PHILIPPE LE BEL
Brusquement le conflit qui éclata en 1 301 entre Philippe le Bel et le pape, conflit provoqué par l'arrestation de l’évêque de Pamiers, Bernard de Saisset, prit un caractère de violence inouie. C’est que le pape était alors Boniface VIII, vieillard d'humeur intransigeante et impérieuse, et que les légistes qui conseillaient le roi, Flote et Nogaret, étaient d’une audace impudente et sans scrupules.
Boniface ordonna au roi de délivrer l’évêque, lui adressa de sévères réprimandes, et convoqua à Rome les évêques français pour aviser “à la réformation du royaume et À la correction du roi.” Mais, pour soulever contre le pape les passions populaires, le roi fit alors publier une bulle — ou lettre — du pape, falsifiée, brève et injurieuse. Indigné de la falsification de la bulle, le pape déclara “qu’il aurait le chagrin de déposer le roi comme un mauvais garçon, s’il ne se repentait pas.” Au mois d'avril 1303 il le menaça de l’excommunier et le 15 août il déliait ses sujets du serment de fidélité. A cette date Boniface VIII était à la veille d’une catastrophe.
Ses adversaires préparaient un coup de force depuis plusieurs mois. Nogaret, ayant accusé Boniface VIII de toutes sortes de crimes imaginaires, demanda que le pape, dans l'intérêt de l’Église, fût mis en jugement devant un concile et que le roi, par précaution, le fit arrêter (12 mars 1303). L'acte d’accusation rédigé par les légistes fut lu publiquement en présence du roi dans le jardin de son palais à Paris (24 juin 1303).
L’Attentat d’Anagni. — Nogaret avait déjà gagné l'Italie. Là il s’était entendu avec les ennemis du pape, en particulier la famille des Colonna. Il avait réuni une bande de seize cents aventuriers. Le pape était à Anagni, sa ville natale, où :il était venu passer l'été. Le 7 septembre, à l'aube, Nogaret entrait par trahison dans la ville. La populace se joignit aux envahisseurs qui commencèrent par piller les maisons des amis du pape. Celui-ci, abandonné de tous, attendit l'ennemi dans son palais, assis sur le trône pontifical, la tiare en tête, les clefs de saint Pierre et la croix en mains. Sous les injures de la soldatesque, ce vieillard de près de quatre-vingts ans demeura impassible. Nogaret lui déclara qu'il l’arrêtait “en vertu des règles du droit public, pour la défense de la foi et l'intérêt de
notre Sainte Mère l’Église.” Deux jours après, le peuple d’Anagni, brusquement changé, se soulevait aux cris de: “Vive le pape! mort aux étrangers!” Nogaret était contraint de s’enfuir; le pape, délivré, mais brisé par la terrible épreuve qu’il venait de subir, rentrait à Rome pour y mourir un mois plus tard.
Cet incroyable attentat d’Anagni devait avoir pour la papauté les plus graves conséquences: sa puissance politique n’y survécut pas; ses prétentions à la suprématie sur tous les souverains furent définitivement ruinées; elle-même tomba pour un certain temps dans la dépendance des rois de France. En 1305, Philippe le Bel réussit à faire élire pape l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth, qui prit le nom de Clément V et vint s'établir à Avignon (1309). Pendant soixante-dix ans (1309-1378), les papes, choisis dans le clergé français, résidèrent à Avignon.
Clément V s’abaissa jusqu’à absoudre Nogaret et à déclarer que dans toute cette affaire, Philippe n'avait agi que “par un zèle bon et juste.” En 1312 Philippe arracha à Clément V l’abolition de l’ordredes Templiers dont il convoitait les richesses.
L'Administration du domaine royal. — A l'avènement de Philippe le Bel l'administration du domaine royal était à peu près complètement organisée, et ce roi n’y a apporté aucune modification importante. En revanche, c’est sous son règne que les organes du gouvernement du royaume achèvent de se constituer.
Sous les premiers Capétiens l'administration du domaine était extrêmement simple. Elle avait avant tout pour objet de fournir au roi le moyen de vivre: c’était l’administration du propriétaire qui tire de ses biens sa subsistance et celle des siens. Pour administrer ses propriétés, surveiller l’exploitation, percevoir les redevances des paysans, le roi capétien avait des régisseurs, les prévôts. Mais en même temps qu'ils géraient les propriétés, les prévôts étaient. chargés d’y faire exécuter les ordonnances du roi, d’y assurer le maintien de l’ordre, d’y rendre Ja justice, d’y organiser et d’y diriger en cas de besoin Îa défense. Ces régisseurs étaient donc à la fois des serviteurs privés et des administrateurs politiques, des gérants de proprié-
tés et des fonctionnaires, chefs de la police, juges, généraux, trésoriers.
