DEUXIÈME PÉRIODE
Interruption de la guerre. — Sans qu'aucun traité eût été signé et par suite de révolutions dynastiques en Angleterre, il y eut une période de trente-cinq années de paix. La guerre franco-anglaise ne recommença qu’en 1415, sous le règne de Charles VI, fils et successeur de Charles V. Elle devait durer cette fois sans interruption jusqu’à 1444, c’est-à-dire pendant trente ans. C’est le plus long épisode de la guerre de Cent Ans.
Charles VI fou. — Le jeune roi Charles VI à peine âgé de vingt-quatre ans fut pris d’un accès de folie furieuse (1392). Il resta dès lors faible d’esprit avec des accès de plus en plus rapprochés.
Les princes du sang en profitèrent pour s'emparer du pouvoir qu’ils se disputèrent bientôt entre eux. Alors commence une nouvelle période d’anarchie et de guerres civiles: les révoltes, massacres, assassinats alternent avec des fêtes magnifiques où se gaspille l'argent du royaume. En 1407, le duc de Bourgogne Jean sans Peur fit assassiner en plein Paris son cousin et rival le duc d'Orléans. Ce meurtre fut le signal d’une furieuse guerre civile entre les partisans de Jean sans Peur, appelés les “Bourguignons,” et les partisans de la famille d'Orléans, appelés les “Armagnacs,” du nom de leur principal chef, le comte d’Armagnac.
Traité de Troyes. — Ces guerres civiles eurent pour résultat de livrer la France aux Anglais. Le roi d'Angleterre Henri V recommença la guerre en 1415. Il avait signé un accord secret avec Jean sans Peur. Il écrasa la chevalerie armagnac à la bataille d’Azincourt (14 octobre 1415) et s’empara de toute la Normandie, malgré l’héroïque résistance que firent les bour-
geois de Rouen commandés par un homme de cœur, Alain Blanchard (1418).
Cependant Jean sans Peur, maître de Paris et du roi, intriguait entre les Anglais et le dauphin Charles, héritier du trône. À l’entrevue de Montereau (septembre 1419), il fut assassiné par les gens du dauphin. Ce meurtre exaspéra les haïnes et rejeta les Bourguignons du côté des Anglais. Le fils de Jean sans Peur, Philippe le Bon, ne songea plus qu’à le venger. D'accord avec la reine Isabeau de Bavière, il fit signer à Charles VI le traité de Troyes, par lequel le vieux roi fou déshéritait ledauphin, mariait sa fille à Henri V et reconnaissait celui-ci comme héritier du royaume. Les Anglais entrèrent à Paris.
En 1422, Henri V et Charles VI moururent. Le fils de Henri V, Henri VI, âgé d’un an, fut proclamé à Paris roi de France et d'Angleterre, tandis que le dauphin Charles alors à Bourges se proclamait roi de son côté. |
Le Roi de Bourges. — La France était réellement démembrée. Grâce à l'alliance avec le duc de Bourgogne, les Anglais étaient alors maîtres, outre la Guyenne, de tout le nord de la France. La Loire formait à peu près la frontière septentrionale des pays encore soumis à Charles VIT, appelé par ironie le “roi de Bourges.”
La cause de Charles VII paraissait tout à fait compromise. Charles, entouré de favoris, dépensait en fêtes le peu d'argent qu’il avait et “perdait gaîment son royaume.” Bien qu'il eût à son service quelques bons chefs de bandes, comme la Hire, Barbasan, Xaintrailles, les Anglais ne cessaient de gagner du terrain. En 1428, ils vinrent assiéger Orléans, la dernière place que Charles VII possédÂt au nord de la Loire. Ici comme à Rouen dix années plus tôt les habitants résistèrent obstinément avec leurs seules ressources, par haine de la domination anglaise. Cependant la situation semblait désespérée quand parut Jeanne d'Arc.
Jeanne d’Arc. — Jeanne d’Arc était née, le 6 janvier 1412, à Domrémy, un petit village sur la rive gauche de la Meuse, à la lisière de la Lorraine et de la Champagne. Elle appartenait À une famille aisée, pieuse et très charitable. Les habitants de Domrémy, comme ceux de la petite ville voisine de Vaucouleurs,
étaient demeurés, au milieu d’un pays occupé par les Anglais et les Bourguignons, profondément attachés et fidèles à Charles VIL.
