‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 69 sur 101 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Fénelon , en envoyant ses extraits à Bossuet , lui écrivoît (i) : a Ne soyez point en peine de moi ; je « suis dans vos mains comme un petit enfant. Je (c puis vous assurer que ma doctrine n'est pas ma (c doctrine ; elle passe par moi sans être à moi y et (T sans rien y laisser. Je ne tiens à rien, et tout cela

« m'est comme étranger J'aime autant croire

« d'une façon que d'une autre. .Dès que vous aurez c parlé, tout sera efface chez moi. Comptez, Monsei- (C gneur, qu'il ne s'agit que de la chose en elle- (C même, et nullement de moi. Vous avez la chaa rite de me dire, que vous souhaitez que nous (C soyons d'accord; et moi, je dois vous dire bien « davantage : Nous sommes par avance d'accord, de <c quelque manière que vous décidiez. Ce ne sera a point une soumission extérieure; ce sera une sina cère conviction. Quand même ce que je crois (C avoir lu , me paroitroit plus clair que deux et deux « font quatre, je le croirois encore moins clair que « mon obligation de me défier de mes lumières, et « de leur préférer celles d'un évêque tel que vous. . . .. « Je tiens trop à la tradition, pour vouloir en arracc cher celui qui en doit être la principale colonne en

if nos jours Quoique mon opinion sur l'amour

<c pur et sans intérêt propre, ne soit pas conforme

(i) Lettre du a8 juillet 1694. (Corresp. de Fendons t. VII, p. 74, etc.)

38a HISTOIRE DE FilTELON.

c( à votre opinion particulière, vous ne laissez pas

« de peimettre un sentiment qui est devenu le plus

« commun dans toutes les écoles, et qui est mani-

3g. « festement celui des auteurs que je cite. »

Ordonnance Cependant , maXevé toutes les précautions qu'on

deM.deHariay . . . ,

contre les lîYres ftvoit cru devoir prendre, pour ne pas laisser pédnP. Ucombe oétrer l'objet des conférences d'Issy, M. de Harlay madame GoToiL P^u^vint à en être instruit. Il fut blessé de ce mystère; il en porta ses plaintes au Roi ; il voulut prévenir les opérations des commissaires; et, en qualité de juge naturel d'une question de doctrine élevée et agitée dans son diocèse, il rendit, le i6 octobre 16949 une ordonnance qui condamnoit, avec les qualifications les plus sévères, V Analyse de foraison mentale du P. Lacombe, ainsi que le Moyen courty et V Explication mystique du Cantique des CantiqueSj de madame Guyon.

M. de Harlay crut que ce coup d'éclat alloit dissoudre les conférences d'Issy, qui paroissoient désormais devenir inutiles. Mais Bossuet fit observer que ^ordonnance de l'archevêque de Paris ne changeoit rien au plan arrêté par les commissaires; qu'elle ne faisoit que justifier la sage réserve avec laquelle ils s'étoient abstenus de prononcer sur la personne et les écrits de madame Guyon ; qu'il ne s'agissoit pas de prononcer un jugement canonique sur une question de doctrine, mais de fixer seulement quelques principes exacts et précis, qui

n'epfiprunteroient leur autorité que de la confiance et de la considération qu'on croiroit pouvoir accorder aux vertus et aux lumières des commissaires.

Cet avis fut accueilli avec empressement par madame de Maintenon, dans l'espérance où elle étoit, que l'opinion des commissaires contribueroit à désabuser Fénelon et le duc de Beauvilliers de leurs préventions pour madame Guyon. D'ailleurs madame de Maintenon, encore fidèle à son amitié pour Fénelon, et uniquement occupée de la pensée de rendre ses talents utiles à l'Église dans une grande place, avoit le projet de le faire nommer à l'archevêché de Cambrai , qui étoit alors vacant. L'évêque de Chartres, également animé par les intentions les plus pures, avoit applaudi aux vues de madame de Maintenon; et il espéroit comme elle, que les conférences d'Issy conciliéroient tous les

sentiments, et achèveroient de dissiper les nuages qui s'étoient élevés entre lui et Fénelon.

Cependant, Fénelon continuoit à correspondre avec Bossuet, sur les extraits des auteurs mystiques qu'il lui avoit demandés. Fénelon y trou voit les autorités les plus puissantes et les plus décisives, pour se confirmer dans son opinion sur la nature de la charité ; et Bossuet ne pouvoit goûter des maximes contraires aux idées qu'il s'étoit faites de Y objet et des motifs propres de cette vertu. H Quelque respect qu'il eût pour les auteurs dont Fé-

Discussions entre Bossuet

et Fénelon , sur la nature de la cliarité;

dispositions mutuelles des

deux prélats.

