LA PROSE DES CLERCS
Fra Domenico de Cavaica* : ses œuvres ascétiques ont quelque prix, quoique sans chaleur et sentant le terroir pisan*. Bartolommeo de San-Concordio, Pisan lui aussi, et dominicain, a de la douceur, de la grâce et du nombre'. Les critiques italiens voient en lui un des meilleurs modèles*. Ces deux moines ont leur place marquée dans l'histoire de la prose florentine, car quiconque est toscan relève de Florence dans l'art de s'exprimer, et ils y sont plus habiles que bien des Florentins alors en renom '.
De tous ces clercs, le plus distingué, c'est Jacopo Passavanti, de l'ordre des frères prêcheurs, et vicaire de l'évêque Acciajuoli*. Son Specchio délia vera penitenza^ écrit d'abord en latin, puis traduit par lui-même, figure
« Voy. au t. m, p. 466. Il mourut en 1542.
* Specchio di croce, publié au quinzième siècle, puis par G. BoUari, Rome, 1758. — Pungilingua, Flor. au xv» s., puis Botlari, 1751. — Frt«<(i délia lingua, Flor., 1493. — Vite de' santi padri^ etc. Voy. Pcrlicari,/)e(//t scritlori del trecento, 1. Il, c. 6, 1817, dans la Bibl. scella Silveslri, 1. 1, p. 158. Miian, 1851.
' Mort en 1547. Son ouvrage est intitulé : Ammaestrinienli degli antichi.
* Perticari, 1. II, c. 6, t. I, p. 140. Salviati, In Iode délia fiorenHna favella, éd. de Milan, 1809. 5 vol. in-8».
* Notamment que Roberlo des Bardi, naturaliste, philosophe, théologien, quarante ans chancelier de T Université de Paris, mort vers 1400. On conserve de lui à la bibl. Riccardiana quelques sermons manuscrits, et au Vatican Augustini sermones collecli per Roberium de Bardis, Voy. sa vie par Fil. Villani, et Fracassetli, t. I, notes aux FamiL, II, 12, IV, 4, On y lit des vers de Pétrarque en son iionneur. — On pourrait citer encore Francesco des Nerli, de Tordre des frères ermites, maître en théologie à Florence ; ser Francesco Bruni, professeur de lettres latines, puis secrétaire d*Urbain V; Giovanni dalle Celle, moine et citoyen qui écrivait aux magistrats des lettres franc tes, élevées, sur la politique et la religion (Leltere del B. Giov. dalle Celle, dans les Leltere di santi e beati fiorentini) ; Fra Luigi Marsili, auguslin, que la République consultait pareillement; Piero Corsini, mêlé aux affaires du schisme, et qui fut un personnage en son temps. Yoy. Reumont, Tav, Cron. passim, et G. Gapponi, I, 524.
* Voy. Fracassetti, note à la lettre 12 du I. XII des FamiL, t. I, p: 165.
410 JACOPO PASSA VANTI.
parmi les « textes de langue^ *. I/Académîe de la Crmca^ souverain juge en ces matières, l'a jugé digne d'un tel honneur. Moins élevé et moins solide que Cavalca, moins animé que Fra Giordano, moins abondant que tous les deux, il est sans rival pour la simplicité limpide de la diction, Tharmonie constante et la facile égalité du style*. [1 pourrait être plus vif; mais il réprouvait la vivacité, tout au moins chez les prédicateurs. Sévère en fait de langue, il blâme partout celle de son pays : il la juge âpre et rude chez les Lombards, douteuse et ambiguë chez les Napolitains, criarde ci comme rouillée chez les Romains, grossière dans les Maremmes et les montagnes, aux Toscans mêmes il reproche de la ternir, de la souiller, sans excepter les Florentins dont il condamne les familiarités risquées, les mots entrecoupés et mignards, les idiotismes saisis au Mercalo vecclno^. Épris du genre noble, il lui sacrifiait la grâce et la vie ; mais il conserve assez de qualités rares pour tenir une place d'honneur.
On en doit réserver une aussi à Catherine Benencasa de Sienne (1347-1380), malgré l'abondance excessive de son langage, le sujet éternellement le même de ses lettres et les vicissitudes de sa renommée. Dès Tannée 1375, elle écrit incessamment aux papes, aux cardinaux, aux magistrats des républiques, aux jeunes mondains,
< Cet ouvrage, publié par Lionardo Snlviati en 1555, a été réimprimé en 1681 et 1725. Fior., in-4*. L'auteur mourut à Florence en 1357.
* G. Gapponi, 1, 520.
^ (( 1 Florent ini co* vocaboli isquarciali e sraaniosi e col loro parlare fiorenlinesco, is(end'.'nclol3 e faccndola rincresccvole, la intorbidano e rimescolano con occi (oggi), ^oscia, uguale, pur dianzi (auparavant), mai pur si (vraiment oui), etc. n (Passavanti, Tratlato délia vana gloria^ p. 516, à la suite du ch. V de Touvrage Lo specchio délia vera penitensa»)
SiLNTE CATIIËRINË DE SIENNE. 417
aux femmes perdues, toujours pour leur donner, avec une humilité courtoise, de sages conseils. Son originalité, c'est un art qui s'ignore, naturel développement d'une pensée où chaque chose prend sa place et est dite avec le vif accent d'une imagination qu'exaltent les austérités. Elle ne doit aux anciens, qu'elle n'a pas lus, ni la propriété de ses expressions, ni la clarté de son langage, ni le tour de son style, ni le coloris dont elle le revêt. Chez elle, point de larges périodes à la manière de Cicéron ou de Boccace. Sa prose est courante, sans cesser d'être harmonieuse et sans jamais devenir poétique, travers commun dont la contagion croissante du pétrarquisme allait infecter les prosaleui*s^
Il nuisit en son temps à la renommée littéraire de Catherine d'avoir pris part à l'orageuse mêlée des partis. Ses adversaires politiques eurent à cœur de la rabaisser. Elle n'obtint que plus tard plus de justice. Les passions eimemies étant éteintes, Pie II canonisa cette ardente athlète du bon combat (1461). Mais bientôt sur ce nom de femme et de sainte, devait s'engager comme une bataille littéraire. Ses idiotismes siennois scandalisaient les pédants des académies florentines. Girolamo Gigli, son compatriote et son éditeur, riposta
' M. Troilope (U, 188) juge avec peu défaveur les lettres de sainte Catberine. Il leur repi*oche notamment <( de manquer des grâces de la rhétorique ou de Féloquence ». Cette critique est un éloge : il s'agit d'une correspondance. Tommaseo qui Ta éditée, la loue avec excès. Voy. LeUere di êanta Caterina da Siena, préface. Flor., 1860, 4 vol. Nous ne parlons pas des autres œuvres de la Sainte. Elles ont été publiées à Sienne, en 1707, par Girolamo Gigli. On peut voir ce qu'en dit Tommaseo, p. 167 sq. — Sur Catherine elle-même, lire Sanctœ Calhennœ VUa, pyr B. Raimondo de Capoue, son confesseur, traduit par Bernardo Pesci ; Storia di sauta Calerina da Siena, parle P. Gapecelatro, Flor., 1865 ; Die Wunder derh. Catharina vonSienaf par Aug. Uagen, Leipsig, 1840.