CHAPITRE XIII LE GRAND SIÈCLE
Éclat des lettres françaises. — Le dix-septième siècle — le “siècle de Louis XIV,” selon l’expression de Voltaire — fut pour les lettres françaises une époque de plein épanouissement et de chefs-d’œuvre. Des ouvrages parurent alors qui furent admirés à l’étranger autant qu’en France et que, pendant près d’un siècle, on tint pour des modèles seuls dignes d’être imités. C’est alors que la langue française commença de devenir dans le monde moderne ce que le grec avait été jadis dans le monde romain, une sorte de langue universelle, la langue commune de tous les esprits cultivés en Europe.
Formation de la langue classique. — Au milieu de l’anarchie de la fin du seizième siècle, la langue avait souffert autant que le royaume. Elle avait subi l'invasion des mots grecs et latins, | introduits de force, sous prétexte de l’enchérir, par Ronsard et les écrivains de la Renaissance; l'invasion des mots provinciaux et des patois picards, normands, languedocins, gascons, venus en compagnie des gens de guerre, soldats d'Henri III et d'Henri IV; l'invasion même des mots étrangers, italiens, espagnols, allemands, apportés par les mercenaires.
Au début du dix-septième siècle, la langue eut comme le royaume son Henri IV: le poète Malherbe (1555-1628). Il entreprit l’épuration de la langue, dans le même temps que le roi poursuivait la réfection du royaume. Il la voulut sobre, précise, claire, homogène surtout et nationale. Il voulait qu’on la tirât du peuple même, “des crocheteurs du Port au Foin,” disait-il.
L'œuvre commencée par Malherbe fut continuée par l’Académie française. Au temps de Richelieu, un jeune lettré, Conrart, réunissait chez lui un petit groupe d'amateurs de belleslettres et d'écrivains. En 1635 Richelieu qui s’intéressait à
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la littérature invita Conrart et ses amis à constituer une société officielle qui s’occuperait “d’épurer la langue et d’en fixer le bon usage.” Ainsi fut créée l’Académie française à qui Richelieu donna pour tâche essentielle la composition d’un dictionnaire, qui devait être un catalogue de tous les mots admis par les bons écrivains avec leur signification précise.
Les Premiers Chefs-d’Œuvre. — Une année à peine après la constitution de l’Académie française, paraissait le premier chef-d'œuvre de la poésie dramatique en France, une tragédie, le Cid (1636). L'auteur était un jeune avocat de Rouen, Pierre Corneille. Au C4 succédèrent trois tragédies non moins admirables: Horace, Cinna, Polyeucte. En 1643 Corneille faisait jouer la première bonne comédie, le Menteur.
Le premier chef-d'œuvre de la prose française parut presque en même temps que X Cid, en 1637. C’est le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans la setence, œuvre du philosophe et du savant Descartes (1596- 1650). Son influence fut immense sur tous les esprits réfléchis, en particiulier sur les grands écrivains du règne de Louis XIV, qui lui durent en grande partie les habitudes d’ordre méthodique, de clarté, de précision, de bon sens, caractéristiques de leur génie. Elle s’étendit d’ailleurs bien au delà du dix-septième siècle et s’exerça sur les savants autant que sur les littérateurs.
La prose atteignit au plus haut degré de perfection dans les Lettres à un Provincial et les Pensées de Pascal (1623-1662).
Louis XIV et les écrivains. — Louis XIV s’intéressait aux lettres et manifesta de la bienveillance aux écrivains. A partir de 1664, sur les conseils de Colbert, il accorda des pensions aux principaux écrivains et savants du royaume, et même à des écrivains et à des savants étrangers. Ces pensions furent d’ailleurs payées très irrégulièrement faute d'argent à partir de la guerre de Hollande.
Plus importants que les pensions furent les témoignages de haute estime personnelle que le roi donna à certains écrivains. Beaucoup furent reçus à la Cour au même titre que les nobles les plus titrés; quelques-uns furent admis dans l’intimité du roi. Racine fut gentilhomme de la Chambre. Il fut, avec Boileau, nommé historiographe du roi. La tradition était que Louis XIV
avait un jour, devant tous les courtisans, fait asseoir Molière à sa table. Il est certain, en tout cas, qu’il consentit à être le parrain d’un fils de Molière, en 1664, et qu'il intervint pour ordonner la représentation d’ine de ses pièces, Tartufe, interdite par le Parlement. La bienveillance royale, publiquement manifestée à maintes reprises, changea la condition des écrivains, des savants et des penseurs. Médiocrement considérés jusqu’alors, réduits parfois, comme Corneille, à solliciter les présents d’un banquier, ils prirent dans l’estime publique la place que leur doit un pays civilisé.