: Quand le domaine royal s’agrandit, en particulier sous Philippe Auguste, l'importance des prévôts augmenta ainsi que leur nombre. En même temps le roi ne peut plus les surveiller directement lui-même. Philippe Auguste plaça donc au-dessus d’eux de nouveaux fonctionnaires, les baillis. Ceux-ci centralisaient les recettes des prévôts, rendaient la justice en appel et venaient quatre fois par an rendre compte au roi de leur administration.
Après l'acquisition des provinces du Midi, par Louis VIII et saint Louis, les deux rois y établirent des baïles, analogues aux prévôts, des sénéchaux analogues aux baillis. Enfin il fallut surveiller à leur tour sénéchaux et baillis, et saint Louis et Philippe le Bel créèrent des inspecteurs généraux, les enquéteurs, nommés ‘pour corriger tout ce qui est à corriger,” véritables missi, chargés de protéger les administrés contre les administrateurs.
Il y avait donc au temps de Philippe le Bel une véritable hiérarchie de fonctionnaires dans le domaine royal, c’est-à-dire dans la plus grande partie du royaume; en bas baïles et prévôts administraient les divisions territoriales les plus petites; au-dessus baiïllis et sénéchaux avaient chacun sous leur autorité un certain nombre de prévôtés; enfin les enquêteurs surveillaient les uns et les autres.
L’Administration centrale. — Dès le début, les rois capétiens, comme avant eux les Mérovingiens et les Carolingiens, eurent leur Palais, on dit aujourd’hui leur maison, c’est-à-dire un certain nombre de personnes dirigeant les différents groupes de serviteurs du roi. Les principaux de ces chefs de service ou officiers étaient le bouteillier, le chambrier, le connétable, le sénéchal, le chancelier. Celui-ci, véritable secrétaire du roi. confident de ses pensées, était le plus important des officiers, Les officiers réunis formaient le Conseil du roi: c’était devant eux que les prévôts devaient rendre compte de leur administration. Ils n’avaient à l’origine d’autorité que dans le domaine du roi et pour les affaires du domaine. Quant aux affaires du royaume, elles ne pouvaient être examinées que par ceux dont les États réunis constituaient le royaume, ceux qui avaient élu
so EXTENSION DU POUMOPRAROMALE
Hugues Capet, c’est-à-dire les possesseurs des grands fiefs, comtes, ducs et évêques. Réunis, ils formaient la Cour du roi.
Quand la puissance des rois capétiens commença à se développer, les possesseurs des grands fiefs tinrent à honneur d’entrer dans le service d’un roi puissant et de devenir ses officiers. Dès l’avènement de Philippe Auguste, les fonctions de sénéchal étaient remplies par le comte de Champagne, et celles de chancelier par l’archevêque de Reims. Dès lors, les mêmes personnes siégèrent dans le Conseil du roi et dans la Cour du roi, et les deux assemblées se confondirent. La Cour du roi devintun instrument docile des volontés du roi, qui put faire appliquer dans tout le royaume, c’est-à-dire même dans les grands fiefs, les ordonnances qui n'étaient d’abord applicables que dans le domaine.
Après les grandes annexions, les membres de la Cour se trouvèrent chargés de tant d’affaires qu’ils furent obligés de procéder à ce que nous appelons la division du travail: ils se partagèrent la besogne d’une façon permanente d’après leurs aptitudes. Sous le règne de saint Louis, en 1260, une partie des membres de la Cour fut ainsi chargée de tout ce qui regardait la justice. Ils formèrent le Parlement. Le Parlement accompagnait d’abord le roi dans tous ses déplacements. Philippe le Bel l’établit à demeure à Paris dans le Palais royal, construit par saint Louis, aujourd’hui le Palais de Justice.
Sous Philippe le Bel, les affaires des finances furent confiées à une commission spéciale, la Chambre des Comptes, chargée de contrôler toutes les recettes et toutes les dépenses. Les affaires administratives et politiques, le choix des fonctionnaires, furent confiés au Grand Conseil.
Ainsi la Cour du roi, qui était à l’origine une assemblée unique à compétence universelle, se trouva, au temps de Philippe le Bel, démembrée et remplacée par trois cours spéciales: Grand Conseil, Cour des Comptes, Parlement, dont l’autorité s’étendait non plus seulement sur le domaine, mais sur le royaume entier. C’étaient les trois rouages essentiels du gouvernement: ils subsistèrent jusqu’à la Révolution.
Les Premiers Impôts. — Deux sortes de faits montrent bien les progrès de l’autorité du roi dans le royaume: ils se rapportent
tous deux au règne de Philippe le Bel. Ces faits sont: l’établissement et la perception d'impôts; la réunion des grandes assemblées de 1302, 1308 et 1314.
