U2 ENGOUEMENT POUR PÉTRARQUE
et de CCS deux guelfes au gibelin Charles IV \ malgré l'horreur en maint endroit exprimée pour les étrangers comme pour les mercenaires*. Politique inconsistante de lettré, trop occupé de soi pour Tétre passionnément de son pays% trop indifférent au choix des moyens pour ne l'être pas au but plus qu'il ne lui plaît de le dire, trop peu puissant en réalité, malgré le bruit de son nom, pour avoir eu jamais la moindre chance de procurer à l'Italie le bienfait, chimérique alors, de runité\
Et pourtant jamais nom n^a obtenu, parmi les contemporains, une plus grande gloire. Voltaire et Goethe l'ont à peine égalée. De tous pays on écrit à Pétrarque : une impératrice d'Allemagne lui annonce manupropria^ qu'elle vient de mettre au monde une fille. I/Ëglise, dont il attaque les empiétements', le chef, les cardinaux', la mondaine cour', lui offre charges, bénéfices, canonicats. Les prédicateurs en chaire vantent ses rime^ pour leurs beautés spirituelles. Passe-t-il par Arezzo? Les Arétins sont fiers de lui montrer, conservée avec un soin pieux, la maison où il est né*. Se rend-il à Venise? Le sénat l'y fait asseoir à la droite du doge et
« Famil, XIX, i, 12 (Frac, II, 513, 546).
« Famil, XVIU, 16 (Frac. H, 506) ; Senil, XVU, 2 (Frac, U, 558).
^ Voigt déclare Pétrarque individualiste ; il lui donne, non à tort peutêtre, l'uniforme allemand. Voy. Wiedebelebung des clauichen AUherthums, p. 81. Berlin, 1859.
* Ce désir un peu vague de Funité parait dans la phrase suivante : « Quanto digniusfuerat... Venetos cum Januensibus unum fieri quamformosum corpus Italislacerari. i (FamiL, XI, 8, dans Frac., II, 152.)
» Voy. FamiL, XXIII, 2 (Frac, Ul, 194).
« Epiêl. sine titulo, I, et Frac, note à FamiL, IV, 13; EgL 6.
T £(//. VI ; SeniL, IX. 1. 2 ; XU. 2; XQI, 15; Epist. sinetUulo, lY.
» FamiL, IX. 6; XU, 2; XX, 9, 14; SeniL, VU,1; X, 2; EpisL sine iitulo, Vlll, IX, XU, XV.
» SeniLj XIU, 5; Mehus, Vita Amb. Trav., p. 99; Voigt, p. 97.
EICEPTÉ A FLORENCE. 405
roclame sans pareil *. Veut-il descendre le Pô, dont barques de soldats sillonnent le cours, dont des ées ennemies occupent les rives? il passe sans être iiété. Sur son passage, toutes les têtes se découvrent. s, jusqu'aux plus humbles artisans, récitent ses vers, licipalités, nobles, savants, le reçoivent à la porte eurs villes, comme on fait les princes, et se disputent nneur de lui donner l'hospitalité. Un orfèvre de ^ame, de qui il l'accepte, a peuplé des portraits, des ucs de son hôte, tous les coins de sa demeure, a fait sser de pourpre et de drap d'or la chambre qu'il lui e; le lit où le poète a reposé une nuit devient une iolable relique'. Comme il est toujours par voies et chemins, des dévots de son génie se lancent à sa lerche. Un vieux maître d'école court à pied, pour tendre, de Pontremoli à Naples, et, ne le trouvant , de Naples à Parme, où il a son gîte. C'est plus que ['admiration, c'est de l'engouement.
5euU les Florentins y résistent. Par rancune de sa bouie ou par sévérité dégoût, ils osent critiquer tel ou tel ses vers*. C'était, à ses yeux, un crime de lèse-maé poétique. Quoi ! « Des gens qui vivaient en Sarda- »ales se montraient plus acerbes en leurs jugements ï Fabricius ou CatonM » Il n'eut pas la joie de les r revenir à résipiscence : sa mort seule les y devait dé- Dans un décret portant acceptation de la bibliothèque que le poète léguait République ; ce décret est rapporté par Fracassetti, note à la 43* des larum, éd. ilal., t. V, p. 377. Cf. Yoigt, p. 97. Voy. FamiL, XXI, 2. et Mézières, p. 376-578. ff Pauci illi incorruptique versiculi post Apenninum ac Padum Alpeni |ue ac Danubium transgressi, nusquam quod audierim i eprehensorem in patria reperere. » Et il combat une à une leurs critiques. (SeniL^ , ann. 1365.) îhid.
X{)\ LES PÉTRÂRQUISTES.
ciller. Us ne se disputeront point, à Texemple d'autres villes, SCS os, comme ceux d'un saint, et jusqu'aux lambeaux de ses vêtements; mais le froid Filippo Yillani verra en lui le modèle de toutes les vertus, et croira qu'une nuée blanche est sortie de sa bouche, au moment qu'il expirait, pour attester sa sainteté; mais Boccace,qui le pleure la nuit, sera le premier des « pétrarquistcs », et d'autres Toscans se feront aussi un honneur de rélre, Sennuccio del Bene, Buonaccorso de Montemagno, Zanobi de Strada, couronné à Pise par Charles IV*. Si leurs vers décharnés les dénoncent savants plus que poètes, ils contribuent, du moins, à fixer la langue imagée de la poésie lyrique, service que nul autre peuple ne pouvait mieux lui rendre que celui qui parlait le plus purement ridiome italien. — Ce sont, en effet, ses rime en langue italienne^ cl non ses poèmes en langue latine, qui provoquent le croissant fanatisme : au seizième siècle, Ammirato sent bien à quoi Pétrarque est redevable de l'immortalité; il le proclame même supérieur à Dante (auteur de canzone amoureuses), autant que Dante, l'est à ses devanciers*. Ainsi Pétrarque passe Dieu, et le délire du pétrarquisme s'inocule à toute une nation. En vain le bon sens révolté de Tassoni,pd/ra/cliomastix non sans vigueur, essayera-t-il plus tard d'arrêter ou d'endiguer le courant : la vitesse acquise, l'habitude l'auront rendu irrésistible, et seul, il fertilisera
* Zanobi, né à Strada, près de Florence, eni515,mortà ATignoneni364. Maestro Gioranni, son père, a?ait enseigné la grammaire aux jeunes Florentins, il ût de môme et y ajouta la rhétorique. La couronne lui fut donnée à la demande de NiccolaÂcciajuoli, qui Tavait amené de Naples (avril 1355). Vuy. M. Villani, IV, 9t2. Zanobi ne laissait point d'ouvrages. Uarchionne de Coppo restimaitfort(lX, 671). Ammiruto est assez dédaigneux (XI. 571).
' Ammirato, 1. IX, 1. 1, p. 440.