Les Quatre Poètes. — Les chefs-d’œuvre se groupent dans cette période en un ensemble harmonieux et vraiment complet, car il n’est presque aucun genre littéraire qui n’y soit représenté. Au premier rang figurent quatre poètes qu’on ne saurait séparer, “les quatre amis” comme ils s’appelaient eux-mêmes, car ils étaient liés entre eux par une étroite amitié, Molière, Boileau, Racine et La Fontaine.
Molière eut le génie de la comédie. A la fois directeur, acteur, auteur, il écrivit et joua de 1659 à 1673, année de sa mort, près de trente pièces, parmi lesquelles d’immortels chefsd'œuvre, Tartufe, le Misanthrope, l Avare, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes.
Boileau (1636-1711) eut surtout le mérite de redresser le mauvais goût” du public et de le guider dans la bonne voie. En 1666, il publia ses premières Sarires; en 1674 l'Art Poëétique.
Jean Racine (1639-1699) fut le second des grands tragiques français. On a dit de ses tragédies, Andromaque, Britannicus, Bérénice, Phèdre, Athalie, etc.: “Le temps glisse sur ces merveilles sans les diminuer, et même, comme il n'arrive que pour les chefs-d’œuvre de l’art, en y ajoutant.”
Les Fables de La Fontaine, le plus délicat et le plus spirituel des poètes français, parurent entre 1668 et 1690.
Les Prosateurs. — Le plus grand nom de la prose française est alors Bossuet (1627-1704), en même temps le plus éloquent des orateurs. Ses œuvres les plus célèbres furent ses Oraisons funèbres, prononcées à la mort de grands personnages: la duchesse d'Orléans, la reine Marie-Thérèse, et surtout le grand
Condé.
La Bruyère et Fénelon appartiennent déjà à une autre génération chez laquelle s’éveille l'esprit critique. L'un et l’autre écrivirent après 1680, alors que se faisaient sentir cruellement les néfastes conséquences de l’ambition de Louis XIV. Le premier recueil des Caractères de La Bruyère parut en 1688; la publication du Télémaque de Fénelon, critique à peine déguisée du gouvernement de Louis XIV, est de 1699.
Caractères généraux des lettres sous Louis XIV. — Chez tous les écrivains du règne de Louis XIV, on trouve un certain nombre de traits communs. Tous eurent une profonde connaissance des écrivains anciens qu’ils jugeaient des modèles impossibles à égaler et qu’en fait ils surpassèrent maintes fois. Tous eurent le sentiment de l’ordre et de la composition, le souci de la clarté et de la simplicité. Chez tous, le style fut sobre et précis, débarrassé de tout ornement qui n’eût été qu’un ornement. Chez tous aussi, 1l y eut l’instinct de la grandeur et de la noblesse, le respect de l’écrivain pour le lecteur et pour lui-même, une allure de dignité, souvent même de majesté.
| L'Art français au dix-septième siècle. — Les artistes français du dix-septième siècle sont loin d’avoir, dans l’histoire de l'art, l’importance qu'ont, dans l’histoire des lettres, les écrivains leurs contemporains. Pourtant leur grand nombre, leurs qualités de goût, de mesure et d’élégance, le prestige aussi de la puissance de Louis XIV commencèrent d’assurer à la France une prééminence artistique qu’elle n’a jamais perdue depuis.
L'art français au dix-septième siècle a pour caractères essentiels le triomphe définitif de l’influence italienne et le culte superstitieux de l’antiquité romano-grecque.
On a vu comment, au seizième siècle, les artistes français avaient commencé de s’écarter des traditions nationales. Par la suite, architectes, peintres et sculpteurs, dans une admiration exclusive et inintelligente de l’art antique, professèrent le plus absolu mépris pour les œuvres “gothiques,” c’est-à-dire barbares ‘de nos grossiers aïeux.”
En architecture on n’admit plus que les coupoles et les dômes à l’italienne comme à la Sorbonne et aux Invalides; les voûtes en plein cintre à la romaine, les frontons triangulaires et les colonnades à la grecque, comme au Louvre. On en vint même,
contre tout bon sens, dans un pays de neige et de pluies abondantes, à supprimer, comme au Louvre et à Versailles, les toits à pentes rapides pour les remplacer par les toitures à l’antique, par les terrasses plates des pays de soleil, de sécheresse, vrais lacs suspendus au moindre orage.
Les sculpteurs représentèrent leurs personnages nus ou dra-. pés de la tunique ou de la toge comme dans l'antiquité. Les portraits mêmes des contemporains furent à l’antique: Louis XIV était vêtu en empereur romain, jambes et bras nus, cuirasse de cuir sur la poitrine, jupon de lanières sur les cuisses. Du costume contemporain, rien n’était jugé digne d’être reproduit, sauf la perruque.
