‹ Histoire de FlorenceChapitre 21 sur 102 · EXIGENCES ILLÉGALES DU MENU PEUPLE. (An. \m · texte numérisé non relu

EXIGENCES ILLÉGALES DU MENU PEUPLE. (An. \m

h sonUîiU vaincue et n'en tiennent plus compte dans l'universel désarroi. Guerriante Marignolli, ce prieur qui portait, la veille, sa peu correcte médiation devant la maison assiégée de rexécuteur, vient, sous prétexte de haranguer les mutins, — car il avait la langue bien pendue\ — leur faire révérence sur la place' : il s'excuse de n'avoir pu ce qu'ils désiraient et se met sous leur protection. Eux, flattés de tant de bassesse, ils reconduisent à son logis, avec honneur, ce déserteur du devoir'. Les statuts exigeaient qu'aucun membre de la seigneurie, durant tout leur office, ne quittât le palais. S'en éloigner dans un pareil moment, c'était donc violer les statuts, et, tout ensemble, dénoncer des collègues. Aussi Guerriante fut-il compris à demi-mot : — Qu'ils descendent tous et qu'ils s'en aillent! s'écrie le peuple. Nous ne voulons plus qu'ils soient seigneurs! Mais que les Huit restent*! — Cette prétention inouïe est apportée en séance de la consulte par Tommaso Strozzi, justement un de ces Huit qu'on donnait pour héritiers à la seigneurie. — On ne parle de rien moins, dit-il, que de brûler lesmaisons des seigneurs qui feraient résistance, de tuer sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants, de les tailler eux-mêmes en pièces*.

* u Che fu si buono gucrrierl che a parole fu il primo. » (March. do Coppo, X, 795.)

* « Fare riverenza alla brigata. » {Diario d'anonimOf p. 368.) » Lettre de Giov. desMedici, Del., XVII, 167.

^ Capponi l'ancien, p. 328. Nous en usons librement avec cet auteur, précieux pour les détails, mais qui, écrivant de mémoire, brouille visiblement l'ordre des faits.

> Diario d'anonimo, p. 368 ; Capponi Tancien, p. 328. Ce dernier dit que le peuple répétait une leçon : t Tulte quesle minacce usavano com'era loro insegnalo dire. )) (p. 521).) — Ammii*ato prétend (XIV, 729) que le pcMiple demandait le départ des prieurs }>arcc qu'il ne voulait plus de cette sorte de gouvernement. Cola est si peu vrai qu'à peine les seigneurs partis il

(An. 1378) LES PRIEURS SE DISPERSENT. 255

Les magistrats menacés résistaient néanmoins, par sentiment tout ensemble de leur devoir et de leur droit, mais avec larmes, en se tordant les main?, en se frappant le visage, en gémissant sur leurs familles. Devant eux, les Huit, impassibles, gardaient un silence peu rassurant*. Leurs amis, loin de soutenir ou de relever leur courage, les suppliaient de sauver leurs jours par la fuite; ils montraient par les fenêtres Niccolo de Carlona et la foule envahissant le palais, \es fanti de la seigneurie eux-mêmes ne s'y opposant pas, car ils étaient à la discrétion des Huit Saints.

C'est Luigi Guicciardini, le faible gonfalonicr, qui donna le signal de la débandade. Pour mieux dire, il détala sans avertir personne, et se mit sous la protection de Tommaso Strozzi, qui le lit conduire en lieu sûr. Les autres, voyant fuir buomiomini et gonfaloniers des compagnies, couraient affolés de droite et de gauche, montaient les escaliers qu'ils croyaient descendre pour sortir au dehors. Deux d'entre eux criaient bien haut qu'ils ne s'éloigneraient point. Ils firent comme les autres. Alamanno Acciajuoli, qui partit le dernier, fit remettre les clefs à l'aubergiste Calcagnino, proposto des arts*. Jusle retour des choses d'ici-bas! En 1343, une seigneurie de grands avait été chassée du palais par les popolani; en 1378, c'est une seigneurie de popolani qu'expulse le menu peuple'. L'illégalité, la violence, ne faisaient que se déplacer, et les plus coupables n'étaient pas

on iioiiiinait (raiitn\s iiour K; Iriiips qui ros(:iit à courir de. cdlt; seigneurie.

