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CHAPITREXTI LES. GUERRES DE LOUIS

La Politique de Louis XIV. — Quand commença le règne personnel de Louis XIV, en 1667, la France tenait la première place entre tous les Etats. Maître absolu dans son royaume, possédant la meilleure armée d'Europe commandée par des généraux comme Turenne et Condé, Louis XIV jouissait d’une puissance incomparable.

Cette puissance, il entendait s’en servir pour continuer l’œuvre de Richelieu et de Mazarin.

Mais si le but était le même que celui de Richelieu et de Mazarin, les moyens furent tout différents. Les deux ministres, à force d’habileté, de prudence et de modération, avaient su, dans la lutte contre les Habsbourg, rallier presque toute l’Europe autour de la France. Louis XIV, au contraire, dès le début, suivit une politique de prééminence et de suprématie. Ses prétentions orgueilleuses inquiétèrent et irritèrent toutes les puissances, et c’est contre la France que se formèrent désormais les coalitions européennes.

Les Guerres. — De 1660 jusqu’à la date de 1688 — l’année de la révolution d'Angleterre — Louis XIV domina l’Europe sans conteste et deux guerres successives, la guerre de Dévolution (1667-1668), la guerre de Hollande (1672-1678), valurent à la France d'importantes annexions. Mais dans la période suivante, marquée par les guerres de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) et de la Succession d’Espagne (1701-1714), l’hégémonie de Louis XIV fut attaquée par des coalitions européennes de plus en plus puissantes, et fut finalement ruinée.

Louvois. — Ces trente années de guerre entraînèrent de profondes transformations du système militaire, en France d’abord, puis par contre-coup dans la plupart des grands États. De cette transformation d’où sortit l’armée moderne, l'essentiel

fut la substitution des armées permanentes et régulières aux armées improvisées et temporaires, employées jusqu'alors.

Les réformes militaires furent l’œuvre de Michel Le Tellier, secrétaire d'Etat à la guerre depuis 1640 et de son fils Louvois qui lui succéda dès 1662 et détint le secrétariat de la guerre pendant près de trente ans (1662-1691). Louvois fut avec Colbert le principal ministre de Louis XIV. C'était un homme brutal, violent, impérieux et dur avec affectation. Son influence politique fut détestable, car, pour conserver la faveur du roi, il flatta toutes ses passions. Mais, administrateur remarquable et à l’égal de Colbert travailleur acharné, il fit de l’armeé française le plus puissant outil de guerre et le plus perfectionné.

Les Généraux. — Servi dans ses négociations par des diplomates excellents, Louis XIV eut pour commander ses armées plusieurs générations de grands hommes de guerre. D'abord, ce furent, pendant la guerre de Dévolution et la guerre de Hollande, les plus remarquables de tous, Condé et Turenne. Le rôle qu'avait joué Turenne dans la guerre d'Espagne, sa victoire des Dunes, cause déterminante de la paix des Pyrénées, l'avaient fait élever à la dignité unique et créée pour lui de maréchal-général des camps et armées de France. Très ménager du sang de ses soldats qui l’appelaient Notre Père, Turenne ne voulait rien laisser au hasard, mais il exécutait avec une magnifique audace ses desseins longuement médités. Il avait le génie de la vraie guerre, celle que pratiquèrent plus tard les généraux de la Révolution et Napoléon, et qui a pour but non point la conquête de “positions,” mais par des marches rapides et des attaques poussées à fond l’anéantissement des forces vives de l'adversaire, la destruction de ses armées.

Après Turenne et Condé vinrent, pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, le maréchal de Luxembourg et Catinat; le premier, “un nain bossu,” un improvisateur du champ de bataille, comme Condé, un homme aux “illuminations soudaines,” intrépide, payant de sa personne aux heures critiques, menant lui-même à soixante-cinq ans les charges décisives, glorieusement surnommé “le Tapissier de Notre-Dame,” tant il y avait, pendus aux voûtes de la cathédrale, de drapeaux enlevés par ses soldats à l’ennemi; — Catinat, un bourgeois, un moment

avocat, puis engagé volontaire, parvenu à force de bravoure et de mérite à la dignité de maréchal, un méditatif, avare du sang de ses hommes qui l’appelaient /e Père la Pensée.

