‹ Histoire de FranceChapitre 25 sur 66 · LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT

Règne personnel de Louis XIV. — Louis XIV avait vingtdeux ans en 1661. Au lendemain de la mort de Mazarin, il réunit les secrétaires d'Etat. “Jusqu'à présent, leur dit-il, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires; je serai, à l’avenir, mon premier ministre. Vous m’aiderez de vos conseils, quand je vous les demanderai. Je vous prie et je vois ordonne de ne rien sceller que par mes ordres, de ne rien signer sans mon consentement.” Cette volonté ne se démentit pas un instant pendant tout le règne.

Le Roi. — Louis XIV était de taille moyenne; mais il en imposait à tous par un air de noblesse et de majesté sans fierté, qui se retrouvait dans ses moindres gestes, et qui, au dire du duc de Saint-Simon, son contemporain, ‘‘en robe de chambre comme dans les fêtes”, au billard comme à la tête de ses troupes, le faisait paraître “le maître du monde.” Il n’avait point de brillantes qualités d’esprit et son intelligence était ordinaire. Mais il avait un solide bon sens; il était réfléchi et tenait à ne rien décider qu’après s'être bien renseigné auprès de ceux qui savaient. Il avait aussi beaucoup de courage moral et une fermeté de cœur qui parut surtout dans les dernières années de sa vie, aux temps désastreux de la guerre de Succession d’Espagne. Les pires catastrophes le frappèrent alors: il vit ses armées vaincues, la France envahie, sa capitale menacée, la mort de son fils le Grand Dauphin, puis celle de son petit-fils, le duc de Bourgogne, de sa petite-fille, de son arrière-petit-fils, tous les trois enlevés en quelques jours par un mal soudain et mystérieux. Tant de malheurs, cruellement ressentis, ne purent l'abattre; pas un instant il n’abandonna la direction des affaires; il espéra contre toute espérance, “il se montra inaltérable et supérieur à tout, sans la plus petite affectation,” et

cette fermeté si noble lui gagna l’admiration de ses ennemis eux-mêmes.

Les Idées de Louis XIV.— Louis XIV avait peu d'idées personnelles. Il en était une fortement enracinée dans son esprit et qui domina toute sa vie. On lui avait dit dans son enfance qu’il était une “divinité visible,” un “vice-Dieu.” Le premier modèle d’écriture qu’il eut à copier était ainsi conçu: “L’hommage est dû aux rois; ils font ce qui leur plaît.” Il s'était donc pénétré de cette idée qu'il était un être à part, tenant sa couronne de la volonté divine, roi par la grâce de Dieu, son “lieutenant” sur terre. A Dieu, maïs à Dieu seul, il aurait un jour à rendre des comptes.

De cette idée, que presque tout le monde admettait alors, Louis XIV tirait deux conséquences. D'abord, lieutenant de Dieu, il devait être le maître absolu, libre de disposer des biens, de la personne, de la vie même de ses sujets, lesquels avaient le devoir de lui obéir “sans discernement.” En second lieu, il ne devait user de son omnipotence que pour “tout rapporter au bien de l’État”; il avait l’obligation de remplir en conscience “son métier de roi,” — le mot est de lui.

Ce métier de roi, Louis XIV l’exerça en effet avec une conscience scrupuleuse et une rare application.

Il entendait voir lui-même toutes les affaires; il les étudiait chaque jour plusieurs heures le matin, plusieurs heures le soir, soit seul, soit avec ses secrétaires d’État. L'emploi de son temps était minutieusement déterminé et il se conformait exactement au règlement qu’il avait établi pour chaque jour et chaque heure. “Avec un almanach et une montre, a écrit Saint-Simon, on pouvait, à trois cents lieues de lui, dire avec justesse ce qu’il faisait.”

L'idée qu’il était le lieutenant de Dieu avait inspiré à Louis XIV le plus prodigieux orgueil. Il prit pour emblème un soleil resplendissant: d’où son surnom de Roi Soleil. Sans la crainte du diable, prétend Saint-Simon, il se serait fait adorer. S'il l’eût essayé, il aurait trouvé des adorateurs: pour traverser sa chambre vide les courtisans se découvraient et, devant le lit royal ils faisaient une révérence, comme à l’église devant le tabernacle. Louis XIV organisa le culte de la majesté royale,

et chacun des actes ordinaires de sa vie quotidienne, lever, dîner, promenade, chasse, souper, coucher, devint un épisode du culte, une cérémonie publique dont tous les détails étaient minutieusement réglés: c’est ce qu’on appelait l’étiquette.