Jusqu'à Philippe le Bel les rois avaient payé de leur bourse, sur leur argent et leurs revenus personnels, toutes leurs dépenses, leurs serviteurs, leurs soldats, leurs juges, etc. Mais le domaine agrandi nécessitait plus de fonctionnaires et coûtait plus cher à administrer; la politique plus active nécessitait plus d'argent. Les revenus du roi ne furent plus suffisants et le roi dut chercher des ressources nouvelles: on les trouva dans les impôts. On les appela des aides. Philippe le Bel, à plusieurs reprises, pour entretenir ses armées, leva les aides de l’ost, ou impôts pour l’armée. Ces impôts étaient perçus non seulement dans le domaine, maïs aussi dans tous les fiefs. Partout ils étaient levés directement par des agents du roi. C’est là le commencement d’une nouveauté fort importante: les finances d'État. Désormais dans le royaume de France comme jadis dans l’Empire romain, la charge des dépenses politiques et administratives devait retomber sur les sujets.
Les Grandes Assemblées. —A trois reprises, dans la lutte contre Boniface VIII en 1302, dans l’affaire des Templiers en 1308, enfin lors d’une guerre contre les Flamands en 1314, le roi voulut paraître soutenu par la France entière.
Il réunit donc des assemblées où siégèrent des représentants du clergé, de la noblesse et des villes. Ces représentants étaient réunis “pour délibérer sur certaines affaires qui intéressent au plus haut point le roi, le royaume, tous et chacun.” Mais il ne faut pas se les représenter comme des députés élus par la nation, ayant mission et pouvoir de discuter avec le roi. Ils se réunissaient par ordre; ils étaient avertis qu’on les faisait venir “pour entendre les ordres du seigneur roi, pour ouïr et rapporter ses volontés.” Leur réunion prouve que dans les fiefs comme dans le domaine tout le monde commençait à reconnaître le principe romain de l’autorité absolue du roi, préconisé par les légistes.
L’'Œuvre des Capétiens. — Les rois capétiens ont droit à une place à part dans l’histoire de France. Ils ont, en effet, accompli une œuvre considérable que l’on peut aïnsi résumer:
A leur avènement, la France était morcelée en Etats indé-
s EXTENSION DU POUVOIR ROYAL
pendants, les grands fiefs, qui avaient chacun leur gouvernement. Les rois ont refait l’unité politique de la France en occupant un à un la plupart de ces grands fiefs.
Ils ont préparé son unité administrative en créant les organes d’un gouvernement général commun à tous. La France, Etat féodal en 987, était en voie, en 1314, de devenir un Etat à la romaine.
Les deux dynasties précédentes, mérovingienne et carolingienne, après des débuts éclatants, avaient fini misérablement. Tout autre fut la destinée des Capétiens, modestes à l’origine, très puissants à la fin. C’est qu'ils avaient eu une idée, unifier le royaume, qu’ils avaient tous travaillé à la réaliser, qu’ils eurent de l'esprit de suite, avec la sagesse de mesurer leurs ambitions à leurs moyens. Les ambitions grandirent avec les moyens; mais ils surent toujours ce qu’ils voulaient, et ils ne voulurent jamais que ce qu’ils pouvaient.
Les Classes sociales. — Au temps du roi Robert le Pieux, fils de Hugues Capet, un évêque de Laon, Adalbéron, divisait les hommes en deux catégories et définissait ainsi la condition de chacune d’elles. Dans la première sont les clercs qui prient, les seigneurs qui combattent. La seconde catégorie est celle des travailleurs qu’il appelle la “classe servile”: “Fournir à tous l’or, la nourriture, le vêtement, telle est, écrit l’évêque, l'obligation de la classe servile.”
La Seigneurie. — On a vu comment s'était constituée la puissance des seigneurs. C’étaient soit de riches propriétaires dont les faibles avaient dû rechercher la protection, soit d’anciens fonctionnaires royaux qui avaient réussi à transformer en domaines personnels les territoires dont les rois leur avaient confié l'administration. Le pays sur lequel s’exerçait l’autorité du seigneur s’appelait la “seigneurie.” Quelle que fût l'étendue de la seigneurie, qu’elle comprît une province entière ou seulement un groupe de villages, le seigneur percevait les redevances, rendait la justice, avait le droit de guerre, était en un mot un véritable souverain. Comme le roi, il avait sa capitale: le château, à la fois son habitation et sa citadelle.
