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DEUXIÈME PARTIE LES TEMPS MODERNES

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CHAPFPRE PREMIER LES GUERRES :D'ETALILE

Caractères généraux des Temps Modernes. — Au cours du quatorzième et du quinzième siècle, la civilisation de l’Europe occidentale avait commencé à se transformer. Le pouvoir royal s’était fortifié aux dépens de la féodalité, partout en décadence sauf en Allemagne. L'idée de l’unité chrétienne tendant à s’affaiblir, les guerres nationales — telle la guerre de Cent Ans — avaient succédé aux croisades, qui avaient été de véritables guerres du peuple chrétien uni. La science et l’art eux-mêmes n'étaient plus entièrement au service de l’Église, et on les voyait, en Italie du moins, se remettre à l’école de l’Antiquité païenne, grecque et latine.

Ainsi, par transitions insensibles, on passe du Moyen Age aux Temps Modernes. Puis brusquement, à la fin du quinzième siècle, l'horizon des Européens est élargi par les grandes découvertes maritimes, par les voyages décisifs de Christophe Colomb (1492) et de Vasco de Gama (1498). C'est le signe visible qu’on entre dans une ère nouvelle. L'esprit humain semble rajeunir avec la Renaissance, qui n’est pas seulement un retour aux traditions antiques, mais comme un nouvel essor de la pensée, un redoublement d’activité intellectuelle et artistique. Dans le même temps, le dernier principe d’union, l’unité de croyance, est détruit par la Réforme qui aboutit au démembrement du peuple chrétien en catholiques et protestants. A l'intérieur des Etats, la puissance des rois s’accroît et tend vers la monarchie absolue. Au dehors, chacun cherche à étendre ses frontières par la conquête. Maïs, en même temps, les États se surveillent jalousement les uns les autres. Chaque fois que l’un d’entre eux menace de devenir trop puissant, les autres se rapprochent et se coalisent pour entraver son développement et garantir le maintien de l’égalité entre leurs forces, égalité néces+

112 LES GUERRES D'PRALTE

saire à ce que l’on appellera l’éguilibre européen. Les guerres d'Italie sont, à ce point de vue, les premières guerres des Temps Modernes.

L'Italie à la fin du quinzième siècle. — Depuis le quatorzième siècle, l’Italie était, avec la Flandre, le plus riche pays d'Europe. Tandis que la France était appauvrie à cette époque par la guerre de Cent Ans, les cités italiennes s’enrichissaient par l’industrie, le commerce et la banque. Le développement général de la richesse avait favorisé l'essor de la civilisation. Princes, riches marchands et financiers voulurent avoir des palais, des statues, des tableaux, des bibliothèques; ils furent des “Mécènes,” protecteurs des artistes et des lettrés.

D'autre part, l'Italie avait été jadis le centre de la civilisation romaine. Le souvenir de l'Antiquité y était resté plus vivace que partout ailleurs. Les ruines des monuments anciens y étaient innombrables. Aussi est-ce à l’école de l’Antiquité que se mirent les écrivains et les artistes italiens. Peu à peu, sous l'influence des Anciens, les lettres et les arts, même les idées et les mœurs, se transformèrent; il y eut comme une résurrection de l'esprit antique; c’est ce qu’on a appelé “la Renaissance.” À la fin du quinzième siècle, la Renaissance italienne atteignait son apogée; innombrables étaient les grands artistes et les écrivains; au-dessus de tous brillait alors l’incomparable Léonard de Vinci (1452-1519), génie universel, peintre, sculpteur, architecte, physicien, ingénieur et mathématicien.

Par ses richesses et l’éclat de sa civilisation, l'Italie excitait les convoitises étrangères. C'était une proie tentante, d'autant plus qu’elle était divisée en plusieurs petits États qui se jalousaient et étaient toujours disposés à se nuire les uns aux autres. Les principaux étaient le duché de Savoie, le duché de Milan, les Etats du Pape, le royaume de Naples, les républiques de Gênes, de Florence et de Venise. Ces États n’avaient pas d’armées nationales; les Italiens méprisaient le métier des armes et s’en remettaient du soin de combattre pour eux à des “condottieri,” véritables entrepreneurs de guerre qui avaient chacun leur bande de soldats et leur matériel de combat. Hommes et matériel étaient au service de qui les payait le mieux.

* Cependant les Italiens détestaient les étrangers qu’ils consi-

déraient comme des barbares, et ils étaient passés maîtres en diplomatie. )

Causes des guerres d’Italie. — Trois ambitions allaient se rencontrer et se heurter en Italie: ambition française, ambition autrichienne, ambition espagnole.

La cause première des guerres d’Italie fut les prétentions de Charles VIII, héritier de la maison d'Anjou, sur la couronne de Naples qui avait appartenu jadis à des princes angevins. Au rebours de son père Louis XI, Charles VIII avait l’esprit romanesque et rêvait de grandes aventures; Naples conquise, il projetait de reprendre Constantinople et Jérusalem aux Turcs et de restaurer l’Empire d'Orient. A ces prétentions sur Naples s’ajoutèrent, quand Louis XII succéda à Charles VIII (1498), les prétentions sur le Milanais: Louis XII était en effet petitfils de Valentine Visconti, fille de Jean Galéas, premier duc de Milan. De la famille des Visconti le duché avait passé aux mains des Sforza; il était gouverné depuis 1479 par Ludovic le Maure.

Si les rois de France n’avaient trouvé devant eux que le roi de Naples et le duc de Milan, les guerres eussent été bien vite terminées. Mais à propos du royaume de Naples ils se heurtèrent au roi d'Aragon, Ferdinand le Catholique, qui possédait déjà la Sicile et à qui Naples paraissait bonne à prendre. A propos de Milan ils se heurtèrent à l’empereur Maximilien d'Autriche qui prétendait disposer du duché en qualité de suzerain. Enfin, ’établissement en Italie d’un souverain aussi puissant que le roi de France inquiétait pour leur indépendance les Etats italiens, Venise, Florence, les Papes. De là des alliances, des ligues promptement constituées, promptement dissoutes, sans cesse renouvelées et dont la multiplicité rend très confuse l’histoire des guerres d'Italie.