* r^ipponi r:uu*icn, j». r»"2S-ôr»0; Amniiralo, XIV, 7^29.

"^ Capponi l'ancit^n, p. TmO; lellrcde (iiov. desModici, Del., XVII, 1G7 ; Mardi, de Coppo, X, VXy ; ser Naddo, p. 15.

^ Ammiralo (XIV, 750) met ce rapiirochemcut dans la bouche des prieurs expulses. Voy. sur le fait, noire t. IV, p. 55 1.

254 ROLE DES HUIT SAINTS. (Ak. i37S)

ceux qui répétaient, trop à Taveugle, une funeste leçon.

Débarrassés des prieurs, les Iluît Saints se croyaient maîtres. Ils allaient bientôt être détrompés. On a dit qu'ils tenaient, dans cette affaire, le fil conducteur*. Sans doute, avec Salvestro, avec Alberti et bien d'aulnes encore, ils s'étaient servis du popolo minuto pour refréner le po/)o/o grasso dont ils faisaient presque tous partie, sans en partager les préjugés et Tégoïsme ; mais ils se croyaient sûrs d'arrêter leur armée dans sa marche ascendante, et jamais l'idée ne leur était venue que les ciompi pussent dominer. Ceux dont ils soutenaient la cause, dont ils étaient vraiment les chefs, grâce à leur popularité de la guerre, ce sont les artisans médiocres, les nouveaux enrichis, cette partie de la classe moyenne encore trop éloignée des grands pour avoir pu jamais pactiser avec eux. Hostiles à l'oligarchie des Albiz/i, les Huit ne faisaient qu'un avec les Ricci, qui s'efiaçaienl derrière leur grande renommée*. Hs ralliaient ce parti intermédiaire qui se flatte d'arrêter les révolutions en marche et qu'on accuse de les avoir provoquées, qu'on rend responsable de tous les maux.

Leur illusion fut de croire que, restés seuls au palais, ils y pourraient à leur gré reconstituer la seigneurie. Déjà ils avaient fait savoir à Giorgio Scali qu'il était prieur'. Mais le bruit en fut promptement répandu. Or, quoique les Scali eussent passé des rangs de la noblesse dans ceux du peuple; quoique Giorgio lui-même, pour avoir, gonfalonier en 1574, contribué à rendre une loi

* « Tutte queste cose avcano condoUe a loro volerc c proposito. )> (Capponi rancien. p. 551.)

* M. Fossati (p. 60) a bien jugé ceUe situation, sur laquelle parait se tromper Capponi l'ancien.

^ Capponi l'ancien, p. 551.

(An. i378) LE PAUIS ENVAHI. 255

défavorable aux magnats ^ et surtout parce qu^il ctait une des victimes de Vammonizione^j dût plaire aux petites gens, il leur déplaisait par son caractère ferme jusqu'à la dureté. Il ne parlai t, eu effet, que de les châtier, d'envoyer contre eux des hommes d'armes, accompagnés, au besoin, de la hache et du billol^.

Contre un prieur de cette sorte protestèrent donc les agitateurs qu'il menaçait : ils s'enhardirent jusqu'à s'écrier qu'ils voulaient être prieurs eux-mêmes. Comme ils avaient des amis au palais, la porte leur en est ouverte, et ils s'y précipitent. A leur tète est un homme aux pieds nus dans de grossières sandales, qui a enlevé au revendeur Betto de Ciardo etqui lient triomphalement le gonfalon de justice. Ce personnage nouveau qui entre en scène avait une large face avec de beaux traits, un front proéminent, l'œil vif et profond, le nez aquilin de la race étrusque*. Ainsi le dépeignent ses contemporains. Dans sa jeunesse il avait exercé en Lombardie le métier des armes*. S'élant fait, depuis, cardeur de laine, il était facteur ou contremaître d'une boutique de cet art appartenant à Alessandro de Niccolaio, un des Albizzi,

' Voy. March. de Coppo, IX, 748, 755, et Gino Capponi, Sior.di Fir,, 1, 350.

* (( Nota admonitionis fuei*atiniista,qua ille injuria acerbatus satiari vindicta non poterat. » (Léon. Bruni, IX, 197.)

