CHAPITRE X
LA GUERRE D'EPCRNR SNS PREMIÈRE PÉRIODE
Avènement des Valois. — En 1328, quatorze ans à peine après la mort de Philippe le Bel, la descendance mâle de la branche aînée des Capétiens était éteinte. Philippe le Bel avait cependant laissé trois fils; mais ces fils n’eurent pas de postérité masculine. Quand l'aîné, Louis X, le Hutin — c’est à-dire l'Entêté, — mourut, après deux ans de règne, il ne laissait qu’une fille. Son frère Philippe V, le Long, se hâta de se faire couronner à Reims; après quoi il réunit une assemblée de nobles,
’évêques et de bourgeois qui approuvèrent le fait accompli. A son tour Charles IV, le Bel, en 1322, succéda à son frère Philippe qui ne laissait aussi que des filles.
A la mort de Charles le Bel une assemblée de nobles, s’appuyant sur ces deux précédents, déclara “qu'aucune femme, ni par conséquent son fils, ne pouvait, en vertu de la coutume, succéder au royaume de France.” C’est ce qu’on appela beaucoup plus tard la /oi salique. Cette décision écartait du trône un petit-fils de Philippe le Bel, un neveu des rois défunts, le fils de leur sœur Isabelle, le roi d'Angleterre Édouard III. Elle y appelait au contraire un neveu de Philippe le Bel, fils d’un de ses frères, Philippe de Valois, qui prit le nom de Philippe VI (1328-1350).
La couronne passa ainsi à une branche cadette des Capétiens, la branche des Valois.
La famille des Valois a régné de 1328 à 1498, soit un peu plus d’un siècle et demi. Sous cette dynastie, la France traversa deux crises redoutables: au temps des cinq premiers Valois la guerre de Cent Ans (1337-1453); sous Louis XI la lutte contre la maison de Bourgogne. Dans les deux crises, l’unité du royaume, patiemment et lentement réalisée par les Capétiens, fut mise en grand péril.
La Guerre de Cent Ans. Ses Causes. — La guerre de Cent Ans eut pour cause immédiate les prétentions d’'Édouard III; fils et petit-fils de priñhcesses capétiennes, à la succession capétienne. Par ses possessions de Guyenne, Édouard était vassal du roi de France. Quand l’assemblée des nobles eut écarté ses prétentions, Édouard hésita longtemps à à prêter hommage à Philippe de Valois. Il ne le prêta qu'après de laborieuses négociations et presque sur des menaces de guerre (1331). Six ans plus tard il renia l’hommage et réclama de nouveau l'héritage de Philippe le Bel.
Ce changement d’attitude fut en grande partie déterminé par la question de la Flandre.
Le comté de Flandre faisait partie du royaume de France. Les Flamands, laborieux, tenaces, énergiques, s’étaient enrichis par la fabrication et le commerce des draps. De bonne heure ils avaient arraché à leur comte des libertés et des franchises qui faisaient de leurs villes de véritables républiques. Les communes flamandes, Bruges, Gand, Ypres, étaient les plus fortement organisées de toute la France et les plus jalouses de leurs franchises. Elles ne voulaient supporter aucune intervention du comte et admettaient difficilement l'intervention du roi.
En 1325, les habitants de Bruges avaient arrêté le comte de Flandre, Louis de Nevers, et l’avaient enfermé à la halle aux épices. Aussitôt après son couronnement, Philippe VI était accouru pour venger l’injure faite au comte et il avait battu les révoltés à Cassel. De là une vive irritation contre Philippe.
Cette irritation s’accrut quand Édouard III interdit l’ exportation des laïnes anglaises, indispensables aux drapiers flamands, et entreprit de créer en Angleterre l’industrie des draps (1336- 1337). Ces mesures devaient ruiner la Flandre. Un bourgeois de Gand, Jacques Artevelde, se rendit auprès d'Édouard, obtint qu’il rapportât son interdiction et lui promit que les Flamands le reconnaîtraient pour souverain légitime s’il prenait le titre de roi de France.
L'Armée anglaise. — La guerre ouverte commença en 1337; après que Philippe VI eût prononcé la saisie de la Guyenne, tandis que son adversaire Édouard III prenait le titre de roi de France.
Les Anglais allaient remporter dans cette guerre d’éclatantes victoires grâce à la supériorité de leur organisation militaire.