Charles VIII à Naples. — Dès qu’il se fut émancipé de la tutelle des Beaujeu, Charles VIII prépara l’exvédition d'Italie. Il l’entreprit en septembre 1494.

Ce ne fut d’abord qu’une promenade militaire. A Milan, à Florence, à Rome, le roi de France fut reçu en ami. A peine y eut-il une escarmouche à la frontière du royaume de Naples. Cinq mois après le début de la campagne, le 22 février 1495,

Charles VIII fit à Naples une entrée solennelle sur un char traîné de quatre chevaux blancs, la couronne impériale en tête, le sceptre et le globe en mains, tandis que les soldats et le peuple l’acclamaient empereur de Constantinople et roi de Jérusalem.

Au bout de trois mois, la situation était entièrement changée. Charles VIII dut quitter la ville pour ne pas y être bloqué. En effet les Vénitiens, Ludovic Sforza, le pape Alexandre Borgia, l’empereur Maximilien, Ferdinand d’Aragon s'étaient ligués contre lui. L'armée des coalisés essaya de couper la retraite à Charles VIII au débouché des défilés de l’Apennin, à Fornoue. Mais les charges de la gendarmerie — la furie française, disaient les Italiens — ouvrirent le passage au roi ($ juillet). Charles VIII rentra en France un an après en être parti.

Peu de temps après, le roi mourut d’un accident (1498). La branche des Valois directe finit avec lui. Il eut pour successeur son cousin le duc Louis d'Orléans.

Louis XII. — Louis XII régna de 1498 à 1515. Simple et bonhomme, sans grand prestige, il fut populaire parce qu’il sut administrer le royaume avec sagesse et gouverner d’une façon presque paternelle. Il se montra très économe. Surtout il s’efforça de faire rendre une justice exacte, de maintenir l’ordre, d'assurer aux paysans la tranquillité, d'empêcher les pilleries des gens de guerre. Ses sujets lui donnèrent, en 1506, le beau surnom de Père du Peuple.

Première Conquête du Milanais. — Mais la politique extérieure de Louis XII fut aussi aventureuse, maladroite et stérile que celle de Charles VIII. Aux prétentions de celui-ci sur Naples il joignit ses prétentions personnelles sur le duché de Milan.

À peine roi, il entreprit la conquête du Milanais qui fut achevée en sept mois (1499). Ludovic Sforza, livré par ses mercenaires suisses, mourut prisonnier en France. Louis XII devait rester maître du Milanais pendant quatorze ans. |

Seconde Expédition de Naples. — Louis XII voulut ensuite reprendre le royaume de Naples. Craïgnant que Ferdinand d'Aragon n’essayât de l’arrêter et ne portât secours au roi de Naples, Frédéric III, son cousin, Louis XII lui proposa de partager. Ferdinand, le prince le plus perfide de son temps,

accepta et fit entrer ses troupes dans Naples sous prétexte de venir en aide à Frédéric III. En 1500, la conquête était faite et Louis XII prenait le titre de roi de Naples.

Mais alors, Ferdinand d'Aragon se mit en devoir de chasser les Français et de conquérir le royaume pour lui seul. En 1604, il était arrivé à ses fins, et Louis XII, par une trêve, lui abandonnait Naples.

Jules II. Ligue contre Venise. — Les guerres d’Italie pouvaient finir là. Elles furent rallumées par le pape JulesII. Élu en 1503, Jules IT rêvait d'établir la suprématie temporelle du pape sur les Etats italiens. Pour cela, il fallait d’abord ruiner la puissance de Venise; puis il fallait chasser d'Italie les étrangers — Jules IT disait les Barbares — Français et Espagnols, en commençant par les Français.

Contre Venise, une ligue fut organisée sans peine dès 1508 à Cambrai; tout le monde jalousait les Vénitiens “lions affamés, dit un contemporain, insatiables de seigneuries et de richesses.” Louis XIT, Maximilien, Ferdinand, Florence se joignirent au pape. L'armée française, prête la première, battit les Vénitiens à Agnadel (mai 1509).

Ligue contre Louis XII. — Les Vénitiens se hâtèrent de demander la paix à Jules II. Dès lors le pape s’employa à retourner contre le roi de France la coalition formée contre Venise. Il atteignit le but en 1511; la ligue de Cambrai devint la Sainte- Ligue, à laquelle adhérèrent les Suisses, puis le roi d'Angleterre Henri VIII, qui voulait reprendre la Guyenne.

La guerre fut d’abord favorable à Louis XII. Son neveu Gaston de Foix, un général de vingt-deux ans, surprit les coalisés par la rapidité de ses manœuvres et battit successivement leurs armées à Bologne, à Brescia et à Ravenne (5 février-11 avril, 1512). Il fut malheureusement tué à la fin de la dernière bataille. Dès lors tout tourna mal pour Louis XII. Les Suisses écrasèrent son armée à Novare (1513); le Milanais était perdu. La France même fut envahie, au nord par les Anglais débarqués à Calais, à l’est par les Suisses qui pénétrèrent jusqu’à Dijon. Louis XII parvint cependant à prix d’argent à arrêter les envahisseurs; puis il signa des trêves avec le pape Léon X, qui venait de succêder à Jules II, avec l’empereur et avec Ferdi-

nand d'Aragon. Presque immédiatement après, Louis XII mourut ([° janvier 1515).

François I°.— Louis XII n’avait eu d’autre enfant qu’une fille, Claude de France, qu’il avait mariée à son cousin François d'Angoulême, l'héritier du trône. Celui-ci devint, à vingt ans, le roi François I. Tout au contraire du chétif et malingre Louis XII, c’était un prince élégant et majestueux, “d'aspect tout à fait royal, écrivait un ambassadeur, en sorte que, sans avoir jamais vu sa figure ni son portrait, à le regarder seulement, on dirait aussitôt: c’est le Roi!” Il avait la physionomie vive et rieuse et il aimait en effet par-dessus tout la gaîté, la vie facile et le plaisir. Il est resté célèbre par sa bravoure et sa magnificence. Admirable au combat, il mérite le surnom qu’on lui a donné de “roi chevalier.” Le goût de la magnificence, en même temps qu’une inclination naturelle pour les belles choses, fit de lui le protecteur des lettrés et des artistes, le roi de la Renaissance. Mais d’autre part, il était d’une prodigalité effrénée: sa facilité à dépenser l’argent faisait dire à certains de ses sujets qu’il avait “les mains percées,” et vraiment le successeur du parcimonieux Louis XII fut l’un des plus dépensiers des rois français. Enfin, s’il avait l'intelligence vive, il était mobile et changeant, d’une prodigieuse inconstance, incapable d’application aux affaires: de là, après les brillants succès du début du règne, les terribles revers qu’il subit par la suite.