La Cour. — La Cour, déjà si brillante sous François I”, mais désorganisée pendant les guerres de religion, et redevenue très simple, presque militaire avec Henri IV, prit, sous Louis XIV, une étonnante extension. Elle comprenait la maison militaire, dix mille hommes aux uniformes resplendissants, et la maison civile, quatre mille personnes environ, partagées en six services. Ces services étaient dirigés par six grands officiers: grand aumônier, grand maître de France, grand chambellan, grand écuyer, grand veneur, grand fauconnier. Le seul service de la bouche du roi, c’est-à-dire, l’ensemble des gens employés pour la table du roi, comptait, partagées en sept offices, quatre cent quatre-vingt-dix-huit personnes.

Les chefs des services étaient de la plus haute noblesse: le grand maître de France, chef des services de la bouche, était le premier prince du sang, le prince de Condé. La plupart remplissaient réellement leurs fonctions, servaient à table, donnaient la chemise. C’étaient encore des nobles qui remplissaient les charges secondaires, gentilshommes panetiers, gentilshommes échansons, gentilshommes écuyers tranchants, etc. Ceux qui n’appartenaient pas à la maison, les courtisans, rêvaient de servir: on attendait comme la plus rare faveur, le soir après le jeu de cartes, d’être désigné par le roi pour lui porter son bougeoir quand il se rendrait à sa chambre à l’heure du coucher.

Le roi domestiquait aïnsi la noblesse: il voulait la voir tout entière autour de lui dans l’immense château qu'il s'était fait construire à Versailles. Quiconque ne venait pas à la Cour n'avait nulle faveur à espérer: “C’est un homme qu’on ne voit jamais, répondait Louix XIV, quand on sollicitait pour un absent; je ne le connais pas.”

Le Gouvernement. — Pour la noblesse, qui devint ainsi réellement sa noblesse, Louis XIV n’admit que trois façons de vivre: au service de sa personne; à ses armées ou sur ses Vaisseaux; à la Cour, dans l’oisivité. Il n’employa pas de nobles dans le gouvernement et dans l’administration du royaume,

les réduisit à des rôles de parade. Louis XIV gouverna et administra avec des bourgeois. “Il n’était pas de mon intérêt de choisir des hommes de dignité plus éminente, a-t-il écrit à propos de ses ministres. Il était important que le public connût par le rang de ceux dont je me servais que je n’étais pas en dessein de partager avec eux mon autorité.”

Les principaux offices de gouvernement étaient ceux de chancelier, de contrôleur général des finances, et de secrétaire d’État. Le chancelier était le chef de la justice; il était en même temps le président de tous les Conseils en l’absence du roi. Le contrôleur général était le ministre des finances. Les quatre secrétaires d’ État, secrétaire de la maïson du Roi, secrétaire des affaires étrangères — on disait de l'étranger — secrétaire de la guerre, secrétaire de la marine, conservaient chacun, outre la direction de leurs ministères spéciaux, la haute main sur l’administration générale d’une portion de France, comme sous Henri II. En théorie, ces secrétaires d’État n’étaient que des “commis” chargés de préparer le travail, de présenter les affaires au roi, d'entendre ses décisions “sans une seule réplique”, et d’en assurer l’exécution.

Le roi était assisté en’ outre de ministres d'Etat et de conseillers d'Etat qui composaient les Conseils. Il y avait sept fois par quinzaine “Conseil d’en haut” où étaient examinées toutes les grandes affaires et où le roi n’appelait que les ministres en faveur; le lundi, tous les quinze jours, Conseil des dépêches où le roi prenait connaissance de la correspondance des intendants et par suite examinait tout ce qui concernait l’administration des provinces; deux fois par semaine, le mardi et le samedi, Conseil des finances; enfin quotidiennement Conseil des parties, sorte de tribunal suprême en matière civile et en matière administrative.

