A5. 1578) LES PRISONS OUVERTES
puis emporté sur une planche par ses compagnons atlrislés, les plus endurcis s^attendrissent, renoncent à leur opposition, admettent le gonfalon de ia laine, et ce fut le point de départ d'une réconciliation imprévue entre toutes les branches de cet art important *.
Un si heureux accord ne faisait pas le compte de Luca de Panzano. Pour pêcher en eau trouble, il lui fallait de nouveau agiter la mer populaire. Par quels moyens il entraîna ses adhérents, on ne le sait, mais on le devine : il dut faire appel à leurs plus détestables pasr sions. Les conduisant à la maison du capitaine du peuple, puis à la prison de la Scala^ qui remplaçait les Stinche dévastées, il en retire divers prisonniers, dont Sacchetti, Cavalcanti et le badigeonneur*. Celui-ci, quelques-uns remmenèrent sur la rin^hiera. — Remercie, lui commande-t-on. Dieu et le peuple de Dieu qui t'ont délivré!
— On lui fait baiser la bannière de l'ange et promettre d'ouvrir une boutique de l'art de la laine, valant trois mille florins. Les promesses coûtant peu, il s'engage pour une de six mille. Tous aussitôt de s'écrier : — C'est un bon homme! Voilà pourquoi on lui voulait faire du maP!
— Et on l'accompagne, comme en triomphe, à son logis. Lui, pour se soustraire à ces tendresses importunes, il ouvre sa cave. On voit bien qu'il connaissait son monde*.
— Buvez, rafraîchissez-vous, dit-il, tondis que j'irai un peu me reposer. — On boit, pour se refaire du soleil d'août, et il s'échappe par une porte de derrière. — Ce a bon homme, » incarcéré bien à la légère, était homme
* Diario cTanonimo, p. 576.
* Voy. les telles dans la note à la p. 374 du Diano (Tanonimo,
^ (( Quesli chiedeuno poco allro che bere, ira percliè ne sono U8ie|)er lo caldo e l'arme. » (March. de Coppo, X, 801.)
278 DISPARITION DE LUCi DE PÂNZiNO. (An. 1378)
de sens : il craignait une populace ivre de désordre comme de vin; il savait quel état faire de ses fugitifs engouements.
Lucâ de Panzano, entre temps, dirigeait sa course calculée vers la maison de la parte^ dont il voulait prendre le gonfalon. Les clefs ne se trouvant pas, il enfonce la porte; mais ici, brusquement, s'arrêtent ses succès. Son entreprise parait suspecte. N'en voyant pas bien les motifs, on suppose les plus divers. Aux avisés il parait clair que le gonfalon populaire de Tange va être éclipsé par l'aristocratique gonfalon de la parte. Luca se souvient donc de son origine? il veut donc s'en targuer tout en redevenant |?opo/ano? Des rangs épais de la foule s'élève déjà cette accusation, si souvent meurtrière : — C'est un traître* ! — Peu s'en fallut que l'idole ne fût mise en morceaux. I^ patricien déclassé dut prendre la fuite, disparaître. Le lendemain, on ne le trouva plus. Bien lui en prit. « L'eût-on trouvé, dit un contemporain, je crois qu'il aurait ressenti une autre chaleur que celle du soleiP ».
La nuit imposait à tous une trêve de quelques heures; mais les séditieux sentaient le péril qu'ils courraient à se séparer. Ils restèrent en permanence à Santa Maria Novella. Au prieur de ce couvent ils demandèrent, avec un asile, des moines de bonne vie, propres à leur consoler l'âme et le corps, à leur conseiller des choses utiles et bonnes. Était-ce là, comme on l'a cru, une marque d'hypocrisie? Nullement : ces gens aveugles et emportés étaient, pour la plupart, sincères : ils croyaient exercer
' « Il popolo cominciava già a dire : E'ci yuoI tradire. o (Diario d'anonitno, p. 577.) ^ Diario cTanonimo, p. 376, 377 ; Harch. de Coppo, X, 801 .