En peinture l'influence italienne fut d’autant plus forte que la plupart des peintres séjournèrent longuement en Italie. Le culte de l’antiquité se traduisit encore là par l’anachronisme des costumes, par des allégories et des figures symboliques. Minerve et la Sagesse, Hercule et la Force, Vénus et la Beauté intervinrent couramment dans la représentation des événements contemporains.
Il s’en faut de beaucoup néanmoins que l’art français au dixseptième siècle ait été simplement un art d'imitation. Les artistes eurent précisément les mêmes mérites qui distinguaient les écrivains: l’habileté à composer, c’est-à-dire à disposer les diverses parties de leur œuvre dans un ordre qui la rendit satisfaisante pour la raison, en même temps qu’agréable aux yeux; le goût, le sens de l’élégance et de la grandeur. Il yaunair de parenté certain entre une tragédie de Racine, la façade du château de Versailles, les fresques qui décorent sa grande galerie et aussi le personnage même de Louis XIV.
Influence de Louis XIV. — L'influence de Louis XIV sur les artistes fut du reste immédiate et des plus puissantes. On ne travailla guère que pour lui à partir de 1660, et il fit travailler constamment jusqu’à sa mort, tour à tour occupé du Louvre, des Invalides, de Versailles, de Trianon, de Marly, etc. Les artistes travaillèrent presque sous sa direction; leurs plans et leurs projets devaient tous lui être soumis. Il fallait donc travailler selon son goût, et son goût allait à l’ordre, à la régularité, au solennel, au majestueux.
Les Monuments. Versailles. — Parmi les artistes français du dix-septième siècle, il y eut de grands peintres comme Poussin, Le Lorrain, Le Sueur, Philippe de Champaigne et Le Brun qui fut “premier peintre du roi” et présida à tous les travaux de décoration de Versailles. Il y eut quelques grands sculpteurs, Girardon, Coysevox et surtout Pierre Puget. Mais les œuvres les plus remarquables sont des monuments. Ce sont les monuments surtout qui fondèrent la réputation de l’art français et que l’Europe imita. Trois sont particulièrement célèbres, la colonnade du Louvre, l'Hôtel des Invalides et le château de Versailles.
Le château de Versailles est l’œuvre principale de l’architecte Mansart (1645-1708). Commencé en 1664, il ne fut achevé qu’en 1695, bien que Louis XIV y résidât depuis 1682. Les travaux avaient occupé, certaines années, jusqu’à trente mille hommes, coûté environ soixante-quatre millions de livres, et des milliers de vies humaines. Le château avec ses dépendances pouvait recevoir près de dix mille personnes. Il s'élevait à l'entrée d’un parc de plus de huit mille hectares, coupé de quarante-quatre kilomètres de routes.
Sur une immense terrasse où l’on accède par deux escaliers hauts de cent trois marches, larges de vingt mètres, s’allonge la façade, longue d’un demi-kilomètre. Le rez-de-chaussée, soubassement solide, mais sans lourdeur, construit en larges assises régulières, est percé de baies arrondies très rapprochées. Les fenêtres du premier étage, très élevé, sont séparées par des pilastres ou des colonnes. Au-dessus un second étage très bas est couronné par une balustrade qui masque le toit en terrasse. La décoration est très sobre, élégante, et de haut style. L’ensemble laisse une impression de surprenante et monotone grandeur. Les immenses perspectives du parc, dessiné par un jardinier de génie, Le Nôtre, les tapis verts déroulés à travers bois, le long canal fuyant jusqu’à l'horizon, les bassins aux eaux jaillissantes, un peuple de statues, une profusion de marbres et de bronzes achèvent de faire de ce palais la plus grandiose demeure royale qui soit au monde.
Les Charges financières. — Mais voici l’envers de la médaille. Le tableau du Grand Siècle ne serait ni complet ni
exact si l’on n’y faisait pas figurer les charges fiscales et la misère publique. La politique de Louis XIV, les guerres constantes, les bâtiments de magnificence déjouèrent tous les calculs de Colbert qui s’était flatté d’enrichir le royaume. Rarement les impôts accablèrent plus les contribuables, rarement la France connut plus de misère que pendant le règne de Louis XIV, surtout dans la dernière période, de 1688 à 1715.
Les Impôts nouveaux. — Le trésor avait été d’abord alimenté par les seuls impôts que la royauté du Moyen Age eût légués à la monarchie moderne: un impôt direct, la taille dont étaient exemptés les nobles, le clergé et les officiers royaux, c’est-à-dire les propriétaires de fonctions publiques; les impôts indirects, parmi lesquels la gabelle ou monopole de la vente du sel, les aides prélevées surtout sur les boissons, les traites ou droits de douane.