Dans la guerre de Succession d’Espagne parurent le duc de Vendôme, un arrière-petit-fils d'Henri IV; le maréchal de Berwick, un fils de Jacques IT d'Angleterre, naturalisé français; enfin le maréchal de Villars, le seul de tous les généraux de Louis XIV qui par ses conceptions stratégiques se rapprochât de Turenne, l’homme qui à la fin de la guerre de Succession d'Espagne, alors que tout semblait presque désespéré, sauva la France à Denain et permit à Louis XIV de terminer son règne par une paix honorable.

Vauban. — Mais la stratégie de Turenne et de Villars, pour qui l’essentiel de la guerre était la destruction des armées ennemies, ne comptait que peu de partisans. Pour Louis XIV et ses contemporains, la guerre c’était la conquête méthodique et progressive du territoire ennemi, citadelle par citadelle. Aussi les sièges se comptent presque par centaines dans les campagnes de Louis XIV.

La guerre de sièges eut son Turenne, le marquis de Vauban. Vauban dirigea personnellement plus de cinquante sièges sans subir un seul échec, et l’on disait que toute citadelle assiégée par lui était citadelle prise.

Mais plus qu’un preneur de citadelles, il fut un constructeur de citadelles. Nommé commissaire général des fortifications après 1678, il dirigea les travaux de près de trois cents places fortes. Son œuvre principale fut la construction des places du nord, la création, là où nul obstacle naturel ne défend la France, de ce qu’on a appelé “la frontière de fer.” Il imagina alors tout un système nouveau de fortifications.

Au lieu d’élever les murs au-dessus du sol, il les enterra. Le mur, “lescarpe,” très élevé, précédé d’un fossé très large, n'était plus visible du dehors. Il était surmonté d’un parapet, talus de terre gazonnée, très épais, où les boulets s’enfonçaient sans produire de dégâts sérieux. Il était couvert en avant de l’autre côté du fossé par un second mur, la “‘contrescarpe,”” et de nouvelles masses de terre formant le glacis dont les pentes doucement allongées allaient se confondre au loin avec la campagne

environnante. De sorte que ces fortifications, dites fortifications rasantes, sans relief au-dessus du sol, n’offraient presque aucune prise aux coups de l’ennemi.

Le système de Vauban fut bientôt imité par toute l’Europe; on l’employa pendant deux siècles jusqu’à nos jours, jusqu’à la récente invention des armes à longue portée et des explosifs à grande puissance.

La Guerre de Dévolution. — La “grande affaire” du règne de Louis XIV, ce fut l’affaire de la succession d’Espagne. Elle s’ouvrit dès 1664, quand mourut le roi d’Espagne Philippe IV.

Philippe IV laissait pour successeur un fils né d’un second mariage, Charles II. Louis XIV, en cas de mort de Charles IT, avait des droits sur la succession d’Espagne, car sa femme, Marie-Thérèse, était la fille aînée de Philippe IV. Il préféra ne pas attendre et résolut de prendre tout de suite une partie de l’héritage, la Flandre. Pour justifier cette entreprise, il invoqua le droit de dévolution: c’était une coutume du Brabant en vertu de laquelle les enfants nés d’un premier mariage, en la circonstance Marie-Thérèse, étaient seuls héritiers de leurs parents, à l’exclusion des enfants nés d’un second mariage, en la circonstance Charles II.

En juin 1667, sans déclaration de guerre, soixante mille hommes commandés par Turenne pénétrèrent en Flandre. En août, toutes les places étaient occupées. Lille, qui résista le mieux, avait tenu neuf jours. La reine-régente d’Espagne, se refusant à reconnaître le fait accompli, une seconde armée, commandée par Condé, envahit la Franche-Comté et l’occupa en quatorze jours (février 1668).