Les agents du roi dans les provinces étaient les gouverneurs et les intendants. Les gouverneurs étaient comme auparavant choisis dans la plus haute noblesse, Mais le roi les gardait le plus souvent auprès de lui à Versailles, et leur titre était presque purement honorifique. La réalité des pouvoirs était aux mains de l’intendant placé à la tête de la généralité, division administrative plus petite que la province. L’intendant levait les

troupes, les cantonnait, les payait. Il présidait, s’il le voulait, les tribunaux, et pouvait au besoin juger lui-même. Il avait la haute main sur les finances, sur l’administration des villes, grandes ou petites, sur tous les travaux publics. “L’intendant, a-t-on dit, c'était le roi présent en la province”; il resta tel jusqu’à la Révolution de 1780.

Disgrâce de Fouquet. — Louis XIV n’admit d’abord que trois ministres au Conseil d’en haut; le surintendant des finances Fouquet, le secrétaire de la guerre Le Tellier et le secrétaire des affaires étrangères Hugues de Lionne. Fouquet aspirait ouvertement à la succession de Mazarin. Fastueux et prodigue, mais usant du trésor public comme du sien propre, pensionnant écrivains, artistes, courtisans, il éclipsait le jeune roi par sa richesse et sa magnificence. Il s'était fait construire à Vaux près de Melun un château dont Le Nôtre avait dessiné les jardins et qui lui avait coûté neuf millions de livres. Maïs Louis XIV, méfiant et jaloux, avait hâte de se débarrasser de lui: il le fit arrêter brusquement dès septembre 1661, juger et condamner pour malversations à la peine du bannissement que la “clémence” royale commua en emprisonnement perpétuel. La charge de surintendant fut supprimée.

Le principal artisan de la disgrâce de Fouquet était l’ancien intendant de Mazarin, Colbert, qui avait su devenir en peu de temps l’homme de confiance de Louis XIV.

Colbert. — Jean-Baptiste Colbert avait alors quarante-deux ans. Il était le fils d’un marchand drapier de Reims. Entré au service de Mazarin et devenu son intendant, il avait géré avec habileté et honnêtement sa malhonnête fortune. Aussi le cardinal, dans son testament, recommanda au roi “de se servir de lui, étant fort fidèle.” Après la disgrâce de Fouquet, il fut nommé contrôleur général des finances. Plus tard il reçut les charges de surintendant des bâtiments, secrétaire d'Etat de la maison du roi et de la marine.

Colbert aimait le travail avec passion et il aurait voulu que tout le monde travaillât dans le royaume. Quant à lui il déclarait qu’il ne vivrait pas six ans s’il avait le malheur d’être condamné à l’oisiveté. En entrant dans son cabinet le matin À cinq heures et demie, s’il apercevait son bureau surchargé de

dossiers, il se frottait les mains de plaisir, comme un gourmet devant une table bien servie; il ne travaillait guère moins de seize heures par jour. ?

But de Colbert. — L'idée qui inspira tous les actes de Colbert fut la suivante: faire la France plus riche, “lui assurer l’abondance d'argent” en empêchant le numéraire de sortir de France et en attirant le numéraire étranger: cela pour augmenter les ressources applicables à la politique, appauvrir les États voisins et par suite porter la France au plus haut degré de puissance dans le monde.

Pour atteindre ce résultat, il travailla à réorganiser les finances, à développer l’industrie, à accroître le commerce.

Les Finances. — En matière de finances, Colbert commença par poursuivre ceux qui, à l’exemple de Mazarin, avaient volé l'État. Quelques centaines de financiers furent condamnés par un tribunal spécial, la Chambre ardente, à restituer cent dix millions de livres.

En même temps, il s’efforçait de mettre de la clarté et de l’ordre dans l’administration financière, où l’on n’avait presque jamais vu que la plus extrême confusion. Les finances furent de tout temps le point faible de la monarchie, et ce furent les dificultés financières qui amenèrent en fin de compte la Révolution et la ruine de la royauté. Ces difficultés tenaient pour une bonne part à ce que les rois dépensaient au jour le jour sans compter, sans songer au lendemaiïn, sans même s’assurer que les recettes suffñiraient pour payer les dépenses. De là le déficit, les emprunts et les dettes. Colbert fit tenir des comptes exacts, quotidiens, distincts, des recettes et des dépenses. Ces comptes, arrêtés chaque année, devaient servir de guide pour l’année suivante. Ils devaient permettre d’établir ce que Colbert appelait /’éfat de prévoyance, c’est-à-dire de régler les dépenses de telle sorte qu’elles ne fussent pas supérieures aux recettes et qu’on ne fût pas obligé de s’endetter. Ce système très prudent fut appliqué pendant une dizaine d’années.

