CRIE
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révolutions successives. Pour justifier leurs actes et mettre d'accord la théorie et la pratique, les Anglais furent amenés à formuler des principes nouveaux. Un médecin philosophe, Locke, rechercha dans l’Essai sur le gouvernement civil (1690) les origines des gouvernements; il établit que l’homme avait des droits naturels, que ces droits primordiaux étaient la liberté et la propriété; que tout gouvernement était issu d’un contrat social, c’est-à-dire d’une convention que les citoyens d’un État ont conclue entre eux dans leur intérêt commun et surtout pour protéger leurs droits; que par conséquent les gouvernements n'étaient que les délégués du peuple, et que le principe fondamental était le principe de la souveraineté du peuple. Dans ses Lettres sur la tolérance (1690), Locke étudia le rôle social de la religion et de l’ Église; il montra que la religion devait être considérée comme matière privée; que l'État, ayant pour fonction de garantir à tous ses membres l’égalité des droits, ne devait pas intervenir pour imposer une religion, mais devait les tolérer toutes. En bon citoyen anglais, Locke exceptait d’ailleurs le catholicisme.
Montesquieu. — Les relations franco-anglaises s’étant beaucoup développées après 1715, la doctrine de Locke parvint à la connaissance de la société française. L'œuvre de critique se poursuivit en France avec d'autant plus de vigueur et de hardiesse que la royauté se discréditait davantage. Trois grands écrivains surtout, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, exercèrent l’action la plus profonde.
Le premier en date fut Montesquieu (1689-1755). Né aux environs de Bordeaux, Montesquieu, baron de la Brède, était de noblesse de robe et fut président au Parlement de Bordeaux. Il se fit d’abord connaître par les Lettres Persanes (1721). Sous la forme d’une correspondance échangée entre deux Persans qui visitaient Paris et leurs amis, il présentait une vive satire de la société française, des mœurs, des institutions. Après un voyage en Europe, un séjour de deux ans en Angleterre et vingt ans de travail continu, il publia son grand ouvrage l’Esprit des lois (1748). C'était un ouvrage de philosophie politique, une analyse systématique et détaillée de toutes les formes de gouvernement, des conditions dans lesquelles ils se créent, des prin-
cipes sur lesquels ils reposent. Montesquieu présentait comme l’organisation idéale l’organisation de la monarchie anglaise qui garantissait à tous les citoyens la “liberté politique.” Il établissait qu’il doit y avoir dans un État bien réglé trois pouvoirs distincts et indépendants les uns des autres: le législatif, l’exécutif le judiciaire, et que cette distinction est la garantie indispensable de la liberté. Il faisait ainsi la critique de la monarchie française, où tous les pouvoirs étaient confondus; il mettait en circulation l’idée que la royauté devait être limitée et contrôlée par les représentants de la nation.
L'Esprit des lois eut un énorme succès: il en fut fait vingtdeux éditions en dix-huit mois. On a dit justement qu’il fut “plus qu’un livre, un grand acte historique.”
Voltaire. — Voltaire (1694-1778) — son vrai nom était Arouet — était fils d’un notaire de Paris. Une satire contre le Régent le fit enfermer à vingt-trois ans, pendant onze mois, à la Bastille (1717-1718). Huit ans plus tard (1726), il fut une seconde fois emprisonné pendant six mois, parce qu'ayant été bâtonné par un gentilhomme, il avait osé réclamer justice ou réparation par les armes. Au sortir de la Bastille, il dut s’exiler en Angleterre: il y passa quatre années. Comme Montesquieu, il admira la liberté dont jouissaient les Anglais. Rentré en France, il publia ses Lettres philosophiques où Lettres sur les Anglais, dans lesquelles il vantait l’organisation d’un pays, où, disait-il, “le prince tout-puissant pour faire du bien a les mains liées pour faire le mal.” Il exposait en même temps les théories de Locke; il attaquait l'arbitraire, l'intolérance religieuse, l’autorité du clergé. Le livre parut subversif; il fut, par jugement du Parlement, brûlé de la main du bourreau, et Voltaire n’échappa à un troisième emprisonnement que par la fuite (1735).