Marignan. — Dès qu'il fut roi, François I* entreprit, après alliance avec les Vénitiens, la reconquête du Milanais. La grande victoire de Marignan, gagnée sur les Suisses, alliés du duc de Milan, le rendit maître du duché (1515).

Cette victoire détermina en outre les adversaires du roi de France à signer non plus des trêves, mais la paix. Le pape Léon X signa le premier: ce fut le concordat de 1516. Puis les Suisses signèrent la Paix perpétuelle (1516), scrupuleusement respectée jusqu'à la Révolution de 1789. Enfin l’empereur et le roi d'Espagne reconnurent à François I* la possession du Milanais. En revanche François [° abandonnait le royaume de Naples au roi d'Espagne. L'Italie était donc partagée entre le roi de France et le roi d'Espagne, le premier dominant au nord, le second maître du sud de la péninsule.

Les guerres d'Italie étant terminées, en 1518 toute l’Europe occidentale était en paix.

Les Armées. — Les guerres d’Italie présentent un grand intérêt militaire. Elles ‘font en effet la transition entre les méthodes de guerre du Moyen Age et les méthodes de guerre modernes. On y voit côte à côte les vieilles armures d’acier enveloppant homme et cheval de la tête aux pieds et les armes nouvelles, canons et arquebuses. De même si la cavalerie, la force principale des armées du Moyen Age, joue encore un rôle brillant en Italie, on voit à côté d’elle grandir l'importance de l'infanterie, la force principale des armées modernes, “la reine des batailles,” dira Napoléon.

Les Hommes de guerre. Bayard. — Deux hommes personnifient pour ainsi dire les deux aspects des guerres d’Italie: Bayard et Gaston de Foix. Bayard fut le dernier des chevaliers; Gaston de Foix fut le premier des généraux modernes.

Bayard était né près de Grenoble en 1476. Il est peint tout entier dans son surnom “‘le chevalier sans peur et sans reproche,” et par ces deux phrases de son secrétaire: “il avait le cœur net comme la perle”; il “désirait être toujours près des coups.” Bon, généreux, pitoyable au vaincu, il était d’une bravoure épique. Il assista à toutes les grandes rencontres des guerres d'Italie, depuis Fornoue jusqu’à Marignan, où François I‘ voulut être armé chevalier de sa main. Pendant les guerres contre Charles-Quint il défendit et sauva Mézières. Il mourut en 1524 à Romagnano, les reins brisés par une balle tandis qu’il couvrait la retraite le dernier à l’arrière-garde. Il était coutumier de semblables exploits; pendant la seconde expédition de Naples, un jour au bord du Garigliano, il défendit seul pendant toute une demi-heure l’entrée d’un pont que deux cents Espagnols voulaient forcer.

Bayard, qui commanda à plusieurs reprises des corps d’armée, ne songeait jamais qu’étant chef il devait ménager sa vie pour ses hommes: comme l’eût pu faire un chevalier de Philippe Auguste, il acceptait des défis de chefs ennemis. Il se battit trois fois en duel avec un officier espagnol; il prit part au combat des onze, vrai tournoi où onze chevaliers français et onze chevaliers espagnols se rencontrèrent à jour fixe, en champ clos

devant dix mille spectateurs. Ces inutiles aventures, par lesquelles il est un homme du Moyan Age, lui avaient valu une réputation européenne. Le pape Jules II, l’empereur Maximilien, le roi d'Angleterre Henri VIII cherchèrent à se l’attacher et lui firent les offres les plus brillantes. Mais Bayard avait la religion du devoir, et, raconte son biographe, “toujours disait qu’il mourrait pour soutenir le bien public de son pays.”

Gaston de Foix. — Gaston de Foix fut un grand homme de guerre à vingt-deux ans. Son oncle, Louis XII, lui avait confié la défense du Müilanais en 1511 à l’heure du plus grand péril, à un moment où Jules II le menaçait avec les Espagnols et les Vénitiens. Sa carrière militaire ne dura pas trois mois; mais dans ce court espace de temps il se révéla un incomparable manœuvrier en avance de plus d’un siècle sur son temps, le précurseur des plus grands stratégistes, Turenne et Napoléon. A une époque où les armées ne se mouvaient qu'avec une extrême lenteur, où Charles VIII mettait cinq mois pour se rendre sans combat des Alpes à la frontière de Naples, et François I* un mois pour faire les deux cent vingt kilomètres de l’Argentière à Marignan, Gaston stupéfia ses adversaires par la rapidité de ses marches et l’audace de son offensive. Seul en face de trois adversaires, il sut faire front partout. Au mois de février 1512, en quatorze jours il fit faire à ses troupes plus de deux cents kilomètres par la neige et des chemins défoncés, et gagna trois victoires: le 5, il débloquait Bologne qu’assiègeait le pape; le 16, il battait les Vénitiens au nord de Mantoue; le 19, il enlevait Brescia d’assaut. Il fut tué deux mois plus tard, le 11 avril, jour de Pâques, devant Ravenne, au moment de son plus éclatant triomphe, à la fin d’une bataille furieuse.

L'Empire de Charles-Quint. — La paix péniblement acquise en 1618 ne dura pas deux ans. En 1520 la guerre recommençait. Cette fois il s’agissait, non plus seulement de la possession de Naples ou du Milanais, mais de la constitution d’un formidable empire qui mettait en péril l'existence même de la France.