Les rois d'Angleterre avaient établi dans leur royaume le service militaire obligatoire et universel. Tout homme libre était soumis au service de seize à soixante ans. Chacun devait s’équiper selon sa fortune. Par exemple quiconque, noble ou simple bourgeois, possédait un revenu d’au moins vingt livres devait avoir un cheval et l’équipement complet du chevalier.
La cavalerie n’était que la partie secondaire de l’armée anglaise. L'élément principal était l'infanterie. Cette infanterie était recrutée avec soin parmi les hommes les plus vigoureux et les meilleurs tireurs. Elle se composait de coutilliers et d’archers. Les coutilliers devaient leur nom à leur arme, un long couteau, ou mieux une sorte de baïonnette emmanchée à l'extrémité d’un long baton. La lame très effilée pouvait glisser aisément par le moindre défaut d’une armure. Les archers portaient un arc en bois d’if, long de près de deux mètres, mais très léger. A la ceinture ils avaient une trousse garnie de flèches. En bataille, l’archer anglais vidait le contenu de sa trousse à terre et plaçait le pied gauche sur les flèches: il n'avait qu’à se baisser pour les prendre. Le jeu de l’arc était le seul permis en Angleterre aux jours de fête. Aussi les archers anglais étaient-ils de remarquables tireurs. Ils ne manquaient guère le but à 200 mètres et l’arc portait à 360 mètres, plus loin que les fusils à la veille des campagnes de Napoléon I.
D'autre part, l’arc se maniait avec une extrême facilité et permettait de lancer de dix à douze flèches par minute. Dans le même temps, avec la lourde arbalète employée par les Français, on ne lançait pas plus de trois à quatre traits ou carreaux. L’arc anglais était donc une véritable arme à tir rapide.
Mais la principale supériorité de l’armée anglaise était sa discipline. Les hommes savaient obéir et combattre au rang que leur assignait la volonté du chef, fût-ce le dernier. Le fait était surtout frappant pour la cavalerie. C’est que la fortune seule et non plus la naissance déterminait l’arme dans laquelle on servait: on trouvait côte à côte parmi les hommes d’armes — c’est-à-dire parmi les cavaliers — d'Édouard III, des bourgeois et des nobles. Ses cavaliers n’avaient point l’orgueil
féodal des chevaliers français. En fait, les rois d'Angleterre eurent une cavalerie, les rois de France, pendant plus d’un siècle, n’eurent qu’uné chevalerie.
L'Armée française. — Les chevaliers français n’admettaient guère qu’on leur commandit; ils n’admettaient pas davantage de n'être pas tous placés sur le même rang, le premier, quand il fallait charger. Ils avaient le plus profond mépris pour quiconque n’était pas noble et spécialement pour les fantassins.
Ceux-ci, contrairement à ce qui avait lieu chez les Anglais, ne formaient que la moindre partie de l’armée. Le plus souvent, ils n’étaient même pas Français: c’étaient des mercenaires, en général des Génois, armés de l’incommode arbalète.
Débuts de la guerre. — Pendant plusieurs années il n’y eut pas d'opérations décisives. Cependant en 1339, les Flamands, sous la direction de Jacques Artevelde, chassèrent leur comte, s’allièrent aux Anglais et reconnurent Édouard III comme roi de France. L'année suivante les Anglo-Flamands détruisirent une grande flotte française à la bataille de l” Écluse; mais ils ne tirèrent aucun parti de leur victoire.
La guerre se poursuivit en Bretagne dont l’héritage était disputé entre deux prétendants, Charles de Blois, neveu du roi de F rance, ( et Jean de Montfort, soutenu par Édouard III; Philippe réussit à s'emparer de Jean de Montfort. En 1345 son ennemi Jacques Artevelde fut tué dans une émeute de tisserands à Gand. La situation du roi de France paraissait donc encore très forte: vers la même époque il agrandissait le domaine royal en négociant l’acquisition du Dauphiné qui devait être réservé — avec le titre de “dauphin” — au fils aîné du roi de France (1344).
Crécy. — En 1346, les deux partis firent un grand effort. Édouard III débarqua en Normandie à la tête d’une puissante armée, s’avança en pillant et ravageant jusqu'aux abords de Paris, puis se rabattit vers le nord, tandis que Philippe VI avec des forces supérieures en nombre se lançait à sa poursuite, et à marches forcées gagnait Amiens sur la Somme.