L'Éducation du seigneur. — Les seigneurs vivaient surtout dehors, et dès leur enfance ils étaient préparés à être des hommes d’action. À quinze ans un enfant noble savait monter à cheval, tirer de l’arc et tout ce qui concerne la chasse, élevage et dressage des faucons, des éperviers et des chiens. L’enfant quittait alors la maison paternelle pour aller parfaire son éducation chez un seigneur plus riche. Il servait pendant trois ou quatre ans à titre de damoiseau, de valet ou d’écuyer. A ces divers titres, il remplissait près du seigneur les fonctions d’un valet de chambre ou d’une ordonnance, Il le servait à table,
s4 LA SOCIÉTÉ AU MOYEN ÂGE
l’aidait À s’habiller et à se déshabiller; il entretenait ses armes et pansait ses chevaux. Entre temps, il apprenait le maniement des armes dans la cour du château et s’escrimait contre des mannequins. Quand le seigneur partait en expédition, le jeune homme suivait à cheval, portant le bouclier du maïtre. Vers l’âge de dix-huit ou vingt ans, l’apprentissage militaire était terminé; dès lors le jeune homme était jugé suffisamment instruit de tout ce que devaient savoir les hommes de guerre pour pouvoir prendre rang parmi eux. On lui remettait ses armes dans une cérémonie solennelle. Son parrain lui chaussait l’éperon droit, lui donnait l’épée et la lui attachait au côté gauche. Après quoi il le frappait du plat de la main sur le cou, derrière la tête: c’est ce qu’on appelait la colée, ou l’accolade. Dès lors le jeune homme était chevalier.
Les Guerres féodales. — Les principales occupations des seigneurs étaient la guerre, les tournois, la chasse et les fêtes. La guerre était l’occupation favorite de ces gens violents, naturellement braves et qui se lamentaient de mourir de maladie dans leur lit, parce que c’était mourir ‘comme une bête.” On faisait la guerre à ses voisins, pour des prétextes plus ou moins sérieux. Elle consistait en coups de main, en razzias où l’on enlevait le bétail et l’on détruisait les récoltes pour affamer l'adversaire. La guerre pesait ainsi surtout sur le paysan. Quand il y avait rencontre, on cherchait moins à tuer qu’à faire des prisonniers, parce que les prisonniers étaient une source de profit et devaient payer rançon pour recouvrer la liberté.
Les Fêtes. — Les fêtes consistaient surtout en festins, aux innombrables services. Ces festins étaient coupés et suivis de représentations où paraissaient les jongleurs, musiciens, acrobates, jouant de la harpe, de la vielle, de la cornemuse, faisant des tours de force, montrant des marionnettes ou des animaux savants. Puis venaient les conteurs, trouvères dans le nord, troubadours au midi; ils récitaient des fragments des chansons de geste, les aventures romanesques et les exploits de Charlemagne, de Roland et de leurs compagnons. Un bal terminait généralement la fête.
Brigandages seigneuriaux. — Les fêtes coûtaient fort cher aux seigneurs. Beaucoup empruntaient; tous pressuraient leurs
LA SOCIÉTÉ AU MOYEN ÂGE se
paysans; un grand nombre se livraient au brigandage. Ils détroussaient les voyageurs, pillaient et rançonnaient les marchands passant près de leur château.
Parfois, en même temps qu’un bandit, le seigneur était une bête de proie: tel ce seigneur du Périgord, qui dans un couvent, à Sarlat, faisait couper les pieds ou les mains, ou crever les yeux à cinquante personnes, tandis que sa femme faisait arracher les seins et les ongles à de pauvres paysannes.
La Chevalerie. — L'Eglise essaya, vers le douzième siècle, d’agir sur la sauvagerie naturelle des seigneurs en intervenant dans la cérémonie de la remise des armes qui faisait du jeune homme un chevalier, et en donnant à cette cérémonie un caractère moral et religieux. Le futur chevalier se préparait par un jeûne de vingt-quatre heures, par une nuit de prières à l’église, la “veillée d'armes,” par la confession et la communion. A la messe, il entendait un sermon sur ses devoirs: pureté, probité, protection des clercs, des femmes, des vieillards, des orphelins. Les pièces de l’armure déposées sur l’autel étaient ensuite bénies. Avant qu’on les lui remît, celui qui allait devenir chevalier jurait entre les mains de son parrain de remplir fidèlement tous les devoirs que le prêtre venait de lui rappeler. Puis le parrain, au lieu de donner la colée avec la main, tirait l’épée et frappait du plat sur l’épaule le nouveau soldat en disant: “Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je te fais chevalier.”
La chevalerie contribua à rendre les mœurs moins rudes; elle développa le sentiment de l’honneur; elle créa, avec le respect et le culte de la femme, ce que l’on appela au temps de Philippe Auguste la courtoisie. Mais cette courtoisie n’existait que chez une élite: elle s’alliait encore à une terrible brutalité, et le sentiment de l’honneur était souvent compris d’étrange manière. A la fin du douzième siècle Richard Cœur de Lion, modèle du parfait chevalier au jugement de ses contemporains, était en guerre avec Philippe Auguste. Pour venger la défaite et le massacre d’une partie de ses troupes, il fit crever les yeux à quinze chevaliers français et les renvoya à Philippe, conduits par un seizième auquel il avait laissé un œil. Philippe se hâta d’infliger le même supplice à quinze chevaliers anglais, “afin, dit
un témoin, que nul ne pût le croire inférieur à Richard en force et en courage.”