Ces conquêtes rapides alarmèrent l’Europe, surtout la Hollande et l'Angleterre. Les Hollandais convoitaient les Pays- Bas pour eux-mêmes. Quant aux Anglais, ils ne voulaient à aucun prix — ils s’y sont toujours opposés — voir la France s'établir à l'embouchure de l’Escaut. Avec la Suède, dont ils achetèrent le concours, ils formèrent la triple alliance de la Haye et essayèrent d'imposer leur médiation. Mais Louis XIV se hâta de traiter directement avec l'Espagne: par la paix d’Aix-la- Chapelle, il rendit la Franche-Comté et garda onze places de la Flandre, parmi lesquelles Douai et Lille (1668).

La Guerre de Hollande. — Louis XIV n’avait signé la paix que pour préparer une nouvelle guerre. D'instinct le Grand Roi détestait la Hollande calviniste et républicaine et son gouvernement de “marchands de fromage.” Puisque la Hollande prétendait faire obstacle à ses projets de conquête, il résolut de briser la puissance hollandaise. Cette puissance n’était pas médiocre, car la République des Provinces-Unies s’était enrichie par le grand commerce; elle avait enlevé au Portugal ses plus précieuses colonies, et ses flottes tenaient sur les mers une place comparable à celle que tiennent aujourd’hui les flottes anglaises.

La guerre fut soigneusement et secrètement préparée. Une habile campagne diplomatique, dirigée par de Lionne, continuée après sa mort (1671) par Arnauld de Pomponne, isola la Hollande et assura à Louis XIV l'alliance de l’Angleterre, de la Suède, des princes allemands des bords du Rhin, ainsi que la neutralité de l’empereur, qui, disait un de ses ministres, manquait d'argent “pour faire bouillir sa marmite.” Le secrétaire d’État à la guerre, Louvois, réunissait pendant ce temps une armée de plus de cent mille hommes.

Quand tout fut prêt (mai 1672), les troupes françaises, commandées par Turenne et Condé, prirent brusquement l’offensive, forcèrent le passage du Rhin au gué de Tolhuys et envahirent la Hollande. Celle-ci semblait perdue, car rien n’y était organisé pour la défense. Les Hollandais n’avaient pas prévu le péril; uniquement occupés de leurs intérêts commerciaux, ils n’avaient pas voulu entretenir d'armée permanente, sous prétexte que c'eût été gaspiller de l’argent.

Mais pour sauvegarder leur indépendance, ils surent prendre une résolution héroïque. Ils ouvrirent les écluses et percèrent les digues qui défendaient le bas pays contre la mer: une grande partie de la Hollande fut inondée, les villes furent transformées en îles, inabordables autrement qu’en bateaux. Les Français durent s'arrêter au bord des pays noyés. En même temps éclatait une révolution: le grand pensionnaire de Hollande, Jean de Witt, chef du gouvernement, fut massacré et tous les pouvoirs furent remis à Guillaume d'Orange, nommé s/athouder, c'est-à-dire chef de l’armée.

Première Coalition européenne. — Guillaume d'Orange avait vingt et un ans, une intelligence vive, une indomptable ténacité, et un rare talent de diplomate. Il devait être jusqu’à la fin de sa vie (1702) l’adversaire acharné et infatigable de Louis XIV, le chef de toutes les résistances à ses projets. Dès 1673 il parvint à former contre la France une première coalition européenne qui comprit la Hollande, l'électeur de Brandebourg, l’empereur, puis l’Espagne et l’Empire.

Telle était cependant la puissance militaire de la France qu’elle résista victorieusement aux efforts des coalisés. La Hollande fut abandonnée, mais la Flandre et la Franche-Comté furent de nouveau conquises sur les Espagnols. A l’est, Turenne, par l’admirable éfmpagne d’Alsace, rejeta les Impériaux au delà du Rhin (1675); il fut malheureusement tué a Saasbach par un boulet comme il se préparait à envahir l’Allemagne.

Sur mer, les flottes françaises, réorganisées par Colbert et bien commandées par Duquesne, étaient également victorieuses. L’amiral hollandais Ruyter fut vaincu et tué dans une grande bataille au large de Syracuse (1676).