Mais à partir de 1672, les guerres perpétuelles, la construction du château de Versailles firent croître démesurément les dépenses; les recettes furent insuffisantes et bientôt plus rien ne resta de la bonne organisation ébauchée par Colbert.

L'Industrie. — Ses efforts pour développer l’industrie furent plus heureux, et c’est vraiment à Colbert que la France doit d’être devenue une grande puissance industrielle. Il reprit et compléta l’œuvre commencée par Henri IV. Il développa les industries déjà existantes: draps, tapisseries, soieries; il créa les industries qui manquaiïent à la France: glaces, porcelaines, dentelles, acier. Abbeville, Elbeuf, Louviers, Sedan, Carcassonne devinrent les plus grands centres de tissage des draps; les Gobelins à Paris, Aubusson, Beauvais fabriquèrent d’admirables tapisseries; Lyon, des tissus de soie, des étoffes d’or incomparables. Sèvres fabriqua des porcelaines que l’on achetait auparavant en Saxe; Saint-Gobain en Picardie, les glaces que l'on tirait de Venise; Alençon, Chantilly, le Havre, les dentelles qu’on faisait venir d'Angleterre et de Venise; Saint-Etienne, l’acier de Suède.

Pour ces créations Colbert attira, à prix d’argent et par des concessions de privilèges, des industriels et des ouvriers étrangers.

Les Règlements de Colbert. — Colbert ne voulait pas seulement que la France ne fût plus en rien la cliente de l’étranger; il voulait que l’étranger devint en tout le client de la France. Pour gagner cette clientèle, il voulut que les produits de l’industrie française fussent excellents, les plus solides et les plus élégants du monde. Aussi intervint-il pour régler et pour surveiller la fabrication. Il n’a pas publié moins de trente-deux règlements et de cent cinquante édits à ce sujet. Par exemple, il régla minutieusement la longueur, la largeur des pièces de drap, le nombre des fils de la trame et de la chaîne, la façon d’appliquer la teinture, “âme de l’étoffe”. Il obligea chaque ouvrier et chaque fabricant à signer son travail, en y apposant une marque.

Le Commerce. — Il travailla de son mieux, mais parfois inutilement, à améliorer les conditions du commerce intérieur, et à donner un grand essor au commerce extérieur, spécialement au commerce par mer.

Le commerce intérieur était entravé par de nombreux obstacles. La France présentait alors en petit le spectacle que présente aujourd’hui l’Europe: les provinces avaient chacune leurs douanes, leurs poids, leurs mesures: elles formaient comme autant d'Etats. Les marchandises d'Auvergne payaient pour

EOUIS XIV 183

entrer en Languedoc, celles de Champagne pour entrer en Bourgogne, etc. En outre, les routes étaient rares et en mauvais état.

Colbert ne put ni unifier les poids et mesures, ni faire disparaître toutes les douanes intérieures: elles subsistèrent jusqu’à 1789. Mais il put améliorer les voies de communication. Il fit réparer les routes, et s’efforça surtout de développer les voies navigables qui permettaient le transport des marchandises à moindres frais. Il fit achever le canal d'Orléans commencé par Henri IV; il décida la construction du canal du Midi, proposé par Riquet et destiné à rejoindre l'Atlantique à la Médiditerranée.

Le commerce de mer était aux yeux de Colbert le plus fructueux, donc le plus important. Il voulait que la France ajoutât, au commerce de ses propres marchandises, le commerce des produits rares de l’Asie et de l'Amérique. Il créa successivement, à l’imitation de ce qui existait en Hollande, cinq compagnies de commerce maritime, véritables sociétés par actions. La plus importante de toutes fut la Compagnie des Indes orientales qui reçut le privilège de la navigation dans les mers d'Orient depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’au détroit de Magellan, avec la concession à perpétuité de Madagascar où les Français avaient pris pied sous Richelieu et de toutes les îles et terres qu’ elle pourrait conquérir. Colbert essaya d’en faire une entreprise nationale, d’y intéresser la France entière et non plus seulement les gens des ports; il y intéressa le roi lui-même et la famille royale. La Compagnie créa alors en Bretagne une ville à elle, Lorient. Elle fonda des établissements dans l'Île Bourbon, aujourd’hui la Réunion, et dans l’Inde le comptoir de Pondichéry (1676).