La formation de la puissance de Charles-Quint fut le résultat d’une série de mariages et de successions. Il était en effet, par son père Philippe le Beau, le petit-fils de Marie de Bourgogne et de Maximilien d'Autriche; par sa mère Jeanne la Folle le petit-fils de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille.

De ses grands-parents paternels il avait hérité: les Pays-Bas, l’Artois, la Flandre, la Franche-Comté, débris des États de Charles le Téméraire; — l’archiduché d'Autriche, et ses dépendances, domaines de la maison de Habsbourg.

De ses grands-parents maternels il avait hérité: le royaume d'Aragon, avec la Sardaigne, la Sicile et Naples; le royaume de Castille, avec les colonies d'Amérique récemment découvertes.

À toutes ces couronnes héréditaires vint s'ajouter au mois de juin 1519, la couronne impériale d’ Allemagne. Maximilien étant mort, les sept Princes Électeurs eurent à choisir entre deux candidats: François I et Charles d'Autriche. Malgré les sommes énormes que François [® dépensa pour acheter leurs votes, c’est Charles qui fut élu. On l’appela dès lors Charles- Quint, c’est-à-dire Charles V. Charles-Quint avait dix-neuf ans.

Charles-Quint. — Physiquement et moralement, Charles- Quint offrait un contraste complet avec son rival François I*. Il avait une figure grave, froide, avec quelque chose de sec et surtout une expression de ténacité rendue plus forte par la proéminence de la lèvre inférieure et le menton très saillant “

galoche.” Il était, en effet, de volonté tenace, réfléchi, profond calcule.

teur, étonnamment maître de lui. Quand il apprit la victoire inespérée de Pavie, à peine laissa-t-il voir un peu d’émotion, et comme on le félicitait de ce triomphe: “Les Chrétiens, dit-il, ne doivent se réjouir que des avantages qu’ils remportent sur les Infidèles.”” Il était d’une piété sincère, entendait plusieurs messes par jour et s’enfermait pour méditer et prier longuement dans une chambre tendue de noir.

Sous des dehors modestes et simples, il cachaït une ambition démesurée. L’immensité de ses possessions ne lui suffisait pas, et sa devise était: “Toujours plus outre.” Arrière-petit-fils du Téméraire, il prétendait se faire restituer la Picardie et la Bourgogne que Louis XI avait confisquées. Chef du Saint-Empire, il prétendait faire rentrer sous sa suzeraineté tous les pays qui avaient antérieurement relevé de l’Empire: l'Italie et la vallée du Rhône, le Dauphiné et la Provence. On l’accusait d’aspirer à la monarchie universelle. :

Charles-Quint et la France. — Redoutable pour tous, Charles-Quint l’était plus particulièrement pour la France. En face de l’empire de Charles-Quint, elle était comme une citadelle investie: les Etats de l'Empereur l’enserraient par toutes ses frontières. Le péril était surtout pressant au nord et à l’est, où la France était beaucoup moins étendue qu’aujourd’hui. Paris, la capitale, n’était pas à cent cinquante kilomètres de l'ennemi. Au danger résultant du tracé des frontières s’ajou-

tait le danger provenant des ambitions précises de Charles- Quint, de ses vues sur la Picardie et la Bourgogne, sur le Dauphiné et la Provence.

La lutte contre Charles-Quint était donc une nécessité pour la France. A partir de 1520 les guerres que soutinrent François [”, puis Henri II, ne furent plus, comme celles de Charles VIII et de Louis XII, des guerres ‘de magnificence,”” guerres d’ambition et de conquête; ce furent des guerres de salut national: l'intégrité même de la France était en jeu.

La lutte commencée en 1520 dura trente-neuf ans, jusqu’à 1559. Charles-Quint et François I qui la commencèrent, n'en virent pas la fin. Elle se poursuivit et se termina sous leurs fils, Philippe II d'Espagne et Henri II. Elle ne fut point un simple duel entre deux souverains comme avait été la guerre

LA LUTTE CONTRE CHARLESQUINT xr1

de Cent Ans. Charles Quint et Philippe II, François [* et Henri II cherchèrent ét trouvèrent des alliés. En sorte que l'on vit, mêlés à la lutte des maisons de France et d'Autriche, le roi d'Angleterre, les princes allemands, les États italiens, un roi de Suède, les papes et jusqu'aux Turcs: ces guerres françaises furent en même temps des guerres européennes.

La Première Guerre. — La guerre commença en 1520. Malgré l’entrevue du Camp du Drap d’or, François I* ne réussit pas à obtenir l'alliance du roi d'Angleterre Henri VIII. Deux invasions des Impériaux au nord et au midi furent successivement repoussées (1521 et 1624). En 1525, François I” passa en Italie et reconquit le Milanais, perdu en 1522.

Malheureusement, sa bravoure imprudente amena à Pavie une irréparable défaite (24 février 1525). François I, blessé deux fois, enveloppé de toutes parts, fut contraint de se rendre. “Madame, écrivit-il à sa mère le lendemain, de toutes choses ne m'est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve.”

Charles-Quint le tint étroitement captif pendant plus d’un an. Il ne le relâcha qu'après lui avoir arraché le traité de Madrid (janvier 1526), par lequel François I“ renonçait à toute prétention sur Naples et Milan, à toute suzeraineté sur l’Artois et la Flandre, et lui cédait la Bourgogne.

Le traité de Madrid était un désastre national. François [°° ne put se résoudre à l’exécuter entièrement. Il refusa de rendre la Bourgogne, et la guerre recommença.

Seconde, Troisième, Quatrième Guerres. — François [°° se sentait maintenant trop faible pour lutter seul contre Charles- Quint. Il chercha des alliés, et il en trouva parce que la puissance de l’empereur inquiétait tous les Etats. Ces alliés, d’ailleurs inconstants, furent le sultan Soliman le Magnifique, le roi d'Angleterre Henri VIII et le pape, plus tard les princes protestants d'Allemagne.

La deuxième guerre (1527-1529) fut sans résultats décisifs. L'épouvantable sac de Rome par les Impériaux mit le pape hors de combat; mais les Turcs vinrent assiéger Vienne. Par le traité de Cambrai (1529), Charles-Quint renonça à réclamer la Bourgogne.