Le revenu des tailles, de la gabelle et des aides suffit jusque vers 1672 au payement des dépenses annuelles. Mais à partir de 1672 et de la guerre de Hollande, il fallut chercher des ressources supplémentaires. Louis XIV emprunta. Après la mort de Colbert, quand vint la guerre de la Ligue d’Augsbourg,
le roi, de plus en plus pressé d’argent, se résolut à établir un nouvel impôt direct, dont personne, sauf lui, ne serait exempt. Ce fut la capitation. Les sujets étaient partagés en vingt-deux classes d’après leur condition et payaient une somme proportionnelle à leur rang. Le dauphin figurait en tête de la première classe et payait deux mille livres. En fait et malgré les apparences, les privilégiés s’en tirèrent généralement à bon compte et le nouvel impôt retomba de tout son poids sur le peuple. La capitation, supprimée à la paix, fut presque immédiatement rétablie, dès le début de la guerre de Succession d’Espagne (1701).
Au cours de cette guerre un troisième impôt direct fut appliqué, l’impôt du dixième, prélevé sur les revenus de toute espèce. Comme son établissement nécessitait une enquête sur les ressources de chacun, son caractère inquisitorial amena une résistance acharnée des contribuables. On avait escompté un rendement de quatre-vingts millions; on en tira difficilement vingt-cinq.
Cette multiplication des impôts fit doubler les recettes:
mais les dépenses avaient triplé. Dans les dernières années du règne de Louis XIV les recettes furent chaque année inférieures aux dépenses de soixante-dix à quatre-vingts millions de livres. Pour combler ce déficit on eut recours, comme sous Mazarin, aux affaires extraordinaires, c’est-à-dire à la vente par milliers d’offices inutiles et ridicules et surtout aux emprunts. Quand Louis XIV mourut en 1715, la situation financière était plus lamentable encore qu’à son avènement. La dette montait à près de trois milliards de livres; les caisses de l'Etat étaient vides; le pays était épuisé, la France paraissait acculée à la banqueroute.
‘ La Fin du règne. — Pendant tout le règne de Louis XIV, la misère du peuple, et particulièrement des paysans, fait-elle contraste avec la splendeur de la Cour. A la fin, par suite de la guerre de Succession d’Espagne, la misère devint à peu près générale et atteignit la plus grande partie de la nation. Selon le mot de Saint-Simon, on avait recherché l’argent ‘jusque dans les os des sujets.” En 1709, on eut faim même à Versailles et l’on vit, aux grilles du château, les laquais du roi mendier.
De cette misère Louis XIV, à la fin de sa vie, eut le sentiment qu’il était responsable, et il en eut le tardif repentir. La veille de sa mort, après avoir demandé pardon à ses courtisans “des mauvais exemples qu’il leur avait donnés” et leur avoir adressé ses adieux, il se fit amener celui qui allait être son successeur, le futur Louis XV, son arrière-petit-fils, un enfant de cinq ans: “Mon enfant, lui dit-il, vous allez être un grand roi; ne m’imitez pas dans le goût que j’ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai eu pour la guerre. Tâchez de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux pour n’avoir pu faire.” Il expira le 1° septembre 1715, âgé de soixante-dix-sept ans en ayant régné soixante-douze.
Quand ils connurent la mort de Louis XIV, ses peuples “‘tressaillirent de joie,” et, dit Saint-Simon, rendirent “grâces à Dieu d’une délivrance” ardemment désirée.
La Régence. — Louis XV, arrière-petit-fils de Louis XIV, avait cinq ans quand il devint roi. Louis XIV avait confié la régence à son plus proche parent, son neveu le duc Philippe d'Orléans. Le régent était un homme aimable, généreux, fort intelligent, mais paresseux, insouciant et corrompu. Aussi viton à la Cour sous son influence une violente réaction contre les mœurs du règne précédent. Sous Louis XIV les courtisans, à l’exemple du maïtre, s'étaient, en apparence au moins, jetés dans la dévotion. Sous la régence, au lieu des dévots on eut les “’roués,”” fanfarons d’incrédulité et de vice, passionnés de plaisirs, même les plus grossiers, à l’exemple de Philippe d'Orléans qui se plaisait chaque soir à de “petits soupers” d'où les convives sortaient le plus souvent emportés aux bras des laquais.
Les Difficultés financières. — Le Régent eut à faire face aux plus graves difficultés financières, héritées du règne précédent. La dette était de près de 3 milliards de livres. Les recettes nettes de l’État se montaient à 75 millions de livres et les dépenses à 140 millions. Le déficit annuel atteignait 65 millions.
On essaya de toutes sortes d’expédients. Tout fut insuffisant. Alors le Régent se décida à essayer le système que proposait un banquier écossais, John Law.
