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CHAPITRE VI HENRI IV

Henri IV et la Ligue. — Avec Henri III s’éteignait la famille des Valois. La couronne revenait à Henri de Navarre, chef de la famille des Bourbons, qui descendaient en ligne directe de saint Louis. Henri de Navarre prit le nom de Henri IV.

Le nouveau roi avait à conquérir presque tout son royaume. “Plutôt mourir de mille morts que d’obéir à un roi huguenot!” tel fut le cri général quand on apprit la mort d'Henri III. La Ligue reconnut comme roi le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV. Elle était soutenue par le roi d’Espagne Philippe IT, qui lui fournissait soldats et argent. Henri IV ne pouvait compter que sur les protestants et sur un petit nombre de catholiques loyalistes. Mais il n’était pas homme à désespérer. Habile politique autant que vaillant soldat, c'était un Gascon séduisant, gai, hardi, spirituel, fait pour la popularité. A force d'énergie, de patience, de souplesse et de modération, il finit par triompher de toutes les difficultés.

Arques et Ivry. — Au lendemain de la mort d'Henri III, son armée étant réduite de moitié par les défections, Henri IV dut lever le siège de Paris. Mais au lieu de se retirer vers le sud où se trouvaient les principales forces des calvinistes, 1l voulut rester dans la région de la Seine, à portée de Paris, dont la possession lui paraissait essentielle, parce qu’elle était la capitale du royaume et la citadelle principale de ses adversaires.

Poursuivi par le duc de Mayenne en Normandie, Henri le battit à Arques (1589), et tenta aussitôt sur Paris un coup de main qui échoua. L’année suivante après la brillante victoire d’Ivry, près d’Evreux, il put venir assiéger Paris. Mais les habitants fanatisés tinrent quatre mois avec un mois de vivres, et une armée espagnole eut ainsi le temps de venir les délivrer.

Abjuration d'Henri IV. — Les événements traînèrent ensuite jusqu’à 1593. A cette date Mayenne et les ligueurs convo-

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quèrent les États Généraux à Paris pour élire un roi, car le cardinal de Bourbon était mort en 1590.

Le roi d'Espagne, Philippe IT, qui avait déjà réussi à faire entrer à Paris une garnison espagnole, essaya de faire proclamer reine de France sa fille Isabelle, petite-fille d'Henri II par sa mère. Mais devant.les prétentions espagnoles, il y eut un brusque réveil du sentiment national. Sauf une poignée de fanatiques, les ligueurs hésitèrent. C'était l’occasion que guettait Henri IV: le 25 juillet 1593, il abjura solennellement entre les mains de l’archevêque de Bourges dans la basilique de Saint-Denis.

L’abjuration décida tout. Elle ruina les espérances de. Philippe II et désorganisa la Ligue. Le pays, qui n’aspirait plus qu’à la paix, accueillit la nouvelle avec joie. Une grande partie du royaume reconnut immédiatement le roi converti, et Henri IV, plutôt que de continuer une guerre ruineuse, préféra acheter la soumission du reste. Il lui en coûta plus de vingt millions de livres. Le gouverneur de Paris, moyennant le titre de maréchal et deux cent mille écus, lui livra la ville (1594); Henri IV y entra sans coup férir.

La guerre continua encore quatre ans contre les Espagnols. Les deux ennemis épuisés étaient incapables de se porter des

coups décisifs. Ils signèrent en 1598 le traité de Vervins, simple réédition du traité de Cateau-Cambrésis.

L'Édit de Nantes. — La question la plus difficile à régler était la question religieuse. L'Union calviniste s’était séparée d'Henri IV après son abjuration et se tenait à l’écart dans une réserve hostile: ce n’est qu’après de longues et pénibles négociations que le roi parvint à lui faire accepter l’édit de Nantes (1598).

’édit garantissait aux protestants la liberté de conscience dans tout le royaume; la liberté de culte partout où il était établi avant 16597 et dans deux localités par baillage; l’égalité absolue avec les catholiques et l’accès à tous les emplois; la création dans les Parlements de chambres mi-parties, c’est-à-dire - composées de juges catholiques et calvinistes. En outre l’édit reconnaissait aux protestants le droit de se réunir en synodes pour délibérer sur leurs intérêts. Ils devaient pendant plusieurs

années conserver une centaine de places fortes comme places de sûreté.

