‹ Histoire de Fénelon, archevêque de CambraiChapitre 92 sur 101 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Nous avons déjà remarqué que M. Tronson réussit d'abord h dissiper, jusqu'à un certain point, ou du moins à calmer les préventions de Tévêque de Chartres (i); mais ce prélat n'en persévéra pas moins dans le système de conduite qu'il avoit adopté, pour déraciner dans sou diocèse^ et particulièrement à Saint-Cyr, les maximes de cette nouvelle spiritualité qui lui étoit si suspecte.

ILe premier résultat de son ordonnance du 21 novembre 1695, fut une espèce de réforme dans la direction spirituelle de la maison de Saint-Cyr, dont il étoit supérieur; réforme à laquelle Bossuet luimême souhaita concourir, et concourut en effet avec un zèle qui montre assez l'importance qu'il attachoit à prémunir cette maison contre les maximes de la nouvelle spiritualité. Ce prélat, qui, avant cette époque, n'avoit jamais prêché ni exhorté à Saint- Cyr, eut alors le mouvement d'y faire des confé* rences sur les caractères de la vraie et de la fausse spiritualité (a). Conformément au désir qu'il en témoigna à l'évêque de Chartres et à madame de Maintenon, ces conférences eurent lieu le 5 février et le 7 mars 1696, en présence de madame de Maintenon, qui en parut extrêmement satisfaite. Le principal but qu'elle s'étoit proposé, en secondant,

(i) Gi*des$us, p. 443.

(2) Correspondatice de Bossuet avec madame de la Mai^^ sonforty 1^^ Avertissement,

Précautions

de révèque de

Cbarti*es contra

la nouvelle

spiritualité ;

conléranoes

de Bouuet

i Saint-Cyr.

45o HISTOIRE DE FENEluOlT.

sur ce point, le désir de Bossuet, avoit été de ramener celles des religieuses de Saint-Cyr, qu'elle soupçonnoit de pencher vers les opinions de madame Guyon, par confiance pour Fénelon. Parmi elles, étoit madame de la Maisonfort, qu'elle affectionnoit d'une manière si particulière, et que la solidité de son esprit mettoit plus en état que toutes les autres, de profiter des conférences. JVIadame de la Maisonfort elle-même nous apprend qu'elle fut charmée des principes développés par le prélat dans ses deux conférences. Cependant , ses doutes n'étant pas encore entièrement éclaircis, elle témoigna à madame de Maintenon le désir d'avoir quelques entretiens particuliers avec Tévêque de Meaux. Madame de Maintenon pensa qu'une correspondance par écrit seroit plus propre aux éclaircissements ; et madame de la Maisonfort entra volontiers dans ce projet, à condition néanmoins que Bossuet n'en seroit pas averti, et qu'on se borner oit à lui remettre les questions, sans lui dire de qui elles venoient(i). Elle écrivit donc au prélat deux lettres assez longues, et le fît prier de mettre ses réponses à coté, sur des marges très-amples, qu'elle y avoit laissées exprès. Correspondance 1 Madame de la Maisonfort, dans ces deux lettres, de Bossuet ^^^j compte à Bossuet de son oraison, de toute sa

avec madame ^

(i) Lettre de madame de Maintenon à madame de la Maisonfort ^ du 9 mars 1696. (Recueil de La Beaumelie, t. II >

hiySLE DEUXIÈME. 4^1

conduite intérieure, et des principes de spiritualité dont elle a été nourrie depuis plusieurs années, spé. cialeinent par Fénelon , qu'elle se garde bien de iiommer, mais qu'il est aisé de reconnoitre, à la manière dont elle parle de son ancien directeur. On peut donc regarder ces deux lettres comme une expression fidèle des principes de direction que Fénelon avoit constamment suivis, à l'égard de madame de la Maisonfort, avant la controverse du quiétisme ( I ) ; et l'on remarque avec plaisir, que Bossuet, dans sa réponse, bien loin de les condam* ner, les approuve expressément quant au fond, quoi* qu'il juge nécessaire d'aller au-devant des fausses conséquences auxquelles ils pourroient donner lieu.

^ Madame de la M aisonfort fut si satisfaite des réponses de l'évêque de Meaux, qu'elle lui écrivit une troisième fois, pour lui faire ses remerciments, et le prier de vouloir bien terminer, dans une conférence particulière, ce qu'il avoit si heureusement commencé par écrit. Bossuet se rendit à ses désirs, et lui témoigna, dans cette conférence, qu'il seroit toujours prêt à lui donner les avis et les éclaircissements dont elle pourroit avoir besoin. Ces dispositions mutuelles donnèrent lieu à plusieurs lettres

(i) On peut voir aussi, à ce sujet, les Lettres de Fénelon à ffiadame de la Maisor^fortt, [Corresp, de Fénelon^ t. VII, années 1690- 1696.)