Édouard III se trouvait À ce moment dans une situation critique: il était pris entre les Français et la Somme, dont tous les ponts étaient coupés ou gardés. Heureusement pour lui on lui
révéla l'existence d’un gué, la Planche Taque. Il put s’échapper et prendre deux jours d’avance sur le roi de France. Il profita de cette avance pour choisir une bonne position de combat sur un coteau au nord de Crécy. Le samedi 26 août Philippe arriva. Après une bataille confuse l’armée française se retira en désordre. Les Français avaient perdu près de quatre mille hommes; les Anglais une centaine. ;
Prise de Calais. — Une semaine plus tard Édouard III mettait le siège devant Calais. La ville se rendait après une résistance héroïque de six mois. Elle dut être évacuée par la population française. Dans les maisons vides, Édouard installa des chevaliers et des bourgeois qu’il appela d'Angleterre. Calais devint ainsi, non pas seulement une possession anglaise, mais une ville anglaise. Elle le resta plus de deux siècles, jusqu’à 1558. Les Anglais eurent désormais sur les côtes françaises de la Manche un port qui les mit à même de débarquer leurs armées quand et comme ils le voulurent.
La Peste noire. — Des trêves suspendirent les hostilités jusqu’en 1355. Mais d’autres malheurs frappèrent la France: elle fut ravagée en 1348 par une terrible épidémie venue d'Orient, la peste noire qui enleva, au dire des contemporains, un tiers de la population.
Jean le Bon. — En 1350 Philippe VI mourut, laissant la couronne à son fils Jean le Bon. C'était un prince brave, mais entêté et peu capable. Il eut pour ennemi mortel un Capétien, prince du sang, Charles le Mauvais, roi de Navarre et comte d’Evreux, qui lui aussi avait des prétentions sur la couronne de France, car il était par sa mère petit-fils de Louis X, le Hutin. Grâce à son alliance, les Anglais purent reprendre pied en Normandie.
La guerre recommença en 1355. Elle fut marquée l’année suivante par un nouveau désastre, à Poitiers, désastre dû surtout à l'incapacité de Jean le Bon.
Le fils d'Édouard III, le prince de Galles, surnommé le Prince Noir à cause de la couleur de son armure, le vrai vainqueur de Crécy, venait de ravager le Limousin et le Berri, quand, à la nouvelle de l'approche d’une armée française, il se mit en retraite vers Bordeaux. Jean le Bon le rejoignit à huit
kilomètres au sud-est de Poitiers. L'armée française fut décisivement battue et Jean lui-même fait prisonnier (lundi 19 septembre 1356). La captivité du roi de France devait durer plus de trois ans.
Les États de 1356. — Dans ces circonstances tragiques, pour gouverner le royaume et continuer la guerre, il ne restait que le dauphin, c’est-à-dire le fils aîné de Jean, le futur Charles V, un tout jeune homme de dix-neuf ans. En outre le dauphin n’avait personne pour le guider, tous les conseillers ayant été tués ou pris avec Jean. De toutes parts la royauté était accusée d’avoir mené la France aux pires catastrophes: le mécontentement populaire trouva son expression dans les États de
Depuis Philippe le Bel, les rois de France avaient pris l’habitude, chaque fois qu’ils avaient besoin d’argent, de convoquer des assemblées des trois ordres ou “Etats” du royaume, le clergé, la noblesse et le “commun.” En raison des folles dépenses des Valois, de Jean le Bon surtout, ces grandes assemblées — les “États généraux” — s'étaient montrées de plus en plus récalcitrantes. Les États de 1355 avaient bien consenti encore à accorder des subsides pour la guerre contre les Anglais, mais à condition d’en assurer eux-mêmes la perception et d’en contrôler l'emploi. '
Quand les États généraux se réunirent de nouveau en 1356, au lendemain de Poitiers, ils parurent décidés à aller bien plus loin encore, jusqu’à mettre la royauté sous leur tutelle. Les nobles ayant été décimés à Poitiers, les bourgeois étaient les plus nombreux dans l’assemblée et jouèrent le principal rôle, particulièrement les bourgeois de Paris, dirigés par le prévôt des marchands de la ville, Étienne Marcel.
La Grande Ordonnance. — Après de longues délibérations, les États firent arrêter les personnes qui entouraïent le dauphin et qui, disaient-ils, le conseillaient mal. Puis ils lui firent promulguer en 1357 la Grande Ordonnance.
