‹ Histoire de FlorenceChapitre 47 sur 102 · LENTS PROGRÈS DE LA PROSE · texte numérisé non relu

LENTS PROGRÈS DE LA PROSE

encore le champ poétique, quand sera venue l'heure de In stérilité.

En progrès comme la poésie, la prose marchait d'un pas moins rapide et moins assuré. SufGsantc, dans sa forme primitive, pour les chroniqueurs*, elle ne Test point pour qui se pique de littérature, de beau langage; elle ne s'emploie qu'en des écrits sans étendue, sans portée ou sans prétentions. C'est en latin que Pietro Crescenzi (1253-1520) publie un traité d'agriculture, quoiqu'il fût manifeste que ses lecteui^s naturels ne Tentendraient point. La prose fait un pas avec les Yillani, avec les Cenlo Novefle^ f\m pures que les fabliaux français qu'elles imitent, avec \esRealidi Franza, premier développement italien de la légende carolingienne; mais qu'après ce pas il en reste à faire encore, et de plus décisifs! Le troisième Yillani est inférieur au second, et le second au premier ; les auteurs des Cento Novelle n'ont cure de bien dire et ne disent bien que par accident; \esReali sont d'un style si peu marqué, qu'on ne sait trop s'il les faut rapporter à la fin du treizième siècle ou à la seconde moitié du quatorzième*.

C'est Boccace qui, le premier, donna à la prose italienne ce tour littéraire qui lui manquait encore. Non pas qu'il n'eût débuté, comme presque tous ses contemporains, par écrire en vers : il avouait même ses préférences pour la poésie, et il voulait être appelé « le

* Sade (U 80) et mêmeSismondi (UI, 478) sont très injustes pour la langue au temps de Dante, quoique le second relère ï cet égard les incroyables exagérations du premier.

* M. Etienne (p. 6!2) veut que la Tavola rotonda soit aussi ancienne que la langue toscane, parce que Francesca de Rimini et son amant lisaient Lancillolto; mais ce qu*ib lisaient, c'était très* probablement le texte frau« çais de Lancelot du Lac,

iO<; BOCCAGE. SES POÉSIES.

poète* »; mais^ après avoir lu et imité les rime de Pétrarque, désespérant de les égaler, il jeta les siennes au feu. S'il mêla plus tard des vers à sa prose, c'est à sa prose, non à ses vers, qu'il doit sa célébrité.

Giovanni deBoccaccio, c'est-à-dire fils de Boccaccio, — car le nom du père devint, par une exception de moins en moins rare, celui du fils, — était né à Paris, en 1313, de l'union illégitime d'un marchand de Certaldo avec nne Parisienne*, origine qui n'est plus contestée, et qui explique le tour demi-français de ce brillant esprit. Destiné au trafic et nourri dans le culte de l'arithmétique, il en parut un adorateur si peu fervent, que son père, pour le détourner de son penchant aux lettres, le poussa, déjà âgé de vingt-huit ans, vers le droit canon, . qui touchait aux lettres par l'étude, et au trafic par le profit'. Mais ce mezzo termine n'eut pas le moindre succès \ Boccace n'avait qu'un génie, celui de conter. Dès son enfance, il faisait de petits contes^ Il conte dans son Filostrato, récit en vers des amours de Troïle,

* Sur son tombeau, à Certaldo, un des quatre yers de son épitaphe, qu*on croit de lui, donne le lieu de sa naissance :

Patria Certaldam, studium fuit aima poesis.

Yoy. Manni, Storia del Decameron, p. 129. Giudici (I, 510-318) préfère à la prose de Boccace ses vers, malgré le mélange d'antique et de cheraleresque qui en fit, dit-il, le moindre succès.

« SeniL, YIII, 1, p. 827. Voy. au Bulletin de la Société de V Histoire de Paris, 2* ann., 3« liv., mai-juin 1875, une note de M. de Lonjzpérier. L'origine parisienne de la mère de Boccace, déjà affirmée par Ginguené, n'est plus contestée par la critique italienne. Cf. Baldelli, VHa di Giov, Boccacci, Flor., 1806; Landau, Giov. Boccaccio , sein Leben und seine Werke, Stuttgart, 1877.

' Yoy. Boccace, De gcnealogia Deorum^ 1. XY, c. x. Ce que nous sarons de plus sûr au sujet de Boccace, c'est ce que lui-même nous a appris.

* Filippo Yillani, Vita del Boccaccio.

» De geneaL Deor,, XY, 10.

SON DECâMERONE. 407

fils de Prîam, avec Briséis, fille de Calchas ; dans son iVinfale fiesolanOy lamentable histoire de celles d*Africo avec Mensola ; dans sa Caccia di Diana^ dans son Admetto ou « Comédie des nymphes florentines i> ; dans son Fi/ooo/^o, premier de ses ouvrages en prose, imité de Floire et Blanceflor; dans son Corbacdo ou Labirinto d'amorcj dernier de ceux qu'il écrivit en langue vulgaire ; dans sa Vila di Dante^ précieuse par les renseignements qu'elle contient, comme par des pages émues sur l'injustice de Florence; enfin et surtout dans son Decamerone^ recueil de cent nouvelles en dix journées, badinage d'intention \ chef d'œuvre par le fait, son vrai titre à la gloire.