La troisième guerre (1536-1537) fut plus profitable. Fran-

çois I” s’empara des Etats du duc de Savoie, allié de l’empereur. La Savoie et le Piémont restèrent occupés pendant vingttrois ans (1536-1559). La guerre se termina par une trêve.

Dans la quatrième guerre (1542-1544), François 1° eut à lutter contre les Anglais et les Impériaux alliés. Le duc d’Enghien remporta en Italie la brillante victoire de Cérisoles (1544). Mais Charles-Quint envahit et ravagea la Champagne, et les Anglais prirent Boulogne. La paix de Crépy ne modifia pas la situation acquise. François I‘ mourut peu après (1 547).

Henri II. — Grand et robuste, le nouveau roi Henri II (1547- 1559) tenait de son père le goût des exercices violents, tels que la chasse, le jeu de paume, la joute à cheval. Mais il n’avait pas les brillantes qualités de François I“: il était froid, taciturne, d’humeur morose, ne s’intéressait ni aux lettres ni aux arts. Peut-être sut-il mieux discerner cependant les véritables intérêts du royaume.

Conquête des Trois Évêchés. — Quand commença la cinquième guerre (1552-1566) les Français abandonnèrent presque l'Italie et portèrent tout leur effort à la frontière du nord et de l’est.

Henri IT s’allia avec les princes protestants allemands, qui par traité lui reconnurent le droit d’occuper trois villes de l’Empire, françaises de langue et de population, Metz, Toul et Verdun, dites les Trois Évêchés (1552). Vainement Charles- Quint essaya de reprendre Metz. La ville défendue par un chef résolu, le duc François de Guise, repoussa tous les assauts et l’armée impériale fut presque entièrement détruite (1553).

Abdication de Charles-Quint. — Attristé par cet échec, épuisé par les maladies et par l'extraordinaire activité qu'il lui avait fallu déployer pour gouverner et défendre son immense empire, Charles-Quint prit la résolution d’abdiquer.

Il céda l’Autriche et la couronne impériale à son frère Ferdinand, déjà roi de Bohême et de Hongrie. Tout le reste de ses domaines, Pays-Bas, Franche-Comté, Naples et Milan, Espagne et Amérique, revint à son fils Philippe II. S’étant ainsi dépouillé de toutes ses dignités, il se retira dans un palais près du monastère de Saint-Just, en Espagne (1556). Il ÿ mourut deux ans plus tard (1558).

Ce partage était pour la France une véritable victoire. La maison d'Autriche était désormais coupée en deux: les Habsbourg d'Autriche, les Habsbourg d’Espagne. Sans doute les uns et les autres étaient hostiles à la France, et leurs ressources demeuraient au total les mêmes que celles de Charles-Quint; mais du moins ces ressources n'étaient plus désormais à la disposition d’une seule volonté.

Sixième Guerre. — Philippe II à peine roi reprit la guerre contre la France (1666). Il était d’autant plus redoutable qu’il avait épousé la fille d'Henri VIII, Marie Tudor, reine d'Angleterre, et que les armées anglaises se trouvaient ainsi à sa disposition.

Les Français subirent un terrible désastre à Saint-Quentin (x557). Mais Philippe IT ne sut pas profiter de sa victoire qui lui ouvrait la route de Paris. Le duc de Guise vengea cet échec: il enleva d’assaut Calais (1558), où les Anglais étaient établis depuis deux siècles.

Paix de Cateau-Cambrésis. — En 1559 la paix fut signée à Cateau-Cambrésis. Henri II renonçait définitivement au Milanais et à Naples que gardait le roi d'Espagne; il rendait ses États au duc de Savoie. Mais il conservait Toul, Metz et Verdun, et l'Angleterre lui abandonnait Calais.

Le traité stipulait en outre comme gage de réconciliation définitive le mariage de Philippe II, veuf de Marie Tudor, avec la fille d'Henri II. A l’occasion de ce mariage de grandes fêtes furent célébrées à Paris. Au cours d’un tournoi auquel Henri IT prenait part, la lance de Montgomery, capitaine des gardes, s'étant brisée sur le bouclier du roi, un éclat de bois l’atteignit à l’œil: Henri mourut quelques jours après de sa blessure.

Les Négociations et les alliances. — Ce qui fait le véritable intérêt de cette période de guerre, ce sont les négociations et les alliances. Jamais encore l’on n’avait autant négocié et rarement depuis la diplomatie a été plus active. Les rois de France négocièrent surtout avec le roi d'Angleterre, Henri VIII, avec le sultan des Turcs, Soliman, et les princes protestants d’Allemagne.

Henri VIII fut un allié intermittent et sur la fidélité de qui personne ne put jamais compter. Tout le long de son règne

(509-1547) il pratiqua ce qu’on a appelé depuis la politique de bascule, se portant tantôt du côté de Charles-Quint, tantôt du côté de François I‘, selon que l’un ou l’autre lui paraissait devenir plus redoutable.

L'alliance turque et l’alliance des princes protestants d’Allemagne furent plus utiles à la France: elles eurent toutes deux d'importantes conséquences, les unes immédiates, les autres plus lointaines et durables.

L'Alliance turque. — Les Turcs, après avoir conquis morceau par morceau presque tout l'empire grec, s’étaient emparés de Constantinople en 1453. Il ÿ eut désormais en Europe, en face des États chrétiens, un État musulman, l’empire turc. Au seizième siècle, sous Soliman le Magnifique (1520-1566), cet empire était à son apogée. Le Grand Seigneur disposait d’armées de plus de 200,000 hommes, s’emparait de Budapest, menaçait Vienne à plusieurs reprises, lançait ses cavaliers jusquà Ratisbonne, au cœur de l'Allemagne.

