‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 90 sur 101 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

« ceci attentivement, et xnème de le faire lire à (c M. i'évêque de Chartres, si vous le jugez à pro-

<c pos Après cela je n'ai plus rien à faire, que

« de laisser décider la Providence. »

M. Tronson communiqua cette lettre à I'évêque de Chartres , et parvint à lui faire sentir la justice des considérations qu'elle renfermoit. Ce prélat parut d'abord convaincu , que la position personnelle de Fénelon ne lui permettoit, ni de condamner madame Guyon, ni de censurer ses livres, ni même dapprou\fer t ouvrage que Bossuet se préparait à publier. Il se borna à désirer, que dans toutes les circonstances qui s'oflriroient naturellement , Fénelon témoignât qu^on avoit eu raison de les censurer. Fénelon en prit l'engagement, et il y fut fidèle (i).

\ Une lettre du duc de Beauvilliers à M. Tronson, écrite trois jours après celle que nous venons de rapporter, nous apprend que I'évêque de Chartres avoit d'abord paru exiger quelque chose de plus , et entrer dans le sentiment de ceux qui désiroient , de la part de Fénelon , une condamnation publique et précise des livres de madame Guyon. Mais le duc de Beauvilliers, aussi bien que M. Tronson, étoit persuadé de la force des raisons qui empêchoient Fénelon de consentir à cette démarche; et l'accord

(i) Lettre de M, Tronson à Fénelon^ du i*' mars 1696. — Lettres du même à Vévéque de Chartres^ des 10 et 18 mars 1696. {Corresp. de Fénelon^ t. YII, p. aa8, a/|0,etc.)

444 HISTOIRE DE FlélTELON.

de deux personnes si judicieuses et si désintéressées, contribua sans doute à faire entrer Tévêque de Char- ^3^ très dans leur sentiment.

Le duc 11 La lettre du duc de Beauvilliers est surtout re-

effrayé derorace "™*'*^w*i>l® P^ les détails qu'elle renferme sur la qui se fonne position de Fénelon et de ses amis , à l'époque dont contre Fcoe od. ^^^^ parlons. On vient de voir qu'il ne s'en dissimu-

loit pas les difficultés; mais il n'en connoissoit pas encore toute l'étendue. || Il ignoroit jusqu'à quel point on étoit parvenu à aigrir contre lui l'esprit de madame de Maintenon j et combien son existence à la cour, et celle de ses amis les plus chers , étoit devenue précaire et incertaine. Le duc de Beauvilliers étoit mieux instruit; mais son extrême délicatesse ne lui avoit pas permis de faire connoître à son ami le danger qui les menaçoit également. Il ne vouloit pas qu'aucune considération d'amitié pût inviter Fénelon à fléchir sur des points où l'honneur et la vérité pouvoient être intéressés. C'est dans la lettre même du duc de Beauvilliers à M. Tronson, que nous trouvons ces détails. Ce respectable ecclésiastique étoit non-seulement son directeur , mais son conseil et sa consolation dans tous les moments de sa vie ; la sincérité avec laquelle il s'ouvre à lui, sur les vues de madame de Maintenon , et sur les orages intérieurs de ce cabinet, oii s'agitoient les plus grands intérêts de la cour, inspirera peut-être plus de confiance aux lecteurs , que les récits moins fidèles que

LIVBE DEUXIÈME. 44^

Ton trouve si souvent dans l'histoire ou dans les mémoires du temps.

<c Je vous dirai y Monsieur (i), avec la sincërité « que vous me connoissez^ qu'il me paroît clairement <K qu'il y a une cabale très-forte et très-animée « contre M. l'archevêque de Cambrai. M* de Chara très est trop homme de bien pour en être; mais « il est prévenu et échauffé sous main. Pour mate dame de Maintenons elle suit totalement ce qu'on a lui inspire, et croit rendre gloire à Dieu, en étant (c toujours prête à passer aux dernières extrémités « contre M. de Cambrai. Je le vois donc à la veille « peut-être de se voir ôté d'auprès des priuces, a comme étant capable de leur nuire par sa mau- « vaise doctrine. Si on l'entreprend, et qu'on y c( réussisse, je pourrai avoir mon tour; mais, au « scandale près, je vous dirai ingénument que j'en (c serois, ce me semble, bientôt consolé. Si même « (après une aventure pareille à celle de M. de Cama brai) vous estimiez qu'il fût d'ordre de Dieu que i< je n'attendisse point à être chassé, et que je quit- « tasse de mon pur mouvement, je ne me sentirois « pas de répugnance à le faire. Vous me croirez

«c aisément , si vous vous souvenez de ce qui s'est

«c passé entre nous.

(i) Lettre du duc de BeauvHUers à M. Tronson , ag février 1696. {Correxp. de Fénelon^ t. VII, p. aa/*, etc.)

446 HISTOIRE DE F^NELOIT.

a Pour revenir à M. de Cambrai, je ne lui con- « seillerois pas, quand il le voudroit, de faire « une condamnation formelle des livres de madame <c Guyon. Il donneroit aux libertins de la cour un a trop beau champ ; et ce seroit confirmer tout ce a qui se débite au préjudice de la piété. Quoi ! dans « un temps où M* de la Reynie (i) vient, pendant ce six semaines entières, d'interroger madame Guyon « sur nous tous; quand on la laisse prisonnière, et (c que ses réponses sont cachées avec soin ; M. de « Cambrai, un an après MM. de Paris et de Meaux, a s'aviseroit tout d'un coup de faire une censure « de livres inconnus dans son diocèse ! Ne seroit-ce ce pas donner lieu de croire qu'il est complice de « tout ce qu'on impute à cette pauvre femme, et a que, par politique, et crainte d'être renvoyé chez « lui, il s'est pressé d'abjurer?

« Vous savez. Monsieur, tout ce que je vous ai «( dit de ma conduite sur madame Guyon ; j'ai laissé a passer toutes choses ; encore aujourd'hui je garde a un profond silence; et je continuerai, je crois, a parce que je suis persuadé que Dieu le veut ainsi, a Mais pour M. de Cambrai, je me croiroîs obligé « à dire ouvertement ce qui pourroit le justifier; a et quand il seroit hors d'auprès des princes , je a le dirois encore plus hautement, parce que j'au-

(i) Lieutenant de police.

Page 1