(Ah. 1378) LE MENU PEUPLE A SANTA MARIA NOVELLA. 279
un droit en vengeant leurs injxires, comme en essayant d'améliorer leur condition *. Les perturbateurs de parti pris, les scélérats qui s'étaient glissés parmi eux ne formaient dans leurs rangs qu'un appoint ; mais, en pareil cas, c'est cette lie du peuple qui donne le ton, qui parle haut, qui prêche d'exemple, et l'histoire fait volontiers les autres à leur image. Il y a peu de chroniqueurs qui ne croient et ne disent que les gens soulevés voulaient a courir » et dévaster Florence, dépouiller les propriétaires, les poursuivre jusque dans la campagne, voler et tuer « tous » les bons citoyens, murer les débouchés des rues pour s'y faire des réduits', puis vendre la patrie soit au marquis de Ferrare, soit à Bartolommeo Smeducci de San Séverine, un des tyrans de la Marche, qui était alors dans la ville» sollicitant une condotta ou commandement militaire; après quoi ils se seraient enfuis avec leur butin'.
Évidemment, l'esprit de parti, Fesprit de généralisation hâtive prêtaient au grand nombre les desseins de quelques-uns, et il est bien difficile, en de telles accusations, de démêler le faux du vrai ; on peut admettre cependant que celle de vouloir un seigneur était fon-
^ M. Simonin croit que cette demande de moines fut faite par moquerie (p. 454). Gino Cipponi connaît et comprend mieux les idées, les caractères de ce temps-là. Voy. t. I, p. 353.
* 51s. Strozz. dans Diario d'anon.j p. 379, note ; Diario del Monaldi, p. 547; March. de Goppo, X. 804; Sozomène, R. I. S., XYl, 1 111 ; Ammirato, XIV, 754.
^ Cette accusation d'un traité avec Bartolommeo pour lui livrer la ville, fut examinée, le 4 septembre, après la défaite des ciompi^ dans un grand conseil de richiesti. Les uns doutent et demandent qu'on examine; les autres nient, et demandent un sauf- conduit pour Bartolommeo. Voy. les textes dans Diario d'anon,, p. 577, note 5. March. de Goppo tient ce projet pour vraisemblable, « perocchè l'avieno onorato e ben veduto. )) (X, 804.) La raison peut paraître insuffisante.
380 LE MENU PEUPLE SE DONNE DES CHEFS. (Ah. 1378)
dée '. N'est-ce pas au pouvoir absolu d'un seul qu'en toot temps et en tout pays aboutissent, après les déceptions de la lutte, les chimères malsaines des petites gens? Quant aux autres griefs des classes éclairées, ils n'étaient pas exempts d'exagération : chez le gros de leurs adversaires, de leurs vainqueurs sans lendemain, péchait l'intelligence plutôt que la volonté. Ces hommes de premier mouvement ne voyaient qu'injustice dans le nombre insuffisant de prieurs qu*on leur avait accordé, que défection daos la docilité sensée de Michèle de Lando aux conseils des politiques*. Sans doute leur résolution était funeste d*avoir des chefs vraiment à eux, pour peser sur le pouvoir, sinon pour l'exeixx^r; mais l'était-elle plus que celle de créer ces exécrables capitaines de la partCj quintessence de l'aristocratie bourgeoise, qui constituaient comme un État dans TÉtat, et dont les excès d'arbitraire avaient provoqué la terrible crise où Florence se débattait? C*est Tordinaire injustice des factions de se renvoyer réciproquement tous les torts, au lieu de voir dans les siens propres une provocation à ceux d'aulrui.
Jusqu'alors, la populace florentine n'avait eu à sa télé que des chefs d'émeute. Dans sa retraite de la nuit, elle put se donner, avec ou sans le conseil des moines de bonne vie, huit chefs de gouvernement et les flanquer d'uu conseil de seize pei*sonnes, une par compagnie ou gonfalon, à élire tous les deux mois '. Ellle décida sans sour-
* « Quesli ollo Tolevano signore. » (Ms. Sirozz. dans Diario tTanon., p. 379, noie.)
* M. Fossati (p. 76) discute longuement les raisons de Tatlitude prise par Michèle de Lando. 11 nous parait avoir donné trop à la conjecture et 8up|)oser sans preuve des motifs cupides, intéressés.
^ M. Fossati (p. 77, n. i) donne les noms des UuitdeS. M.Novella d'après les documents.