Le Clergé. — Le clergé se divisait comme de nos jours en clergé séculier et clergé régulier.
Le clergé séculier comprenait tous les ecclésiastiques qui vivaient mêlés aux fidèles, dans le monde, le “siècle” en style d'Église. C'était la hiérarchie des archevêques, chefs des provinces ecclésiastiques composées chacune de plusieurs diocèses; des évêques, chefs des diocèses; des archidiacres, des archiprêtres, des chanoïnes, des curés, chefs des paroisses, et des vicaires.
Le clergé régulier ou clergé monastique comprenait les clercs vivant en commun, sous une même règle qui déterminait les conditions de leur existence, l’emploi de leur temps et le détail de leur vie quotidienne. Les maisons qu’habitaient les réguliers portaient le nom de monastères, couvents, abbayes ou prieurés. Les couvents “de même observance,” c’est-à-dire où la même règle était en vigueur, formaient un ordre. Il y avait ainsi l’ordre des Bénédictins, celui de Cluny, celui de Citeaux, celui des Chartreux.
Importance du rôle des réguliers. — Le clergé régulier joua un rôle d’une exceptionnelle importance. En général les réguliers étaient moralement supérieurs aux séculiers. Trop souvent les séculiers, parfois même des évêques, voyaient surtout dans les fonctions ecclésiastiques le moyen de disposer d'importantes ressources, de s'enrichir eux et leur famille. Au contraire, les hommes qui entraient dans les couvents le faisaient avant tout par foi sincère, sans l'espoir de profits terrestres. Aussi, dans l’Église même, les moines, en particulier ceux de Cluny, furent-ils les promoteurs de la réforme des mœurs au temps du pape Grégoire VII, au onzième siècle.
Dans la société, au milieu de l’universelle ignorance, ils ont représenté le savoir. Le nom de clerc, qui servait à désigner toute personne touchant à l’ Église, était en même temps synonyme de savant. Les plus grands clercs et les plus nombreux se trouvèrent dans les couvents. Ce qui nous a été conservé des chefs-d’œuvre de la littérature latine l’a été surtout par les manuscrits copiés de la main des moines, Ce que nous savons
de l’histoire du Moyen Age, nous le devons pour une bonne part aux “chroniques” rédigées dans les monastères. !
Les réguliers furent aussi d’actifs défricheurs de terre, et par là des créateurs de villès. En effet, les moines devaient pour vivre cultiver les terres voisines du couvent. Le respect que l’Église inspirait et savait imposer même aux rois les mettait à peu près à l’abri des violences et créait autour d’eux une zone de sécurité: les paysans y venaient volontiers chercher asile et le couvent était bientôt entouré d’un village. En France, on ne compte pas moins d’une centaine de villes ou de bourgs, dans les régions les plus diverses — par exemple Abbeville en Picardie, en Auvergne Aurillac, en Bourgogne Cluny — qui se sont ainsi formés autour d’un couvent, et l’on comprend combien dut être grande l'influence des ordres religieux quand on sait que l’ordre de Cluny compta jusqu’à deux mille monastères, Clairvaux dix-huit cents, Citeaux plus de trois mille.
Les Tribunaux d’Église. — Le clergé ne se bornait pas à enseigner la religion, à diriger les consciences, à célébrer les offices, à conférer les sacrements. Il détenait aussi une partie du pouvoir judiciaire.
Depuis la fin du quatrième siècle, c’était un principe de droit que les clercs jugeaient les clercs, et les procès qui pouvaient s'élever entre clercs. Les tribunaux ecclésiastiques ou “offcialités” jugeaient avec plus de douceur que les tribunaux des rois et des seigneurs; ils jugeaient surtout avec plus de raison et de plus sérieuses garanties pour les justiciables. En effet l'Église n’admettait ni lesordaliesni le jugement de Dieu, et nulle sentence n’était rendue dans ses tribunaux qu'après enquête, audition de témoins, examen des preuves, défense de l'accusé. Aussi les laïcs s’efforçaient-ils de devenir justiciables des tribunaux ecclésiastiques. Comme on était tenu pour clerc si seulement on était tonsuré, beaucoup se faisaient faire la tonsure. Du reste sans que les intéressés eussent besoin de recourir à cet artifice, il était une série de procès pour lesquels les tribunaux ecclésiastiques étaient naturellement compétents à raison même de la matière, ainsi tous les procès touchant au mariage, aux droits des enfants, aux testaments.