Jeanne, à treize ans, entendit une voix qui lui disait: “Sois bonne et sage, et va souvent à l’église.” Puis elle eut des visions. Elle vit, au milieu d’une grande lumière, d’abord l’archange saint Michel, plus tard sainte Marguerite, sainte Catherine. L’archange lui parla “de la grande pitié qui était au royaume de France.” Les visions devinrent de plus en plus fréquentes et les ordres de plus en plus pressants. Dans le temps où Orléans était assiégé, l’archange et les saintes lui ordonnèrent de partir pour qu’elle délivrât la place et “boutât les Anglais hors de France.” Elle avait alors seize ans.
Quand, après beaucoup d’hésitations, Jeanne parla à son père de son départ, celui-ci lui déclara qu'il aimerait mieux la noyer que la laisser aller parmi les gens de guerre. Elle s’adressa alors à Baudricourt, le capitaine qui commandait à Vaucouleurs la petite garnison royale. “Il faut la ramener à son père bien soufletée,” répondit-il. Elle insista. “Avant la mi-carême il faut que je sois devers le roi, dussé-je pour m’y rendre user mes jambes jusqu’aux genoux.” Tant d’énergie finit par émouvoir Baudricourt. Il lui donna une épée, et pour la conduire auprès de Charles VII à Chinon, une escorte de six hommes d’armes.
Il fallait traverser cent cinquante lieues de pays, parcouru en tous sens par les bandes ennemies. Le trajet fut fait en onZe jours, sans à-coup, avec un bonheur qui tient du miracle.
À Chinon on se méfiait d’elle. Le roi consentit À la recevoir; mais il se cacha parmi les gens de sa suite. Jeanne, introduite, alla droit à lui, comme si elle l’avait déjà connu. Elle lui dit qu'elle était envoyée par Dieu pour le mener sacrer à Reims et pour chasser les Anglais. Plus tard, elle lui parla en secret et lui donna, dit-on, un signe de sa mission qui le frappa beaucoup. Néanmoins il la fit longuement interroger à Poitiers par des théologiens et des prélats, pour s’assurer qu’elle n’était pas sorcière et envoyée du diable. Tous la reconnurent et la proclamèrent bonne chrétienne.
Alors on l’envoya avec une petite armée au secours d'Orléans.
Délivrance d'Orléans. — Cette enfant de dix-sept ans sut faire passer dans l’âme des chefs et des soldats la foi qui l’ani-
mait elle-même, la confiance en la divinité de sa mission et la certitude de la victoire. l
Dès le 29 avril 1429, Jeanne se jetait dans Orléans où les bourgeois manifestèrent une aussi grande joie ‘‘que s’ils avaient vu Dieu descendre parmi eux.” Le gros de ses forces ne la rejoignit que le 4 mai. Aussitôt elle commença à attaquer les bastilles, c’est-à-dire les redoutes que les Anglais pour bloquer Orléans avaient construites au nombre de treize, au débouché de chacune des routes. La bastille Saint-Loup fut enlevée le 4 au soir; le 6, une nouvelle bastille était prise; le 7, Jeanne faisait donner l'assaut au plus puissant des ouvrages, la bastille des Tournelles ou des Tourelles. Comme l'attaque commençait, une flèche lui traversa l'épaule. Déjà l’on parlait de retraite, mais elle tint à revenir à la charge et, se portant au plus fort de l’action, elle entraîna tout son monde. Les Tournelles furent occupées. Le lendemain, 8 mai, un dimanche, les Anglais, sans attendre de nouvelles attaques, évacuaient leurs derniers ouvrages, abandonnant en grande partie artillerie et provisions.