On a dit de l’édit de Nantes “qu’il méritait de faire date dans l’histoire du monde” parce qu’il inaugurait l’ère de la tolérance. A cette date en effet, dans tous les Etats, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, les sujets étaient contraints, sous peine de bannissement, quand ce n’était pas sous peine de mort, de pratiquer la religion de leur souverain, catholique ou protestant. La France la première adopta le régime de la liberté religieuse. A vrai dire elle l’adopta non pas spontanément, par véritable respect des droits de la conscience, mais contrainte par la sagesse et la prévoyance d'Henri IV. L’édit de Nantes, si juste et si heureux dans ses parties essentielles, fut mal accueilli et difficilement accepté par les catholiques.

La France après les guerres de religion. — Les guerres de religion avaient couvert la France de ruines, ruines politiques, ruines matérielles Non seulement le pays était dévasté, dépeuplé et appauvri, mais de l’autorité absolue de François I et de Henri IL, il ne restait à peu près rien et l’unité même de la France était mise en péril.

Dans leurs provinces, les gouverneurs se comportaient en souverains, levant des troupes, établissant et percevant des impôts, rendant la justice et visant à transformer leurs charges révocables en charges héréditaires. C'était comme une nouvelle féodalité qui se reformait. Les Parlements, qui avaient presque tous été ligueurs, avaient pris des habitudes d’indépendance et d'opposition à la royauté. Les villes avaient chassé les officiers royaux et recommencé à s’administrer librement et à élire leur municipalité. Alors que cinquante ans auparavant nul ne songeait à contester l’autorité absolue des rois, plusieurs livres avaient paru au temps de la Ligue dans lesquels il était écrit que la nation est supérieure au roi, qu’elle peut le déposer s’il est un tyran ou s’il est hérétique, et même qu’on a le droit de le tuer.

Henri IV. — Aussitôt après l’édit de Nantes et le traité de Vervins, Henri IV entreprit l’œuvre de réorganisation de la France et de restauration de l’autorité royale.

Il était alors dans toute la vigueur de l’âge et la maturité de

l'esprit: il avait quarante-cinq ans. Il était réputé pour son éclatante bravoure, ses réels talents d'homme de guerre, ses allures familières et simples, sa bonhomie un peu moqueuse. Il avait l'esprit fin, jugeait vite et bien les hommes. Tout à fait incapable de rancune — du reste presque aussi incapable de reconnaissance —, il employait volontiers ses ennemis de la veille, s’il leur reconnaissait des capacités, et pensait qu'ils le serviraient bien. Autour de lui, il groupa des hommes de tous les partis, huguenots comme Sully et Olivier de Serres; catholiques comme le cardinal d’Ossat; ligueurs comme le président Jeannin.

Il répugnait aux coupsd’autorité et nul et ne s’entendait mieux à commander. Il savait donner à ses ordres l’apparence de la prière et toujours remerciait qui lui obéissait. Mais il avait la ferme volonté d’être obéi: “Venez me trouver bien résolu de suivre mes volontés, écrivait-il au duc d’Épernon, gouverneur de Provence; car le serviteur qui veut être aimé de son maître lui témoigne toute obéissance. Votre lettre est d'homme en colère, ajoutait-il, je n’y suis pas encore, je vous prie de ne m’y mettre pas.”

Restauration du pouvoir royal. — Sans rien brusquer et tout en prodiguant les bonnes paroles, Henri IV reprit peu à peu toutes les concessions faites aux uns et aux autres, et rétablit dans tout le royaume son autorité absolue. Les Etats Généraux, qui avaient été réunis à plusieurs reprises pendant les guerres de religion et qu’Henri IV lui-même avait promis de réunir, ne furent jamais convoqués. Exclus du Conseil, où se traitaient les affaires du gouvernement, les princes du sang et les grands seigneurs durent se contenter de charges de Cour purement honorifiques. À ceux qui étaient gouverneurs de provinces, il fut rappelé que leurs fonctions étaient militaires et qu’ils ne devaient “se mesler du fait des finances, non plus que du fait de la justice.” Quant aux libertés des villes, Henri IV n’en tint aucun compte et les restreignit à sa guise.

Sully.— Dans l’œuvre de réorganisation le roi n'eut pas de meilleur collaborateur que Maximilien de Béthune, duc de Sully. En 1598 il lui remit le soin des finances avec le titre de surintendant. Puis successivement il le nomma grand voyer

de France, surintendant des fortifications et des bâtiments, grand maître de l'artillerie. Par une gestion honnête et sévèrement économe, Sully parvint à rétablir l’ordre dans les finances. Ce fut son principal mérite. Il remboursa de grosses sommes, fit régulièrement face à toutes les dépenses et sut mettre de côté, chaque année, dans les caves de la Bastille, à peu près un million de livres.