Ce badinage, au demeurant, était le produit naturel d'une humeur a gaie, plaisante et causeuse*)», mais aussi un fruit de maturité, ce qui en explique les rares mérites. Il donnait satisfaction à un besoin passager, en égayant les imaginations attristées par la peste, et il rendait un durable service, en donnant, par l'imitation du style antique, un fondement solide aux progrès du stjle moderne et de la langue vulgaire. Cette imitation qu'aujourd'hui l'on reproche à Boccace, parce qu'elle a, pour des siècles, empreint d'emphase la prose italienne, fut alors un bienfait, car elle y introduisit la noblesse, qui, trop sensiblement, y faisait défaut. Le contraste

* Boccace faisait si peu de cas du Decameron, écrit ad vulgui, c*est reipression de Pétrarque, qu'il ne lui en avait jamais parlé, malgré leurs fréquentes et intimes relations. Pétrarque n'en eut connaissance que par hasard, quelques mois avant sa mort. Il n*y goûta que la description de la peste et la nouvelle deGriselda. Voy. Fracasselti, t. III, p. 20, 21. Notek la lettre 1 du 1. XI des FamiL L'ouvrage fut connu en 1353 sous ce titre : // lihro chiamalo Decameron, cognominato Principe Galeotto, (Manni Storia del Decam., Flor., 1742.)

' « Jucundus et hilarisaspectu, sermone faceto et qui concionibus delectaretur. » (Fil. Villani, Vile degli uomini illtutri fiorentini.)

408 UUAUTÉS ET DÉFAUTS

élait grand d'une dignité si nouvelle de Texpression avec des idées légères et de frivoles sujets. C'est par là, c'est par la. beauté du langage que le conteur florenlin remporte sur les conteurs français dont il s*inspire. N*est-il pas vrai que ceux-ci parviennent difficilement à nous plaire, parce qu'ils disent trivialement des choses triviales, et que l'art, chez eux, ne relève pas, ne soutient pas l'invention ?

Sans doute Boccace fut noble à l'excès ; il dépassa la mesure. Maison ne l'atteint guère du premier coup qu'en la dépassant. Sans doute mieux eût valu conserver, en dépit des auteurs latins, le ton simple et familier des premiers écrivains de l'Italie, étudier la langue du Mercato vecchio^ comme Malherbe Gt plus lard celle de la place Maubert*, se contenter de donner au langage la flexibilité, l'ampleur, le coloris qui lui manquaient, ne pas laisser <x sortir de la loge romaine la toque du troubadour ou la marotte du jongleur' » ; mais ce sont là des critiques du goût éternel, que dominait alors un goût passager. Boccace pourra être plus naturel dans la Vita di DarUCj où l'émeut et le guide l'admiration de son modèle, comme dans le CorbacdOy où le dépit sincère d'avoir été joué par une veuve coquette lui inspire des

* Le florentin Lionardo Sahiati (1540-1 589) dans son Degli awertimenti délia lingua sopra il Decamerone (Venise, 1581, Naples, 1713, 2 vol.) a pUc4 ^ h suite du 1. III une nouTelle de Boccace (Giorn. I, nov. 9) en langue de ristrie, de Venise, de Padoue, de Mantoue, de Bergame, de Milan, de Gènes, de Forli, de Bologne, de Naples, et même « in lingua fiorentina di Mercato vecchio, • la seule qui soit vraiment italienne, et qui ressemblait peu à celle de Boccace.

> Ces. Caulù, dans V Investigateur (de Paris), 1847, p. 304. M. Cantù loue Dante d'avoir ouvert des temps nouveaux; il blâme Pétrarque et Boccace de retourner vers l'antiquité, sans voir que ce qu^il y a de vraiment nouveau alors, c*est ce retour, malgré ses excès.

DU DECAMERONË. 409

sents vigoureux : jamais il ne retrouvera la fertile ine du Decamerone, et sa prose, trop nourrie des vers ntesques, n'en sera plus, si Ton peut dire, qu'une mlonlaire mosaïque \ Les qualités qu'il acquiert ssent regretter Toriginalité perdue, et ne sauraient rtout la compenser.

Si son chef d'œuvre est original, ce n'est pourtant ni r les idées, ni par le cadre. Boccace vit sur le fonds mmun, et il n'a pas plus inventé son cadre que Dante sien. Il avait sous les yeux les conteurs de langue d'oil, )rs si populaires; le Dolopathos^ ou a Roman des sept ^es », venu de Tlnde et traduit en français, dès le iizième siècle; enfin, le recueil italien de^ CentoNovelle, lis dans ses habiles mains tant de matériaux divers se msforment. Tout ce qu'il touche devient or. Avec un ;t exquis, il développe ou modifie ses modèles. Il y mte surtout l'esprit et la gaieté*. Ce gros homme, senel comme un Italien, est vif comme un Français, mme un Français aussi, il a l'art de composer : il sait, premier dans son pays, introduire dans l'unité une réable variété. Chacune de ses dix journées a une idée ère ; mais aucune des dix nouvelles qui la montrent action ne se répète : tout y est divers, le ton, les ;ures, les caractères. Rien de si connu qu'il ne rajeusse par l'imprévu des poses et des accessoires. C'est fisi qu'il évite la monotonie et l'ennui, qu'il rend plus icaces les leçons dont il morigène la société de son

Voy. Giudici, I, 311, 319-320; Capponi.I, 320-321 ; Fenw, m, 405; Dtégut, art. dans la Revue des Deux Mondes, 1" juin 1863, p. 721 sq. < C'est le jugement de Bonciani, archevêque de Pise, savant critique, qui mtla théorie du genre. Voy. Raccolta di proie toscane, part. H, toI. I, »r., 1727. Ce volume est composé de leçons. La sixième est de Bonciani. e est fort curieuse et nullement superficielle.

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