CHAPITRE IX
L’Inspiration chrétienne. — La civilisation française du Moyen Age est, dans ses principales œuvres, d'inspiration toute chrétienne. Les universités, création du treizième siècle, où se concentre la vie intellectuelle, sont de véritables corporations religieuses. L’art est tout entier résumé dans les cathédrales, où tous les artistes, architectes, sculpteurs, peintres, ciseleurs, orfèvres ont donné le meilleur de leur génie.
Origine des universités. — On sait quel souci Charlemagne avait eu de l'instruction publique. Il avait ordonné que chaque monastère eût son école, où les moines et les clercs apprendraient la grammaire, le chant, le calcul, la calligraphie; qu’auprès de chaque église, il y eût une école gratuite dirigée par le prêtre et ouverte à tous. Ces prescriptions furent renouvelées dans les siècles suivants par les papes et les conciles. Elles étaient en général observées au onzième siècle, et l’on trouvait alors, jusque dans des paroisses de campagne, des écoles où l’enseignement était donné par plusieurs maîtres. Dans les villes, l’école la plus importante était l’école de la cathédrale, installée dans le cloître voisin, sous la surveillance immédiate de l’évêque et du “chapitre,” c’est-à-dire du groupe de prêtres ou “chanoines” qui formaient le conseil de l’évêque. L'un de ces chanoines, le chancelier, qu’on appelait encore l’écolâtre, était le directeur de Penseignement. C'était lui qui délivrait au nom de l’évêque la licence ou permission d’enseigner,. sans laquelle nul ne pouvait professer.
Certaines écoles étaient célèbres au loin par le mérite de leurs maîtres: à la fin du onzième siécle, les plus renommées furent celles de Paris, l’école épiscopale du Cloître Notre-Dame établie dans l’île de la Cité, puis, sur la rive gauche de la Seine, les
écoles des abbayes de Saint-Victor et de Sainte-Geneviève. Leur réputation leur vint surtout de deux maîtres, Guillaume de Champeau (1070-1121) et Pierre Abélard (1079-1142) qui tous deux enseignaient la philosophie, le premier au Cloître Notre-Dame, le second à l’abbaye de Sainte-Geneviève. Autour d’Abélard les étudiants se pressaient par milliers, accourus de toute l’Europe. Si l’on songe aux difficultés et à la longueur des voyages à cette époque, à l’absence de tous nos moyens d’information, pareille affuence dit éloquemment combien étaient grands le prestige du savoir et le désir de s’instruire.
A partir de la fin du douzième siécle, entre les maîtres et les étudiants d’une même ville, sans distinction d’écoles et pour la défense des intérêts communs, on vit se former des associations: wniversitates magistrorum et scolarium. De ces associations sortirent les universités.
Formation de l’Université de Paris. — La première université fut celle de Paris, dont l’organisation s’échelonne sur une période de plus de trente ans (1200-1231). Elle eut deux patrons: le roi et le pape. Ce fut le roi Philippe Auguste qui, en 1200, accorda aux maîtres et aux étudiants leur premier privilège, celui d’être jugés par les tribunaux d’Eglise à l’exclusion de tous juges du roi. Ce fut la papauté qui dégagea l’Université de la juridiction de l’évêque, et lui donna pouvoir de juger ses membres elle-même, d'établir elle-même ses règlements (1231). L'Université finit par être dans le royaume et dans l’Église une sorte d'Etat autonome, comme une République de l’enseignement.
Les Études. — Maîtres et étudiants étaient groupés d’après la nature des enseignements en quatre facultés: c’étaient les facultés de théologie, de droit canon ou droit ecclésiastique, de médecine, et des arts libéraux. Dans cette dernière faculté, la plus originale des quatre, maîtres et étudiants étaient partagés en quatre nations: nations de France, de Normandie, de Picardie, d'Angleterre. Ces divisions, au début, correspondaient à un groupement des “artistes” — les étudiants des arts libéraux — d’après leur pays d’origine; mais elles avaient vite perdu toute valeur géographique.
La faculté des arts libéraux était numériquement la plus
importante. C’est qu’elle seule permettait d’accéder aux autres facultés; elle était comme une école de culture générale par où tout étudiant’ devait passer avant d'entreprendre des études spéciales. En même temps, elle préparait des maîtres pour l’enseignement.
Les études y étaient divisées en sept branches, ou, comme on disait, en sept “arts”; trois branches littéraires, formant ce qu'on appelait le Trivium: grammaire, dialectique, rhétorique; — quatre branches scientifiques, formant le Quadrivium: musique, arithmétique, géométrie, astronomie. L’enseignement était donné tout entier en latin, , parce que le but principal des études était de préparer pour l’Église des prêtres instruits.