L'alliance de François I”, roi très chrétien, fils aîné de l’Église, avec les musulmans ennemis de la chrétienté, scandalisa l’Europe entière. François I‘ en rougissait lui-même et essayait de s’en cacher. Cependant elle contribua à coup sûr au salut de la France. Elle est aussi un des faits les plus significatifs de l’histoire du seizième siècle. Elle montre que les préoccupations religieuses commençaient à passer à l'arrière-plan. C’est de la France, pays qui avait pris l'initiative des croisades, que vint le premier exemple de l'indifférence religieuse en matière de politique extérieure. L'alliance turque eut pour la France de très importantes conséquences. Un traité de commerce signé en 1535, les Capitulations, assura aux navires français, et à eux seuls, la liberté de commercer sur toutes les côtes de l’empire turc: pendant plus d’un siècle les navires des autres pays ne purent pénétrer dans les ports ottomans qu’en arborant le pavillon français. Les Capitulations donnaient à la France d'autre part le protectorat des Lieux Saints à Jérusalem, et par là le protectorat de tous les catholiques établis en Turquie quelle que fût leur nationalité.

L’Alliance protestante allemande. — L'alliance de François If avec les princes protestants allemands n’était ni moins sur-

prenante ni moins significative que l’alliance avec le sultan, puisque les princes étaient hérétiques, ennemis déclarés de la papauté et du catholicisme. Elle fut conclue à peu près dans le même temps, en 1532. Mais elle ne devint réellement utile à la France que vingt ans plus tard, en 1552, au temps d'Henri II. C’est alors que fut signé entre les princes allemands et Henri IT le traité de Friedwald en Hesse. La clause essentielle en était rédigée dans ces termes: “Il a été trouvé équitable que le roi de France, le plus promptement possible, prenne possession des villes qui de tout temps ont appartenu à l’Empire, bien que la langue allemande n’y soit pas en usage, c’est-à-dire de Toul en Lorraine, de Metz et de Verdun.”

Résultats des guerres. — Aïnsi les guerres d’Italie entreprises pour s’assurer la possession du royaume de Naples et du Milanais, aboutissaient à la reprise de Calais, à l’annexion de Metz, Toul et Verdun. Pareil résultat était, en apparence, illogique: en fait, l’annexion des Trois Évêchés était la conclusion naturelle des leçons de la guerre.

Pendant que les Français couraïient les aventures en Italie, la frontière du nord avait été quatre fois forcée; l’ennemi, traversant la Champagne et la Picardie, avait pu arriver jusqu’à cin: quante kilomètres de Paris. Dès lors, il était clairement apparu que Paris, la tête et le cœur du royaume, se trouvait, tant la frontière était proche, à la merci d’une bataille perdue et d’une marche audacieuse de l’ennemi. Il fallait donc l’éloigner de la frontière par l’agrandissement du royaume. De là l'occupation de Metz, de Toul et de Verdun: ‘“‘Emparez-vous doucement des susdites villes, disait à Henri II en 1652 le maréchal de Vieilleville, qui seront un inexpugnable rempart pour la Champagne et la Picardie. — Ce sera, ajoutait-il, un beau chemin et tout ouvert pour enfoncer le duché de Luxembourg et les pays jusqu’à Bruxelles; plus, vous faire maître à la longue de tant de belles et grandes villes que l’on a arrachées des fleurons de votre couronne, et de recouvrer pareillement la souveraineté des Flandres que l’on vous à si frauduleusement ravie, qui appartient aux rois de France il y a plus de mille ans et de toute immémoriale ancienneté.”

Le maréchal de Vieilleville traçait ainsi le programme d’une

politique dont Henri IV, Richelieu, Louis XIV, le Comité de Salut public devaient tour à tour, pendant deux siècles, poursuivre la réalisation. Cette politique consistait à faire rentrer dans la France tous les pays qui avaient autrefois fait partie de la Francie, par conséquent d’y faire rentrer la Francie orientale, l'antique “Austrasie,” et, plus haut dans le passé, tous les territoires enfermés par le Rhin, frontière naturelle de la Gaule.

Le traité de Cateau-Cambrésis consacra les premiers résultats d’une politique nouvelle, la politique des limites naturelles.

Achèvement de l’unité territoriale. — L’unité territoriale de la France s’achève dans cette période par l’annexion au domaine royal des derniers grands apanages. L’avènement de Louis XII entraîna l'annexion du duché d'Orléans (1498); l'avènement de François I”, l'annexion du duché d'Angoulême (1515).

L’acquisition la plus importante fut sous François I° celle des fiefs de la maïson de Bourbon. Le duc Charles de Bourbon, prince de sang royal, descendant des Capétiens, marié à une petite-fille de Louis XI, possédait à peu près toute la France centrale, le Bourbonnais, l'Auvergne, la Marche, le Beaujolais. François I" l’avait fait connétable, c’est-à-dire commandant en chef des armées françaises. En 1521, une partie de ses possessions lui fut contestée par Louise de Savoie, mère de François I". Le Parlement chargé de trancher le différend se prononça contre le connétable. C’est alors qu’il trahit et traita avec Charles-Quint; mais il fut obligé de s’enfuir en Italie, ses biens furent confisqués et annexés au domaine royal (1523).

La Noblesse au service du roi. — Le connétable de Bourbon fut le dernier des féodaux. Lui disparu, il ne resta plus personne parmi les seigneurs français — on commence à les appeler gentilshommes — qui pût essayer de résister au roi et de jouer au souverain sur ses terres. Partout autour d’eux les seigneurs trouvaient des fonctionnaires du roi, prévôts, baillis, sénéchaux, qui les surveillaient, qui intervenaient entre eux et leurs vassaux, qui rendaient la justice au-dessus d’eux.

D'autre part l'importance des revenus qu’ils tiraient de leurs terres ne cessait de décroître. En effet, par suite de l’afflux des métaux précieux dû à la découverte du Nouveau Monde, la valeur de l’argent baissait, de sorte qu’en 1520 avec 500 livres de revenu — 10,000 francs — l’on se trouvait moins riche qu’en 1500 avec 300 livres —6,000 francs. Précisément alors les

besoins d’argent devenaient plus grands chez les seigneurs. Au cours des expéditions en Italie, pays plus civilisé que la France, ils avaient pris le goût du luxe et de la vie brillante. La Cour les attira parce que nulle part en France le luxe n’était plus éclatant, ni la vie plus facile. Elle les attira parce que là seulement ils pouvaient trouver, dans la générosité du roi, dans les cadeaux et les pensions accordées par lui à ses serviteurs, l’argent que les terres ne rapportaient plus et qui était plus que jamais indispensable. Les seigneurs s’efforcèrent d’être de la Cour et pour cela d’entrer au service du roi, de devenir ses domestiques.