D'ailleurs aucune des compagnies créées et protégées par Colbert ne réussit à prospérer véritablement, et la France ne parvint pas à enlever aux Hollandais, comme il le souhaitait, le commerce du monde. Pourtant ses efforts ne furent pas sans résultats: le commerce de la France devint beaucoup plus actif, et la flotte marchande fit plus que doubler entre 1670 et 1680.

Les Colonies. — Colbert fut aussi le premier homme d’ État français qui comprit toute l'importance de la colonisation. Il

projetait de donner à la France un immense empire colonial. Il signalait comme points à occuper: Sainte-Hélène, le Cap, l’île Maurice, Ceylan, Singapour, Aden, c’est-à-dire les étapes principales sur les principales routes du globe, qui sont aujourd’hui entre les.mains des Anglais.

S’il n’eut pas le temps de réaliser ces vastes projets, du moins il fit beaucoup pour développer dans l’Amérique du Nord l’œuvre commencée sous Henri IV; le Canada fut organisé comme une province française, administré par un gouverneur et un intendant. Environ quatre mille paysans, laboureurs de Normandie, de Bretagne et d’Anjou, furent, par les soins du ministre, transportés dans la Nouvelle France de 1667 à

D'autre part de hardis explorateurs s’enfonçaient dans l’intérieur, parcouraient les grands lacs, exploraient les pays riverains. En 1673 un négociant de Québec, Louis Jolliet et un jésuite, le père Marquette, partis du lac Michigan, atteignirent le Mississippi et, dans deux canots d’écorce, descendirent le fleuve jusqu’à son confluent avec l’Arkansas. En 1681, un Rouennais, Cavelier de la Salle, entreprit avec vingt-trois Français de descendre le Mississipi. Le 7 avril 1682 il atteignit le delta du Mississipi et le golfe du Mexique. Prenant possession de tous les pays découverts, il leur donnait en l’honneur du roi de France le nom de Louisiane.

La Marine. — Pour protéger la flotte de commerce, assurer les relations avec les colonies, il fallut organiser une flotte de guerre. Mazarin avait laissé tomber en ruine celle qu’avait créée Richelieu. En 1660, la flotte se composait de dix-huit mauvais navires. À la mort de Colbert la flotte comptait deux cent soixante-seize vaisseaux: galères employées seulement sur la Méditerranée, vaisseaux de ligne portant jusqu’à cent vingt canons, et frégates légères. L'activité et l'énergie de Colbert assurèrent à la France la suprématie sur mer pendant les vingtcinq premières années du règne de Louis XIV.

Grandeur de l’œuvre de Colbert. — Finances, industrie, commerce, marine, tout cela ne représente qu’une portion du domaine immense où s’exerça l’activité de Colbert. Ilremania toute la législation. Afin “de rendre l'expédition des affaires

plus prompte par le retranchement de plusieurs délais et actes inutiles,” il publia une série d’ordonnances: ordonnance civile (1667), ordonnance criminelle (1670), ordonnance du commerce (1673), qui transformèrent les diverses procédures et qui furent un acheminement à l’unité de législation, l’un des projets chers à Colbert. Une ordonnance de la.marine (1681), une ordonnance des colonies (1685), ou code noir, furent jugées si parfaites que l'Angleterre les fit siennes dans leurs dispositions principales.

Colbert s’intéressa aux lettres, aux sciences, aux arts. À côté de l’Académie française, créée par Richelieu, il fit fonder l'Académie des inscriptions (1663), l’Académie des sciences (1666). Puis ce furent l’Académie de musique, celle de peinture et de sculpture, celle d’architecture, l’École de Rome où de jeunes artistes, désignés par les Académies de peinture et d'architecture, allèrent compléter leur éducation devant les chefs-d'œuvre de l'Italie. Il fonda le Yowrnal des Savants, accrut les collections de la Bibliothèque royale, créa le Cabinet des Médailles. Il n’est guère de grandes institutions scientifiques, littéraires, artistiques, où l’on ne trouve trace de l’action de Colbert.