' • Quod considerato pcriculo quod imminct, subito gens annoruin, pedites et équités, sint in platea armati. Et quod rectores vadant scnitando percivitatem ; et si oportucrit, faciant ante se portari cippum et mannaiam. » (20 décembre 1578. Consulte, dans Fossati,p. 61, note 5.)Ces paroles sont d'un temps un peu postérieur, mais elles pci^rnent le caractère.

^ Capponi Tancien, p. 531. Ms. Strozz., cl. X\V, cod. 556, dans Fossati, p 59. 11 y a deux exemplaires de cette chronique. Le n* 556 est une copie; le n*557 est ToriginaL que cite de préférence M. Ghernrdi.

> Léon. Bruni, ÎX, 190. Le portrait de Michèle est dans Thôpital des battilani (spedale pe' vechi de la chompangnia de' batilani), chapelle des ciompi, via délie Ruote. C'est une copie très ancienne. Voy. sur cet hôpital d'intéressants détails dans Simonin, hc. cit., p. 462- iHi.

S56 MICHELE DE LANDO GONFÂLONIER. (An. 1378)

qui, par haine de sa famille, en avait quitté le nom. Ce facteur, nommé Michèle, fils d'Orlando ou de Lando, commandait, sous les ordres du patron, à un certain nombre d'artisans ou manœuvres, et il était, de plus, un des trente-deux syndics ou consuls du menu peuple institués en vertu de la pétition du 21 \ Sa femme et sa mère vendaient, aux environs des Stinche, de la poterie, des herbes, des choux*. Il appartenait donc au peuple, qui allait faire de lui son favori d'un jour, et par là tromper la postérité sur le rôle de cet apparent meneur, qui ne fut guère qu'un instrument.

C'est à tort, en effet, que Machiavel voit en Michèle de Lando la tête et l'âme de ce nouveau mouvement. Nul peuple ne souhaitait moins que les Florentins d'alors l'unité d'un commandement personnel. Ils étaient en assez petit nombre pour que leur cité formât comme une personne, et les plus illustres d'entre eux n'eurent jamais dans l'État la décisive prépondérance que leur attribue l'histoire. Ce facteur de la laine n'est, comme tant d'autres, qu'un atome; mais cet atome est porté en avant, plus vite que d'autres, par son impétuosité propre qui l'a poussé parmi les premiers, comme par celle d'un courant qui entraine jusqu'aux indécis.

Tandis que « maints jeunes gens montaient à la tour pour donner le branle aux cloches et attester la victoire qui leur livrait le palais à l'honneur de Dieu' », dans la

• Voy. môme chap., p. 2i8, note 1 .

' March. de Coppo, X, 700. Chion. ms. dans Ghcrardi, préface au Diano (Canonimo, p. 253, n. 2. Cf. p. 250. Lellre de Giov. des Medici, Del., XVII, 107. — On le dit aussi charcutier, potier, du métier de sa mère. 11 parait que les stovigliai ou i)otiers étaient une branche du métier des pizzicagnoli ou charcutiers. Voy. Gherardi, ibid., p. 256.

^ Ms. Slrozz. dans Fossali, p. 02, note 5.

(An. 1578) INSPIRATEURS DE MICHELE. 257

salle d'audience où Michèle avait pénétré le premier, ceux qui marchaient à sa suite le proclamèrent sans plus de façon gonfalonier de justice et seigneur. Celait la recompense de sa hardiesse. Comme ils ne lui désignaient pas de collègues, il se trouva un instant maitre absolu de Florence*; mais, par une première marque de bon sens, il ne voulut pas, du moins, rester sans conseillers. Il fit appeler Salveslro des Medici, Giovanni Dini, avec d'autres citoyens agréables aux arts et au menu peuple*. Ni ceux-ci ni ceux-là ne sont les « viles bètes » dont parle si dédaigneusement Âmmiralo \ Ce sont, pour la plupart, des hommes considérables de la classe moyenne. Leur tort, si c'en est un, était de soutenir les intérêts populaires. Dès ce moment, il est vrai, ils ne les soutiennent que sans paraître devant le public. Simples conseillers, ils se fout petits, ils accompagnent silencieusement Michèle, quand ce gonfalonier d'aventure vient au son des trombes, sur la ringhiera^ faire reconnaître et acclamer son pouvoir *; mais ils n'en sont pas moins ses vrais inspirateurs : rien ne se fait que sur leur avis, que d'accord avec eux.