Le Système de Law. — Law voulait transformer en un usage universel un usage particulier aux commerçants. Ceux-ci ne payent pas toujours comptant les marchandises qu’ils achètent. Lorsque l’acheteur est honorablement connu et réputé solvable, le payement est remis à une date ultérieure, à terme, par exemple à trois mois. En pareil cas l’acheteur remet au vendeur un billet par lequel il reconnaît sa dette et s'engage à payer à la
date convenue. Il arrive que le vendeur, ayant lui-même des achats à faire, donne ce billet en payement à un autre commerçant, lequel peut à son tour l’employer de même façon. Le billet circule ainsi comme une véritable somme d’argent; il se transforme momentanément, jusqu’au terme fixé pour le payement, en une vraie monnaie.
Ce système n’est praticable qu’entre gens qui se connaissent. Pour que le billet soit accepté par n’importe qui, il faudrait qu’il fût signé d’un nom universellement connu. C’est ce que Law voulut réaliser.
Il imagina de créer, avec le concours d’un certain nombre de gens riches, une grande banque qui, disposant, au su de tout le monde, de grosses sommes d’argent, pourrait inspirer confiance à tout le monde. Cette banque accepterait, moyennant un léger escompte, les billets des commerçants et les garderait jusqu’au jour du payement. En échange, elle leur remettrait d’autres billets signés par elle, qu’ils pourraient aisément faire circuler comme de l’argent. Pour augmenter la confiance du public, ces billets de banque, à la différence des billets de commerce, seraient payables à vue; quiconque le voudrait pourrait se les faire payer séance tenante en or ou en argent. C'est le système actuel des billets de la Banque de France.
Lorsque, par suite de la confiance générale, les billets de banque seraient transformés en une vraie monnaie acceptée partout comme le numéraire, Law comptait, avec cette monnaie de papier, rembourser les créanciers de l” État.
La Banque royale. — La Banque fut fondée en 1716. C'était à l’origine une entreprise privée où l’État n’avait aucun intérêt. Le public trouva immédiatement la légère monnaïe de papier plus commode que la lourde et encombrante monnaie de métal. On en arriva à ne plus vouloir que des billets; la banque prospéra. Alors, en 1718, deux ans aprés sa création, elle fut transformée en Banque royale, appartenant à l’ État.
Les Compagnies de commerce. — Mais la Banque n’était qu’un des éléments du système de Law. Il projetait encore de relever le commerce, et d’éteindre la dette au moyen de compagnies, auxquelles le roi accorderait des monopoles. En 1717, il créa la Compagnie des Indes occidentales, qui reçut le mono-
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pole de l’exploitation de la Louisiane. Puis il racheta le monopole commercial de la Compagnie des Indes orientales et de la Chine; il obtint le monopole de la frappe des monnaies, de la vente du tabac, et la perception des impôts indirects.
Le capital nécessaire au fonctionnement des compagnies était divisé en parts égales ou actions, que pouvait acheter qui voulait et dont la possession donnait droit à une part des bénéfices. Law mettait les actions en vente au prix de 500 livres, payables en partie avec les titres de la dette de l’État, ce qui permettait de diminuer la dette. Comme on prévoyait de gros bénéfices, comme on parlait de mines d’or, de rochers de pierres précieuses découverts en Louisiane, tout le monde voulut avoir des actions: on accourait à Paris de toutes les provinces et même de l'étranger. Lesactions haussèrent donc très vite. Les spéculateurs aidant — on disait les agioteurs, — elles montèrent à la fin de 1719 jusqu’à 20,000 livres, quarante fois leur valeur primitive.
La Chute du système. — Pour ceux qui achetèrent les actions à ce prix, les bénéfices, lorsqu'on les partagea (30 décembre 1719) se trouvèrent ramenés au chiffre ridicule de une livre
“pour cent livres. On se mit aussitôt à vendre les actions avec la même fièvre qu’on avait mise à les acheter. Elles baissèrent, et l’on commença de n’avoir plus confiance dans la Compagnie; puis, par contre-coup, dans la Banque elle-même. Certains spéculateurs jugèrent donc prudent de réaliser, c’est-à-dire qu'ayant vendu leurs actions, et en ayant touché le prix en billets, ils allèrent aux guichets de la Banque se faire rembourser leurs billets en numéraire. Un prince du sang, le duc de Bourbon, emmena d’un seul coup soixante millions d’or dans trois voitures. Tout le monde prit peur et voulut se faire rembourser. Or, la Banque avait mis en circulation pour trois milliards de billets, alors que tout le numéraire existant en France, d’après les calculs faits quinze ans plus tôt par Vauban, ne montait pas à un demi-milliard. On était donc dans l’impossibilité de rembourser. Law dut s’enfuir de Paris (décembre 1720), laissant la capitale presque en émeute et tout le pays profondément remué par cette crise.
