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moyens. D’abord en “réduisant la dépense au-dessous de la recette,” c’est-à-dire en pratiquant des économies; ensuite, en augmentant le rendement des anciens impôts par le développement de la richesse publique. Le développement de la richesse résulterait de la liberté donnée à l’agriculture, à l’industrie, au commerce, c’est-à-dire de l’application des réformes.
Économies et réformes. — La politique d'économie permit de réduire très rapidement les dépenses de vingt-quatre millions, c’est-à-dire d’une somme supérieure au déficit ordinaire. Sur ces vingt-quatre millions, dix environ provenaient de suppressions opérées dans la maison du roi, spécialement dans la maison militaire qui n’était plus qu’un corps de parade.
La première réforme fut, en faveur de l’agriculture, un édit du 13 septembre 1774 relatif au commerce des grains. La crainte de la disette avait fait prendre, depuis des siècles, des mesures qui, selon l’expression d’un historien, aboutissaient à “emprisonnement du blé.” Les commerçants en blé étaient surveillés par la police; sous peine d’amende ils ne pouvaient vendre ou acheter qu’à des jours, à des heures fixes sur des marchés expressément désignés. D’autre part des droits de douane empêchaient le blé de passer d’une province à l’autre. Le résultat de cette réglementation était qu’en certaines années, le blé pourrissait dans les greniers des provinces où la récolte avait été abondante, tandis qu’on mourait de faim dans les provinces voisines. D'autre part les paysans n’avaient pas intérêt à accroître leur production puisqu'ils n'étaient pas certains de pouvoir vendre. L’édit du 13 septembre 1774 abolit toute réglementation, proclama libre le commerce des grains.
Deux autres réformes capitales furent opérées au mois de janvier 1776. Un édit abolit les corporations et leurs règlements. L'existence des corporations limitait le nombre des ateliers. D'autre part leurs règlements qui remontaient au Moyen Age, fixant d’une façon stricte les conditions de la fabrication, ordonnant la destruction de tout objet qui n’était pas conforme au modèle traditionnel, paralysaient tout esprit d’initiative. L’édit qui abolissait les corporations devait être pour l'industrie ce qu'avait été pour l’agriculture l’édit sur la libre circulation des grains.
Enfin un édit abolit la corvée royale, c’est-à-dire l’obligation pour les paysans de venir travailler gratuitement à l’entretien et à la construction des routes. Tout travail de ce genre devait être désormais payé, et il serait fait face à la dépense au moyen d’un impôt qu’on appellerait la subvention territoriale, et qui serait perçu indistinctement sur tous les propriétaires, privilégiés et non privilégiés. Turgot posait ainsi le principe de l’égalité de tous devant l’impôt.
Chute de Turgot. — Les économies avaient irrité la Cour. L’édit sur les grains exaspéra les spéculateurs, qui organisèrent des émeutes — la “guerre des farines” — rapidement réprimées.
"édit sur les corporations mécontenta les maîtres et tous les gens de routine. L’édit sur la corvée et la subvention territoriale souleva tous les privilégiés. Le Parlement, au mois de mars 1776, résuma, dans de solennelles remontrances, leur protestation et établit la théorie de leur égoïsme: “Tout système, y était-il dit, qui, sous une apparence d'humanité et de bienfaisance, tendrait, dans une monarchie bien ordonnée, à établir entre les hommes une égalité de devoirs et à détruire les distinctions nécessaires, amènerait bientôt le désordre et produirait le renversement de la société.”
L'attaque contre Turgot fut conduite par Marie-Antoinette. Le roi, qui voyait le bien, mais n’avait pas la force de le vouloir, résista quelque temps: “Il n’y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple,” disait-il. Il finit par céder aux instances de sa femme et demanda à Turgot sa démission (31 mai 1776).
Toutes les mesures prises par Turgot furent rapportées. La direction des finances fut confiée à un banquier originaire de Genève, Necker. C'était un homme honnête, et un financier habile, à qui sa femme, dont le salon était un des plus célèbres de Paris, avait fait une réputation très supérieure à son mérite réel. Necker était comme Turgot partisan des économies. Mais il se trouva aux prises avec de nouvelles difficultés et entraîné à de lourdes dépenses, par suite de la guerre d'Amérique qui éclata en 1778.
La Guerre d'Amérique. — La déclaration d’indépendance américaine, dès qu’elle fut connue en France, y souleva un grand enthousiasme. Et la cause de ceux qu’on appelait les
Insurgents devint extraordinairement populaire. De jeunes officiers nobles, même des courtisans, parmi lesquels le marquis de La Fayette, les ducs de Lauzun et de Noailles, le comte de Ségur, allèrent comme volontaires se mettre aux ordres du général en chef de l’armée américaine, Washington (1777). D'autre part il semblait à beaucoup que les événements d’Amérique pouvaient fournir à la France une excellente occasion de prendre sa revanche du traité de Paris. Le gouvernement hésita cependant à s'engager: il se borna d’abord à faciliter l’envoi d’armes, d'équipements et de numéraire aux insurgés. En 1778 enfin, après la capitulation d’une armée anglaise à Saratoga, une mission américaine, dont faisait partie l’illustre et populaire Franklin, réussit à conclure avec Vergennes un traité de commerce et un traité d’alliance. L'Espagne se joignit aux alliés en 1779. Vergennes fut assez habile pour maintenir cette fois la paix continentale et isoler l’ Angleterre.