Ce n*en était pas moins la révolution de la populace. Pure de sang jusqu'alors, elle cherchait sa victime expiatoire. En parcourant le palais du podestat, quelques-uns y trouvèrent, c avec bien d'autres choses, les cordes achetées pour pendre les pauvres gens qui avaient volé dîms les précédents incendies ^. » Nul doute, ce sont les

* Capponl Tancien, p. 331 ; Ser Naddo, p. 13; lettre de Giov. des Medici, /)e/., XVn, 167.

* Diario (TanonimOy p. 368 et préf. p. 254, note; PasseriDi, Gli Alberli di Firenze, 1, 119.

' Amm., XIV, 760. — * Ms. strozz. Foss., p. 62, n. 3. — • Ibid., noie 1.

208 MEURTRE DE SER NUTO. (Ax. 1578)

instruiîienls de ser Nulo, de ce cruel bargello^ appelé, au début de cette période, par Lapo de Gastiglionchio et les siens, pour mettre à mort les quatre prisonniers de la seigneurie *. Ser Nuto sentait trop sa vie menacée pour n'avoir pas disparu en même temps que les seigneurs. Revêtu d'une cuirasse de la commune, le visage et la tcte rasée, il s'était réfugié dans une auberge de la rue de Venise, derrière le palais *. Un de ses fanti le vendit au prix de tout l'argent qu'on trouverait sur lui. A l'approche du danger, le malheureux s'était jeté sous un lit; ceux qui le cherchent l'y découvrent, l'en tirent, triomphent de sa résistance à coups de poignard et d'épée, puis l'emmènent couvert de blessures, en le soutenant par les aisselles. Lui, redoutant d'élre pendu, il demande qu'on l'achève, et son vœu est exaucé. Un terrible coup de hache lui fend la tête et lui coupe presque le bras. Au loin rejaillissent sa cervelle et son sang. C'est un cadavre qu'on traîne aux potences, qu'on y pend par les pieds, qu'on met en pièœs, comme trente-cinq ans auparavant celui d'Arrigo Fei, créature du duc d'Athènes. Chacun en prend un morceau, € pesant moins d'une once », dit Marchionne ", et le promène, piqué à sa lance, dans la ville et les faubourgs. Au gibet, il ne restait plus qu'une jambe, coupée à la hauteur du genou. Quatre florins d'or et qua-

« Diario d'anonimOf p. 568. LeUrcdeGiov. desMcdici,Z)e/.,XVII, 107. Machiavel dit (111, i5 A) que c'est pour gngher du temps et organiser soa gouvernement que Michèle donna ordre de rechercher Nuto ; mais il subit la légende qui n'avait pas tardé à faire du cardeur un homme d'Ëtat. Cette légende parait déjà dans Buoninsegni, dont la chronique va jusque ver»- 1410 seulement. Voy. cet auteur, |). 622.

* Cette rue porte encore aujourd'hui le môme nom.

' March. de Coppo, X, 795.

(An. 1578) BALIE DONNÉE A MICHELE. 259

ranlc sous de monnaie trouvés dans l'escarcelle de la victime, furent fidèlement remis au faute qui Tavait livrée. Avec celle-là, il suffit d'une autre, d'un des incendiaires, pour apaiser la soif du sang^ C'était peu, à tout prendre, pour un peuple en révolte; mais les détails horribles attestent ou confirment un honteux progrès de la férocité dans les mœurs. Si les Florentins du treizième siècle tuaient leurs ennemis, ils n'en mettaient pas, du moins, les cadavres en lambeaux.

Pendant ce temps, Michèle de Lando ne restait point inactif. Docile aux bons conseils, il voulait un gouvernement régulier pour le rendre légitime. Dans l'assemblée à parlement, convoquée au son des cloches, il se faisait donner, ainsi qu'aux syndics des arts, aux Huit Saints et aux personnes notables dont il s'entourait, balie de nommer des prieurs, des gonfaloniers, des buonuominiy en remplacement de ceux qui étaient nominalement en charge, qui s'étaient éclipsés et dont on ne voulait plus \

* Diario (Tanonimo^ p. 368; lettre de Giov. desMedici, Del., XVn,167; Machiavel, III, 45 B; Ammiralo, XIV, 781. Les détails précis et curieux ne soDt que dans les deux contemporains. Les autres chroniqueurs disent à peine un mot de ce fait.