L’Agriculture. — “Pâturage et labourage, disait Sully, sont les deux mamelles dont la France est alimentée, les vrais mines et trésors du Pérou.” Aussi de nombreuses mesures furent prises en faveur des paysans. Les plus utiles furent celles qui eurent pour objet de protéger leur travail: l’interdiction faite aux seigneurs de chasser dans les blés et dans les vignes, la répression rigoureuse de toute pillerie commise par les soldats, la défense de saisir les animaux et les outils de labour pour nonpayement des impôts. Grâce à la vigilance royale, le paysan eut douze années de paix: cela fit plus qu'aucune mesure pour l'amélioration de son sort.

En même temps le roi s’efforçait d’éloigner la noblesse de la Cour et de la ramener aux champs. Il essaya de mettre la campagne à la mode et quand, sur sa demande, Olivier de Serres eut écrit son Théâtre d'agriculture, chaque jour, à table, le roi, dit-on, s’en faisait lire quelque partie.

L’Industrie et le commerce. — Henri IV s’efforça aussi de faire de la France un pays industriel. Il voulait non seulement restaurer les industries françaises tombeés en décadence, comme la draperie et la tapisserie, mais introduire des industries nouvelles, spécialement la fabrication des soïeries et des velours qui prit une certaine importance à Tours et à Lyon. Il espérait par là empêcher l’argent de sortir de France au profit des Italiens. Sur ce point Sully n’était pas d’accord avec lui, il n’aimait pas les industries de luxe: ses instincts d’économie lui faisaient détester “les babioles, superfluités et excès en habits”. Mais surtout il craignait que le travail des manufactures n’attirât les paysans vers les villes et ne dépeuplât les campagnes.

* Par contre, comme grand voyer, Sully fit restaurer les routes, reconstruire les ponts, pour le plus grand bien du commerce intérieur. On commença de creuser un canal, le canal de Briare,

pour rejoindre la Seine à la Loire par le Loing. Henri IV conclut aussi des traités de commerce avec l’Angleterre et avec la Turquie. ;

La Colonisation. — Le roi désirait en effet que la France s’adonnât au grand commerce par mer et qu’elle possédât des colonies comme le Portugal et l'Espagne.

Déjà sous François I* un Français de Saint-Malo, Jacques Cartier, avait exploré la région du Saint-Laurent dans l’Amérique du Nord (1535). Mais les premiers établissements français dans cette région n’avaient pas prospéré et finalement avaient été abandonnés. Sous Henri IV de nouvelles tentatives furent faites pour créer sur les rives du Saint-Laurent, au Canada, une nouvelle France. Samuel Champlain établit une “habitation” sur un plateau rocheux qui domine le fleuve au point où commence son estuaire: ce fut l’origine de la ville de Québec (1608).

Politique extérieure. — Depuis le traité de Vervins, et sauf en 1602 une courte guerre contre le duc de Savoie qui dut céder au roi de France la Bresse et le Bugey, Henri IV avait suivi constamment au dehors une politique pacifique et prudente. En 1609, son attitude se modifia: il voulut intervenir en Allemagne dans le règlement de la succession de Clèves et de Juliers, et au début de 1610, il faisait de grands préparatifs de guerre contre l’empereur et le roi d'Espagne.

Assassinat d'Henri IV. — Cependant la fièvre de la Ligue n’était pas encore complètement tombée. Les plus fanatiques ne pardonnaient pas au roi d’avoir été huguenot et de tolérer les huguenots dans le royaume. Leur irritation grandit quand, en 1610, ils apprirent qu'Henri IV, allié aux protestants allemands, se préparait à faire la guerre à l’Espagne et à l’Autriche. On disait même dans le peuple qu’il voulait faire la guerre au pape.

Ces bruits achevèrent de déranger l’esprit d’un halluciné nommé Ravaillac. Il vint à Paris pour tuer le roi. Henri IV devait partir le 16 mai pour aller prendre le commandement de ses troupes. Le 14 mai, dans l’après-midi, il sortit en carrosse pour rendre visite à Sully. Rue de la Ferronnerie, le carrosse fut arrêté par une charrette de foin qui barrait le pas-

sage. Ravaillac, qui suivait depuis le Louvre, s’approcha et frappa rapidement le roi de deux coups de couteau. Le second coup atteignit le cœur. Le roi murmura: “Ce n’est rien”; le sang lui emplit la bouche; il était mort. Ce fut une immense

douleur par tout le royaume.

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