'ordre public. La condamnation récente que le pape Innocent XI venoit de prononcer contre les ouvrages et la personne de IVlolinos, l'abus criminel que ce prétendu mystique avoit fait des principes d'une fausse spiritualité, justifioient le zèle de l'archevêque de Paris. On n'ignoroit pas que cette doctrine avoit trouvé des partisans secrets en France même; et on ne pouvoit apporter trop de vigilance , pour en arrêter ou pour en prévenir les progrès. I9.
Les dénonciations qu'on porta à M. de Harlay ^^ «"«»»»'«""
. . et celle du
contre madame Guyon et le P. Lacombe, lui pa- p^ Lacombe. rurent exiger, de sa part, des mesures de pré- »^^7. caution et de sévérité ; il crut trouver quelque conformité entre leur doctrine et celle de Molinos ; T. I. aa
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en conséquence, il demanda et obtint un ordre du Roi, pour s'assurer de leurs personnes.
I^ P. Lacombe fut arrêté au mois d'octobre 1687, dé^^i^n d'abord à la maison des Pères de la Doctrine chrétienne^ et enfermé ensuite à la Bastille. L'official de Paris lui fit subir plusieurs interrogatoires ; et comme il continuoit à marquer un attachement opiniâtre à la doctrine de son livre, on le transféra dans l'île d'Oleron, ensuite au château de Lourdes dans les Pyrénées^ oii nous le retrouverons en 1698.
Madame Guyon fut arrêtée au mois de janvier 16889 et conduite au monastère de la Visitation de Sainte-Marie, de la rue Saint-Antoine. Elle y subit aussi plusieurs interrogatoires, en présence de l'official et de son vice-gérent. Les pièces de cette procédure n'ont jamais été connues ; mais il est bien évident, que cette instruction juridique n'avoit fourni aucune preuve des accusations si graves qu'on avoit intentées contre les mœurs de madame Guyon. Il eût été bien facile à M. de Harlay, de fermer la bouche aux amis de cette dame et aux personnes vertueuses qui agirent dans la suite en sa faveur, si la procédure avoit laissé le plus léger nuage sur des accusations d'une nature aussi délicate. Le seul doute auroit suffi pour retidre madame de Maintenon inaccessible à tout intérêt pour une femme
UVR£ DBUXIRMC. 339
qui aurpit cherché à couvrir ses désordres du masque de la religion.
On doit encore observer, que, partout où ma* dame Guyoq arrivoit, chargée de préventions qui auroient dû éloigi^ er d'elle toutes les personnes sages et solidement vertueuses, elle parvenoit bientôt à dissiper tous les nuages par la simplicité de ses mœurs, à toucher tous les cœurs par le spectacle de l'innocence opprimée ^ et à inspirer aux personnes le$ plus prévenues contre elle , un intérêt et un zèle qui les transformoient en ses disciples.
Pendant la déteiition de madame Guyon au monastère de la Visitation , madame de Miramion , alors $i connue par son activité pour toutes sortes de bonnes œuvres (|), eut occasion d'entendre parler d'elle aux religieuses de ce monastère ; elles ne cessoient de lui vanter sa piété, sa douceur, sa résignation, l'onction de ses discours, et l'attrctit qu'elle leur inspiroit pour les choses spirituelles. Madame de Miramion voulut la connoître; et elle fut aussi édifiée de ce qu'elle vit et de ce qu'elle entendit, que de tout ce qu'elle avoit entendu dire. Blessée ^'uufs injustice qui lui paroissoit un scandale pour la religion, elle réclama le crédit de
Elle est recommandée à madame de Biaintenou par des persoDDesencrédif^
(i) Voyez le Dictionn, histor, de Feller, art. Miramion, — Essai historique sur Vinfltience de la religion en France au dix^septiètne nècle (par M. Picot), t. II, p. 71, 86, 3oa, ett.
