‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 64 sur 101 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

écrits ( I ) y Bossuet les trouvoit encore plus extravagants que rëpréhensibles. Il s'en servit, dans la suite, pour répandre, sur la persoqjie et sur les maximes de madame Guyon, un vernis de ridicule, qui la fit probablement repentir de l'excès d'ingénuité avec laquelle elle en a voit offert elle-même le prétexte (a). Il

Bossuet, avant de prendre connoissance des écrits de madame . Guyon , qu'il se proposoit d'examiner avec attention pendant son séjour à Meaux y l'exhorta à se retirer à la campagne, à y vivre dans le silence et la retraite, et à s'abstenir de tout commerce de spiritualité. Madame Guyon donna encore ce témoignage de déférence à Bossuet.

Après avoir employé plusieurs mois à l'examen Conférences des écrits de madame Guyon, ce prélat eut avec elle ^* ^^^^^ ^^^

'' ^ madame Guyon;

(i) Voyez ses Lettres au duc de Chepreuse, janvier et fé- ^, .

vrier 1694. (Corresp, deFénelon, t. VII, p. 4i> etc.) i,„^ amour.

{1) Le cardinal de Bansset ajoutoit en cet endroit : « Ce « qu'il y a de singulier, c'est que madame Guyon montra, « en cette occasion, plus de confiance à Bossuet qu'à Féne- « Ion, à qui elle n'avoit jamais communiqué cette Fie ma- « nascrite, » Nous avons supprimé cette réflexion, contraire à la déclaration expresse de Fénelon , dans sa Réponse à la Relaiion sur le quiétisme. « Pour les manuscrits de madame « Guyon, dit-il , elle voulut me les donner tous ; elle m'en mit « même quelqu'un entre les mains ; mais les occupations que « j'avois alors pour les études des princes, et ma santé alors « très-languissante, m'empêchèrent de les lire. {Rép. à la Relation, p. 386.) (Énrr.)

366 HISTOIRE DE FÉREtOIT.

plusieurs entretiens, pendant les mois de janvier et de février 1694(1), chez les religieuses du Saint- Sacrement de la rue Cassette. Après y avoir célébré la messe, il la communia de sa propre main. Cette circonstance, qu'on chercha peut-être à trop faire valoir dans la suite en faveur de madame Guyon, indique au moins que Bossuet la jugeoit alors plus digne de pitié que de censure.Il lui donna, dans ces conférences , les avis les plus convenables, pour rectifier tout ce qu'il y avoit d'excessif dans ses maximes, et d'irrégulier dans l'opinion qu'elle avoit d'elle-même et de sa mission.

Une note manuscrite de l'abbé Fleury nous fait connoître une particularité remarquable de ces conférences (12). Elle nous apprend que ce madame Guyon, a aidée par le duc de Chevreuse^ parvint à satis- « faire Bossuet sur tous les points j à V exception

(i) Le cardinal de Bausset ne parloit ici que d'un seul entretien, du 3o janvier 1694; la Correspondance de madame Guyon avec le duc de Chcpretise^ suppose clairement qu'il y en eût un autre, le ao ou le 21 février suivant. [Corresp, de Fénelon, t. Vil, p. 45.) (Édit.)

(1) Les détails que nous donnons en cet endroit, sur la controverse relative à la nature de la charité y se trouvaient, pour le fond, dans une note de la troisième édition de celte Histoire, Mais ils tiennent de trop près à Thistoire de la controverse du quiétisme, pour être renvoyés en note. C'est ce qui nons a engagé à les insérer dans le texte, avec quelques nouveaux développements. (Édiï.)

LIYR£ DEUXIEME. 867

« du PUR ÂMOtJR, M. de Meaux ne voulant point « admettre (en cette vie) V amour de Dieu pour lui-- « mt^mcj sans aucun rapport à notre béatitude; <c mais seulement j qu^une dmepouifoit (absolument) « être assez parfaite, pour trouver son bonheur a dans la considération du bonheur de Dieu, »

