‹ Histoire de FranceChapitre 14 sur 66 · CHAPITRE VIII LES CROISADES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII LES CROISADES

Cause des croisades. Les Turcs. — La cause première des croisades est, en Orient, l’apparition, dans le cours du onzième siécle, d’un nouveau peuple musulman, les Turcs Seldjoucides. Originaires du Turkestan, au nord de la Perse, les Turcs, qui appartenaient à la race jaune, détruisirent l’empire arabe de Bagdad. Ils attaquèrent ensuite l’empire byzantin, ils lui enlevèrent l’Asie Mineure et s’emparèrent même de Nicée, non loin de la mer de Marmara. Dès lors, ils menaçaient Constantinople et par conséquent l’Europe. Aussi l’empereur de Constantinople, Michel, demanda-t-il secours au pape Grégoire VIT en 1073.

Cinq ans plus tard, les Turcs s’emparaient de Jérusalem (1078). Jérusalem était aux mains des musulmans arabes depuis plus de quatre siècles (636). Mais les Arabes, pour qui Jérusalem est une ville sainte, avaient respecté les lieux chers à la piété des chrétiens: le tombeau du Christ, ou Saint Sépulcre, et l’église que les empereurs grecs avaient fait édifier pour l’abriter; ils s’étaient toujours montrés tolérants et n’avaient jamais mis obstacle aux pèlerinages.

Au contraire des Arabes, les Turcs fanatiques persécutèrent les pèlerins, leur infligèrent mille avanies, les torturèrent même. En sorte que l'accès de la Terre Saïnte se trouva interdit aux chrétiens et qu’il leur devint impossible d’approcher le tombeau de leur Dieu.

Il est facile d'imaginer l’émotion provoquée par une semblable situation chez des hommes pénétrés de cette croyance qu’en visitant le tombeau du Christ ou qu’en souffrant pour le Christ, ils obtenaient le pardon de leurs fautes et s’assuraïent le bonheur éternel après la mort. Leur fermer Jérusalem, c'était leur fermer la porte du ciel.

Les Huit Croisades. — Il est d’usage de compter huit croisades. Deux croisades, la première et la quatrième, furent faites et dirigées seulement par des seigneurs: aucun roi n’y prit part. Les six autres furent des expéditions royales.

Dans toutes les croisades, la sixième exceptée, les Français ont tenu la première place; c’est de France que sortit de beaucoup le plus grand nombre de croisés. Aussi un contemporain a-t-il appelé ces guerres entreprises au nom de Dieu: Gesta Dei per Francos: les actes de Dieu par les Français.

La première croisade (1096-1099), prêchée à Clermont par le pape Urban II, marquée par la bataille de Dorylée, le siège d’Antioche, aboutit à la conquête de Jérusalem et à la création d’un royaume français en Palestine.

La seconde croisade (1147-1149), entreprise pour venir en aide aux Français de Palestine menacés dans Jérusalem, eut pour initiateur le roi de France, Louis VII, le Jeune. L'empereur d'Allemagne, Conrad III, fut le compagnon du roi de France. L'expédition aboutit à un désastre en Asie Mineure (1149).

La troisième croisade (1189-1192), provoquée par la prise de Jérusalem par Saladin, sultan d'Egypte, fut faite par l’empereur Frédéric Barberousse, le roi de France, Philippe Auguste, le roi d'Angleterre, Richard Cœur de Lion. Frédéric Barberousse périt pendant l'expédition. Philippe Auguste et Richard prirent Saint-Jean-d’Acre, mais Jérusalem resta à Saladin.

La quatrième croisade (1202-1204), entreprise par les seigneurs français et les Vénitiens, fut détournée de son véritable but, l'Egypte et la Palestine; elle aboutit à la prise de Constantinople, à la destruction de l’Empire grec et à la création d’un empire latin d'Orient, qui dura environ un demi-siècle.

La cinquième croisade (1217-1221), dirigée contre l'Égypte par un seigneur français, Jean de Brienne, et le roi de Hongrie, ne donna aucun résultat.

La sixième croisade (1228-1229), ou croisade de l’empereur Frédéric IT, offre cette particularité que le chef de la croisade était excommunié et que, au lieu de combattre les musulmans, Frédéric négocia avec eux; il obtint pour les pèlerins chrétiens la liberté de se rendre à Jérusalem.