Les Écoles et les hopitaux. — Le clergé donnait seul l’instruction. Il n’y avait d’autres écoles que celles tenues par les prêtres dans les paroisses, par les moines dans les couvents. Ces écoles étaient ouvertes à tous, gratuitement; bien des enfants du peuple y passèrent. Beaucoup durent à l’instruction qu’ils avaient reçue dans ces écoles de devenir des personnages importants dans l'Église et dans la société. Tel un petit berger des environs d’Aurillac, Gerbert. Klevé par les Bénédictins, il acquit la réputation de l’homme le plus savant de son siècle, devint le précepteur de l’empereur Otton III, puis du roi de France Robert le Pieux, fut archevêque de Reims et mourut pape (1003) sous le nom de Sylvestre IT; il fut le premier pape français. Tel encore ce fils de serf, Suger. Élevé à l’abbaye de Saint-Denis, il y fut le camarade d’école du futur Louis VI, devint son ami, gouverna le royaume sous son fils Louis le Jeune, et mérita pour sa sage administration le beau surnom de Père de la Patrie.
Disposant de ressources considérables, le clergé assurait aussi l'assistance aux indigents et aux malades. Au douzième et au treizième siècle, il fut fondé des centaines d’hôpitaux ou hôtels- Dieu; il y en avait jusque dans les villages. L'abbaye de Cluny, en une seule année, distribua des secours à 17,000 indigents.
Les Institutions de paix. . En même temps qu’il s’appliquait à soulager la misère, le clergé travailla de son mieux à en détruire certaines causes. Il s’efforça de réfréner les instincts violents des féodaux, de limiter les maux des guerres privées, occupation favorite des seigneurs, et même de restreindre l’usage de ces guerres. Au onzième siècle il n’y eut pas “une réunion ecclésiastique qui ne fût aussi une assemblée de paix.” Ces efforts aboutirent à l'institution de la Trêve-Dieu.
Par la Trêve-Dieu la guerre fut interdite d’abord le dimanche, puis du mercredi soir au lundi matin, en souvenir de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ. Cette Trêve-Dieu, tous les conciles du onzième siècle en renouvelèrent l'obligation. Il s’en fallut de beaucoup cependant qu’elle fût observée, et le néfaste usage des guerres privées subsista en France jusqu’au temps où les Capétiens, avec saint Louis et Philippe le Bel, furent assez forts pour imposer la paix à tous. Mais du moins
l'intervention du clergé soulagea quelques misères et, comme l’a écrit un historien, “la police de l’Église permit d’attendre la police du roi.”
Les Paysans. Les Serfs. — Autour du château ou de l’abbaye vivaient les paysans à qui incombait tout le travail, chargés de “fournir à tous l’or, la nourriture et le vêtement.” On distinguait parmi eux les serfs et les paysans libres.
Les serfs, au dixième et au onziéme siècle, étaient de beaucoup les plus nombreux. Le serf n’était pas libre de sa personne: il était attaché à la glèbe, c’est-à-dire qu’il ne pouvait, sans l’assentiment du seigneur, quitter la terre qu'il cultivait. Sil s’enfuyait, le seigneur avait le “droit de suite,” c’est-à-dire pouvait le rechercher où qu’il fût et le ramener au champ déserté. Le serf était vendu, engagé, donné avec la terre sur laquelle il vivait.
Le seul avantage du serf était que la terre, dont le seigneur était propriétaire, ne pouvait lui être enlevée. Il en était comme le fermier à perpétuité. Pour prix de la jouissance indéfinie du champ, il payait un fermage invariable, le cens. Il devait encore payer une taxe personnelle, la taille, que le seigneur faisait à son gré plus ou moins lourde.
Là ne se bornaient pas les charges incombant au serf. Il devait encore cultiver gratuitement les terres que le seigneur gardait pour son usage, sa réserve: c'était la corvée, et le caprice du seigneur en réglait seul la durée. Aussi disait-on que le serf était taillable et corvéable à merci: “Hélas! écrivait l’évêque Adalbéron au roi Robert, il n’y a aucun terme aux larmes et aux gémissements de ces malheureux.”