L'œuvre accomplie qui fut immense fut cependant moindre que l’œuvre rêvée. Entre l’effort et le résultat, la disproportion fut souvent très grande, et les échecs ont été nombreux. Il n’en reste pas moins que Colbert fut de tous les ministres de la monarchie celui dont le génie fut le plus original et le plus complet, celui dont l’action eut les conséquences les plus durables. Plus qu'aucun autre il fut l’artisan de la gloire de Louis XIV.

Cependant, à la fin de sa vie, il avait perdu son influence sur le roi. Celui-ci, gonflé d’orgueil par ses victoires, ne voulait plus entendre aucun conseil de modération. Colbert, épuisé de travail, attristé par le désordre grandissant des finances, par les tendances nouvelles du roi, par la faveur croissante de Louvois, mourut désespéré (1683).

Louis XIV et les protestants. — Depuis la grâce d’Alais, les protestants n’avaient cessé de se conduire en loyaux sujets du roi. Groupés surtout dans l’ouest et le midi de la France, au nombre d’environ 1,200,000, ils formaient une population honnête, laborieuse, où l’on comptait maintenant beaucoup plus de paysans et de bourgeois que de nobles. En effet, la plus grande partie des seigneurs huguenots, pour gagner la faveur du roi, étaient revenus au catholicisme.

La mort de Mazarin mit fin à cette période de paix religieuse. L'esprit de Louis XIV était entièrement fermé aux idées de tolérance. Comme la plupart des souverains de son temps, il considérait que l’unité de religion était la condition indispensable de l’unité politique, et que, selon le mot d’un protestant, “ la différence de religion défigurait un État.”

Aussi manifesta-t-il dès le début la ferme volonté d’extirper l’hérésie du royaume. Il pensait y parvenir par la méthode suivante: point de “rigueurs”; application stricte de l’édit de Nantes, mais “rien au delà”; “en renfermer même l'exécution dans les plus étroites limites que la justice et la bienséance pouvaient permettre.” Ce sont les paroles mêmes de Louis XIV. Quant aux grâces, aux faveurs “qui dépendaient du roi seul,” aucune.

La Persécution. — L'application de cette méthode aboutit à une persécution de vingt-cinq ans. Sous prétexte de renfermer l'exécution de l’édit “dans les plus étroites limites que la justice pouvait permettre,” on interdit aux protestants tout ce que l’édit ne leur garantissait pas en termes exprès. L'édit de Nantes ne disait pas que les protestants pourraient enterrer leurs morts quand et comme ils le voudraient; assister aux mariages et aux baptêmes en tel nombre qu'il leur plairait.

Des ordonnances royales défendirent donc qu'aucun enterrement protestant eût lieu après six heures du matin ou avant six heures du soir, que le cortège comptât plus de trente personnes; que pour un baptême ou un mariage plus de douze protestants fussent réunis.

Puis vinrent des mesures plus graves. Les enfants protestants furent autorisés à se convertir au catholicisme, malgré leurs parents, dès l’âge de sept ans, “Âge auquel ils sont capables de raison et de choix,” disait l’édit (1681). Ces nouveaux convertis étaient libres de quitter leurs familles s’ils le voulaient, en exigeant de leurs parents une pension. Successivement on interdit aux protestants toutes les fonctions publiques, puis toutes les professions libérales.

Les Dragonnades. — Pour hâter les conversions, en 1680, un intendant du Poitou, Marillac, imagina de recourir aux “missionnaires bottés”: il appela des dragons et les logea chez les protestants. L'armée se recrutait alors en majeure partie dans la lie de la population. Les dragons se conduisirent comme en pays conquis, saccageant les maisons, torturant les habitants qui, pour échapper à leurs bourreaux, se hâtèrent d’abjurer. Le système des dragonnades fut alors appliqué par ordre de Louvois, secrétaire d'Etat à la guerre, à toutes les provinces protestantes. La terreur inspirée par les troupes était telle que, à la seule nouvelle de leur mise en route, les villages, les villes mêmes se convertissaient en masse et presque sur l’heure. En Guyenne, en deux semaines, il y eut soixante mille abjurations.