La septième (1248-1254) et la huitième croisade (1270)

furent les croisades de saint Louis. La septième croisade, qui avait pour objectif l'Égypte, centre d’un puissant État musulman, débuta brillamment par la prise de Damiette. Mais les croisés furent surpris par le débordement du Nil, atteints par une épidémie mortelle, enveloppés par les musulmans, et contraints de se rendre. Saint Louis n’obtint la liberté de ses chevaliers qu’au prix d’une énorme rançon, et sa propre liberté qu’en rendant Damiette.

La huitième croisade, ou croisade de Tunis (1270), se termina par la mort de saint Louis, atteint de la peste sous les murs de la place. Ce fut la dernière croisade.

De toutes ces croisades, la plus intéressante et la plus importante est la première, en raison de l’enthousaisme qu’elle provoqua, du grand nombre d’hommes qui y prirent part, et parce que seule elle atteignit le but poursuivi, la conquête de Jérusalem.

Prédication de la première croisade. — Le pape Urbain II, qui était Français, avait réuni un concile à Clermont, en Auvergne, pour s'occuper de la réforme du clergé de France. Le dernier jour du concile, le 28 novembre 1095, en présence d’une foule de prélats, de prêtres, de chevaliers venus du centre et du midi, Urbain IT raconta les souffrances endurées par les pèlerins en Palestine et termina en appelant les chrétiens aux armes pour la délivrance du Saint Sépulcre. A la fin de son discours il avait rappelé cette parole du Christ: ““Renonce-toi toi-même, prends ta croix et suis moi.” Aussitôt tous ceux qui étaient présents firent avec des morceaux d’étoffes des croix qu’ils s’attachèrent sur l’épaule en criant: “Dieu le veut!” C’est ce qu’on appela prendre la croix ou se croiser.

Après le concile de Clermont, le pape fit une tournée de prédication dans le centre et le midi de la France. En même temps il adressait à tous les évêques une circulaire les invitant à précher et à faire prêcher la croisade. Il promettait à quiconque prendrait part à l’expédition la rémission de ses péchés et une amnistie, même pour les crimes. Les femmes, les enfants, les biens des croisés étaient déclarés inviolables et placés sous la protection de l’Église tant que durerait l’expédition.

Pierre l’Ermite. — L'un des plus puissants auxiliaires du pape, dans le nord de la France, fut un moine originaire des

environs d'Amiens, Pierre surnommé l’Ermite. Partout où il passa pour prêcher la croisade, il souleva un extraordinaire enthousiasme. C'était un petit homme maigre, brun, avec une grande barbe et des yeux très vifs. “Il allait nu-pieds, dit Guibert de Nogent qu. l’avait vu; il portait sur la peau une tunique de laine, sur les épaules une longue robe à capuchon. Le pain était sa seule nourriture; jamais il ne buvait de vin. Quelque chose de divin se sentait dans ses moindres mouvements, dans toutes ses paroles; c'était au point que le peuple arrachait, comme si c’eût êté des. reliques, les poils du mulet qu’il montait.”

La Croisade populaire. —“Les comtes et les chevaliers commençaient à peine leurs préparatifs, dit encore Guibert de Nogent, que déjà les pauvres faisaient les leurs avec une ardeur que rien ne pouvait arrêter. Chacun délaissait sa maison, sa vigne, son patrimoine, les vendait à bas prix. On se hâtait de convertir en argent tout ce qui ne pouvait pas servir au voyage. Des pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux et les attelaient à des chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs petits enfants.”

Trois mois à peine. après la prédication d’Urbain II à Clesmont, une horde de quarante ou cinquante mille personnes de tout Âge et de tout sexe se mettait en route sous la direction de Pierre l’Ermite et d’un pauvre chevalier, Gauthier sans Avoir. Elle passa le Rhin: elle fut alors rejointe par une armée toute pareille de pèlerins allemands. Pillant pour vivre, elle souleva les fureurs de tous les peuples chez qui elle passa, Hongrois, Serbes, Bulgares, Grecs. Quand ces pauvres gens, qui depuis leur départ demandaient à chaque ville si ce n’était pas là Jérusalem, furent arrivés à Constantinople, l’empereur grec se hâta de les faire transporter sur la rive d'Asie. Ils furent presque immédiatement exterminés par les Turcs.

