‹ Histoire de FlorenceChapitre 48 sur 102 · BOCCACE REPENTANT · texte numérisé non relu

BOCCACE REPENTANT

temps, sans en excepter la société religieuse. Il en flagelle sans pitié les abus, mais les abus seulement, les faux miracles, les mauvaises mœurs ^ Qui donc Ten pourrait blâmer? A Paris même, capitale de la théologie, rUniversité dans sa Sorbonne, les sculpteurs sur les murs de nos cathédrales étaient-ils plus respectueux ?

Ce serait un lieu commun de reprocher au Decamerone d*(Hre une école de libertinage, et, grâce au talent de dire à mots couverts les choses déshonnétes, d^occuper une place indécise entre les chefs-d'œuvre et les livres honteux. Avant notre siècle, d ailleurs, on n'avait guère de ces scrupules; on ne voyait point dans la crue liberté des propos une incitation au mal : témoins Marguerite de Navarre, honnête femme qui écrivait des contes fort lestes; Christine de Suède, qui se faisait lire par une demoiselle de sa cour Béroalde de Verville ; M"* de Sévigné qui se délectait de certaines lectures peu avouables et en osait parler à sa fille; Bonaventure des Périers, Rabelais, La Fontaine, qui n'avaient pas, comme Boccace, l'excuse d'un tempérament de feu. L'Église, à cet égard, fut plus indulgente à Boccace que Boccace lui-même'. Sur ses vieux jours, il brûle ses ouvrages inédits; il tâche de retirer ses ouvrages publiés, et, n'y pouvant réussir, il écrit à ses amis de n'en pas permettre la lecture aux femmes et aux enfants. Quant à la cour de

* Ce (]u*il a écrit de plus gra?e contre la religion, c*est r histoire du Juif qui compare les trois religions des Hébreux, des Musulmans, des ChréticDB, à trois joyaux dont un seul est vrai, sans qu'on puisse le distinguer desdeux autres. Voy. Giorn. 1, noT. 3, t. 1, p. 65.

' On connaît Thistoire de la visite que lui fit en 1561, huit ans après le Decameron, le chartreux de sienne Gioacchino Giani qui le pousse au repentir en lui prédisant la mort. Voy. Fracassetli, III, 14, éd. ital., note aux FamiL, XI, 1, et Bollandistes, 29 mai, VU, 228, Vita Beati Pétri Petronn Carttuianiy cap. XI.

SES IMITATEURS. 4il

Rome, si, au seizième siècle, elle traite avec le duc de Toscane pour expurger le Decamerone, ce qu'elle en veut retrancher, ce ne sont pas les pages licencieuses, ce sont celles qui flétrissaient les mœurs ecclésiastiques. Bien plus : malgré les obscénités maintenues, elle recommandait aux orateurs de la chaire, par Torgane du prédicateur Panigarola, la lecture de ce livre, où renaissait l'éloquence de Cicérone

Le conseil fut suivi, mais un peu tard. En s'inspirant des anciens, en produisant sa prose ornée apràs la prose nue des chroniqueurs, Boccace choqua tout d'abord les habitudes, les traditions. Le quinzième siècle, si érudit pourtant, suit peu ou suit mal ses traces ; il l'eût entièrement négligé, sans le plaisir des obscénités'. C'est au seizième siècle qu'il commencera de traîner à sa suite, comme Pétrarque, un long troupeau d'imitateurs. C'est le siècle des frivoles académies qui, n'ayant rien à dire, dira des riens avec l'ampleur de Boccace, se complaira aux cadences de rhéteur, aux inversions latines, donnera à la période a trois milles de pays », et, comme un paon, fera la roue, pour être admiré. Ce temps hybride, mélange d'atrocités et d'héroïsme, de grandeurs et de petitesses, se reconnaîtra dans l'insouciant conteur d'histoires libertines qui, en leur donnant pour préambule la description étudiée de la peste, montre trop sa résignation d'épicurien à tous les maux, aux malheurs même de l'Italie, et affiche avec cynisme les prosaïques sentiments de ces popolani sans autre passion que leur trafic ou leur intérêts communaux. La contagion est dès

* Il predicatore o $ia commentario al libro di Demetrio PhalereOf Tenise, 1609, in-4*. Francesco Panigarola (1548-1594) était MilaDais. ' Yoy. U^o Foscolo. Opère éditée postume, HI, 77, Flor., 1850.