Après vingt années, au cours desquelles il s’occupa surtout de sciences, de théâtre, d’histoire, et fut tour à tour attaché comme historiographe à Louis XV, comme chambellan à Frédéric II, Voltaire, possesseur d’une très grosse fortune, s’établit à Ferney dans une grande propriété à cheval sur la frontière de France et de Suisse (1755). De la sorte il lui était facile d'échapper à toute tentative d’arrestation. Il avait soixante ans passés; jamais cependant son activité ne fut plus prodi-
gieuse; et il exerça alors en Europe une sorte de souveraineté intellectuelle qui le fit appeler le roi Voltaire. Pendant vingt-trois ans, il mena une perpétuelle campagne contre l’arbitraire, les abus et les iniquités judiciaires, la torture, et contre l’Église. Dans cette période de sa vie il publia peu d’œuvres de longue haleine, maïs il écrivit d’innombrables brochures inspirées par les événements du moment; son rôle fut celui d’un journaliste, le plus brillant et le plus mordant qui ait jamais été. Il ne construisit pas de système politique. Son esprit fut tout entier employé à combattre: son œuvre, ironique et destructive, a contribué plus que toute autre à répandre l’incrédulité.
Rousseau. — Le rôle de Rousseau (1712-1778) fut tout différent: il fut un créateur de système politique, le théoricien d’une organisation nouvelle de la société. Tandis que Montesquieu et Voltaire, tous les deux membres des classes privilégiées, se bornaient à désirer des modifications politiques et la limitation de l'arbitraire, Rousseau, fils d’un horloger de Genève, plébéien dont la jeunesse fut dure, conclut de ses souffrances à la nécessité d’une refonte totale de l’État et de la société. Il exposa successivement ses idées dans un discours sur l’Origine de l’inégalité parmi les hommes (1755), dans un traité sur l'éducation intitulé Émile, et dans son œuvre capitale, le Contrat social (1762). Il établissait, comme Locke, mais d’une manière plus rigoureuse et plus absolue, que tous les hommes sont égaux et libres; que toute organisation sociale et politique ne peut avoir pour objet que de sauvegarder les droits de chacun; que cependant chacun doit se soumettre à l’intérêt et à la volonté du plus grand nombre; que le peuple est seul souverain. Ces idées de Rousseau conduisaient à l'établissement de la République; elles devaient trouver leur application pendant la Révolution; elles sont aujourd’hui même au fond de toutes les doctrines socialistes.
Les Économistes. — Tandis que les philosophes attaquaient l’ancien régime politique et religieux, les “économistes” s’en prenaient à l’ancien régime du travail et à toute l’organisation économique. Depuis Colbert on professait qu’en matière d'industrie il était nécessaire de surveiller le travail et de guider
les ouvriers et les fabricants par des règlements minutieux: qu'en matière de commerce on appauvrissait le pays lorsqu’on achetait des marchandises au dehors, et qu’il fallait, par des droits de douane, gêner ou rendre impossible l’entrée des produits étrangers. Réglementation et prohibition, tels étaient les deux aspects du “Colbertisme.”
Au dix-huitième siècle au contraire on fut d’avis qu’en matière économique l’État ne devait pas intervenir, mais qu’il fallait laisser agir en toute liberté les “lois naturelles.” Ces nouvelles doctrines furent formulées d’abord par Quesnay et Gournay. Ayant passé sa jeunesse à la campagne, Quesnay (1694-1774), médecin de Mme de Pompadour, estimait que l’agriculture était la source de la richesse. Gournay (1712- 1759), un commerçant, la faisait dériver de l’industrie. L’un et l’autre avaient constaté que les douanes multipliées, les tarifs protecteurs, les règlements des corporations entravaient l’activité de l’agriculteur et de l’industriel. Ils résumaient leurs observations dans deux formules analogues: “Ne pas trop gouverner, ne point réglementer,” disait Quesnay. — “Laisser faire, laisser passer,” disait Gournay. L’un et l’autre concluaient en matière économique à un régime de liberté.