Malgré la banqueroute finale, la tentative de Law eut par
certains côtés d’heureux résultats. D’abord une partie de la dette fut réellement remboursée. Puis la création des compagnies ranima l’industrie et donna une activité nouvelle au commerce. On commença à mettre en valeur la Louisiane; et les ports de l’Atlantique, Bordeaux, Nantes, le Havre connurent une prospérité plus grande qu’aux jours les meilleurs de l’administration de Colbert.
Majorité de Louis XV. — En 1723, Louis XV, âgé de treize ans, fut proclamé majeur. Le duc d'Orléans mourut quelques mois plus tard. Louis XV, guidé par son précepteur, l’évêque de Fréjus, Fleury, désigna pour prendre la direction des affaires, le premier prince du sang, le duc de Bourbon, arrière-petit-fils du grand Condé. Celui-ci resta au pouvoir trois ans environ. Pour assurer le plus promptement possible la succession au trône, il maria Louis XV à quinze ans, avec Marie Leczinska, fille de Stanislas, roi de Pologne détrôné.
Gouvernement du cardinal Fleury. — En 1726, le duc de Bourbon, d’ailleurs très impopulaire, fut soudainement exilé et remplacé par Fleury, devenu cardinal presque en même temps que ministre, à l’âge de soixante-douze ans.
Par sa douceur et sa bonhomie, Fleury avait su prendre une grande influence sur son élève; il fut une des rares personnes pour qui Louis XV éprouva une sincère affection. Aussi demeura-t-il ministre, et ministre tout-puissant, jusqu’à sa mort (1743).
Fleury, prudent et pacifique par nature, rendu par son âge avancé plus prudent et plus pacifique encore, ne voulait pas “que son ministère fut un ministère historique.” Il pratiqua une politique d'économie, et avec le concours du financier Orry, il travailla à remettre l’ordre dans les finances. Il y parvint un moment en 1738. Cette année-là on vit le budget en équilibre, fait qui ne s’était point produit depuis 1672 et Colbert, et qui ne devait plus se reproduire jusqu’au dix-neuvième siècle et à Napoléon I”. Pendant le ministère de Fleury et quoiqu’elle ait été engagée dans la guerre de Succession de Pologne, la France épuisée put reprendre haleine.
Louis XV. — Lorsque Fleury mourut en 1743, beaucoup pensaient que Louis XV allait enfin gouverner lui-même. Il avait
trente-trois ans. Il était beau; au dire d’un de ses ministres, d’Argenson, “lors de son sacre il ressemblait à l'Amour.” Ses sujets lui étaient pdssionnément attachés. En 1745, le roi étant tombé malade à Metz, par toute là France le peuple se précipita dans les églises. Ce fut alors qu’on le surnomma Louis le Bien-Aimé.
Jamais souverain ne fut plus indigne d’un pareil dévouement. Il était intelligent, mais paresseux, abandonnant le soin du gouvernement à ses ministres, qui eux-mêmes dépendaient des favorites. Rarement il présidait le Conseil. Ses occupations, c’étaient la chasse, ses favorites, la confection du café dans l’appartement de ses filles, la tapisserie, la lecture des rapports de basse police et des correspondances privées qu’il faisait intercepter; ce roi de France eut des habitudes de laquais malhonnèête. Aussi sa popularité ne dura pas.
La Marquise de Pompadour. — De 1743 à 1774, pendant trente et un ans, au lieu de gouvernement du roi, on eut le gou. vernement des favorites. Les ministres furent généralement leurs créatures et leurs instruments. La plus célèbre de ces favorites et celle dont l’influence se maintint le plus longtemps fut la marquise de Pompadour. Son nom de famille était Jeanne Poisson: c'était une bourgeoise intelligente et jolie, artiste et lettrée.
Officiellement présentée à la Cour, ayant son appartement au château de Versailles, faite marquise de Pompadour, la favorite fut jusqu’à sa mort, pendant près de vingt ans, de 1745 à 1764, la vraie souveraine. Elle fit et défit les ministres, qui prenaient ses ordres; elle donna et retira les commandements d’armées. Elle décida entre autres mesures importantes, à l’intérieur, l'abolition de la Compagnie de Jésus en France. Au dehors elle poussa le roi à s’allier avec l’Autriche contre Frédéric IT, et par là jeta la France dans la néfaste guerre de Sept Ans.
La marquise s’intéressait d’ailleurs aux lettres et aux arts; Voltaire, Diderot et les Encyclopédistes furent un temps ses protégés. Elle acquit de la sorte une certaine popularité parmi les écrivains. Mais le peuple lui imputait avec raison le gaspillage des finances et les conséquences désastreuses de la politique extérieure, et 1l la détestait.