La coalition, impuissante, se résigna À signer la paix de Nimègue (1678). La Hollande, prétexte de la guerre, ne perdait rien. Ce fut l'Espagne qui paya: elle dut céder à Louis XIV la Franche-Comté et douze places de la Flandre, entre autres Valenciennes, Maubeuge et Cambrai. Ces places formèrent à la France une frontière régulière au nord, à peu près la frontière actuelle. Soigneusement fortifiées par Vauban, elles furent désormais comme un bouclier couvrant Paris.

Les Chambres de réunion. — La paix de Nimègue marqua l'apogée de la puissance de Louis XIV. La ville de Paris l’appela Louis le Grand, et pendant dix ans, de 1678 à 1688, il fut réellement le maître de l’Europe occidentale. Alors son orgueil ne connut plus de mesure et lui inspira les actes les plus audacieux.

Les traités de Westphalie et de Nimègue portaient que les territoires cédés à la France l’étaient avec leurs dépendances. S’emparant de cette formule vague, Louis XIV chargea des tribunaux français, les Chambres de réunion, de rechercher quels pays avaient, à une date quelconque, relevé des territoires nou-

vellement acquis. Les Chambres de réunion attribuèrent ainsi à Louis XIV un grand nombre de territoires, entre autres Montbéliard, et une partie du Luxembourg. Ces territoires, qui appartenaient à des princes étrangers, furent occupés et annexés en pleine paix. L’annexion qui eut le plus de retentissement fut celle de Strasbourg, qui jusqu'alors était restée ville libre (1681). Strasbourg avait une grande valeur militaire parce qu’elle gardait l’un des rares ponts qu’il y eût alors sur le Rhin, fleuve difficile à franchir. Elle fut occupée, du reste, non pas en vertu d’une décision des Chambres de réunion, mais parce qu’elle n’avait pas su défendre sa neutralité et par deux fois avait laissé les Allemands pénétrer en Alsace.

Ces annexions indignaient et effrayaient les puissances. Elles ne bougeaient pas cependant, parce qu’elles savaient Louis XIV plus fort qu’elles. L'empereur, comme autrefois Charles- Quint, était paralysé par une invasion turque arrivée jusqu’à Vienne (1681). Mais les États qui se sentaient menacés commençaient à se rapprocher et à conclure des alliances particulières.

La Ligue d’Augsbourg. — La révocation de l’édit de Nantes (1685) tourna contre Louis XIV tous les États protestants et ajouta aux colères politiques les haines religieuses. Guillaume d'Orange n’eut pas de peine à réunir dans une nouvelle coalition les divers groupes d’alliés déjà formés. En 1686, les rois d'Espagne et de Suède, la Hollande, l’empereur, plusieurs électeurs, le duc de Savoie formèrent la Ligue d’Augsbourg, en vue de se garantir réciproquement contre les violences possibles de Louis XIV. La ligue n'avait encore qu’un caractère défensif. Mais Louis XIV, loin de reculer, multiplia les provocations. En 1688, l’électorat de Cologne étant vacant, il y installa par la force le candidat de son choix. En même temps, il fit occuper par ses troupes le Palatinat sur lequel la duchesse d'Orléans, sa belle-sœur, avait certains droits. Ce fut le signal de la guerre générale.

La guerre eût été une seconde guerre de Hollande si, au moment même où elle commençait, une révolution n'avait fait Guillaume d'Orange roi d'Angleterre. Jusqu’alors, sous les rois Charles IT et Jacques II Stuart, l'Angleterre avait toujours

été neutre ou même alliée de la France. A partir de 1688, dirigée par Guillaume d'Orange, elle employa toutes ses forces à lutter contre la France. Grâce à son concours, les coalisés purent dès lors contre-balancer la puissance de Louis XIV.

Guerre de la Ligue d’Augsbourg. — Louis XIV, sans un allié, eut à faire tête à l’Europe entière. La guerre dura neuf ans, soutenue sur toutes les frontières, aux Pyrénées, aux Alpes, sur le Rhin et aux Pays-Bas.