Les Paysans libres. — Les paysans libres se distinguaient des serfs seulement en ce qu’ils avaient la faculté de se déplacer et de transmettre leurs biens à leurs enfants comme bon leur semblait. Par contre ils devaient le service militaire dont les serfs étaient exempts: ils devaient encore des redevances en argent ou en nature; ils étaient soumis à des corvées, comme de faucher les prés du seigneur, de curer les fossés de son château. En outre ils ne pouvaient récolter, vendre, acheter, avant que le seigneur le leur permît, et la permission ne venait jamais tant que le seigneur n'avait pas lui-même acheté ses provisions et
vendu ses récoltes. Il faut remarquer du reste qu’aux dixième, onzième et douzième siècles les services dus au seigneur étaient le payement de services qu’il rendait à son tour, par exemple, de la protection assurée contre l’ennemi ou les brigands. C’est ainsi qu’étaient également justifiées les banalités, c’est-à-dire les redevances payées par le paysan pour l’usage du moulin, du four, du pressoir, que le seigneur avait été tout d’abord seul assez riche pour faire construire. Par la suite les services cessèrent; mais les redevances, les tailles, les corvées demeurèrent, et plus rien ne les justifiant, elles parurent justement odieuses aux paysans.
L’Affranchissement. — La misère provoqua à plusieurs reprises des révoltes de paysans. Les seigneurs les réprimèrent de façon féroce. En 1087 les paysans de Normandie avaient décidé de s'entendre pour demander au duc de nouvelles lois. Ils nommèrent des délégués: ceux-ci furent saisis par ordre du duc, qui leur fit couper les pieds et les mains.
Mais, dans le cours du douzième siècle, le besoin d’argent et une meilleure entente de leur intérêt, qui était de laisser le paysan travailler en paix et de bon cœur, amenèrent les seigneurs à vendre ou à accorder des libertés à leurs serfs. Ceux-ci en grand nombre achetèrent leur affranchissement. Ils obtinrent aussi que la taille cessât d’être arbitraire et que le chiffre en fût fixé invariablement comme l’était déjà le chiffre du cens. Les paysans libres obtinrent des concessions semblables, des réductions de corvées et de redevances, enfin des exemptions partielles de service militaire. Ainsi la condition des paysans commença de s'améliorer, dans le même temps où les habitants des villes acquéraient eux aussi des franchises et des libertés.
Les Villes. Les Bourgeois. — Ruinées pour la plupart par les premières invasions barbares, les villes, pendant la période de paix du règne de Charlemagne, avaient en partie recouvré leur ancienne prospérité. Mais les invasions du neuvième siècle les avaient de nouveau fait tomber à rien et se contracter sur elles-mêmes derrière les murs d’une étroite enceinte. D’autre part, quelques gros villages s'étaient entourés de fortifications: on les appela bourgs, d’où le nom de bourgeois donné aux habitants. Villes et bourgs furent comme de grands châteaux forts,
et, comme les châteaux forts, eurent leur seigneur, l’évêque ou le comte. Certaines villes appartenaient même à plusieurs seigneurs à la fois, par exemple à l’évêque et au comte.
Comme les paysans, les bourgeois étaient soumis à des redevances, à des tailles et à des corvées. Toutefois ils souffrirent moins que les paysans de l’arbitraire seigneurial, parce qu'ils n'étaient pas isolés. La masse de la population des villes était formée par les marchands et les artisans. Or, les uns et les autres se groupaient en associations, ghildes, hanses, corporations. Ainsi réunis, ils étaient en état de s’entr’aider et présentaient une force avec laquelle le seigneur devait compter.
Artisans et corporations. — On appelait artisans ceux qui, patrons ou ouvriers, exerçaient un métier manuel, une industrie, on disait alors un art. Dans chaque ville les artisans de même métier étaient généralement réunis dans un même quartier ou une même rue, comme encore aujourd’hui en Orient. Ils se groupèrent d’abord en associations religieuses ou “confréries,” pour honorer un même patron, c’est-à-dire un même protecteur choisi parmi les saints qui, d’après la tradition, avaient exercé le métier. Au lien religieux s’ajouta vite le lien des intérêts du métier, et, dans la plupart des villes, la confrérie se transforma en corporation.
La corporation était comme un syndicat privilégié auquel l'artisan était obligé de s’affilier s’il voulait exercer son métier, mais nul ne pouvait exercer le métier s’il n’avait été d’abord, pendant un temps dont les règlements fixaient la durée, apprenti chez un patron. D’apprenti, on devenait compagnon, c’est-àdire ouvrier. L’ouvrier pouvait devenir maître, c’est-à-dire patron, après avoir passé un examen et fabriqué un chef-d'œuvre, c’est-à-dire quelque ouvrage du métier difficile à exécuter.
Les règlements de la corporation déterminaient les conditions du travail. Ils interdisaient, par exemple, de travailler après le coucher du soleil, à la lumière, par crainte que l'ouvrage ne fût mal fait et par peur d'incendie. Le patron et ses ouvriers, qui rarement étaient plus de quatre ou cinq, travaillaient ensemble, sous les yeux des clients, dans d’étroites pièces toutes grandes ouvertes sur la rue, et qui servaient à la fois d’atelier et
de magasin.