Quesnay et Gournay eurent de nombreux disciples; deux furent des esprits supérieurs qui dépassèrent leurs maîtres: en France Turgot, en Angleterre Adam Smith.
La Propagande philosophique. — Les philosophes et les économistes eurent une influence énorme, non pas sans doute sur le peuple, trop ignorant et généralement illettré, mais sur les classes instruites, en particulier sur la bourgeoisie.
Pour répandre les idées nouvelles, comme il n’y avait pas encore de grands journaux politiques, ils se servirent du théâtre, des livres et des brochures anonymes, dont le succès était d’autant plus grand que le Parlement les poursuivait ou que la police les saisissait. Voltaire surtout excella à ce jeu: en sûreté à Ferney, il lança une multitude de libelles satiriques, tantôt signés de noms connus, tantôt signés de noms imaginaires et tous dirigés contre le despotisme ou contre l'Eglise.
A la même époque, la publication de l’ Encyclopédie servait puissamment la propagande des philosophes et des économistes.
L'Encyclopédie fut, d’après les termes mêmes du prospectus qui l’annonçait, ‘“‘un tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles,” une sorte de dictionnaire universel, où l’on trouvait des renseignements sur la fabrication du fard, aussi bien que des études sur les organisations politiques, les religions, etc. La publication fut entreprise par Diderot, un philosophe (1713-1784), aidé de d’Alembert, un mathématicien Gers) ils eurent pour collaborateurs à peu près tous les écrivains, les savants connus et les hommes les plus compétents en toutes m tières. Voltaire, Montesquieu, Turgot leur donnèrent des articles. L’Encyclopédie ne parut pas sans difficultés. Elle fut interdite à deux reprises, et pendant huit ans Diderot ne put rien publier. Commencée en 1751, la publication était achevée en 1772: elle comprenait vingt-huit volumes. C'était une lourde, mais puissante machine de guerre, destinée à saper par la base tout l’ancien régime, et à répandre, avec l’irréligion, toutes les idées maïtresses de la philosophie nouvelle.
CÉHABLIRE, XVI
L'Europe en 1715. — Quand Louis XIV, mourut, en 1715 la situation de l’Europe était profondément différente de ce qu'elle était à son avènement, en 1643. A cette époque il y avait cinq grandes puissances continentales: la France, l’Autriche, l'Espagne, la Suède, la Turquie. L’Angleterre, engagée dans une terrible révolution, ne jouait plus qu’un rôle effacé. La petite république marchande de Hollande exerçait sur les mers une véritable suprématie.
En 1715, seules la France et l’Autriche comptent encore parmi les puissances de première grandeur; mais l’ère de la prépondérance française est close. L’Angleterre, définitivement organisée en monarchie constitutionnelle, revendique à son tour la domination des mers. Et tandis que l'Espagne, la Suède, la Turquie, la Hollande reculent au second rang, on voit apparaître sur la scène de l’Europe deux États nouveaux, en pleine croissance: la petite Prusse — l’ancien électorat de Brandebourg — que le roi Frédéric-Guillaume I® (1713-1740) dote d’une belle armée de quatre-vingt mille hommes, et l'immense Russie dont le tsar Pierre le Grand (1689-1725) vient de fonder la puissance sur les ruines de l’empire suédois.
Règlement de la succession d’Espagne. — Les traités d’Utrecht et de Rastadt n’avaient pas réglé définitivement la succession d’Espagne. L'empereur Charles VI, le roi d’Espagne Philippe V avaient refusé de signer la paix. L'empereur continuait à prétendre à la couronne d’Espagne. Philippe V n’acceptait pas la perte des Pays-Bas et surtout de l’Italie.
De leur côté la France et l’Angleterre, épuisées par la guerre de Succession d’Espagne, tenaient à la paix. Ce commun
besoin de repos amena un rapprochement entre les adversaires de la veille. L'abbé Dubois, principal conseiller du régent, signa en 1716, à Hanovre, un traité d’alliance franco-anglaise. L'alliance devait subsister pendant près d’un quart de siècle, jusqu’à 1740. Son but immédiat était d’assurer l’observation des traités d'Utrecht et ‘“‘de travailler à procurer une paix fixe et permanente entre l’empereur et le roi d’Espagne.”