L'étudiant pouvait conquérir trois grades: le baccalauréat, la licence, le doctorat. La licence était le grade essentiel parce qu’il donnait le droit d’enseigner et transformait l'étudiant en “maître,” c’est-à-dire en professeur. Elle s’obtenait après un certain temps d’études, — six années au moins pour les arts libéraux, — puis des examens qui consistaient en discussions longuement soutenues devant et contre les maîtres.
Organisation de l’Université. — L'Université était dirigée par un recteur assisté de trois doyens et de quatre procureurs. Les doyens étaient les chefs des facultés de théologie, de droit canon et de médecine; les procureurs représentaient les nations des arts libéraux. Primitivement le recteur n’était lui aussi que le chef de la faculté des arts, son doyen. En raison de l’importance de cette faculté, il était devenu le chef de tout le corps universitaire. Il était élu pour trois mois et ne pouvait être choisi que parmi les maîtres de la faculté des arts. Il prenait rang parmi les plus grands personnages du royaume, placé dans les cérémonies publiques avant les cardinaux, princes de l'Eglise, à côté des princes de la famille royale. Il exerçait une véritable souveraineté, comportant même le pouvoir de juger, dans toute la partie de Paris établie sur la rive gauche de la Seine, au versant de la montagne Sainte-Geneviève; c'était là son royaume, le “pays latin,” ainsi nommé parce que la langue qu’on y entendait parler le plus communément était le latin.
Les Collèges. — Les étudiants, par suite des differences de nationalité et de condition sociale, formaient un peuple assez
complexe. Il s’en trouvait de familles nobles et de bourgeoisie aisée; mais en majorité ils étaient fils de paysans et pauvres; beaucoup étaient misérables et réduits, ainsi qu’on le voit encore aujourd’ hui dans certaines universités étrangères, ASE placer comme domestiques pour gagner leur pain; il en était qui mendiaient.
La charité chrétienne travailla de bonne heure à secourir ces misères. De là des créations de bourses et des fondations de collèges.
Les collèges à l’origine étaient simplement des pensions où quelques étudiants sans ressources trouvaient gratuitement un lit et du pain. Par la suite, ils se transformèrent en établissements d’enseignement. Le premier collège, comprenant dixhuit lits, fut fondé au début du règne de Philippe Auguste, en 1180, à l’Hôtel-Dieu par un bourgeois de Londres. Le plus célèbre fut établi en 1257, sous saint Louis, par son aumônier, Robert de Sorbon. Transformé, agrandi, il devint dans les temps modernes, sous le nom de Sorbonne, le centre de l’enseignement à l’Université de Paris.
Les Universités provinciales. — A côté de la grande université parisienne, on compta dans les provinces, en France, une vingtaine d’universités. Certaines eurent-elles aussi une célébrité européenne; ainsi l’Université de Montpellier, la seconde en date des universités françaises (1220), réputée pour sa faculté de médecine, réputation qui subsiste aujourd’hui même; puis les Universités d'Orléans et de Toulouse, renommées pour ’étude du droit civil qui n’était pas enseigné à Paris.
Expansion de la langue française en Europe. — La gloire et la vogue de l’Université de Paris eurent pour conséquence la diffusion de la langue et de la littérature françaises par toute l’Europe, en particulier au treizième et au quatorzième siècles. A cette époque, le français fut une première fois ce qu’il devait être de nouveau au dix-huitième siècle: la langue des gens polis et cultivés en tout pays, et comme la langue de l’Europe. Marco Polo, revenant d’Asie, dictait en français son Livre des Merveilles. La Chanson de Roland fut traduite au treizième siècle en italien, en allemand, en hollandais et jusqu’en norvégien.
L'Art du Moyen Age. — L'influence artistique, exercée par la France sur l’Europe, ne fut pas moins grande que l’influence littéraire; elle fut sansrrivale depuis le début du treizième siècle jusqu’à l’époque de la Renaissance italienne, au quinzième siècle.
L'art par excellence, au Moyen Age, fut l’architecture; les autres arts lui sont en ce temps tous subordonnés. Les peintres et les “imagiers,” c’est-à-dire les sculpteurs, sont seulement les auxiliaires des architectes ou comme on dit alors, des “maîtres d'œuvre.” Ceux-ci, du dixième au douzième siècle, ont imaginé deux séries de formes et de procédés de construction qui constituent ce qu’on appelle le style roman, et le style ogival ou style français.
D'autre part, l’art au Moyen Age est, avant tout, religieux: il se résume tout entier dans les cathédrales.