34o UlSTOiU£ UË F£N£LON.
madame de Maintenon, protectrice généreuse de tous les malheureux, et toujours disposée à accueillir les personnes de son sexe, qui annonçoient le goût de la vertu. Madame de Miramion jouissdit d'une considération, qui étoit la récompense d'une vie toute consacrée aux bonnes œuvres; un témoignage comme le sien étoit fait pour inspirer une juste confiance à madame de Maintenon, qui avoit déjà entendu parler avec éloge de madame Guyon à deux autres personnes, dont le suffrage , réuni à celui de madame de Miramion, ne pouvoit manquer de faire impression sur elle.
Madame Guyon avoit à Saint-Cyr une parente que madame de Maintenon affectionnoit beaucoup, et qu'elle désiroit vivement d'attacher à cette maison. Madame de la Maisonfort, née d'une famille ancienne et pauvre de Berry, et chanoinesse de Poussay en Ijorraine, avoit été attirée à Saint-Cyr, dans le temps où l'on n'y étoit point assujetti à des vœux absolus. Elle àvoit beaucoup d'esprit, de vertu; une imagination aimable et brillante n'excluoit point en elle les qualités nécessaires pour le gouvernement. Madame de Maintenon se plaisoit à voir en madame de la Maisonfort , celle qui devoit un jour la remplacer, pour entretenir à Saint-Cyr l'esprit et l'ordre qu'elle vouloit y établir. Ce fut peut-être, de toutes les dames de Saint-Cyr, celle qui inspira d'abord l'attrait le plus vif à madame
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de Maintenon. On voit par ies letti^s qui nous restent, et qui remontent à cette époque de leur liaison, avec quel abandon elle aiinoit à répandre tous ses sentiments dans un cœur capable de les recevoir et de les partager. Ses lettres à madame de la Maisonfort respirent une délicatesse, un goût et une confiance, qui ne se retrouvent jamais qu'avec un mélange de contrainte, dans ses autres correspondances. Il étoit naturel que madame de la Maisonfort s'intéressât pour sa parente souffrante et persécutée.
La duchesse de Béthune, née Fouquet, l'amie la plus zélée de madame Guyon, et la causse indirecte de tous les malheurs de Fénelon , voyoit souvent madame de Maintenon à l'hôtel de Beauvilliers ; car la piété avoit formé la liaison la plus intime entre les filles de .Colbert et la fille de Fouquet, Elles n'avoient point hérité de la haine et des longues inimitiés de leurs pères; et la cour étonnée admiroit ce miracle de la religion et de la vertu. La duchesse de Béthune étoit liée depuis longtemps avec madame Guyon. Enveloppée dans la disgrâce du surintendant Fouquet, son père, elle avoit connu bien jeune le malheur, et suivi dans l'exil sa respectable aïeule (i). L'une et l'autre avoient ensuite obtenu la permission de se rapprocher de
(i) Marie de Maupeou, mère du surintendant Fouquet..
Son élargissement ; ses premiers rapports avec Fénelon.
34^ HISTOIRE Dfi F^NGLOir.
Paris ; elle s'étoient fixées à Montargis. La duchesse de Bëthune avoit logé longtemps chez le père de madame Guyoïl ; c'est là qu'elle avoit contracté pour elle une amitié et une estime, que les contradictions et les événements ne firent que fortifier. Aussitôt qu'elle apprit que son amie étoit enfermée au monastère de la Visitation , elle chercha les moyens d'adoucir et d'abréger sa captivité. Sa propre expérience lui avoit appris qu'on peut être J)ersécutée et iniiocente. Elle en parloit souvent, chez madame dei Beauvilliers, à madame de Maintenon. Malgré son penchant naturel à obliger, madame de Maintenon se faisoit une peine d'intervenir dans une affaire, où elle supposoit que des raisons indispensables avoient pu seules forcer le supérieur ecclésiastique à faire agir l'autorité ; mais les témoignages uniformes de trois personnes aussi recomnlandables que madame de Miramion, la duchesse de fiéthune et madame de la Maisonfort, triomphèrent de ses scrupules. On voit, par une de ses lettres, qu'elle éprouva d'abord quelques difficultés de la part du Roi.
M. de Harlay n'avoit rien aperçu, dans là procédure de son officiai , qui pût inculper Ifes mœurs de madame Guyon(i); et comme elle protestoit
(i) Mémoire de M. Pirot, sur V origine de l'affaire du fjfuiétisme. (Manuscrit.)