Les armées françaises soutinrent vaillamment le choc et eurent presque toujours l’avantage. Louvois réunit plus de 200,000 hommes. A défaut de Turenne et de Condé, la France avait Luxembourg et Catinat. La flotte était commandée par un officier de grand mérite, Tourville, et les ports français comptaient de hardis corsaires, comme Duguay-Trouin et Tean- Bart dont les exploits sont restés légendaires.

Du côté du Rhin, pour couvrir la France, Louvois recourut à un atroce moyen: ce fut de créer un désert au nord de l'Alsace. Par son ordre le Palatinat fut totalement dévasté, les villes et les villages furent rasés, les arbres arrachés, les habitants expulsés (1688-1689). Les haines que ces dévastations soulevèrent contre la France furent si violentes que, après deux siècles écoulés, le souvenir en restait vivace.

Aux Pays-Bas, le duc de Luxembourg remporta trois brillantes victoires sur les Allemands et sur Guillaume d'Orange à Fleurus (1690), à Steinkerque (1692) et à Neerwinden (1693). EnlItalie, Catinat par les victoires de Staffarde (1690) et de la Marsaille (1693), conquit les États du duc de Savoie. Par contre, toutes les tentatives faites pour restaurer le roi détrôné d'Angleterre, Jacques II, aboutirent à des échecs; Guillaume d'Orange le chassa d'Irlande, et la flotte française de Tourville, chargée de frayer la voie à une nouvelie expédition, fut, après un combat glorieux et inégal, vaincue à la bataille de la Hougue (1692).

La lassitude et l’épuisement des combattants amenèrent la paix. Elle fut signée à Ryswick, près de la Haye (1697). Louis XIV fit preuve d’une modération qui surprit ses adversaires: il reconnut Guillaume d'Orange comme roi d’Angletrere; il rendit la plupart des territoires annexés depuis la paix de

Nimègue. Il exigea seulement que l’empereur et l’ Allemagne Jui reconnussent la possession définitive de Strasbourg.

La Succession d’Espagne. — Si Louis XIV s'était montré très modéré à Ryswick, c’est d’abord qu’il avait besoin de la paix pour refaire ses armées et ses finances; c’est ensuite qu'il voulait régler à l’avance le partage de la succession d’Espagne.

Le roi Charles II était mourant. A qui allait échoir cet immense empire qui comprenait l'Espagne, les Baléares, la Sardaïigne, la Sicile, le royaume de Naples, le Milanaïis, les Pays- Bas, enfin la moitié de l'Amérique avec les mines du Pérou et du Mexique? Il y avait plusieurs prétendants à la succession, parmi lesquels Louis XIV et l’empereur, tous les deux fils et maris de princesses espagnoles. Mais Anne d'Autriche et Marie- Thérèse, mère et femme de Louis XIV, étaient l’une et l’autre filles aînées des rois d'Espagne: la mère et la femme de l’empereur Léopold étaient des filles cadettes. Les droits de Louis XIV étaient donc supérieurs à ceux de Léopold. Il est vrai qu’en 1659, lors de la paix des Pyrénées, Marie-Thérèse s’était vu imposer une renonciation à ses droits d’héritière. Mais cette renonciation était nulle parce qu’elle était contraire aux lois successorales de l'Espagne et parce que sa validité était liée au payement d’une dot de 500,000 écus d’or que Philippe IV n'avait jamais versée.

Cependant Louis XIV savait qu’il ne pouvait pas espérer recueillir la totalité de la succession. Il croyait que le roi Charles II léguerait tous ses États à l’empereur ou à un prince de la famille impériale. C’est pourquoi il négocia secrètement avec la Hollande et l’Angleterre un traité de partage: ce traité, signé à Londres (mars 1700), attribuait au second fils de l’empereur, l’archiduc Charles, la succession d’Espagne, exception faite du royaume de Naples, de la Sicile et du Milanais. Ces territoires étaient réservés à Louis XIV qui les échangeraïit contre la Savoie et la Lorraine: ainsi, de la succession d’Espagne, Louis XIV tirerait l’achèvement de la France, et rien de plus.