La Grande Ordonnance établissait que les Etats généraux auraient le droit de se réunir chaque année quand ils voudraient, sans convocation du roi. Aucun impôt ne pourrait être établi, si ce n’est par eux, et ne pourrait être perçu que sous leur sur-
veillance. Neuf réformateurs généraux nommées par les Etats seraient chargés de réformer toute l’administration et révoqueraient les mauvais fonctionnaires.
La Grande Ordonnance, si elle avait été appliquée, eût été pour la France ce qu’était pour l’Angleterre depuis le treizième siècle la Grande Charte. Mais ce qui avait pu se faire en Angleterre, parce que toutes les classes de la nation, noblesse, clergé, bourgeoisie, étaient d’accord en face du roi, ne put pas se faire en France, parce qu’en 1357, il n’y eut réellement que la bourgeoisie et même la bourgeoisie parisienne à vouloir limiter la puissance royale.
Fin d’Étienne Marcel. — Aussi la tentative hardie de 1357 aboutit-elle non à uner évolution nationale, mais à une révolte parisienne et à l’anarchie. Pour imposer au dauphin Charles le respect de l'Ordonnance, Etienne Marcel recourut aux pires violences: le 22 février 1358, il envahit le palais royal et, sous les yeux du prince, il fit tuer, à coups de hache, deux de ses conseillers. Le dauphin s’enfuit de la ville, où le roi de Navarre ne cessait d’intriguer contre lui. A ces désordres vinrent s'ajouter les horreurs de la Jacquerie: dans les campagnes du nord, les paysans — les “Jacques,” comme on disait alors — se soulevèrent contre les seigneurs et formèrent des bandes armées qui assaillirent les châteaux.
Ces violences et cette anarchie amenèrent une prompte réaction en faveur de la royauté. A Paris même Étienne Marcel, abandonné de ses partisans, fut assassiné comme il se disposait sans doute à livrer la ville à Charles le Mauvais. Le dauphin rentra dans la capitale et ressaisit tout le pouvoir. Quant aux Jacques, ils furent massacrés par les chevaliers de tous les partis.
La Paix de Brétigny — Le dauphin sut aussi organiser la défense contre les Anglais. Après une expédition sans résultats en 1359, Edouard III se décida à traiter. La paix fut signée à Brétigny près de Chartres (1360). Par le traité de Brétigny le roi de France cédait à Édouard III en toute suzeraineté le Poitou, la Saintonge, le Limousin, le Périgord et Calais; il acceptait de payer pour sa rançon trois millions d’écus d’or. En échange Edouard III renonçait à la couronne de France.
En 1364, un des fils du roi désigné comme otage s’étant enfui
d'Angleterre au mépris de la foi jurée, Jean le Bon par point d'honneur retourna en captivité. Il mourut cette année même à Londres.
Les Grandes Compagnies. — La paix de Brétigny ne donna pas le repos à la France. Délivrée des Anglais, elle continua d’être ravagée par les bandes de soldats sans travail, les “Grandes Compagnies.”
Froissart a mis dans la bouche d’un chef de Compagnie un discours qui résume bien leur manière de vivre:
“Il n’est ébattement et joie en ce monde que de gens d’armes et de guerroyer, dit Aimerigot Marchès, un brigand qui a pris sa retraite et le regrette. Comme nous étions réjouis quand nous chevauchions à l’aventure et pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un marchand, une caravane de mules chargées de drap, ou de fourrures, ou d’épices, ou de draps de soie! Tout était nôtre ou rançonné, à notre volonté! Tous les jours nous avions nouvel argent. Les vilains d'Auvergne et de Limousin nous pourvoyaient en abondance et nous amenaient poliment blé, farine, pain tout cuit, l’avoine, la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis, les moutons tout gras, la poulaille et la volaille. Nous étions vêtus comme rois, et quand nous chevauchions, tout le pays tremblait devant nous. Par ma foi, cette vie était bonne et belle!”
Pas une partie de la France ne fut épargnée par ce fléau.
Du Guesclin. — Le dauphin Charles, devenu le roi Charles V, parvint à délivrer son royaume de ces bandes avec l’aide de Du Guesclin.