1 Cette note de l'abbé Fleury est d'autant plus digne d'attention, qu'elle indique très-clairement un des principaux sujets de contestation qui divisoient alors, et qui divisèrent encore longtemps après, Bossuet et Fënelon. Il résulte en effet de cette note, que Bossuet, en s'élevant avec une juste sévérité contre les erreurs du quiétisme, tomboit luimême dans un autre excès, en blâmant comme une erreur la doctrine du pur amoàr, généralement admise par les théologiens catholiques, et qui fait consister Vacte de charité dans Taniour de Dieu pour lui-même^ sans aucun rapport à notre béatitude (i). Il étoit persuadé que le motif de notre intérêt propre se mêle toujours plus ou moins à tous nos actes; et « qu'on ne peut l'arracher entièc( rement, dans aucune des actions que la raison « peut produire (2). )> Longtemps avant la controverse du quiétisme, il avoit manifesté son opinion , à cet égard, dans plusieurs thèses publiques, aux-

(i) Hist. lin. de Fënelon, p. 186, etc. ; p. aaa, etc. (a) Instr, sur les états d'oraison, liv. X» n. 29. {Œuvres de Bossuet^ t. XXVII, p. A5o.)

quelles il présidoit(i); et il témoigna constamment la plus grande répugnancç à autoriser, sur ce point, l'enseignement commun des théologiens ; jusquelà que, dans le cours de cette controverse, il parut souvent regarder la doctrine du pur amour comme la principale erreur de Fénelon, et comme le point décisif y qui renfermait la décision du tout (7). La suite de Thistoire nous donnera lieu de remarquer que l'opinion de Bossuet, sur ce point , fut généralement abandonnée, à Rome comme en France, même par les théologiens qui se prononcèrent le plus fortement contre les erreurs du quiétisme ; et que, depuis cette controverse comme auparavant, la plupart des théologiens ont continué de soutenir l'ancienne doctrine de l'École, sur la nature de la charité (3).

La doctrine II Cependant Bossuet, qui se flattoit d'avoir désa-

de Feneion j^^^^ madame Guyon sur les points les plus essenmadame Giiyon, tiels, entreprit de désabuser également Fénelon, qu il suspecte crovoit favorablc aux mêmes erreurs, ou du moins,

à Bossuet,

trop porté à les excuser. Il lui communiqua donc

(i) ¥éne\on f . Réponse à la Relation y ch. i, n. 8. (û^''vres, t. VI. ) — D'Avrigny, Mémoires chronol. t. IV, avril 1695. (Édit.)

(2) Bossuet, Réponse aux quatre Lettres de M. de Cambrai, n. 14 et 19. (OEnvres, t. XXIX, p. 49 et 61.)

(3) Voyez ci-après, liv. III yii. ^7, 61, io3, etc. (t. IL) — Hist. litt, de Fénelon, p. ^33, etc.

LlVjRE DËUXIÈMIi:. 369

les extraits des écrits de madame Guyon^ qui lui sembloient fournir un plus juste motif de censure.il Fénelon , aussi fortement attaché qu'il l'étoit à . la doctrine du pur amour, ne voyoit que le principe, en écartoit les conséquences odieuses, et se montroit facile à excuser, dans la bouche d'une femme, des expressions peu exactes, et souvent conformes au langage des auteurs les plus approuvés en cette matière. Il citoit des exemples imposants, pour justifier les magnifiques éloges que madame Guyon se donnoit à elle-même. Pour ce qui étoit de ses révélations et de ses prophéties, il se bornoit à dire, avec l'apôtre saint Jean , quil falloit éprouver les es-prits{\\ et ne pas les condamner avec précipitation. Cette conduite de Fénelon, jointe à celle de madame Guyon, qui paroissoit vouloir revenir sur ses engagements, commença à indisposer fiossuet. On doit cependant remarquer tous les ménagements qu'il continua d'observer, et dont on retrouve les traces dans une longue lettre qu'il écrivit h madame Guyon, dans le cours du mois de mars 1694 {^*

Bossuet, dans cette lettre, lui rappeloit les étranges assertions qu'il avoit extraites de ses propres écrits. On ne sait de quoi l'on doit s'étonner davantage , des excès où une imagination déréglée peut quel-

(1) //ofl/i. IV, 1.

(a) Œmres de Bossueiy t. XL, p. 52, etc.

Madame Gujon

demaDde des

commissaires,

pour juger

sa personne

et ses écrits.

370 HISTOIRE DE FÉHELON.

quefois conduire une âme réellement vertueuse; ou de la touchante bonté avec laquelle Bossuet daigne compatir à sa foîblesse, de la modération ' avec laquelle il réprime ses écarts, et de la raison saine et calme qu'il oppose à toutes ses illusions. On doit également observer la réserve obligeante avec laquelle il s'exprime sur Fénelon , et sur les autres amis de madame Guyon.