Yorktown. — La lutte fut acharnée et longtemps indécise, marquée par des alternatives de succès et de revers.
Mais, en 1781, la France envoya un corps de 7,000 hommes, sous le commandement de Rochambeau en même temps qu’une escadre de 38 navires, dirigée par l’amiral de Grasse. Ces
forces aidèrent Washington à bloquer dans Yorktown, petite place de l’État de Virginie, la principale armée anglaise et la forcèrent à mettre bas les armes (19 octobre 1781). Cette victoire décida de l’indépendance des Etats-Unis.
Hors d'Amérique, la guerre se fit presque uniquement sur mer. Il y eut alors comme une résurrection de la marine française. Toute puissante au temps de Colbert, elle avait pour ainsi dire disparu pendant le dix-huitième siècle, sacrifiée d’abord à l’alliance anglaise, puis aux guerres continentales. Entre 1777 et 1783, de nombreuses escadres rapidement construites, bien armées, commandées par des officiers d’élite, se montrèrent de nouveau capables de tenir victorieusement tête à la flotte anglaise, la première du monde. Les succès les plus brillants furent remportés sur les côtes de l’Inde, par le baïlli de Suffren. Dans les mers d'Europe la lutte fut indécise. Les Français et les Espagnols mirent le siège devant Gibraltar, mais ne parvinrent pas à en déloger les Anglais.
Paix de Versailles. — A la fin de 1782, les Anglais firent des propositions de paix qu’on entendit volontiers en France parce qu’on était à court d’argent. Les négociations aboutirent à la signature de la paix à Versailles (1783). Les Anglais reconnaissaient l’indépendance des Etats-Unis et leur abandonnaient l’arrière-pays jusqu’au Mississipi. Ils rendaient à la France la faculté de fortifier Dunkerque, quelques îles aux Antilles et le Sénégal. Ils rendaient à l'Espagne Minorque et la Floride.
Conséquences de la guerre d'Amérique. — La guerre d’Amérique eut en France des répercussions politiques immédiates et des plus graves: la révolution américaine fut un exemple, elle contribua à hâter la révolution française.
D'autre part la guerre coûta beaucoup d’argent, plus d’un milliard et demi; elle accrut le déficit, nécessita des emprunts et acheva de désorganiser les finances; elle est ainsi à l’origine de la crise qui se termina par la convocation des États Généraux.
Renvoi de Necker. — Pour subvenir aux dépenses de la guerre, Necker avait eu recours aux emprunts. Après trois ans de guerre, en 1781, le total des emprunts montait à quatre cent cinquante millions de livres.
Comme les adversaires de Necker essayaïent de détruire son crédit, le ministre, pour donner confiance au public, imagina de publier un compte rendu des finances, c’est-à-dire un tableau des recettes et des dépenses. Il y montrait, inexactement du reste, que les recettes — 264 millions — étaient supérieures aux dépenses de dix millions. Mais c'était en elle-même une mesure audacieuse que cette publication et la Cour se scandalisa que l’on dévoilât aux sujets le mystère des finances. L’indignation était d’autant plus vive que Necker avait fait figurer dans son compte rendu la liste des pensions — vingt-huit millions de livres — payées aux courtisans, à ceux que d’Argenson appelait les frelons, sans qu'aucun service rendu par eux justifiât de pareilles largesses. Marie-Antoinette et les frelons obtinrent le renvoi de Necker (1781).
La Crise financière. — Alors commença le pillage des finances. La reine fit nommer contrôleur général Calonne (1783), ancien intendant comme Turgot. Jamais les courtisans ne connurent plus délicieux ministre; leurs désirs étaient satisfaits aussitôt
qu’exprimés. L'argent coulait à flot. En trois ans, en pleine paix, il emprunta quatre cent quatre-vingt-sept millions, .plus que n'avait fait Necker lui-même pendant toute la guerre d'Amérique.
Mais au mois d’août 1786, le trésor était vide et tout emprunt nouveau se trouvait impossible. Calonne prit un parti héroïque: il présenta au roi un mémoire tendant à l’établissement d’une subvention territoriale qui frapperait tous les sujets sans distinction.
Les Notables. — Certain que son projet rencontrerait au Parlement la même opposition qu'avait rencontrée dix ans plus tôt le projet de Turgot, Calonne imagina de la faire approuver par une assemblée de Notables. Ceux-ci, soigneusement choisis par lui, ne devaient pas manquer, pensait-il, de se montrer complaisants.