La Cour. — La Cour se composait tout d’abord de l’ensemble des gens attachés à la personne du roi et groupés d’après la nature de leur service: service de la table, de la chambre, des écuries, de la chasse, etc., avec leurs chefs, les grands officiers: le grand maître, le grand chambellan, le grand écuyer, le grand veneur, etc Sous François 1° le nombre des serviteurs s’accrut démesurément parce que le roi aimait la magnificence et la pompe extérieure, et les services furent recrutés parmi les nobles. L’ensemble des personnes attachées au service privé du souverain formait l'Hôtel ou la Maison du Roi.

La Cour comprenait encore une autre série de grands officiers, ceux-là chefs des services politiques: le chancelier, le connétable, le grand amiral, etc. Elle comprenait en outre tous ceux qu’il plaisait au roi d’appeler auprès de lui sans qu’ils eussent aucune fonction à remplir. C'était au total plusieurs milliers de personnes, toutes vivant des bienfaits de François I°.

Le Clergé. — Maître de la noblesse, le roi l’était aussi du clergé, grâce au concordat signé avec le pape Léon X en 1516. Le concordat avait bouleversé définitivement au profit de la puissance royale l’organisation traditionnelle de l'Église de France. Jusqu’alors les évêques y étaient en principe élus par les chanoines des cathédrales. Mais le concordat avait supprimé les élections. Les évêques, les abbés, furent désormais nommés par le roi, et institués par le pape. Les évêchés devinrent ainsi l’une des monnaies dont le roi payait les services des courtisans. Il donnait un évêché ou une abbaye, comme

une pension. Les évêques furent ses créatures et ses agents dévoués.

Le concordat de 1516 fut le prix payé par le clergé français pour la collaboration du roi dans leurs luttes contre le Saint-Siège. Les libertés gallicanes de 1438 étaient devenues en 16516 des prérogatives royales.

La Bourgeoisie. — Quant à la bourgeoisie, elle rechercha avec non moins d’ardeur que la noblesse le service du roi, et elle lui fournit le plus grand nombre de ses fonctionnaires. Les règnes de Charles VIII, de Louis XII, de François I®, d'Henri II, furent pour le royaume une période de paix intérieure. Pour la première fois depuis qu’il y avait une France, les guerres se faisaient généralement hors de ses frontières et les maux lui en étaient épargnés. Aussi le commerce et l’industrie prospérèrent-ils. Au dire d’un contemporain, l’on comptait plus de commerçants dans les petites villes sous le règne de François I°', que l’on n’en comptait dans les grandes villes trente ans plus tôt sous le règne de Louis XI.

Or le roi, ayant de grands besoins d’argent pour ses guerres et pour sa Cour, mettait en vente les fonctions publiques, — on disait alors les offices, — offices de percepteurs d’impôt, de trésoriers, de juges, etc. Comme des avantages étaient attachés à la possession de ces offices, avantages pécuniaires sous forme d’exemptions d’impôts, avantages honorifiques et même anoblissement, les bourgeois, par intérêt et par vanité, les achetèrent. Les plus riches d’entre eux, ceux qui plus que les autres auraient eu intérêt à ce que la puissance royale fût limitée et l'arbitraire rendu impossible, devinrent précisément les agents du roi et les plus fidèles exécuteurs de ses volontés.

La Monarchie absolue. — Ainsi l’omnipotence de la royauté était reconnue de tous, nobles, clercs et bourgeois. “Révoquer en doute votre puissance, disait à François I‘ le Parlement de Paris, serait une espèce de sacrilège. Nous savons bien que vous êtes au-dessus des lois.” Les rois purent donc être et furent des rois absolus. Les lois — les Ordonnances — émanaient du roi seul, “loi vivante,” et nulle objection, fût-elle inspirée par le souci du bien de l’État, ne devait être opposée aux décisions royales. Rien de plus frappant à cet égard qu’un incident relatif au concordat.

Depuis le début du quatorzième siécle, l'usage était que les

rois fissent transcrire leurs ordonnances et les actes essentiels du gouvernement, — tels les traités, — sur les registres du Parlement de Paris. L'usage était aussi que le Parlement, avant l'enregistrement, pût, s’il le jugeait utile, présenter au roi des observations ou remontrances.

Le concordat ayant été envoyé à l'enregistrement, certaines de ses dispositions parurent contraires au bien de l’État: le Parlement présenta des remontrances. François [°° répondit en traitant de “fous” les conseillers. Le Parlement osa insister: il envoya des députés au roi, alors au château d’Amboise. Ils attendirent deux mois une audience. Quand enfin le roi les reçut, il ne les laissa même pas parler. Il leur signifia qu’il était le maître et entendait être obéi. Puis il leur intima “bien rudement” l’ordre de partir sans faute le lendemain, sous peine, s’ils tardaient, d’être jetés au cachot pour six mois.

L’Administration centrale. — Le roi était assisté, pour gouverner, par les grands officiers, énumérés plus haut, et les conseils. Les conseils étaient au nombre de deux: le Conseil d’État et le Grand Conseil.

Le Conseil d'Etat, ou Conseil privé, $’occupait de toutes les questions politiques, financières, administratives. Il était l’organe principal du gouvernement.

Le Grand Conseil était le tribunal suprême administratif, devant lequel le roi évoquait tous les procès qui paraissaient présenter un intérêt pour la royauté. Le Grand Conseil fut en matière de justice l'instrument docile du bon plaisir royal.

Il n’y avait pas encore de ministres. Maïs parmi les secrétaires qui tenaient la plume au Conseil d’État, Henri II en désigna quatre, entre lesquels la France et l’Europe furent partagées. Chacun d’eux devait s’occuper de la totalité des affaires, — administration, armée, marine, constructions, routes, etc., — dans la partie de la France qui lui était attribuée. Il devait en outre s'occuper des relations avec la partie de l’Europe voisine de sa portion de France. L’Angleterre était ainsi associée à la Normandie, l'Allemagne à la Champagne. Ces secrétaires prirent le nom de secrétaires d'Etat. Ce furent eux qui plus tard devinrent les ministres.