La Révocation de l’édit de Nantes. — Après la mort de la reine Marie-Thérèse (20 juillet 1683), Louis XIV épousa Mme de Maintenon. Dès lors sa dévotion, son zèle orthodoxe ne cessèrent de croître; il se résolut à en finir avec l’hérésie et à révoquer l’édit de Nantes. Chaque jour lui apportant d’ailleurs d’interminables listes de conversions, il pouvait croire sincèrement qu'il ne restait plus en France que quelques centaines “d’obstinés.”

Le 18 octobre 1685 le roi signa l’édit de révocation. Tous les temples devaient être démolis. Les pasteurs devaient quitter le royaume sous quinze jours, à peine des galères. Les protes-

tants non encore convertis ne seraient inquiétés en aucune façon; mais ils encourraient la peine des galères s’ils essayaient d’émigrer, et leurs enfants seraient élevés dans la religion catholique.

La révocation fut accueillie avec enthousiasme par la presque unanimité de la nation.

Les Conséquences. — Un grand nombre de protestants émigrèrent, deux cent mille probablement, peut-être davantage. Ces hommes étaient une élite dont la disparition affaiblit singulièrement la France. Ils furent un élément de force et de prospérité pour les pays qui leur donnèrent asile, l’Angleterre la Hollande, le Brandebourg surtout, où plus de vingt mille vinrent s'établir: Berlin, sa capitale, la future capitale du royaume de Prusse, fut comme recréé par les réfugiés français.

Aux conséquences économiques s’ajoutèrent des conséquences politiques non moins désastreuses. La révocation excita en Europe la haine de tous les Etats protestants contre la France. Elle fut pour beaucoup dans la formation de la redoutable coalition qu’eut à combattre Louis XIV, la Ligue d’Augsbourg.

Les Camisards. — Malgré toutes les persécutions, le protestantisme ne disparut pas du royaume. Il subsista dans les Alpes et surtout dans les Cévennes. Là, en 1703, au début de la guerre de Succession d’Espagne, les paysans calvinistes se soulevèrent. On les appela les Camisards, parce que, pour se reconnaître, ils portaient une chemise blanche par-dessus leurs vêtements.

Sous la direction d’un jeune ouvrier boulanger, Jean Cavalier, l'insurrection dura deux ans: elle immobilisa de nombreuses troupes et le maréchal de Villars, un des rares bons généraux qu’eût alors Louis XIV.

Les Jansénistes. — Parmi les catholiques eux-mêmes, tous ceux qui s’écartaient de la stricte orthodoxie, étaient pareillement considérés comme suspects et exposés à des mesures de persécution. Tel fut le cas des Jansénistes.

Aux premiers temps de la minorité de Louis XIV, des hommes, pour la plupart avocats ou anciens conseillers au Parlement, éminents par leur savoir et leurs qualités morales, s’étaient réunis pour vivre en commun dans un couvent de la vallée de Chevreuse, près de Paris, à Port-Royal des Champs. Ces

solitaires, comme on les appelait, vivaient dans la prière et le travail, labourant, écrivant, enseignant; ils eurent parmi leurs élèves le grand poète Racine. La dignité et la pureté de leur existence leur avaient gagné de nombreuses sympathies, en particulier parmi les parlementaires, et devaient forcer jusqu’à l'admiration de leurs ennemis.

On les appelait Jansénistes parce qu’ils suivaient la doctrine exposée dans un livre sur saint Augustin par un évêque d’Ypres, Jansen. Cette doctrine concerne principalement la question du salut. Jansen disait que l’homme, dégradé par le péché originel, est par lui-même totalement impuissant à se racheter; que par suite il ne peut obtenir son salut que s’il possède la grâce efficace, c’est-à-dire si la grâce divine s’impose à lui d’une façon irrésistible. A ceux qui n’ont pas cette grâce, la pratique du vrai bien est impossible et, puisque tous ne la reçoivent pas, Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes. Les Jésuites soutenaient que cette doctrine ressemblait à celle de Calvin; ils la qualifiaient de “‘calvinisme rebouilli.”