\\i SËR GlOYANM.

lors générale. Jusqu'à Machiavel, dit non sans raison M. Quinet, on ne retrouvera plus une parole virile'. Machiavel lui-même passera dans son siècle comme un météore. Les siècles ultérieurs ne sentiront qu*à la longue le ridicule du style cicéronien dans le conle, rhistoire, la philosophie, la politique. Au dix-septième, âge de décadence, Âlessandro Tassoni aura seul plus de tact*. Le dix-huitième commencera de donner gain de cause au bon sens, mais nul, avant le dix-neuvième, n'osera préférer à Boecace les autres auteurs florentins, et voir en eux, pour la prose, des modèles plus sûrs\

On pense donc aujourd'hui, chose digne de remarque, ce que pensaient les contemporains de Boecace. Comme nous, ils goûtaient le genre et Tart de ses récits plus que sa langue et son style. C'est de son art qu'en Angleterre s'inspire Chaucer. C'est à cause de son art qu'on le traduit partout, jusque dans notre France, si riche en contes et en fabliaux, et qu'à Florence le suivent, dans la mesure de leurs forces, ser Giovanni, Franco Sacchetti, les principaux conteurs après lui. 11 était mort depuis trois ans, quand (1378) ser Giovanni publie un i^cueil de nouvelles, // Pecorone, la Grosse Bête*, titœ peu engageant, livre qui ne l'est guère, si ce n'est par une langue sobre autant que pure et les grâces correctes d'un

< Révolutions (Tïlalie, 1, 168, 169.

* De' pensieri diverti di Alessandro Tassoni, p. 349, Venise, 1646, in-4».

' Voy. Cesare Guasti, Rapporto delV anno accademico, p. 39 sq. dans les Atti délia R. Accademia délia Crusca, 1875-1876.

^ Un médiocre sonnet placé au frontispice de Pouvrage en donne la date, ce qui prouve qu'on l'a indûment attribué à Giovanni Villani, mort depuis trente ans. // Pecorone (Milan, 1558) a eu plusieui*s éditions. La plus correcte est celle de Londres (Li?ourne, 1793), réimprimée avec additions à Milan, 1813-1816.

FRANCO SACCIIETTI. H5

style lucide. Vouloir être un Boceace édifiant, puis y renoncer pour plaire, et, faute d'invention, y mal réussir, tel fui le sort de cet auleur au nom incomplet. On avouera qu'il jouait de malheur.

Si Franco Sacchetti (1335-1402) réussit davantage, c'est que, sans être bien inventif, il est du moins plus pci*sonnel dansTimitation. Loin de chercher un cadre à ses tableaux, de les rattachera un plan unique et médité, il prend la parole et la garde, plus jaloux de se divertir que de plaire. Il plait cependant, parce qu'il met sous les yeux comme im miroir où se reconnaissent ses lecteurs. Personnages historiques, foule anonyme des marchands, des artisans, des bouffons, y voient en outre se refléter leur temps, ses mœurs familières, ses costumes, ses fêtes. Sacchetti s'attache au vrai. Naturel et bref, sec et simple de style, expressif et animé dans sa négligence agréable, moins fréquemment licencieux que son modèle, il fût devenu un modèle lui-même, s'il avait eu ce qui dislingue Boceace, un savoir de quelque étendue ^ et le talent de donner aux anecdotes plus d'intérêt, aux plaisanteries plus de sel, aux fripons plus de finesse, aux malins plus d'esprit.

A côté de Boceace, mais ne cherchant point à l'imiter, les chroniqueurs évitaient les défauts de l'école naissante. Si leur style est médiocre ou nul, leur langue du moins est excellente, vraiment classique. C est par là que l'incolore et prolixe Matteo Villani l'emporte sur son frère Giovanni, comme par un effort vere le bien dire qu'attestent ses constructions travaillées et savantes. Sa constante recherche des causes obscures et des détails pi-

* Dans sa préface il s'.ippcllc lul-iiiêmc «< uomo disoolo c grosso, »

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