Le Duc d’Anjou roi d’Espagne. — Mais Charles II ne voulait pas qu’à sa mort la monarchie espagnole fût démembrée. Il jugea que seul un prince français, soutenu par Louis XIV, serait capable de maintenir l'intégrité de son empire. Quand il mou-

rut (1® novembre 1700), on apprit que son testament était en faveur de Philippe, duc d’Anjou, le second petit-fils de Louis XIV.

Le testament fut communiqué à Louis XIV le 9 novembre. Le roi hésita cinq jours s’il l’accepterait ou s’il s’en tiendrait au traité de Londres. L'intérêt national lui commandait de s’en tenir au traité puisqu'il assurait l'achèvement de la France. L'intérêt dynastique lui conseillait d’accepter le testament, puisqu'il mettait à la tête de la plus vaste monarchie du monde un de ses petits-fils. Le 1$ novembre, au château de Versailles, Louis XIV disait aux courtisans, en leur montrant le duc d’Anjou: “Messieurs, voilà le roi d’Espagne.” Il avait accepté le testament par orgueil dynastique, mais aussi par désir de la paix: en renonçant aux agrandissements que le traité de Londres assurait à la France, il faisait preuve de modération. Les Anglais et les Hollandais en jugèrent ainsi, et le duc d’Anjou fut reconnu comme roi d'Espagne, sous le nom de Philippe V, par tous les souverains, l’empereur excepté.

La Grande Alliance. — Une fois de plus Louis XIV, par des mesures les unes imprudentes, d’autres justifiées, mais que ses ennemis exploitèrent toutes habilement retourna contre lui l’Europe entière.

Il alarma toutes les puissances en garantissant à Philippe V, par une déclaration solennelle, ses droits éventuels à la couronne de France. Ilirrita les Hollandais en faisant occuper par ses troupes les places de la Barrière: c’étaient les citadelles espagnoles des Pays-Bas, disposées le long de la frontière française, où les Hollandais, depuis Ryswick, avaient obtenu le droit de tenir garnison. Enfin Louis XIV souleva contre lui l'opinion anglaise jusqu’alors pacifique, en reconnaissant comme roi d'Angleterre, à la mort de l’ex-roi Jacques IL, son fils Jacques III. Cette dernière mesure ne fut du reste qu’une riposte à la conclusion d’une coalition formée neuf jours auparavant contre la France, sur l'initiative de Guillaume d'Orange.

Celui-ci qui, depuis longtemps, voulait la guerre, avait en effet organisé la Grande Alliance de la Haye où entrèrent l’Angleterre et la Hollande, l’empereur, l'électeur de Brandebourg

et la plupart des princes allemands (septembre 1701). Il mou-

rut quelques mois plus tard (mars 1702), sans avoir pu assister au triomphe de sa politique et à l’humiliation de son ennemi.

Guerre de la Succession d’Espagne. — La guerre devait durer treize ans (1701-1714). Ce fut la plus longue et la plus terrible du règne de Louis XIV. Elle eut pour théâtres à la fois l’Espagne, l'Italie, l'Allemagne, les Pays-Bas, l’est et le nord de la France. Elle fut conduite du côté des alliés par deux grands hommes de guerre, l'Anglais Marlborough et le prince Eugène de Savoie, un Français passé au service de l’Autriche. Du côté des Français, il y avait encore de bons généraux, le maréchal de Villars, le duc de Vendôme. Mais Louis XIV, vieilli, mal conseillé, leur préférait des favoris incapables, comme Villeroi et La Feuillade.

Les armées françaises prirent d’abord l’offensive: en Italie, Vendôme battit le prince Eugène à Luzzara (1702). Dans l’AL lemagne du sud, Villars fut vainqueur à Friedlingen (1702) et à Hochstaedt (1703). Mais le duc de Savoie, d’abord allié de la France, passa à la coalition, forçant Vendôme à se retourner contre lui. En Allemagne, Villars fut rappelé et remplacé par des généraux qui ne le valaient pas, Tallard et Marsin.