La Croisade seigneuriale. — Pendant ce lamentable épisode, l’armée des croisés s’organisait. La mise en route avait été fixée par le pape au 15 août 1096. Le pape avait également réglé l'itinéraire des quatre corps de l’armée chrétienne: leur concentration devait se faire sous les murs de Constantinople.

Les Français du Midi, conduits par le comte Raymond de

Toulouse, passèrent par le nord de l'Italie, la Dalmatie, la Croatie, la Serbie et la Bulgarie.

Les Français du Noïd, conduits par Godefroy de Bouillon et Baudoin de Flandre, traversèrent l’Allemagne et la Hongrie.

Les Normands d'Italie, commandés par Tancrède et Bohémond, embarqués à Brindisi, traversèrent l’Albanie et la Macédoine.

Les Français de l’Île de France gagnèrent l'Italie et suivirent le même itinéraire que les Normands.

Le pape était le chef suprême de la croisade. Il avait délégué ses pouvoirs avec le titre de légat à l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil.

L'Armée des croisés. — L'arrivée des croisés devant Constantinople y jeta l’épouvante, tant ils étaient nombreux. Un témoin, la fille de l’empereur Alexis, Anne Comnène, a écrit: “On eût dit l’Europe entière arrachée de ses fondements.” Peut-être étaient-ils un million; mais dans ce nombre il n’y avait probablement pas plus de trois cent mille combattants. L’armée croisée était en réalité un peuple en marche, quelque chose d’analogue aux colonnes de barbares envahissant l’Empire romain.

Marche à travers l’Asie Mineure. — L'empereur Alexis désirait se débarrasser le plus vite possible des croisés; il leur fournit les moyens nécessaires pour passer en Asie. Les croisés s’enfoncèrent sur le plateau d’Asie Mineure dont ils s’ouvrirent l'accès en battant les Turcs à Dorylée (I” juillet 1097). Sur le plateau, en été, sous un ciel sans nuage, avec un soleil de feu, la chaleur est insupportable; la terre est brûlée et sans un brin d’herbe; l’eau manque complètement. Les croisés souffrirent atrocement. Les Turcs harcelaient sans cesse l’armée, couraient sur ses flancs, la lardaient de flèches.

Les Croisés en Syrie. Antioche. — Après avoir traversé au prix de fatigues inouïes la chaîne du Taurus, aussi haute que les Pyrénées, les croisés débouchèrent sur la côte de Syrie. Ils furent arrêtés par la ville d’Antioche, une place forte établie au flanc d’une montagne et défendue par une enceinte garnie de quatre cents tours. Ils l’assiégèrent pendant huit mois. Ils étaient sur le point de périr eux-mêmes, pris entre la place et

une armée turque, quand le Normand Bohémond se fit livrer par un traître une tour de l’enceinte.

Les croisés purent se réfugier dans la place. Ils y furent aussitôt assiégés par les Turcs, et bientôt en proie à une effroyable famine: quand on eut mangé tous les animaux, on mangea du cuir, de l’herbe et jusqu’à de la chair humaine, les corps des Turcs tués dans les escarmouches. Le découragement s’était emparé des chefs; beaucoup songeaient à s’enfuir. Mais chez les soldats et les pèlerins, la foi au succès final restait ardente, et la volonté d’arriver à Jérusalem inébranlable. La découverte dans une église d’une lance qu’on dit être celle dont avait été percé le flanc du Christ sur la croix, exalta des courages au plus haut point et, dans une sortie, les croisés exténués cependant par la faim mirent les Turcs en pleine déroute. La marche en avant put être reprise.

La Prise de Jérusalem. — Le I” juillet 1099, trois ans aprés leur départ, les croisés aperçurent enfin Jérusalem: il y en eut qui moururent de joie. L’armée chrétienne était extraordinairement réduite. Elle ne comprenait pas plus de 40,000 hommes à bout de force. De Nicée à Jérusalem les croisés avaient laissé 600,000 cadavres sur les routes d'Asie. Les deux sièges d’Antioche leur avaient à eux seuls coûté 200,000 hommes.