Marchands et hanses. — De même que les artisans, les marchands avaient leurs associations. Les marchands en effet ne se bornaient pas à la vente des produits dans leur ville. Ces produits, il fallait les aller chercher ou les porter au dehors. Les routes étaient rares, périlleuses: l’on risquait d’y être rançonné par les brigands ou par les seigneurs dont on traversait les domaines. De là, pour mieux se défendre, la formation de ghildes ou de hanses. Il en fut de très puissantes: telle la hanse des Marchands de l’eau de Paris qui avait le monopole des transports sur la Seine depuis Montereau jusqu’à Mantes, et dont le chef, le Prévôt des Marchands, devint au douzième siécle, une sorte de maire de Paris.
L’'Émancipation des villes. — Les corporations et les hanses, déjà existantes mais faibles encore au dixième siècle, gagnèrent en force au onzième siècle, grâce au puissant mouvement commercial déterminé par les croisades. Gens de métier et marchands s’enrichirent en fabriquant et en fournissant aux seigneurs les nombreux objets nécessaires pour les expéditions. Dès lors, ils voulurent jouir en toute sécurité des biens péniblement acquis, et se mettre à même d’en acquérir davantage à moindre peine. Ils s’occupèrent donc de limiter l’arbitraire du seigneur.
Les efforts pour y parvenir commencèrent aux dernières années du onzième siècle, et devinrent particulièrement énergiques au douzième siècle, pendant les règnes de Louis le Gros et de son fils Louis le Jeune (1108-1180). La tactique fut partout la même. Tous les bourgeois d’une même ville, marchands et artisans, se réunissaient et se prêtaient, dit un contemporain de Louis le Gros, Guibert de Nogent, “un serment de secours mutuel.” Ils formaient ainsi une ‘‘conjuration”” ou bien encore une commune jurée.
L'association constituée, les bourgeois cherchaient à obtenir du seigneur qu’il fixÂât, d'accord avec eux, et d’une manière invariable, les obligations qui leur incombaient, le taux de leurs redevances, la date à laquelle ils devraient les payer, enfin le tarif des amendes. Ils cherchaient à obtenir ensuite que les conventions arrêtées fussent mises par écrit. L’acte ainsi rédigé, signé par le seigneur, scellé de son sceau, s'appelait une charte.
Les Villes de bourgeoisie. — Ces efforts des bourgeois pour obtenir un peu de justice étaient naturellement mal vus des seigneurs et de leurs amis: “Le mot commune est un mot exécrable,” écrivait Guibert de Nogent qui était cependant un pieux ecclésiastique. Néanmoins, à la longue, la plupart des villes et des bourgs obtinrent ce que l’on appela des libertés et des franchises. Klles leur furent même assez souvent accordées par un acte gracieux des seigneurs. Ainsi Louis VII, en 1166, donna aux habitants de Lorris, en Gâtinais, une charte qui fut ensuite concédée à près de trois cents villes et bourgs de l’Île-de- France, de l’Orléanais, de la Touraine.
Les villes ainsi dotées de franchises et garanties contre l’arbitraire seigneurial furent ce qu’on appela les “villes de bourgeoisie.”?
Les Républiques communales. — Ces garanties parurent insuffisantes dans les régions où le commerce était plus actif et la prospérité plus grande, au midi dans le Languedoc et l’ancienne Aquitaine; au nord dans la Picardie, l’Artois et la Flandre. Là, les bourgeois voulurent et obtinrent le droit de se gouverner eux-mêmes, ils constituèrent de véritables républiques.
Dans ces républiques, nommées communes dans le nord, municipalités dans le midi, les bourgeois, réunis en assemblée, élisaient eux-mêmes les magistrats, échevins au nord, consuls au midi, chargés du gouvernement. (C’étaient ces magistrats qui rendaient la justice, percevaient les amendes, levaient les impôts, payaient la redevance fixe due au seigneur, commandaïent la milice. La commune avait le droit de guerre et de paix; elle avait son château, l’hôtel de ville ou maison commune, foyer de la cité; son donjon, le beffroi, d’où le guetteur surveillait la ville et les alentours; elle avait sa bannière, ses armoiries, son sceau. Il arriva même qu’elle eut des vassaux. Elle était un véritable seigneur, et ses bourgeois formaient pour ainsi dire un noble collectif.
Disparition des républiques communales. — L'existence des républiques communales ne se prolongea guère en France au delà des premières années du quatorzième siècle. Les rois capétiens, en effet, s’appliquèrent constamment à se les soumettre
comme ils faisaient des seigneurs. En particulier, ils voulurent surveiller leur administration financière. Cette administration était souvent médiocre; cela servit de prétexte, surtout à Philippe le Bel, pour intervenir dans le gouvernement des communes et leur enlever leurs libertés politiques. A la fin de la dynastie capétienne (1328), il ne restait plus de communes pleinement indépendantes, sauf en Flandre.