Les Ministres. — Parmi les nombreux ministres qui furent au pouvoir de 1743 à 1774, il y eut quelques hommes de valeur, Machault, Choiseul, Maupeou, mais leurs efforts furent en général impuissants, leur bonne volonté paralysée par l’insouciance du roi et les caprices des favorites.
Machault d’Arnouville, successivement contrôleur général des finances, garde des sceaux, secrétaire d’État de la marine, le tout en onze ans (1745-1757), eut en matière de finances des idées originales et sages. Il essaya d’assurer l’amortissement de la dette à l’aide d’un impôt spécial, le vingtième, qui devait en principe être payé par tous les sujets du roi sans exception: mais en raison de l'opposition acharnée des privilégiés, cet impôt finit par retomber sur le Tiers-Etat seul. Machault fut disgrâcié pour avoir essayé de faire renvoyer la marquise de Pompadour (1757).
Par la suite, le principal ministre fut le duc de Choiseul, un protégé de la marquise. D’abord aux affaires étrangères, il prit ensuite les portefeuilles de la guerre et de la marine. Choiseul fut, sinon un grand homme d’État, du moins un ministre actif et un habile diplomate. Il ne parvint pas à arrêter les revers de la France pendant la guerre de Sept Ans, mais il travailla énergiquement à préparer la revanche, en reconstituant une bonne armée et une flotte. Il annexa deux importants territoires, la Lorraine en 1766, et la Corse, achetée à la République de Gênes, en 1768. En 1770, une nouvelle favorite, la du Barry, le fit disgrâcier.
Toute l'influence passa à Maupeou, chancelier depuis 1768. Avec l'abbé Terray et le duc d’Aiïguillon il forma le ministère connu sous le nom de Triumvirat. Maupeou était un homme énergique et d’esprit hardi. Il tenta en 1771 une révolution dans l’organisation judiciaire en abolissant le Parlement de Paris et la vénalité des charges de judicature. Maïs la mort de Louis XV entraîna sa chute et l’échec de sa réforme.
Le Désordre des finances. — L’échec de toutes les tentatives de réforme, la politique de bon plaisir, les favorites, les constructions, les fêtes, les pensions aux courtisans, s’ajoutant à trois grandes guerres, amenèrent la totale désorganisation des finances. Jamais le trésor ne fut plus misérablement gaspillé.
La maison du roi absorbait chaque année la meilleure part des revenus de l’État, de 68 à 70 millions, alors que les revenus nets montaient à peihe à 147 millions.
Mme de Pompadour reçut trente-six millions en dix-neuf ans; une autre favorite dix-huit millions en trois ans.
En revanche, en pleine paix, l’on n’avait pas d'argent pour payer les troupes. Même les domestiques du roi attendaient parfois leurs gages depuis trois ans. Le déficit était constant.
L'Opposition parlementaire. — Le détestable gouvernement de Louis XV provoqua, ce que l’on n’avait jamais vu sous Louis XIV, une sérieuse opposition et même à partir de 1750 d’énergiques tentatives de résistance à la volonté royale. L'opposition, comme un siècle plus tôt au temps de Mazarin, eut pour centre le monde des parlementaires. Les Parlements, réduits sous Louis XIV à l’obéissance passive, n’avaient rien abandonné cependant de leurs prétentions politiques. Sous Louis XV, ils revendiquèrent de nouveau le droit de surveiller et de contrôler les actes du gouvernement.
Les prétextes d'opposition ne manquaient pas. Les principaux furent les affaires religieuses et le gaspillage des finances.
En matière de religion, les parlementaires étaient en grande majorité jansénistes, gallicans, par suite ennemis acharnés des Jésuites. Ce fut l’occasion d’incessants conflits avec le clergé, et avec le roi, qui ne voulait pas reconnaître aux Parlements le droit d'intervenir dans les affaires religieuses. Cependant les Parlements, soutenus par l'opinion publique, finirent par l'emporter. En 1762, à propos d’un procès auquel était mêlée la Compagnie de Jésus, le Parlement de Paris déclara ses constitutions “contraires aux lois du royaume” et ordonna la suppression de l’ordre en France. Sous l'influence de Mme de Pompadour et de Choiseul, qui étaient hostiles aux Jésuites, Louis XV, après deux ans d’hésitation, ratifia l'arrêt du Parlement: les Jésuites furent obligés de quitter le royaume (1764).
En matière de finances, les Parlements s’opposèrent systématiquement à la création d'impôts nouveaux. Ils refusèrent à plusieurs reprises d’enregistrer les édits de finances. Le roi passa outre en tenant, selon l'usage, des lits de justice où il faisait en sa présenc teranscrire les édits sur les registres du,
Parlement. Maïs alors les parlementaires imaginèrent un nouveau procédé de combat. Pour protester contre les lits de justice, ils firent grève: ils refusèrent de rendre la justice, ou bien démissionnèrent en masse. Le fait se produisit à cinq reprises, de1750à 1770. Le roi riposta d’abord en exilant les démissionnaires. Puis, au bout d’un certain temps, cédant au mécontentement public, il rappela les exilés.