Le Sacre à Reims. — Aussitôt après la délivrance d'Orléans, Jeanne voulut conduire Charles à Reims pour le faire sacrer. Charles, mal conseillé, hésita près de deux mois. Ce fut seulement lorsque Jeanne eut remporté à Patay (18 juin) une brillante victoire sur Talbot, l’un des plus célèbres chefs anglais, que Charles se décida à tenter le voyage. Le pays, entre la Loire et Reims, était aux mains des Anglais ou des Bourguignons. Cependant, après avoir pris Troyes au passage, Charles, le 16 juillet, entrait à Reims. Le dimanche 17 juillet il était sacré, dans la cathédrale. On sait quelle était l'importance religieuse et politique du sacre. Désormais, Charles était sans conteste, comme le lui disait Jeanne, vrai roi et celui auquel devait appartenir le royaume de France.”
L'Attaque de Paris. — Il aurait fallu marcher immédiatement sur Paris, profiter du désarroi dans lequel la merveilleuse audace de Jeanne avait jeté les Anglais et leurs partisans. L'on traîna encore, malgré Jeanne, et l’attaque de Paris n’eut lieu que le 8 septembre. Jeanne fut blessée devant la porte Saint-Honoré, dont elle avait enlevé les ouvrages avancés. On l’entraîna de force hors du combat et, malgré ses supplications, on ne lui
permit pas le lendemain de reprendre une tentative dont le succès était certain. Ce fut l’œuvre des favoris de Charles VII qui redoutaient l’influence que Jeanne et ses compagnons de victoire pouvaient prendre sur le roi, et qui jalousaient sa gloire.
Jeanne prisonnière. — On ramena Jeanne sur la Loire, on la retint à la cour comblée d’honneurs, mais inactive pendant tout l'hiver. Au printemps de 1430, ayant appris que les Bourguignons assiégeaient Compiègne, elle s’échappa et vint se jeter dans la place.
Le soir même de son arrivée, le 23 mai, dans une sortie, alors qu’elle couvrait la retraite des siens, elle fut jetée à bas de cheval et prise. Captive de Jean de Luxembourg, elle fut vendue par lui aux Anglais pour 10,000 francs d’or. Charles VII n'avait pas fait même une tentative pour la sauver en la rachetant.
Le Procès de Jeanne. — Jeanne fut conduite à Rouen (18 décembre 1430). Là, les Anglais se mirent en devoir de lui faire faire son procès. C’était peu pour eux de la tenir prisonnière, il fallait détruire son prestige. Elle avait annoncé que Dieu voulait “bouter les Anglais hors de France.” Il fallait prouver qu’elle n’était pas envoyée de Dieu, démontrer que sa mission était une imposture, ses voix, ses visions, œuvres diaboliques. Du même coup on ébranlerait la confiance que les Français avaient en la victoire finale, et l’on déshonorerait le roi Charles qui s’était associé une fille de Satan.
Les Anglais trouvèrent un complice dans l’évêque de Beauvais Pierre Cauchon. Le procès fut une scandaleuse parodie de la justice: “Vous écrivez tout ce qui est contre moi, disait un jour Jeanne à ses juges, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi.” Il dura quatre mois et fut une longue passion. Jeanne était tenue en un cachot, les fers aux pieds tout le jour, la nuit, attachée par une chaîne reliée à une grosse poutre. Ses juges lui posaient mille questions captieuses, lui tendaient des pièges, auxquels son robuste bon sens et la simplicité de son âme et de sa foi lui permirent toujours d’échapper. “Etes-vous en état de grâce?” lui demande Cauchon. Si elle répond “oui,” c’est la preuve de l’orgueil diabolique. Si elle répond “non,” c’est l’aveu qu’elle ne vient pas de Dieu. Dans un cas comme dans l’autre elle est coupable et condamnée. “Si je n’y suis, répond
Jeanne, Dieu veuille m’y mettre; si j'y suis, Dieu veuille m’y tenir.” :
On ne put la convaincre de sorcellerie. On l’accusa d’hérésie et on la poursuivit pour avoir porté des habits d'homme. Comme on ne pouvait obtenir d’elle aucun aveu, on eut recours à la ruse. On la conduisit au cimetière de Saint-Ouen, sur une estrade: le bourreau était là avec une charrette, prêt à l’emmener au supplice.