Philippe V refusa d’abord d’entendre les propositions des alliés de Hanovre. Il fut cependant contraint de les accepter après une guerre malheureuse (1717-1720) et d’interminables négociations. Il renonça à revendiquer Naples, la Sicile, I Sardaigne et le Milanais. Par contre il obtint pour un de ses fils, don Carlos, les duchés de Parme et de Toscane. D'autre part l’empereur prit la riche Sicile au roi-duc de Savoie qui reçut en échange la maïgre Sardaigne. Ces conditions de paix furent enregistrées définitivement au traité de Vienne par qui fut achevé le règlement de la succession d'Espagne (1725).
Guerre de Succession de Pologne. — Après 1725 la paix, maintes fois menacée, fut maintenue grâce à l’entente francoanglaise et à la sagesse de ministres pacifiques entre tous, l’Anglais Walpole et le cardinal Fleury. Pourtant, en 1733, la France fut entraînée dans une guerre contre l’Autriche, à propos de la succession de Pologne.
La couronne élective de Pologne étant devenue vacante par la mort d’Auguste IT, deux candidats se présentèrent: le fils d’Auguste II, l’électeur de Saxe, Auguste III, neveu de l’empereur; Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV. Stanislas fut élu, mais il fut chassé de Pologne presque aussitôt par les armées austro-russes, intervenues en faveur d’Auguste III (733)
Louis XV voulut venger son beau-père. Ne pouvant envoyer par mer une armée en Pologne, il déclara la guerre à l’empereur et s’allia avec le roi d'Espagne et don Carlos. Fleury mit d’ailleurs fin au conflit le plus rapidement possible. Après quelques succès remportés en Italie et sur le Rhin, des négociations furent entamées dès 1735 qui aboutirent en 1738 à un nouveau traité de Vienne. Stanislas Leczinski gardait le titre de roi, mais renonçait à la Pologne, moyennant le duché de
Lorraine. Le duc François de Lorraine recevait en compensation Parme, Plaisance et la Toscane. Quant à don Carlos, il prenait Naples et la Sicile avec le titre de roi des Deux-Siciles. Il était entendu qu’# la mort de Stanislas, la Lorraine reviendrait à la France.
Ainsi la guerre de Succession de Pologne aboutit à des résultats inattendus: d’abord l’établissement d’une troisième maison royale de Bourbon, les Bourbons de Naples, puis l'achèvement de l’unité française par l’annexion de la Lorraine. C’est la seule des guerres du règne de Louis XV qui ait été profitable à la France.
La Succession d’Autriche. — Tous les frais de la guerre avaient été payés par l’empereur Charles VI. En échange l’empereur avait obtenu l’adhésion de ses adversaires à la Pragmatique Sanction. À ses yeux cela compensait tous les sacrifices.
Charles VI était, en effet, dominé par une idée fixe: assurer la succession d'Autriche à sa fille Marie-Thérèse. Une disposition antérieure, que Charles avait juré d’observer, attribuait la couronne après sa mort aux filles de son frère aîné Joseph qui avait régné avant lui (1705-1711). Mais dès 1713 Charles VI, violant son serment, avait rédigé la Pragmatique Sanction, par laquelle la succession était attribuée d’abord à sa fille, puis à son défaut aux filles de Joseph. Il employa dès lors toute son activité à essayer d’assurer le respect ultérieur de cet acte injuste. I! obtint successivement, au prix de multiples concessions, l’adhésion de tous les Etats à la Pragmatique. Quand il mourut en 1740, il laissait à Marie-Thérèse des liasses de traités de garantie. Mais pour imposer aux signataires la fidélité à leurs engagements, 1l n’y avait pas quatre-vingt mille soldats dans toute l'étendue de la monarchie; il n’y avait pas trois cent mille francs dans le trésor.
La Coalition contre l'Autriche. — Aussi le règne de Marie- Thérèse s’ouvrit-il par une crise dans laquelle la monarchie autrichienne parut devoir être anéantie: la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748).