On commença les préparatifs d’un siège; mais Jérusalem était bien fortifiée, elle avait une nombreuse garnison, et les musulmans avaient détruit tous les puits autour de la ville. Une fois encore les croisés étaient en péril de mourir de soif. Ils tentèrent alors une héroïque folie. Le vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, jour et heure de la mort du Christ, ils donnèrent l’assaut. Ils avaient construit une tour de bois, un beffroi, qu'ils parvinrent à pousser sur des rouleaux contre le rempart. Un pont volant fut jeté du beffroi sur la muraille, dont les croisés purent occuper une partie; ils s’'emparèrent ensuite d’une porte, et pénétrèrent en masse dans la place. Ils y firent un carnage efffoyable: “Dans le portique de Salomon et dans le Temple, écrivit Godefroy de Bouillon au pape, les nôtres chevauchaient dans le sang immonde des Sarrasins, et leurs montures en avaient jusqu'aux genoux.”

Le Royaume latin de Jérusalem. — La conquête faite, il fallait l’organiser pour la garder et pour mettre le tombeau du Christ à l’abri de tout retour offensif des musulmans. De là, la création du royaume latin de Jérusalem. Les croisés of. frirent la couronne à Godefroy de Bouillon. C’était l’homme le plus populaire de l’armée par sa bravoure, sa bonne grâce et sa modération. Il refusa le titre de roi et ne voulut être qu’ “avoué,” c’est-à-dire défenseur du Saint Sépulcre.

Pour couvrir la Palestine, on construisit de puissantes citadelles dont il subsiste encore aujourd’hui des ruines imposantes, et on organisa des ordres de moines soldats, l’ordre des Hospitaliers d’abord, puis celui des Templiers. Ils étaient soumis à toutes les obligations religieuses des moines, mais en outre ils étaient voués au métier des armes. La règle sur ce point était très rigoureuse: le Templier, par exemple, devait toujours accepter le combat, fût-ce seul contre trois, et ne devait jamais consentir à se rendre. Le costume de ces moines-soldats révélait leur double caractère: ils portaient l’armure du chevalier, et pardessus la robe du moine, noire avec une croix blanche pour les Hospitaliers, blanche avec une croix rouge pour les Templiers. Ces ordres acquirent rapidement une grande puissance. Ils eurent des maisons ou “commanderies” en grand. nombre dans tous les Etats de l’Europe chrétienne. Les Templiers, à Paris même, possédaient une véritable citadelle.

Résultats des croisades. — Les croisades n’eurent pas seulement pour résultat la création en Orient de deux Etats de courte existence, le royaume chrétien de Jérusalem et l’Empire latin de Constantinople. Elles eurent en Occident même, et particulièrement dans les pays d’où les expéditions étaient parties, des conséquences plus durables et importantes, les unes économiques, les autres politiques.

Résultats économiques. — Les croisades profitèrent au commerce; elles multiplièrent les relations maritimes entre les villes d'Occident et d'Orient. Le transport des croisés et des pèlerins enrichit les marins de Marseille, de Gênes, de Pise et surtout de Venise. De ces divers ports, deux fois par an, de véritables flottes partaient régulièrement pour la Terre Sainte. Tant que les chrétiens furent maîtres des ports de la Syrie, les-négo-

ciants de France, d’Italie, etc., purent y venir acheter les riches produits de l’industrie orientale. Les pays d'Orient, pays arabes ou pays grecs, avaient alors une civilisation beaucoup plus avancée que les nôtres. La vue du luxe éveilla chez les croisés le goût du luxe. L'usage des tapis, des beaux meubles, des armes finement décorées, des étoffes précieuses, des soies, des damas, ainsi nommés de la ville où on les fabriquait, des mousselines, etc., s’introduisit en Occident grâce aux croisades.

Résultats politiques. — Les croisades contribuèrent à affaiblir la puissance des seigneurs, d’abord parce qu’elles coûtèrent la vie à des milliers d’entre eux. Elles contribuèrent à appauvrir les survivants.

Les croisés voyageaient à leurs frais; il leur fallait s’équiper, se nourrir, eux, leurs gens et leurs bêtes. Il leur fallait donc avant de se mettre en route beaucoup d’argent. Pour s’en procurer ils étaient obligés de vendre une partie de leurs propriétés ou d'emprunter, et par conséquent de donner en gage ces propriétés.

Tous partaient avec l'espoir de s’enrichir. (Ceux qui revinrent, revinrent ruinés et furent contraints de vendre ou d'emprunter de nouveau. Cet affaiblissement et cet appauvrissement des seigneurs profitèrent aux rois, aux vassaux des seigneurs, et particulièrement aux habitants des villes qui trouvèrent leurs maîtres disposés à leur vendre des libertés.

Page 1