On lui donna lecture d’une liste assez courte de fautes qu’on l’accusait d’avoir commises et on termina en lui disant: “Tu abjureras immédiatement ou tu seras brûlée aujourd’hui même.” D'autre part, on lui promettait presque la liberté, on lui promettait au moins de la tirer des mains des Anglais, si elle abjurait. Epuisée par un an de captivité et quatre mois de lutte, épouvantée par l’idée du bûcher, trompée par d’équivoques promesses, elle dit: “Je me soumets à l'Eglise.” On lui fit aussitôt signer, sans qu’elle la lût, une abjuration qui n’était pas celle dont il lui avait été donné lecture, et par laquelle elle se reconnaissait hérétique, idolâtre, schismatique, invocatrice des démons. Après quoi Cauchon la condamna à la prison perpétuelle, “au pain de douleur et à l’eau d’angoisse,” et la remit aux Anglais. Ceux-ci étaient furieux parce qu'ils voulaient sa mort. Le prétexte pour la faire périr fut bientôt trouvé.
Jeanne, en abjurant, s’était engagée à ne plus porter que des habits de femme. Mais elle se repentait de son abjuration et elle remit ses habits d'homme, les seuls que les Anglais eussent laissés à sa portée. Dès lors elle était retombée dans sa prétendue faute, c’était une relapse, condamnée par ce seul fait au bûcher.
Mort de Jeanne d’Arc. — Le mercredi 30 mai 1431, à neuf heures du matin, elle fut conduite sur la place du Marché entourée d’un millier de soldats. Quand on lui avait annoncé que l’heure de mourir était venue, et qu’elle allait mourir par le feu, cette enfant de dix-neuf ans avait eu un instant de désespoir. Elle s’était mise “à crier douloureusement et à s’arracher les cheveux.” Mais devant le bûcher elle retrouva tout son sang-froid et tout son héroïsme. Elle proclama de nouveau, à la face des Anglais exaspérés, que ses voix et ses visions étaient
de Dieu. Elle pria que l’on tînt levée devant ses yeux la croix qu’elle avait demandée et qu’on était allé chercher à l’église voisine. Quand les flammes commencèrent à monter, elle invoqua de nouveau ses saintes et saint Michel: elle expira en prononçant doucement le nom de Jésus.
Fin de la guerre. — En cette année 1431, il restait encore beaucoup à faire pour la libération du royaume, mais Jeanne d'Arc avait donné l'élan, relevé les cœurs, ranimé l'espoir. La lutte contre l’Anglais se poursuivit dès lors avec un bonheur presque constant. Le roi lui-même, mieux entouré, commença à sortir de son inertie habituelle.
Jeanne avait fait engager des négociations pour réconcilier le duc de Bourgogne et Charles VII. Ces négociations aboutirent en 1435 au traité d'Arras par lequel le duc obtenait les villes de la Somme. La paix bourguignonne acheva de ruiner la cause des Anglais. Partout les habitants se soulevaient contre eux. En 1436, Paris se rendit au connétable de Richemond et Charles VIT rentra enfin dans sa capitale. Puis il y eut une trêve de cinq ans (1444-1449); le roi en profita pour réorganiser son armée. Quand la guerre reprit, les Français furent vainqueurs dans deux grandes batailles, à Formigny (1450), puis à Castillon (1453). Cette dernière victoire décida la prise de Bordeaux.
Les Anglais étaient chassés de France où ils ne conservaient plus que Calais. Aïnsi se termina la guerre de Cent Ans, sans qu'aucun traité ratifiât le fait accompli.
Les Résultats de la guerre de Cent Ans. — La France sortit de la guerre de Cent Ans effroyablement ravagée et dépeuplée. Dans certaines régions, aux environs de Senlis, par exemple, on ne trouvait plus un seul habitant dans les villages totalement abandonnés. Des villes avaient presque disparu. Mais de cette épouvantable misère la France se remit assez rapidement. Et d'autre part elle sortait de la guerre, moralement plus forte, ayant pris conscience d’elle-même. Avant la guerre de Cent Ans, il y avait des provinces françaises, mais point de peuple français. C’est au milieu des souffrances de l'invasion que les Français se sont tous sentis frères; c’est dans la douleur de la défaite que s’est formé le patriotisme français.