Il paroit que cette lettre fit d'abord sur elle une utile impression; elle cherchoit, à la vérité, à excuser ou à interpréter quelques-unes de ses expressions^ mais uniquement pour justifier ses intentions.

On de voit espérer qu'avec des dispositions aussi édifiantes, elle resteroit tranquille et heureuse dans la retraite qu'elle s'étoit choisie ; R mais les bruits fâcheux qu'on fit alors courir contre ses mœurs et sa conduite personnelle, lui persuadèrent qu'elle ne pouvoit garder le silence, sans compromettre sa réputation, et sans confirmer les calomnies dont elle étoit l'objet. Il £lle écrivit donc à madame de Maintenon, tt pour lui demander des commissaires, moitié r< ecclésiastiques et moitié laïques, pour juger sa « conduite. Elle offroit en même temps de se rendre « dans telle prison qu'il plairoit au Roi de lui indi- « quer (i). y>

(i) Lettre de madame Guyon à madame de MaintenoUj juin 1694. {OEupres dçEémflan, U YH, p. 5i.)

LTVHE DEUXIÈME. 37 1

Madame de Main tenon 6t passer sa réponse par le duc de Chevreuse ; et le ton de sa lettre laissoit apercevoir combien elle étoit déjà prévenue contre madame Guyon. «Vous pouvez dire à madame « Guyon, que j'ai encore parlé au Roi, et qu'il a fort « approuvé un nouvel examen de ses écrits. On em- « ploiera ^ pour cela , des personnes d'une grande a vertu et d'un grand savoir : c*est de quoi vous « pouvez l'assurer. Je souhaite bien sincèrement « qu'elle ne soit pas dans l'erreur (i). »

Madame Guyon insistoit toujours, pour qu'on lui nommât des commissaires , moitié ecclésiastiques et moitié laïques; elle fondoit sa demande sur ce qu'étant accusée dans ses mœurs, et des commissaires ecclésiastiques se faisant toujours une peine de prononcer sur des délits de cette nature, elle avoit besoin, pour son entière justification, d'un jugement prononcé par des juges laïques.

Cette demande fut écartée ; et madame dç Maintenon en expose la raison dans une lettre au duc de Beauvilliers : « Je n'ai jamais rien cru des bruits « que l'on faisoit courir sur les mœurs de madame «t Guyon; je les crois très-bonnes et très-pures ; mais « c'est sa doctrine qui est mauvaise, du moins par « les suites. En justifiant ses mœurs, il seroit à m craindre qu'on ne donnât cours à ses sentiments,

(i) Lettrtt de madame de MtUntemn, 1. 1**^, p. aSo.

Nomination

de trois

commissaires.

Juin 1694.

372 HISTOIRE DE FÉICELON.

« et que les personnes déjà séduites ne crussent que « c'est les autoriser. 11 vaut mieux approfondir une ce bonne fois ce qui a rapport à la doctrine ; après «c quoi y tout le reste tombera de lui-même. Je m*y « emploierai fortement. Quant à M. de Châlons et ce à M. le supérieur de Saint-Sulpice, qu'elle veut a associer à M. de Meaux, je ne crois pas que cette ce demande lui soit refusée (1). »

Dès que l'on avoit pris le parti de soumettre la doctrine de madame Guyon à un examen régulier, Bossuet avoit dû nécessairement être placé à la tête des commissaires. Ce grand homme étoit devenu en France ^ si l'on peut s'exprimer ainsi y le juge naturel de toutes les questions de doctrine. Il étoit déjà instruit, comme on l'a vu, de tout ce qui intéressoit madame Guyon ; et elle ne pouvoit récuser un juge dont elle avoit invoqué elle-même les lumières et l'autorité.

Mais Bossuet s'étoit si franchement expliqué, avec madame Guyon elle-même, H sur toutes ses idées de spiritualité, et sur l'article du pur amour en particulier, Il qu'elle prévoyoit bien que si ce prélat étoit seul chargé d'un nouvel examen, ou qu'on lui adjoignît des commissaires aussi sévères, elle n'auroit rien de favorable à en attendre. C'est ce qui la porta à demander pour commissaires, avec l'évêque de

(i) Lettres de maclame de MaintenoUy t. V^^ p. aSo.

Page 1