Mais, en 1771, le conflit eut une tout autre solution. A la suite d’un édit interdisant aux Parlements de suspendre le cours de la justice, les magistrats de Paris firent grève. Le chancelier Maupeou les exila aussitôt par lettres de cachet, puis remplaça le Parlement de Paris par six Conseils supérieurs, dont les membres nommés par le roi n’étaient plus propriétaires de leurs charges. La réforme était bonne et fut étendue à plusieurs Parlements de province. Mais, faite par un gouvernement détesté, elle parut détestable et l’opinion soutint énergiquement les parlementaires qui avaient osé tenir tête au roi.
Mort de Louis XV. — Le règne se termine ainsi au milieu d’une agitation profonde, entretenue par d’innombrables pamphlets et libelles. Jamais roi n’avait été aussi impopulaire en France. Quand Louis XV mourut, en 1774, on n’osa même pas faire passer son cercueil à Paris pour le transporter à Saint- Denis. On l’emmena de nuit et, tandis que le corbillard traversait au grand trot le Bois de Boulogne, sur les côtés de la route des spectateurs criaient: “Taïaut ! Taïaut !,” le cri du chasseur poussant les chiens à la curée.
Une simple constatation suffit à juger ce règne: Louis XV meurt en 1774. Quinze ans plus tard, en 1789, la Révolution commençait.
Signes précurseurs de la Révolution. — La ruine de l’ancien régime par la Révolution, telle est e enffet la principale conséquence du règne de Louis XV. En faisant éclater aux yeux de tous les vices de la monarchie absolue, il a rendu la Révolution inévitable et prochaine.
Tous les contemporains d’esprit clairvoyant signalent, au cours du règne de Louis XV, les premiers symptômes de la crise. Ils voient l’abîme se creuser entre le peuple et le roi et son entourage: “Le gouvernement n’est plus estimé ni respecté, écrit
d’Argenson dès 1751, et qui pis est, il fait tout ce qu’il faut pour se perdre. Le clergé, le militaire, les Parlements, le peuple haut et bas, tout murmure, se détache du gouvernement et a raison.”
D'autre part le peuple avait pris conscience de sa force. Dès 1750 de graves émeutes avaient éclaté à Paris. Depuis ce temps les émeutes étaient devenues fréquentes et presque habituelles. “Si l’on ne diminue pas le prix du pain, disait-on dans les rues de Paris en 1770, et si l’on ne met ordre aux affaires de l'Etat, nous saurons bien prendre un parti, nous sommes vingt contre une baïonnette.”
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LÉSOSALONS a NLES CN Te LES PHILOSOPHES
La Vie mondaine. — Le dix-huitième siècle est par excellence le siècle de la vie mondaine. Jamais celle-ci ne fut plus brillante ni plus raffinée: “Qui n’a pas vécu avant 1789, disait Talleyrand, ne connaît pas la douceur de vivre.”
Parmi les plaisirs à la mode, il y en eut de délicats, comme celui de la conversation. Maïs la conversation prenant généralement, selon l'esprit du siècle, le tour libre et frondeur, le centre de cette vie à la fois intellectuelle et mondaine ne fut plus la Cour comme au dix-septième siècle, ce fut les salons parisiens. Là se rencontraient et se rapprochaïient grands seigneurs, gens d'église, écrivains, artistes et financiers. C’est dans les salons de Paris que se forma une puissance nouvelle qui n’existait pas au siècle précédent, l’opinion publique.
Les Salons. — Vers le milieu du dix-huitième siècle les salons les plus réputés furent ceux de Mme Geoffrin, de Mme du Deffand et de Mile de Lespinasse.
Mme Geoffrin était une riche bourgeoise. Spirituelle et bonne — elle avait pris pour devise: “Donner et pardonner” — elle recevait à dîner rue Saint-Honoré deux fois par semaine, le lundi des artistes, le mercredi des gens de lettres et des gentilshommes. Son salon, dans tout son éclat pendant la dernière partie du règne de Louis XV, entre 1750 et 1775, fut proprement le quartier général des Philosophes et des Encyclopédistes. Les habitués en renom étaient d’Alembert, Diderot, Marmontel, Morellet. “La bonne Mme Geoffrin,” comme on l’appelait, présidait aux réunions avec dignité et aussi avec une sage prudence, arrêtant d’un simple “Voilà qui est bien!” les conversations trop libres et trop audacieuses.
Aux samedis de la marquise du Deffand, la société était plus