Bertrand Du Guesclin entra de bonne heure au service du roi de France. Ce fut un chevalier d’une espèce nouvelle, à vrai dire un homme de guerre bien plus qu’un chevalier. Il chercha moins à frapper de beaux coups d’épée selon les règles de la courtoisie, qu’à obtenir des résultats. Jean le Bon trouvait indigne d’un chevalier de prendre son ennemi par la famine. Pareil procédé était excellent aux yeux de Du Guesclin, qui usa sans scrupule, chaque fois qu’il le put, des ruses de guerre. Cela ne l’empêéchait pas d’être d’une extrême bravoure et d’une loyautè à toute épreuve.
Du Guesclin remporta son premier succès important à Co-
cherel (1364), la veille du sacre de Charles V. Il y détruisit les bandes du roi de Navarre qui dut faire sa soumission.
Mais il fallait à tout pris débarrasser le royaume du fléau des Grandes Compagnies. Du Guesclin les conduisit en Espagne où deux frères se disputaient la couronne de Castille, soutenus l’un par les Anglais, l’autre par les Français: Du Guesclin fut fait prisonnier par les Anglais; mais libéré contre rançon, il conquit la Castille pour le compte d'Henri de Transtamare (1369).
Reprise de la guerre contre les Anglais. — À cette date la guerre contre les Anglais avait recommencé. Charles V donna la direction de la guerre à Du Guesclin dont il fit son “connétable,” c’est-à-dire le chef de ses armées.
Du Guesclin était résolu à éviter les fautes passées et, pour combattre les Anglais, il imagina une tactique nouvelle. Point de grandes batailles. Devant l'ennemi, on faisait le vide. Les villes et les bourgs bien fortifiés étaient occupés par de solides garnisons. L’armée anglaise ne pouvait ainsi trouver ni endroit pour se reposer, ni centre de ravitaillement. Les Français la suivaient à distance, faisant une guerre d’escarmouches, harcelant son arrière-garde et ses flancs, l’épuisant par d’innombrables petits combats où elle laissait chaque jour un peu de ses hommes.
Trois armées anglaises débarquées à Calais furent ainsi détruites l’une après l’autre. La dernière (1373), forte de trente mille hommes quand elle débarqua, fondit littéralement dans la traversée de la France; les cinq ou six mille hommes qui survécurent mouraient de faim quand ils arrivèrent À Bordeaux.
Pendant ce temps, les Français faisaient le siège des places cédées à Brétigny. En 1370, ils en reprenaient plus de quarante; cinquante en 1374; cent vingt-trois en 1 377. Les territoires perdus étaient presque entiêrement reconquis quand Du Guesclin mourut (1380).
Charles V.— La prudence de Du Guesclin allait bien au caractère du roi Charles V (1364-1380). Son père, Jean le Bon, et son grand-père, Philippe de Valois, avaient été deux modèles achevés de rois chevaliers, beaux et vigoureux cavaliers, violents, généreux, au demeurant de très médiocre intelligence.
Charles V ne leur ressemblait en rien. A Crécy, à voir seulement les Anglais, Philippe sentait bouillir son sang. Charles V, des fenêtres de son palais, à Paris, regardait impassible monter vers le ciel les flammes des villages incendiés sous les murs de la ville par les Anglais: “Avec toutes ces fumées, disait-il, ils ne me chasseront pas de mon royaume.”
Il était de santé débile, maïgre et souffreteux. Mais son intelligence était vigoureuse, son esprit ferme et réfléchi.
Il rappelait son ancêtre saint Louis par sa piété sincère, et par la haute idée qu'il se faisait de ses devoirs de roi. Il aimait passionnément l’étude, le travail et la société des gens instruits. L'argent qu’il dépensa fut, non pas dissipé en fêtes chevaleresques, mais employé à donner à la royauté un cadre digne d’elle. Aïinsi il fit reconstruire le Louvre où il établit sa librairie, c’est-à-dire sa bibliothèque — un millier de manuscrits environ. Il créa à l’est de Paris un palais nouveau, l'hôtel Saint-Paul, tout riant de jardins.
Mais en même temps il donnait des armées à Du Guesclin; il faisait fabriquer des canons, construire des vaisseaux qui allaient ravager les côtes de l’Angleterre; il relevait les fortifications des villes; il fournissait l’argent nécessaire au payement régulier de ses troupes; il assurait à ses sujets une bonne administration. Sa prudence et son esprit de mesure relevèrent le royaume que son père et son grand-père avaient si brillamment et si bravement conduit à la ruine. La postérité ne fit que lui rendre justice en lui donnant le beau surnom de Charles le Sage.