‹ Histoire de FlorenceChapitre 59 sur 102 · PÉTRARQUE RECHERCHE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE RECHERCHE

pagne qui, pour des sociétés victimes de la scolastiquc, était le salut. Mais ils suivirent le mouvement et bientôt en prirent la tète avec un entrain, un zèle, une ténacité qui expliquent de reste l'honneur qu'on leur fait et qu'ils partagent avec Florence d'avoir pris l'initiative. Florence a beau n'avoir pas toujours de maternelles entrailles, c'est assez d'avoir porté de tels hommes : leur gloire devient la sienne; ce qu'ils lui doivent suffit pour que la postérité impartiale ne les sépare pas.

C'est un frappant et noble spectacle que celui de Pétrarque, nourri dès l'enfance dans l'étude des rares chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'on possédait alors. Il en goûtait l'harmonie avant d'en comprendre le sens. Quand il les comprit, il se prit pour eux d'une passion sans égale, mais éclairée : Gicéron et Virgile sont pour lui (( les yeux de la langue italienne^ d. En vain son père, pour le ramener aux études du droit, jette au feu ses auteurs favoris* : homme fait, il les lit encore, et il les lit tant qu'Innocent YI le taxe d'hérésie, et que cette accusation ridicule trouve créance'. Sans s'émouvoir, il les apprend par cœur, les annote, en achète sans cesse*, vit dans leur familiarité, devient un des leurs ^. Sa curiosité éveillée ne s'en tient pas aux classiques. Quoiqu'il n'estime que leur beau et sonore langage% il pousse

* (( Questi son gli occbi de la lingua nostra. »(7rû>it/b<le//a Fama, III.)

* Senil,^ Xy,l,p.946.yoy. les intéressants détails que donne Mézières, p. 355-342.

' « Magicum ille me dixit, nec erubuit afferre rationem quod Virgilii Ubros legerem, seu legissem, et invenit fidem. » (Senti., I, 5, p. 739.)

^ (( Libris satiari nequeo et habeo plures forte quam oportet. » (PamiL, II, 18. Fracass.,1, 177.)

* Voy. Gebliart, les Origines de la Ren., etc., p. 517, et Kœriing, Pelraca's Leben, etc., ch. viii.

^ « Sola me vcrborum dulcedo qusedara et sonoritas detinebat, ut quidquid

LES MANUSCRITS ANCIENS. 43i

jusqu'à Lactance, Aulu-Gelle et Macrobc. Pour avoir de nouveaux manuscrits, il écrit jusqu'en Orient*, aux doctes, aux moines, aux princes ; il parcouit l'Europe, fouille les archives des couvents et des villes, achète, s'il le peut, et, s'il ne le peut pas, copie ou fait copier, quand il trouve, du moins, quelques gouttes de vieille encre, jaune comme du safian*. Son précieux butin, il le charge sur des chevaux, des mulets, des ânes, et le suit avec ses serviteurs, pour n'en pas risquer la perte. Son cœur saignait encore au souvenir du De gloria de Cicéron, prêté par lui au vieux Convennole, mis en gage par ce maître besogneux de sa jeunesse, et qui jamais n'a pu être retrouvé*.

De retour au gîte, il revoyait ses textes, altérés par d'ignorants et ineptes copistes, si incapables d'écrire, fût-ce sans orthographe, ce qu'il leur dictait*, que Coluccio Salutati pensait a fonder une école de transcription, pour en créer de meilleurs*. Pénétré de ses modèles,

aliud ?el legerem, Tel audirem,raucummibilongequedi8soaum videretur. » (Sent/., p. 946.)

» SenU., XV, 1. p. 948.

' Ibid.f p. 949. On coiisenre à la Bibl. Laurenziana de Florence le manuscrit des lettres familières de Cicéron, découvert par Pétrarque à Vérone, et la copie qu'il en avait faite. Voy. sur cette découverte FamiL, XXIV, 5 (Fracass., UI, 26*2), un article de G. B. Giuliari dans l'iirc/i.stor., 187G, 2* disp., p. 349, et Fr. Hofmann, Kritische Apparat zu Cicero'i Brie/en an Atticus, cap. 1, Berlin, 18(53.

' Senil,^ XV, i, p. 949. Voigt (p. 26) croit que ce traité pourrait bien n'être qu'un recueil d'extraits des Tiuculanes; mais Fracassetti répond (éd. ital., 1,267) qu'il en est question dans les lettres à Atticus (VI, 16).

* Péir. De remediis utriusque forlunœ^ lib. I, dial. 43, p. 42, 43.

* Mehus, Vita Ambr, Trav., p. 291. On sait que Pétrarque légua ses précieux livres à Venise où il voyait le séjour de la paix (voy. Smi7.,IV, 3, le doc. des arcb. de Venise contenant Tacccptation de ce legs, dans Carlo Leooi, Del Petrarca, sans date, et Fracass., note à la 43* des Variarum, t. V, p. 376, éd. ital.) Il ne prévoyait pas l'incurie. En 1634, on trouva ces livres gâtés, rongés, pourris par rhumidilc dans la mcrac chambre oii

iôâ CRITIQUE DE PÉTRARQUE.

il les imile à dessein ou les reproduit sans le vouloir, dans ces innombrables lettres qu'il écrit en latin au courant de la plume, qu'il sème aux quatœ vents de TEurope, lien presque unique alors entre les savants dispersés ^ Son style, s'il le gâta plus tard en le retouchant, n'en reste pas moins bien supérieur, malgré ses solécismes et son emphase, au jargon barbare et sec des scolastiques : il rappelle Cicéron par l'abondance, Sénùquc ou Pline le jeune par le raFGnement, et, en somme, il trace, il ouvre la voie aux vrais Gicéroniens de la seconde Renaissance, aux Bembo et aux Politien.

Ce qui dénote en lui un génie moderne, le premier des modernes, c'est surtout sa critique. Dans divers traités, écrits aussi en latin, il fait connaître Rome antique; il dissipe les fables et les légendes qui formaient autour de l'histoire ix)maine comme une atmosphère de nuages'. Bien plus, il réunit une collection de médailles, incorruptibles témoins dont il sent tout le prix. Les manuscrits qu'il a transcrits ou fait transcrire étant dépourvus de tables, d'indications pour en retrouver le titre ou l'auteur, il les compare les uns aux auti'es, il les complète les uns par les autres, grâce à des conjectures souvent heureuses et à des restitutions que la

on les avait ensevelis près de trois ceuts ans au}>aravant. Voy. Tommasini, Bihl, ven,, p. 56, Cicogna, DeW Ucriz, ven,, IV, 338, n* 10, cités par Fracass.. V, 379.

* FamiLy 1. 4; XVUI» 8 : Fracass., note à la 9' des Variarum, V, 230.

* Yoy. Bonamici, De claris lilt. pontif. script., p. 57. Fracasselti cile le passage, HI, 480.

' 11 avait même entrepris d'écrire à nouveau Thistoire romaine. Yoy. De contemptu mundi, dial. III, p. 365. Il en laissa du moins un abrégé que traduisit et publia son ami, le grammairien Donato de Pralovecchio. Voy. Rosselti, Petrarcay CeUo et BoccacciOy Trieste, 1828, et Nézières, p. 351-55.

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