Les Notables se réunirent à Versailles, le 22 février 1787. A l'extrême surprise du ministre et du public, ils refusèrent d’examiner les projets d'impôts tant qu’ils ne connaîtraient pas l’origine et l'importance du déficit. Plusieurs, entre autres le marquis de La Fayette, demandèrent même la convocation
des États Généraux. Calonne dut donner sa démission.
L'Opposition du Parlement. — L’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, le remplaça sur la désignation de Marie- Antoinette. Il ne fut pas plus heureux auprès des Notables et les renvoya. Il se décida alors à présenter le projet d’impôt à l'enregistrement du Parlement. Le Parlement déclara que le roi n’avait pas droit de créer seul des impôts nouveaux et conclut également à la convocation des États Généraux (30 juillet 1787). Brienne l’exila à Troyes. Le Parlement y fut reçu en triomphe. A Paris des émeutes éclataient; le peuple insultait la reine qu’on n’appelait plus que Madame Déficit ou l’Autrichienne, et traînait dans le ruisseau des mannequins qui représentaient ses amies. “On mettrait les gens en prison par milliers, écrivait l'ambassadeur d'Autriche, on n'aurait point raison du mal. Le prestige du roi est profondément ébranlé et ne pourra être relevé sans beaucoup de peine et de temps.” Les projets d'impôts furent abandonnés et l’on rappela le Parle-
ment.
Brienne en vint alors à l’idée d’un grand emprunt réparti sur cinq années, à la fin desquelles les Etats Généraux seraient convoqués. Le 19 novembre 1787, le roi et Brienne se rendirent au Parlement pour y porter les édits nécessaires. La séance dura neuf heures. Le roi ayant répondu aux parlementaires qui le suppliaient de convoquer les États, par l’ordre sec d’enregistrer l’édit, son cousin le duc d'Orléans dit: “C’est illégal. — Cela m'est égal, reprit le roi. Si! c’est légal, parce que je le veux.” Après le départ du roi, le Parlement déclara que l’enregistrement était nul. Brienne fit aussitôt arrêter deux des conseillers, et le duc d'Orléans fut exilé. Brienne espérait ainsi intimider les opposants.
L’Arrêt du 3 mai 1788. — L'opposition n’en devint que plus énergique: Brienne se prépara à supprimer le Parlement comme avait fait Maupeou dix-sept ans plus tôt. Averti, le Parlement, le 3 mai 1788, rendit un arrêt qui était une véritable déclaration de guerre à la monarchie absolue et une sorte de déclaration des droits de la nation:
“La France, disait l’arrêt, est une monarchie gouvernée par le roi suivant les lois. De ces lois, plusieurs, qui sont fondamentales, embrassent et consacrent: le droit de la nation d’accorder librement les subsides par l'organe des États Généraux régulièrement convoqués. … le droit, sans lequel tous les autres sont inutiles, de n’être arrêté, par quelque ordre que ce soit, que pour être remis sans délai entre les mains des juges compétents….
Cet arrêt fut accueilli avec enthousiasme à Paris, où le Parlement apparut comme le défenseur de la liberté. En même temps l'opposition s’organisait en province, et tous les Parlements y suivaient l’exemple du Parlement de Paris. Dans le Dauphiné, on alla plus loin. Le 21 juillet 1788, six cents députés, de la Noblesse, du Clergé, du Tiers État, se réunirent au château de Vizille et y rédigèrent un appel à toutes les provinces, les invitant à s’unir pour résister au despotisme et refuser le payement des impôts tant que les États Généraux n'auraient pas été convoqués.
Convocation des États Généraux. — Il restait alors quatre cent mille francs dans les caisses de l’ État. Il fallait céder ou
faire banqueroute. Brienne, le 8 août, annonça la convocation des États Généraux pour le 1° mai 1789. Comme d'ici là il fallait trouver de l’argent et que Brienne était universellement déconsidéré, on le renvoya et on rappela Necker. Les banquiers consentirent immédiatement à avancer de l'argent à l'État.
La convocation des États Généraux était une première satisfaction accordée au peuple. Il se passionna aussitôt pour deux questions: combien de députés aurait le Tiers État? comment voterait-on aux États Généraux? :
Le Parlement consulté demanda que les États Généraux fussent organisés comme en 1614. Or, en 1614, les trois ordres avaient délibéré et voté séparément. Dans ces conditions, le Tiers État, qui représentait les quatre-vingt-dix-huit centièmes de la nation, n’aurait qu’une voix contre les deux voix de la Noblesse et du Clergé. Aucune réforme ne serait donc possible. Il fallait, pour que les Etats Généraux ne fussent pas une vaine comédie, que le Tiers État eût une double représentation, c’està dire autant de députés à lui seul que les deux autres ordres réunis. Il fallait ensuite que les délibérations eussent lieu en commun et que les votes fussent comptés par tête et non par ordre. Necker n’osa pas trancher toutes ces questions; 1l se borna à faire décider par le roi, le 27 décembre 1788, que le Tiers État aurait une double représentation. Du jour de cette décision, la ruine de l’ancien régime était certaine, la Révolution était commencée