Plan des églises. — Le plan de ces églises romanes ou ogivales est à peu près partout le même: elles sont construites en forme de croix. Primitivement elles n’étaient que des copies des halles ou “basiliques”” romaines: de longues galeries droites, à plafond, terminées à l’une de leurs extrémités par une partie en demicercle, l’abside. A une époque voisine du règne de Charlemagne, on imagina de couper l’unique galerie primitive, aux deux tiers environ de sa longueur, par une galerie transversale, le transept, qui forme les bras de la croix.
La tête de la croix, allant du transept à l’abside, forme le chœur, partie où s’élève l’autel, et qui est réservée au clergé. Le pied de la croix, partie où se réunissent les fidèles, reçut le nom de nef lorsque le plafond eut été remplacé par une voûte dont la forme rappelle la carène d’un navire renversé. La nef est généralement complétée à gauche et à droite par deux nefs moins élevées, les bas-côtés, dont la séparent les rangées de piliers qui soutiennent les voûtes.
Au-dessus des bas-côtés, court une galerie qui prend jour sur la nef par des baies à triple ouverture, d’où lui est venu son nom: le triforium. Aux extrémités des nefs et du transept s'ouvrent les portes, abritées sous des voussures qui, en avant de chacune d’elles, forment un abri, le portail. Le portail central ou grand portail est encadré de deux tours. Il existe, en outre, souvent
un clocher qui parfois est complètement détaché de l’église, comme à Saint-Michel et à la cathédrale de Bordeaux.
Le Style roman. — Le style roman emprunte ses éléments essentiels à l’architecture romaine. Il est caractérisé par l’emploi de voûtes ou d’arcs ayant la forme d’une demi-circonférence; c’est ce que l’on appelle le plein cintre. Ces arcs reposent soit sur des colonnes généralement courtes et grosses terminées par de larges chapiteaux aux formes trapues, soit sur de massifs piliers. Les murs au dehors sont soutenus par d’autres piliers: les contreforts qui s’élèvent jusqu’au bord de la toiture. Dans certaines régions, particulièrement dans le centre de la France, à Périgueux, au Puy, l’église est couverte par des coupoles. Les fenêtres sont peu nombreuses et de petite dimension. L'intérieur de l’église est assez sombre.
Pourtant la décoration est déjà brillante: à l’intérieur ce sont des peintures ou fresques représentant des scènes de la vie des saints; au dehors, autour du portail, ce sont des ornements sculptés dans la pierre, en forme de rosaces, de dents de scie, de damiers, de chevrons, etc. Ces sculptures extérieures sont elles-mêmes peintes et dorées.
L'art roman atteignit sa perfection dans la seconde moitié du onzième siècle et la première moitié du douzième: de 1060 à 1160. C’est dans cette période que s’élevèrent l’église de Saint- Trophime à Arles, Saint-Sernin à Toulouse, Notre-Dame au Puy, Saint-Front à Périgueux, Saint-Pierre à Angoulême, l’Abbaye-aux-Hommes à Caen.
Le Style français. — L'ensemble d’un monument roman donne surtout une impression de force un peu lourde et de solidité. L'ensemble d’un monument de style français donne, au contraire, une impression d’étonnante légèreté.
Le style français est né dans l’Ile-de-France, au douzième siècle. On l’a fort improprement appelé style gothique, à une époque où l’on n’en sentait pas la beauté, et où on le considérait comme la manifestation d’un génie barbare.
Le style français a reçu aussi le nom de style ogival, parce qu'il est caractérisé par un mode nouveau de construction des voûtes, la croisée d’ogives: deux arceaux de pierre ou ogives, en forme d’arc brisé, s’entre-croisent diagonalement sous chaque
travée de la voûte qu’ils supportent. A l’extérieur, une série d’arches légères, les arcs-boutants, lancés des contreforts aux piliers, étayent l'édifice.
Le système des croisées d’ogive et des arcs-boutants assurait une si parfaite solidité que l’on put donner aux nefs des dimensions énormes. La voûte s’élança à 34 mètres de hauteur à Notre-Dame de Paris; à 43 métres à la cathédrale d'Amiens, à 48 mètres à celle de Beauvais. Les piliers allégés, formés de faisceaux de colonnettes, montèrent d’un jet, comme de minces troncs d’arbres, jusqu’au faîte de l’église. Entre les piliers rien que le vide: comme ils suffisent à porter la voûte, les murailles ont été presque complètement supprimées. A leur place s'ouvrent, découpées en forme de pointe de lance, d'immenses baies. A l’extérieur les tours sont elles-mêmes percées à jour par de hautes fenêtres; elles encadrent une fenêtre ronde, la rose, pareille avec ses vitraux à un soleil de pierre et de verre. La lumière entre à flots dans l’intérieur de l’église, d’où se dégage en toutes ses parties une impression de force intelligente et d’audacieuse légèreté.