En dépit de tous les traités de garantie, une formidable coalition se forma contre Marie-Thérèse. Elle comprit l’électeur de
Bavière, le nouveau roi de Prusse Frédéric II, qui venait de succéder à son père le Roi-Sergent (1740), la France, les Bourbons d’Espagne et d’Italie.
’électeur de Bavière et le roi d’Espagne prétendaient avoir des droits à la succession d'Autriche en vertu de conventions antérieures et supérieures à la Pragmatique. La France soutint les prétendants pour rester fidèle à une tradition qui remontait au temps de François 1° et qui faisait de l’écrasement de la maison d'Autriche le but essentiel de la politique française: mais au dix-huitième siècle, après les changements survenus en Europe, cette tradition n’avait plus guère de raison d’être. Quant à Frédéric II, il attaqua parce qu’il était fort, que Marie- Thérèse était faible et qu’il voulait profiter de l’occasion.
La Guerre. — Les débuts de la guerre furent lamentables pour Marie-Thérèse. A la fin de 1741 sa ruine paraissait certaine. Frédéric II était maître de la Silésie et avait battu à Molwitz la première armée envoyée pour le déloger. D'autre part, l'électeur de Bavière avec le concours de quarante mille Français avait pris la Bohême et Prague.
Mais Marie-Thérèse, bien qu’elle fût âgée de vingt-trois ans à peine, ne se découragea pas. Elle fit preuve d’énergie et d'habileté. Elle sut exalter le loyalisme de ses sujets, acquérir des alliances, mener vigoureusement la campagne contre les coalisés, enfin dissoudre la coalition. Les Hongrois, émus par les malheurs de leur reine, lui votèrent un secours de cent mille hommes. L’Angleterre et la Hollande s’allièrent avec Marie- Thérèse. Elle désarma Frédéric II en lui cédant la Silésie par le traité de Breslau (1742). Alors elle put tourner toutes ses forces contre l’électeur de Bavière. Successivement ses armées reprirent la Bohême (1742), envahirent la Bavière (1743). Elles avancèrent jusqu’au Rhin et menacèrent l'Alsace.
Ces rapides succès amenèrent Frédéric II à signer avec Louis XV une nouvelle alliance et à rentrer en campagne. En même temps, Louis XV, qui jusqu'alors avait agi seulement comme auxiliaire de l’électeur, déclara la guerre pour son propre compte à Marie-Thérèse, à l'Angleterre et à la Hollande (marsavril 1744). La mort de l’électeur de Bavière, survenue peu de temps après en 174$, mit fin à la guerre de Succession propre-
ment dite, et l’on ne se battit plus que pour la Silésie, les Pays- Bas autrichiens et l'Italie. -
La question de Silésie fut réglée la première. Frédéric II, par deux brillantes victoires à Friedberg et Kesselsdorf, imposa à Marie-Thérèse le traité de Dresde qui confirmait le traité de Breslau (1745). Aux Pays-Bas, Louis XV eut à combattre non pas des armées autrichiennes, mais les armées anglo-hollandaises. Les Français, commandés par un bon capitaine, le maréchal de Saxe, conquirent les Pays-Bas en trois étapes, les trois grandes batailles de Fontenoy (1745), Raucoux (1746) et Lawfeld (1747). L’invasion de la Hollande, puis la prise de Maëstricht (1748) déterminèrent Marie-Thérèse et ses alliés à demander la paix.
Paix d’Aix-la-Chapelle. — La paix conclue à Aix-la-Chapelle fut la plus stupide que la France ait jamais signée. Louis XV, victorieux, rendait toutes ses conquètes et jusqu’au matériel de guerre pris dans les places conquises. Par contre, la possession de la Silésie était garantie à Frédéric IT, et un prince espagnol reçut le duché de Parme. La France avait travaillé “pour le roi de Prusse” et pour les Bourbons d’Espagne. Il y eut une violente explosion de colère à Paris quand on connut les clauses du traité. Les femmes de la halle se jetaient à la tête comme suprême injure: “Tu es bête comme la paix!”