Alors commence la série des désastres: le prince Eugène et Marlborough, ayant opéré leur jonction, accablent l’armée française d'Allemagne à la seconde bataille de Hochstaedt (1704). Les Anglais s'emparent de Gibraltar (1704) et entreprennent la conquête de l'Espagne pour le compte de l’archiduc Charles. Les Pays-Bas espagnols sont perdus par la défaite de Villeroi à Ramillies (1706), l'Italie par la défaite de La Feuillade devant Turin (1706). En 1708 une armée commandée par le duc de Bourgogne, tenta de reprendre la Belgique: elle fut vaincue à Oudenarde. Les coalisés envahirent la France et prirent Lille, malgré la belle défense que fit le vieux maréchal de Boufflers.

Le royaume et le roi étaient à bout de ressources. L'hiver terrible de 1709 mit le comble à la misère et réduisit le pays Presque entier à la famine. Aux malheurs publics s’ajoutaient pour Louis XIV les malheurs domestiques. Dans ces dernières tristes années du règne, il perdit successivement son fils, ses deux petits-fils et l’aîné de ses arrière-petits-fils; il ne lui restait plus comme héritier qu’un enfant malingre, le duc d'Anjou.

Fin de la guerre. — Dans cette situation critique, Louis XIV montra une inaltérable fermeté de cœur. Il fut admirablement soutenu par la nation qui répondit à son appel en lui fournissant des milliers de volontaires, paysans pour la plupart. Le roi put ainsi reconstituer une armée qu'il confia à Villars: l’invasion ennemie fut arrêtée par la sanglante bataille de Malplaquet (11 septembre 1709).

Louis XIV avait déjà essayé de traiter; il redemanda la paix. Mais les coalisés exigèrent — outre l’abandon de l'Alsace et de la Flandre — qu’il détrônât lui-même son petit-fils Philippe V. “Puisqu’il faut faire la guerre, répondit Louis XIV, mieux vaut la faire à mes ennemis qu’à mes enfants.”

La France fut sauvée par deux victoires et par un changement survenu dans la politique anglaise. A la fin de 1710, Vendôme écrasa à Villaviciosa, en Espagne, l’armée anglo-autrichienne; Philippe V coucha le soir sur un matelas fait des drapeaux pris à l'ennemi. Il était désormais maître de l'Espagne. D'autre part, l’archiduc Charles étant devenu empereur par la mort de son frère Joseph I* (1711), les Anglais qui ne voulaient pas

travailler à la réunion des couronnes d’Espagne et d’Autriche, . résolurent de se retirer de la coalition et rappelèrent Marlborough. Enfin, en 1712, le prince Eugène fut surpris et vaincu par Villars à Denain, près de Valenciennes. La victoire de Denain eut une influence décisive sur la conclusion de la paix.

La Paix d’Utrecht. — La paix fut signée à Utrecht en 1713, avec l'Angleterre, la Hollande et la Savoie; à Rastadt en 1714 avec l’empereur. Les traités d’Utrecht et de Rastadt réglèrent ainsi la succession d’Espagne:

Philippe V gardait l'Espagne et ses colonies; il renonçait solennellement à tous ses droits à la couronne de France.

L'empereur recevait les Pays-Bas, et, en Italie, le Milanais,

la Sardaigne, le royaume de Naples.

Le duc de Savoie recevait la Sicile et prenait le titre de roi.

L’Angleterre se faisait concéder par l'Espagne d'importants

privilèges commerciaux dans les colonies; plus Minorque et Gibraltar, c’est-à-dire la porte de la Méditerranée. Elle se faisait céder par la France Terre-Neuve et l’Acadie, c’est-à-dire l'entrée du Saint-Laurent.

Ainsi le petit-fils de Louis XIV gardait la couronne d’Espagne. Mais c’était une vaine satisfaction d’amour-propre. En acceptant le testament de Charles II, Louis XIV avait fait banqueroute à sa politique. La guerre de Succession d’Espagne avait été stérile et ruineuse: non seulement la France n’avait retiré aucun profit de cette entreprise, mais elle avait perdu sa prépondérance en Europe; elle était épuisée de sang et d’argent. Et la véritable triomphatrice des traités d’Utrecht, c’était l’Angle: terre, qui s’acheminait à la suprématie maritime.

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