La Sculpture. Les Vitraux. — L’ornementation est d’une admirable richesse. La disparition presque totale des murs entraîne la transformation de la décoration picturale. Les fresques ont fait place aux vitraux. Chacun d’eux est un tableau lumineux découpé en multiples médaillons, dont la suite retrace les principaux épisodes de la vie d’un saint, ou bien représente, comme à la cathédrale de Chartres, les travaux des divers corps de métiers.
Mais la décoration est surtout sculpturale. Les soubassements, les pieds-droits, les tympans des portes sont couverts de bas-reliefs: médaillons symbolisant, comme à la cathédrale d'Amiens, les douze mois de l’année, ou représentant, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, la Création, le Déluge; grands basreliefs divisés en plusieurs étages et retraçant des épisodes de la vie du Christ, de la Vierge, des Saints, par exemple, à la cathédrale de Reims, le couronnement de la Vierge; à Notre-Dame de Paris, le Jugement dernier. On multiplie partout les statues; on en comptait deux mille à la cathédrale de Reims.
. Elles sont dans les premières cathédrales assez gauchement
sculptées raides, allongées à l’excès, comme à la cathédrale de Chartres. Puis la science et l’habileté des statuaires s’accroissent. Leurs œuvres s’assouplissent; au treizième siècle, il en est d’admirables, tel le Christ dit le Beau Dieu d'Amiens; tel, à Reims, le groupe de la Visitation. Ici les draperies sont d’un art si parfait qu’elles ne seraient pas indignes des grands artistes grecs.
Les Œuvres. — La première grande œuvre de style ogival fut la basilique de Saint-Denis, construite au milieu du douzième siècle (1143-1144) par l’abbé Suger, le ministre de Louis VII, et devenue la sépulture des rois de France. Mais c’est au treizième siècle, et particulièrement de Philippe Auguste à saint Louis, que furent élevés les chefs-d’œuvre de l’art français. Ce sont, en les énumérant dans l’ordre où les travaux furent commencés: Notre-Dame de Paris (1163), les cathédrales de Chartres (1194), de Rouen (1207), de Reims (1211), d'Amiens (1220), l’incomparable Sainte-Chapelle du Palais de Saint- Louis (1240), le chœur de la cathédrale de Beauvais (1247), la cathédrale de Bourges (1275).
Développement du style français. — Le style ogival n’a pas été employé seulement dans la construction des églises ou des grands monastères, comme le Mont Saint-Michel, l’un des joyaux de l’Europe; il fut appliqué aux édifices civils: grands palais, comme le palais de saint Louis à Paris, le palais de justice à Rouen, hôtels de ville, comme celui d’Ypres; — à l’architecture militaire: châteaux forts,comme Pierrefonds et le château des Papes, remparts de villes comme à Carcassonne, Avignon, Aïgues-Mortes; — enfin aux habitations privées, depuis la simple maison à carcasse de bois jusqu'aux hôtels de pierre, les uns d’aspect sévère, comme l'hôtel de Sens à Paris, les autres d’une exquise élégance, comme l'hôtel de Jacques Cœur Bourges, l’hôtel de Cluny à Paris, l'hôtel Bourgtheroulde à Rouen.
Le style français régna sans partage en France jusqu’au seizième siècle et à la Renaissance, soit pendant près de quatre cents ans. Dans un si long temps, il a évolué parce qu’il était vivant. Très sobre au début, il est devenu de plus en plus élancé et hardi dans ses formes, de plus en plus somptueux dans
LA CIVILISATION AU MOYEN ÂGE gi
son ornementation. Ainsi l’on a eu successivement, au douzième siècle le style ogival primitif où, comme à la façade de Saint-Denis, les arcs et les voussures des fenêtres s’éloignent à peine du plein cintre; puis, au treizième siècle le style à lancettes, le style des grands chefs-d’œuvre où les arcs franchement brisés, comme à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle, présentent la forme aiguë d’un fer de lance; au quatorzième siècle, le style rayonnant où l'édifice, élevé par des architectes sûrs de leur technique, s’allège, s’affine et se pare d’ornements multipliés, roses, gâbles pointus des portails, pinnacles et clochetons; enfin au quinzième siècle, riche presque jusqu’à l’excès, comme au Palais de justice de Rouen, le style flamboyant, ainsi nommé parce que les nervures enlacées des fenêtres dessinent des sortes de flammes ondulantes.
L'architecture ogivale se répandit dans toute l’Europe, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Hongrie, et jusqu’en Orient grâce aux croisades. Des villes du Péloponèse, l’île de Rhodes, l’île de Chypre ont eu des cathédrales de style français