Le Renversement des alliances. — La paix d’Aix-la-Chapelle ne fut en réalité qu’une simple trêve. Deux puissances voulaient la guerre: l’Autriche, pour reprendre la Silésie qu’un odieux abus de la force lui avait ravie; l’Angleterre, pour ruiner la concurrence commerciale et coloniale de la France. Deux guerres étaient donc imminentes: une guerre allemande, d’une part; une guerre maritime et coloniale, de l’autre. Le malheur voulut que la France, au lieu de se donner tout entière à la seconde, se laissa en même temps entraîner dans la guerre continentale où elle n’avait que faire. Elle perdit à ce double jeu toutes ses colonies et le reste de son prestige.
Ce fut l’habileté de Marie-Thérèse de vaincre toutes les préventions de la diplomatie française et de substituer, à une politique de lutte constante vieille de deux siècles, l’union intime de la France et de l’Autriche. Louis XV résista longtemps, car il
prétendait demeurer l’allié de la Prusse. Mais en janvier 1756, Frédéric II s’allia avec le roi d'Angleterre Georges II, qui était en même temps électeur de Hanovre. Louis XV répondit à cette défection en signant un traité d’alliance avec l’Autriche. Le renversement des alliances était accompli. Presque aussitôt la guerre commençait.
La Guerre de Sept Ans. — C’était non seulement le renversement des alliances, mais le renversement de la situation de 1740. Cette fois la coalition cernait Frédéric IT, et en face de l’Autriche, de la France, de la Russie, des princes allemands et de la Suède, le petit royaume de Prusse semblait perdu.
Frédéric IT fut sauvé par son génie, sa ténacité, la supériorité de l’armée prussienne et la médiocrité de ses adversaires. Pour ne pas être écrasé, il prit l’offensive et força d’abord l’armée saxonne à capituler à Pirna (octobre 1756), puis il envahit la Bohême, battit les Autrichiens et investit Prague. Mais les coalisés se ressaisirent: tandis que, dans l’Allemagne de l’ouest, les Français occupaient le Hanovre et acculaient l’armée anglaise à la capitulation de Closterseven, Daun, le meilleur général autrichien, battit Frédéric II à Kollin (juillet 1757) et le chassa de la Bohême.
C’est alors que, réduit à la situation la plus critique, pris entre une armée autrichienne et une armée franco-allemande, Frédéric IT fit la célèbre campagne de l’automne de 1757, qui consacra sa réputation militaire. L'armée franco-allemande fut surprise et écrasée à Rossbach en Saxe (5 novembre 1757). L'armée autrichienne fut complètement battue un mois plus tard à Leuthen ou Lissa en Silésie (5 décembre 1757). La Prusse était dégagée de l'invasion.
De 1757 à 1762, Frédéric dut renouveler plusieurs fois ce tour de force, mais chaque fois avec plus de difficulté, les ressources de la Prusse s’épuisant graduellement. Sans cesse il voyait surgir contre lui de nouvelles armées autrichiennes au sud, russes à l’est. Quant aux armées françaises, chassées du Hanovre par le duc de Brünswick, elles luttaient péniblement en Westphalie. Frédéric II parvint à sortir des situations les plus désespérées: complètement battu par les Austro-Russes à Künersdorf (1759), où il perdit 20,000 hommes et 16 $ canons, il
put encore repousser Daun l'année suivante à Liegnitz et Torgau (1760). Cependant il était à bout de forces, quand un événement le sauva: la mort de la tsarine Élisabeth et l'avènement de Pierre III, son fervent admirateur, qui rappela immédiatement l’armée russe (1762) et même signa un traité d’alliance avec la Prusse. L’Autriche épuisée se résigna alors à laisser la Silésie entre les mains de Frédéric II par le traité d'Hubertsbourg, tandis que la France abandonnait ses colonies à l’Angleterre par le traité de Paris (1763).
Annexion de la Lorraine et de la Corse. — Les traités d’Hubertsbourg et de Paris rétablirent pour quelques années la paix générale en Europe. Choiseul en profita pour réorganiser les forces militaires de la France, et pour essayer de réparer, par de nouvelles acquisitions territoriales, les pertes subies dans la guerre de Sept Ans. Dans les dernières années de son ministère (1763-1770), il eut la bonne fortune et le mérite de réunir à la France la Lorraine et la Corse.