D'autre part, les Jansénistes étaient gallicans, c’est-à-dire que d’après eux les clergés des divers pays et spécialement le clergé de France, l’Église gallicane, devaient garder une large autonomie en face du pape. Tout en protestant de leur respect pour “la dignité suprême du siège apostolique,” ils professaient que ses jugements, en matière de foi, n’étaient pas sans appel et que les conciles universels lui étaient supérieurs. C'était la doctrine traditionnelle du clergé français qui en partie la professait encore. Mais elle avait été condamnée au seizième siècle par le Concile de Trente.

Persécution des Jansénistes. — Aussi les Jansénistes eurentils pour adversaires implacables les Jésuites, défenseurs nés de la suprématie pontificale. Ceux-ci dénoncèrent au pape la doctrine janséniste sur la grâce: le pape la condamna en 1653. Une violente polémique éclata alors: les Jansénistes eurent pour défenseur l’un des esprits les plus puissants du dix-septième siècle, Blaise Pascal. Ses Petites lettres à un Provincial tournèrent l’opinion contre les Jésuites (1656-1657).

Mais sur ces entrefaites, les Jansénistes commirent la faute d'entrer en relation avec quelques-uns des anciens Frondeurs,

en particulier avec le cardinal de Retz, exilé à Rome. Dès lors les Jansénistes furent suspects au roi. Les solitaires durent se disperser. Dans la suite, plusieurs furent emprisonnés ou contraints de s’exiler, entre autres le plus célèbre des Jansénistes, Arnauld, surnommé le grand Arnauld.

Malgré la persécution, le Jansénisme subsista, et en 1702, les Jésuites recommencèrent la lutte. Une nouvelle condamnation fut prononcée par le pape. Vingt-deux vieilles religieuses — la plus jeune avait plus de soixante-cinq ans — établies à Port-Royal des Champs, en furent expulsées par le lieutenant général de police, assisté de trois cents soldats (1709). En 1713, le pape ayant par la bulle Unigenitus, condamné une fois de plus le Jansénisme, Louis XIV, qui avait un Jésuite pour confesseur, mit un véritable acharnement à imposer la décision du pape à tous ses sujets: plus de deux mille personnes étaient emprisonnées pour cause de Jansénisme quand le roi mourut Gr

Louis XIV et la papauté. — Louis XIV, si prompt dans ses dernières années à imposer à ses sujets la soumission aux décrets du pape, était cependant à diverses reprises entré en conflit avec la papauté. Le plus important de ces conflits se produisit entre 1677 et 1682 à propos du droit de régale.

On appelait ainsi le droit qu’avait le roi, quand un évêché devenait vacant, d’en toucher les revenus jusqu’à l'installation du nouvel évêque. Le droit de régale n’existait pas dans les évêchés du Midi. En 1673, Louis XIV voulut faire disparaître cette exception et décida qu’il exercerait À l'avenir le droit de régale dans tous les diocèses du royaume. La décision du roi fut blâmée par le pape: ce fut l’occasion du conflit.

En 1682, le Saint-Siège persistant dans son intransigeance, Louis XIV invita le clergé de France à affirmer les “libertés de l’Église gallicane.” L'assemblée du clergé adopta, non sans beaucoup d’hésitation, un exposé de principes rédigé par Bossuet et devenu célèbre sous le nom de Déclaration des Quatre Articles (1682).

Le premier article disait que les papes n’ont reçu puissance de Dieu que sur les choses spirituelles et qui concernent le salut,” et que les rois “ne leur sont soumis en rien dans les choses temporelles.”

Le second article portait qu’en matière spirituelle les conciles universels étaient supérieurs aux papes; le troisième que l’exercice du pouvoir apostolique doit être tempéré en France par

“les règles, coutumes et constitutions” admises dans l’Église gallicane.

Enfin le quatrième article déclarait qu’en matière de foi les décrets du pape, valables pour toutes les églises, ne sont cependant “irréformables” qu’avec le consentement de l’ Église.

La déclaration des Quatre Articles ne fit qu’envenimer le conflit qui se prolongea pendant onze ans. Enfin en 1693 on se résigna de part et d’autre à un compromis: Louis XIV informa le pape que la déclaration ne serait plus enseignée; en échange le pape reconnut l'extension du droit de régale à tout le royaume.

Page 1