* March. de Coppo, X, 796. Les auteurs mettent en général ce parlement

au lendemain.il. Gherardi relève Terreur (préf. au Z)tariorf*anon., p. 253,

n. 5). Ils ne parlent point ou parlent à peine de la nouvelle halie où Michèle

de Lando se laisse annuler. Grtlc balie pourtant fut effective. Ses actes,

quoique avec des intermittences, durèrent jusqu'à la fin d*août. On en peut

voir la preuve dans des documents des 28 juillet, 6 et 9 août, où on lit :

M ad executioncm cujusdam provisionis facte per illos della Balia procedere

intendentes(iloc. à la suite^du Diario d^anon., p. 516, 517). » Cf. la préface

de M. Gherardi, p. 25 i note, où sont relevées les erreurs des anciens et

modernes auteurs sur ces faits et leur physionomie. Il n'y est point parlé de

M. Simonin, sans doute parce que le savant éditeur ne t'avait pas sous les

yeux; mais dans ce récit, un des plus récents, les erreurs ne sont pas moins

graves que partout ailleurs. Le premier coupable c'est Machiavel, avec son

idée qu'un peuple ne peut faire quelque chose qu'à la condition d'être mené

par un chef unique.

26îa PART TROP URGE FAITE (Ax. 1378)

qui en jugeons à distance, des distinctions inexplicables. Mais expliquons-nous davantage |)our quels motifs, aux yeux des Florenlins, l'industrie nécessaire du boulanger était, et est encore, assure-t-on, de tous les métiers le plus vil?

Les trois nouveaux arts obtinrent, dans le collège qui allait élire les prieurs, la part du lion. Ils y furent représentes, si Ton doit en croire Marchionne, par soixantecinq de leurs membres, tandis qu'aucun autre art ne rélait seulement par trois des siens ^ On proposait les noms tout haut, et Ton votait sur chacun d'eux par fèves noires ou blanches, comme pour constituer les bourses. Ce n'était donc point le tirage au sort, comme à l'ordinaire; c'était une élection à l'ancienne mode, dans toutes les règles. Les petites gens y firent la loi. En vain les ambassadeurs de Pérouse et de Bologne leur conseillaient-ils de réserver la moitié des offices aux arts majeurs et aux scioperali^ ces gens qui n'exerçaient aucun métier, puis de partager l'autre moitié entre les arts mineurs et les trois nouveaux arts *. Ceux-ci, sur les neuf membres de la seigneurie, s'en firent attribuer cinq, et comme le populaire Benedetto de Carlona, élu pour les arts mineurs, ne pouvait que marcher d'accord avec les cinq prieurs du menu peuple, à eux six ils devaient former, contre l'opposition d'ailleurs peu probable des trois autres, la majorité légale des deux tiers '.

< « Sessanta cinque vi furono dcllc tre arli aggiunte, die di niuna ve n'ebbe tre. » (Mardi, de Coppo, X, 798.)

* Ammirato, XIV, 732.

' Voici en entier la composition de cette seigneurie :

Sanlo-Spirito : Giovanni des Gapponi, lanajuolo (arts majeurs); Lconcino de Francino, cardcur (menu peuple) ;

(A5. 1378) . AU MEmi PEUPLE DANS LES OFFICES. 263

Les conséquences ne se firent pas attendre de ce vote léonin. On allait voir ces prieurs, joints à deux cent vingt richiesti de leur bord, décider qu'à l'avenir les trois groupes d'arts, majeurs, mineurs et nouveaux, fourniraient chacun trois membres de la seigneurie, le gonfalonier devant leur appartenir à tour de rôle, et que la même proportion serait observée pour tous les collèges *. C'était , sous une apparence d'égalité et de modération, faire aux nouveaux arts une part plus large que ne le permettaient les idées admises, car, s'ils formaient par le nombre le tiers de la population virile, Florence, ainsi que Rome antique, comptait, non par personnes, mais par universités. En se plaçant à ce point de vue, que trois arts semblassent considérés comme le tiers de vingt-quatre, quoi de plus révoltant pour les anciens privilégiés? Les nouveaux, par compensation, étaient satisfaits. « Cette répartition, sans distinguer entre riches et pauvres, lit-on dans un manu-