45a MISTOIBE DE FÉNELOIC.

nouvelles, soit pendant le séjour que madame de la Maisonfort fit encore à Saint-Cyr, soit depuis qu elle eut été renvoyée de cette maison, par suite des soupçons que madame de Maintenon avoit conçus contre sa doctrine.

Madame de la Maisonfort elle-même recueillit dans la suite, à la prière de Fénelon, toutes les pièces de cette correspondance (i). On est étonné, en les parcourant, de voir, d'un côté, la finesse, l'esprit, la subtilité, la délicatesse d'expressions, avec lesquels uue simple religieuse analyse des matières si abstraites; et, de l'autre, la clarté, la simplicité et la force de raisonnement , qu'un homme d'un rang et d'un génie aussi élevé que Bossuet , daigne employer, dans une circonstance où tout autre que lui se seroit peut-être borné à parler le langage de l'autorité. Cette condescendance paternelle fait bien plus d'honneur à Bossuet, que n'auroit pu le faire un ton plus décisif et plus tranchant.

1 Un des principaux résultats de ses rapports avec madame de la Maisonfort, fut la résolution qu'il lui fit prendre, de cesser pour un temps de correspondre avec Fénelon, sans néanmoins cesser de l'estimer et de le goûter. C'est ce qu'elle nous apprend

(i) Cette correspondance a été publiée, pour la première fois, en 1829, sous le titre de Lettres inédites de Bossuet à madame de la Maisonfort ^ inS^. (Voyez VHist, littér, de Fénelon^ p. 175, etc.)

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elle-même par ces paroles, écrites de sa main , sur le dos d'une lettre de Bossuet, du 5 mai 1696 : a Ce <c fut par l'avis de M. de Meaux, que je pris le parti « de ne me plus adresser à M. de Cambrai, dont il « me parla avec éloge et tendresse ; mais il me dit en a même temps qu'il croyoit que je ferois bien d'être a quelque temps sans avoir relation avec lui, parce « que, assurément, sur certains points qu'il m'explific qua, ce prélat se trompoit; mais qu'il ne falloit ce pas s'en inquiéter, parce que, de la droiture dont <( il étoit, il en reviendroit immanquablement, a Croyant donc que le plus sûr étoit de s'attacher « aux sentiments de M. de Meaux, je pris ce parti, Qc sans cesser d'estimer et de goûter M. de Cambrai. »

I Si une délicatesse excessive en amitié, ou plutôt Nouvelle

1 • -.• » ^* j • 1 a Decia ration

la conviction intime de sa conscience sur la vertu . . .

exigée de

de madame Guyon, et sur l'innocence de ses opi^ madame Guyon nions, n'eussent pas rendu Fénelon inflexible sur (*®*''^96);

' '- elle est transfe-

ce point; s'il eût cru pouvoir déférer aux con- réeàVaugirard. seils de l'évêque de Chartres et de M. Tronson, qui , par esprit de conciliation , l'engageoient à s'expliquer un peu plus fortement contre les écrits de madame Guyon ; il eût peut-être été encore à temps de prévenir l'orage qui le menaçoit. C'est du moins ce qui semble résulter de quelques lettres de M. Tronson à Fénelon et à l'évêque de Chartres (i).

(ij Lettres de M. Tronson, des x*', 10 et 18 mars 1696. (Corresp, de Fénelon ^ t. Vil, p. aa8, aiio, etc.)

454 HISTOfRE DE tÈtnXXiV.

Mais Fënclon ne croyoit pas qu'il lui fût permis de se relâcher en aucune manière, sur les devoirs que la conscience et l'amitié sembloient lui imposer. Il

Madame Guyon étoit enfermée , depuis près de huit mois, dans le donjon de Yincennes; elle persistoit toujours à penser et à dire que sa doctrine étoit irréprochable, et qu'elle avoit pu seulement se tromper, eu employant des expressions peu exactes. Il L'abus qu'elle avoit fait, aussi bien que ses amis, du certificat que Bossuet lui avoit donné à Meaux , et les fausses conséquences qu'ils croyoient pouvoir en tirer en faveur de ses écrits (i), exigeoient qu'on prit des précautions plus sévères pour s'assurer de ses véritables sentiments, et pour se garantir de nouvelles variations de sa part. Mais la crainte de signer contre sa conscience un aveu de ses erreurs personnelles, lui inspiroit une extrême répugnance pour souscrire aux nouvelles explications que l'archevêque de Paris lui demandoit. || Dans ces conjonctures difficiles, elle se flatta que M. Tronson, ami de Fénelon, se montreroit peut-être plus facile; et elle écrivit tout à coup au supérieur de Saint-Sulpice, qu'elle étoit prête à souscrire à tout ce qu'il croiroit juste et convenable (a). L'archevêque de Paris connoissoit l'affection du supérieur de Saint-

(i) Voyez ci-dessus , p. 4 9^^ et 436.

(a) Lettre de madame Guyon à M. Tronson ^ du 3 août 1696. (Corresp. de Fénelon^ t. Vil, p. a53«)

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