384 HISTOIRE 0E FÉNFXOK.

nelon invoquoit le témoignage, il ne pensoit pas que leur autorité fût décisive sur ce point. Fénelon ne Yoyoit que le principe ; et il étoit frappé de tout ce qu'il ofTroit de pur et de sublime, Bossuet croyoit y voir la source des erreurs du quiétisme ; et il en étoit effrayé. Il craignoit que Fattachement de Fénelon à ce principe, joint ci son estime particulière pour madame Guyon, ne lui inspirât un secret penchant pour les nouveautés dangereuses ([u'elle avoit soutenues dans ses écrits II (i).

Malgré cette diversité de sentiments, Fénelon annonçoit dans toutes ses lettres, qu'il étoit prêta soumettre toutes ses idées à celles de Bossuet. Il se bornoit à lui demander de n'apporter aucune prévention dans l'examen d'une doctrine, qui, de son propre aveu, n'avoit.pas été jusqu'alors l'objet particulier de ses études. Toutes les lettres de Fénelon à Bossuet , pendant les conférences d'Issy, expriment un abandon, une confiance et une bonne foi, qui attestent la candeur de l'âme la plus pure (2). Bien plus, pour dissiper jusqu'au moindre soupçon d attachement aux erreurs du quiétisme, il va jusqu'à lui dire dans une de ces lettres : a Quand vous le vou-

(i) Outre les témoignages cités plus haut, à ce sujet, (p. 367 et 368), voyez les Questions à M. de Noailles, n. 3. — Réponse à la Relation^ ch. 3, n. 48. (OEuvres de Fénelon^ t. IV et VI.) (ÉDiT.)

{%) Corresp. de Fénelon^ t. VII, années x 694 et 1695.

ce drezy Monseigneur, je vous dirai, comme à un a. confesseur, tout ce qui peut être compris dans ce une confession générale de toute ma vie, et tgut « ce qui regarde mon intérieur (i). || Un pareil témoignage de confiance parut toucher Bossuet ; et il ne crut pas d'abord devoir accepter la proposition de Fénelon. Toutefois, pour ne négliger aucun moyen d'éclaircissement, dans une matière aussi grave, il désira, quelque temps ^près, l'exécution de cette promesse ; et il obtint de Fénelon un écrit, dans lequel celui-ci exposoit en effet toutes ses dispositions intérieures, et tout ce qui pouvoit être compris dans une confession générale. Non content de prendre connoissance de cet écrit , Bossuet témoigna le désir d'en faire part à M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et à M. Tronson ; ce que Fénelon lui permit volontiers, mais sans préjudice du secret inviolable pour tous les autres hommes, qu'il exigea très-expressément (a). Nous parlerons ailleurs des fâcheuses discussions que cet acte si extraoï*dinaire de confiance et d'abandon, occasionna daps la ^uite, entre Bossuet et Fénelon (3). il

(i) Lettre de Fénelon à Bossuet, du i6 décembre 1694. [Corresp, t. VII, p. 1 33.)

(a) Fénelon , Réponse aux Remarques, n. 7. (Œuçres, t. VIL)

(3) Ci-après, liv. III, n. 88.

386 HISTOIRE DE FEUELON.

On a voulu faire usage des lettres dont nous venons de parler, pour mettre Fënelon en contradiction avec lui-même, et pour montrer combien il s'étoit écarté, dans la suite, de cette disposition si soumise, qu'il avoit d*abord témoignée ; mais ce ne seroit que par un défaut d'attention, qu'on accuseroit ici Fénelon de contradiction. L'un des principaux points de la controverse étoit de savoir si l'opinion de la charité pure et désintéressée, sans aucun rapport avec la béatitude éternelle pour notre pwpre" intérêt y étoit une erreur^ ou ne l'étoit pas. Bossuet pensoit que la béatitude devoit entrer comme motif spécifique^ au moins secondaire y dans l'acte de charité ; mais, arrêté alors par toutes les autorités imposantes qui parloient en faveur de l'opinion de Fénelon, dans une question qu'il n'avoit pas encore lui-même assez approfondie à cette époque, il sentoit qu'il ne pouvoit qualifier terreur le sentiment de Fénelon; il auroit voulu le ramener par confiance à l'opinion contraire. Fénelon répondoit, qu'il étoit prêt à renoncer à la sienne , si Bossuet prononçoit qu'elle étoit une véritable erreur ; et c'est ce que Bossuet ne voulut point d'abord prononcer. « Vous n'avez, Monsei- « gneur, lui écrivoit Fénelon, qu'à me donner ma « leçon par écrit \ pounfu que vous m'écriifiez pré" a cisément ce^ qui est la doctrine de V Eglise, et a les articles dans lesquels je m'en suis écarté^

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