Santa Croce : Spinello de Boni (menu peuple) ; Salvestro de Compiobbesi, chaufournier (arts mineurs) ;

Santa Maria Novella : Salvestro de Giovanni^ teinturier (menu peuple) ; Bonaccorso de Giovanni, cardeur (menu peuple);

San Giovanni : Giovanni de Bartolo, épicier ou apothicaire (arts majeurs) ; Benedetto de Carlona, faiseur de sandales (arts mineurs) ;

Michèle de Landoy gonfalonier de justice, pour le menu peuple et le quartier de San Giovanni. (Priorista authentique, rapporté par Gherardi, note 2 à la p. 569 du Diario d'anonimo.) M. Fossati manque d*cxactitude sur ce point parce qu'ayant pris sa liste dans les Deliberazioni de'iignori e collegiy où ne se trouve pas la qualité des personnes, il tente de Téclairer par Gapponi l'ancien, qui ne fait que Tobscurcir. On peut voir la liste desgonfaloniersi de compagnies et des buonuomini dans une note au Diariod'anon,, p. 370. Les noms des quatre seigneurs qui étaient syndics des arts sont, ici, imprimés en italiques. Voy. la liste des syndics dans Fossati, p. 117, append. n* 9.

' Le ms. Strozz. cité par Fossati (p. G8, notel) rapporte ce fait à la date du 29 juillet; March. de Coppo (X, 798) au 28 août. Il importe peu, car c'est toujours la même seigneurie.

264 SEIGNEURIE DE L'ÉMEUTE. (As. 1378)

scril du temps, conteDtn beaucoup de gens qui jamais n'avaient eu part aux offices, quoiqu'ils eussent pari aux dépenses *. » La roue de la fortune, en tournant, avait fait justice, aux yeux d'un grand nombre. Quelle faute que de compromettre ce triomphe du principe par les conséquences qu'on en tirait! C'est peu de vaincre : le tout est de durer.

La seigneurie, élue le 23 juillet, entra en fonctions le 24 \ Benedetto de Garlona en fut, par le hasard du tirage au sort, le premier proposto'. L'initiative appartenait donc pour trois jours, un siècle en de pareilles conjonctures, à un personnage résolu du parti dominant. Le pouvoir dictatorial de Michèle cessait après trentesix heures *, quoiqu'il restât gonfalonier de justice. Les

* (( Et cbosi si fece il buono squittinio, che contenté moUa gente, i quaii non aveyano mai avuto parte d'ufficio et sempre erano stati aile spese. i (29 juillet. Ms. Slrozz. dans Fossati, p. 68, n. 1.) Cet acte, à peine postérieur de quelques jours et que nous révèlent cette chronique et March. de Coppo (X, 798), explique les confusions des contemporains et les erreurs des modernes qui ne voient pas leur désaccord, comme Sismondi, ou ne parviennent pas à s en rendre compte, comme Léo. Capponi Tancien ne parle pas de Tétection léonine du 25, parce qu'elle n'eut dVfTet que pour quelques jours, et Machiavel ne tient compte que de celle-là, probablement parce qu'il ignorait la seconde. Voilà, selon nous, la seule explication possible de tant de contradictions parmi les auteurs les plus rapprochés des faits et qui semblaient devoir être les mieux informés.

* f Quorum ofGcium sumpsit initiuro die 24 mcnsis julii et durare débet per totum mensem angusti.» (Deliberazioni de' siqnori e colleçi. Juilletaoût 1578, p. i, dans Fossati, p. 66, n. 2.)

' ïbid.f n. 5.

^ Ce pouvoir n'avait duré que du 22, à trois heures de Taprès-midi, jusqu'au 24 dans la matinée. C'est la postérité, Machiavel en tête, qui a fait de Michèle un héros, un chef de parti. Divers contemporains l'appellent « le gonialonier de justice », sans même le nommer. L'erreur vient : 1* de ce que deux fois dans sa courte carrière il eut l'honneur de porter le gonfalon, d'abord des in>urgés. puis du gouvernement ; 2° de ce qu'on s'obstine à voir dans le gonfulonier le chef de la seigneurie qui était, on l'a vu, le proposto, nommé seulement pour quatre jours. De notre temps, son nom a été donné à une rue. Mous tenons de M. Ubaldino Peruzzi, alors syfidic de Florence,

Page 1