L’Administration provinciale. — Les agents du roi dans les provinces étaient les mêmes que deux cents ans plus tôt sous les derniers Capétiens. C’étaient en bas les prévôts et les bailes; au-dessus, les baillis st les sénéchaux, au nombre de cent environ. Baillis et sénéchaux avaient toujours des pouvoirs très généraux: ils étaient à la fois administrateurs, juges, chefs de la police, commandants de certaines troupes. Pourtant la séparation entre ces pouvoirs commençait à s'établir, parce que les baillis et les sénéchaux déléguaient à des agents différents l'exercice des fonctions différentes.

François I® établit, dans quatorze provinces, presque toutes à la frontière, des gouverneurs lieutenants généraux, dont les attributions étaient à l’origine surtout militaires. L’importance de ces gouverneurs grandit dans la suite parce qu’ils étaient choisis parmi les plus grands seigneurs, et ils devinrent même pour un temps, à la faveur des guerres de religion, presque des souverains dans leurs provinces. Du reste, François [* et Henri II se méfiaient de leurs ambitions et, pour les surveiller, Henri II recourut à l'envoi d’inspecteurs armés de pouvoirs extraordinaires, les commissaires départis.

Justice et législation. — La hiérarchie judiciaire comprenait: en bas les prévôts et les tribunaux de bailliage et de sénéchaussée; en haut les Parlements. On comptait huit Parlements: d’abord le Parlement de Paris, puis six Parlements institués à partir du milieu du quinzième siècle dans les chefs-lieux des principales provinces: Toulouse (1443), Grenoble (1461), Bordeaux (1462), Dijon (1477), Aix (r5so1), Rouen (1515). Le huitième Parlement fut créé à Rennes par Henri IT (1553). Mais les Parlements étaient trop loin de la plupart des justiciables; en raison de leur petit nombre, ils étaient surchargés d’affaires; d’où de dommageables lenteurs dans le cours de la justice. Pour remédier au mal, Henri IT créa de nouveaux tribunaux. Il établit au-dessous des Parlements soixante Présidiaux, chargés de juger sans appel toutes les affaires d’importance secondaire.

Les Finances. — Cette administration compliquée, les gages qu’il fallait payer aux fonctionnaires, mais surtout les guerres, la Cour, les pensions aux favoris et aux favorites, les construc-

tions de châteaux, exigeaient chaque année des sommes considérables. Aussi François I‘ et ses successeurs s’occupèrent particulièrement de l’administration financière et s’efforcèrent de la rendre la meilleure possible, pour qu’elle pût produire le plus d’argent possible.

Les revenus du roi étaient de trois sortes: les revenus ordinaires, c’est-à-dire les produits du domaine royal; les revenus extraordinaires, c’est-à-dire les impôts, taille, gabelle, aides; enfin les affaires extraordinaires, c’est-à-dire le produit des ventes d’offices ou de portions du domaine royal.

Ces divers revenus jusqu’à François I allaient à des caisses différentes. François I‘ créa une caisse commune, le Trésor de l'Épargne, qui fut établi au Louvre, et il donna la haute main sur toute l’administration des finances à une section du Conseil privé dite Conseil des finances. Dans la suite il'y eut à la tête de l’administration financière un surintendant.

Malgré ces efforts pour organiser l’administrationdes finances, la situation financière fut presque toujours défavorable et cela par la faute des rois. Ils dépensaient sans compter, “avec la plus grande confusion et sans règle aucune,” disait un ambassadeur vénitien sous François [*.

Le trésor étant sans cesse en déficit, il fallut recourir aux affaires extraordinaires. C’est en 1522 que François I*, pour la première fois, demanda à ses sujets de lui prêter de l’argent, en s’engageant à payer pour les sommes prêtées une rente annuelle de huit pour cent. L’emprunt de 1522 fut le premier modèle des emprunts d’État, le commencement de la dette publique.

La vente des offices fut un moyen commode de se procurer de l'argent. Les offices, en raison des avantages indiqués plus haut, trouvaient toujours acheteurs parmi les bourgeois. On les multiplia donc, au point que pour une mème fonction il y eut parfois deux titulaires. Ainsi Henri II décida que chaque juge au Parlement de Paris ne siégerait que six mois par an: il doubla donc le nombre des juges.

Importance de la vénalité des offices. — La mise en vente des fonctions publiques, la vénalité des offices, eut des conséquences politiques et économiques fort graves. Elle permit aux bour-

geois de s’élever et fit tomber peu à peu le gouvernement en leurs mains. Mais elle les porta à dédaigner les carrières productrices, agriculture, industrie, commerce, et créa un préjugé vivace en faveur des, professions dites libérales. La vénalité dura jusqu’à la Révolution, parce que les finances furent constamment en mauvais état. Elle fut étendue à presque toutes les fonctions, même aux fonctions militaires, et l’on vendit les grades de capitaine et de colonel comme on vendait les offices de juges.

La vénalité des offices de juges fut du reste celle qui eut les conséquences les plus graves. Les juges ou conseillers du Parlement, propriétaires de leur office, purent sans trop de péril se montrer indépendants en face des rois. Ils osèrent à diverses reprises leur tenir tête, et l’on verra que, pendant la minorité de Louis XIV, ils furent les derniers à essayer de résister à l’absolutisme royal. D'autre part, propriétaires de leur office payé argent comptant, ils s’efforcèrent de le transmettre comme une partie de leur succession à leurs enfants: de la vénalité des charges l’on passa à l’hérédité des charges. La transformation s’acheva au temps d'Henri IV. Comme l’exercice de certaines charges comportait l’anoblissement, la charge devenant héréditaire, la noblesse le devint aussi. En sorte que de la vénalité des offices sortit par la suite une noblesse nouvelle, d’origine bourgeoise, qu’on appela la noblesse de robe, pour la distinguer de la noblesse ancienne d’origine guerrière, la noblesse d’épée.

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