L’annexion de la Lorraine se fit sans difficulté aucune en 1766, à la mort de Stanislas Leczinski, en vertu des conventions qui avaient terminé vingt-huit ans plus tôt laguerre de Succession de Pologne. Mais l’acquisition définitive de cette province avait une grande importance, parce qu’elle couvrait la Champagne et la Franche-Comté et rattachait solidement au corps français l’Alsace jusqu'alors isolée.
L’annexion de la Corse fut l’œuvre personnelle de Choiseul. L’île appartenait à la République de Gênes. Mais Corses et Génois étaient en perpétuel confit, et dès le début du dixhuitième siècle la domination génoise en Corse n’était plus que nominale. Les Anglais songeaient à s’y établir. Choiseul les prévint en achetant à Gênes ses droits de suzeraineté sur la Corse (1768), dont les troupes françaises prirent aussitôt possession. La France eut ainsi un poste dans la Méditerranée sur le chemin de l'Italie et de l’Afrique, poste qui lui est devenu plus précieux encore au dix-neuvième siècle depuis l'occupation de l’Algérie.
Partage de la Pologne. — Une nouvelle favorite, la du Barry, fit disgracier Choiseul en 1770. Pourtant la politique française, à ce moment plus que jamais, avait besoin d’un guide prudent et
avisé, car Frédéric IT et la tsarine Catherine II préparaient en Europe de nouveaux bouleversements. Deux ans plus tard, en 1772, eut lieu le premier partage de la Pologne.
La Pologne, jadis Etat puissant, était depuis près de deux siècles en proie à l’anarchie. Le roi, élu par les nobles, n’avait aucun pouvoir. Dans l’assemblée des nobles ou Diète, qui avait le pouvoir souverain, l’opposition d’un seul suffisait à tout arréter et à tout annuler. Il n’y avait ni armée, ni administration, ni finances organisées. Aussi les États voisins, devenus plus puissants, songèrent-ils dès le début du dix-huitième siècle à profiter de la faiblesse de la Pologne pour la démembrer.
Trois États étaient particulièrement intéressés au démembrement: la Russie, parce qu’elle se rapprocheraïit ainsi de l’Europe; la Prusse, parce que l’acquisition de la Prusse polonaise lui permettrait de réunir le Brandebourg à la Prusse proprement dite; enfin l’Autriche, parce qu’elle cherchait une compensation à la perte de la Silésie. En 1772, Frédéric II et Catherine II réussirent à vaincre les derniers scrupules de Marie-Thérèse et les trois souverains signèrent à Saint-Pétersbourg, ‘au nom de la Très Sainte Trinité,” un traité de partage de la Pologne; Marie- Thérèse prit pour l’Autriche la Galicie, Frédéric II eut la Prusse polonaise, Catherine IT une partie de la Lithuanie. La Pologne se trouva réduite de quinze millions d’Âmes à dix millions.
Conséquences du partage de la Pologne. — Les affaires de Pologne eurent, au point de vue de la politique européenne, d'importantes conséquences. D’abord la communauté du crime créa un lien étroit et durable entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Les trois complices formèrent dès lors une triple alliance qui, ennemie acharnée de la France pendant l’Empire, prétendit après 181$ commander à l’Europe.
En France le partage de la Pologne fit une impression profonde et fut considéré par l'opinion presque comme une défaite française. C’est qu’il y avait entre la France et la Pologne des liens séculaires d'amitié, et que la diplomatie française était à plusieurs reprises intervenue en faveur de la Pologne. En 1768, alors que les troupes russes envahissaient la Pologne, Choiseul avait envoyé une mission militaire chargée de réorganiser les bandes polonaises; il avait poussé la Turquie à déclarer la guerre
aux Russes. Ces efforts furent rendus vains, d’abord par la disgrâce de Choiïseul en 1770, ensuite par l’infériorité militaire des Turcs qui furent complètement vaincus sur terre et sur mer.
Ainsi à la mort de Louis XV la France ne paraissait plus jouer qu’un rôle secondaire en Europe.