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LES ÉTATS GÉNÉRAUX

pourrait être perçu qui n'aurait été formellement accordé par elle.

’était le premier acte révolutionnaire, le premier êchec à la toute-puissance royale. Cette toute-puissance était désormais abolie en un point essentiel, les finances, où plus rien ne pourrait être fait à l’avenir sans le consentement de la nation.

Le Serment du jeu de paume. — Louis XVI, poussé par la Cour et contre l’avis de Necker, décida de riposter par un coup d'autorité. Le samedi 20 juin, les députés trouvèrent la salle des Menus gardée par la troupe et fermée sous prétexte d’aménagements pour la prochaine séance royale. Les députés se réunirent aussitôt dans une salle de jeu de paume, près du palais. Là, sous la présidence de Bailly, ils prêtèrent le serment solennel de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeraient jusqu’à ce aue la constitution du royaume fût établie.

Le surlendemain, la majorité des députés du Clergé vint siéger à l’Assemblée nationale.

La Séance du 23 juin. — Le 23 juin, la séance royale eut lieu. Louis XVI annonça d’une voix altérée qu’il annulait les décisions prises par les députés le 17; il leur ordonna de se retirer aussitôt la séance terminée, et de siéger dorénavant en trois chambres distinctes.

Le roi parti, les députés du Tiers demeurèrent à leur place. Le grand maître des cérémonies, le marquis de Dreux-Brezé, s’approcha: “Vous avez entendu, Messieurs, l’ordre du roi. — Il me semble que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordres,” répondit Bailly. Un noble, que son ordre avait repoussé et que le Tiers d'Aix avait élu député, le comte de Mirabeau, apostropha Dreux-Brezé: “Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu’on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes.”

Cependant le peuple avait envahi les cours du palais. Dans les rangs des gardes françaises, on criait: “Vive le Tiers!” Le roi n’osa pas agir, et céda. “Eh bien, dit-il, s'ils ne veulent pas s’en aller, qu’ils restent!” La victoire restait au Tiers.

Quatre jours plus tard, le roi lui-même ordonnait à tous les députés de se joindre à l’Assemblée nationale. Celle-ci, se.

mettant à l’œuvre aussitôt, décida d’élaborer une constitution et prit le nom d’Assemblée Constituante (9 juillet). La révolution politique était accomplie, l’absolutisme était ruiné.

Prise de la Bastille. — Jusqu'ici, nulle violence, sinon dans les paroles. C’est le roi le premier qui essaya de recourir à la force. Mécontent d’avoir cédé, il prépara un coup d'État militaire: 25,000 hommes de troupes — surtout des régiments étrangers — se concentrèrent autour de Versailles. Le 11 juillet, Louis XVI manifesta clairement ses intentions en renvoyant Necker, le ministre populaire, partisan des réformes.

L'intervention du peuple de Paris sauva l’Assemblée et assura le triomphe de la Révolution.

Dès que le renvoi de Necker fut connu à Paris, le peuple commença à s’agiter. Au Palais-Royal, un jeune homme, Camille Desmoulins, prononça un vibrant appel aux armes. Le 12, l'agitation tourna à l’émeute. La foule, exaspérée par des charges de cavalerie, pilla les boutiques des armuriers. Le 13, tout Paris était en armes; les électeurs réunis à l'Hôtel de Ville constituèrent une commission permanente, et organisèrent une milice civique qui compta bientôt 12,000 hommes. Enfin, le mardi 14 juillet, toute la fureur populaire se tourna contre l'énorme forteresse royale, la Bastille, dont les canons étaient braqués sur la ville. Au bout de quatre heures d’un combat où les assaillants eurent environ 200 hommes tués ou blessés, la faible garnison de la Bastille, près d’être forcée, capitula.

La prise de la Bastille fut aussitôt suivie de la capitulation du roi. Elle fut complète. Le 15, il venait annoncer lui-même la dislocation des troupes aux députés qui, depuis le 13, siégeaient en permanence, dormant la nuit sur leurs bancs ou sur le plancher. Le 16, il rappelait Necker. Le 17, il se rendait à Paris à l'Hôtel de Ville: il sanctionnait par sa présence les faits accomplis. Reçu par Bailly, chef de la municipalité révolutionnaire, il recevait des mains de La Fayette, commandant en chef de la milice appelée dès lors garde nationale, une cocarde nouvelle, bleue, blanche et rouge, faite des couleurs de Paris et du roi, emblème de la liberté nouvelle.

La Bastille apparaissait au peuple comme le symbole de l’arbitraire. Sa chute parut le signe visible de l’effondrement du

régime absolu et ébranla la France entière. Toutes les villes eurent bientôt à l'exemple de Paris leurs municipalités élues et leurs gardes nationales: les fonctionnaires royaux, les intendants et leurs subordonnés, perdirent tout pouvoir. Dans les campagnes la commotion ne fut pas moins profonde. Un phénomène bizarre se produisit qu’on a appelé la “Grande Peur”: le bruit se répandit que des troupes de brigands accouraient, saccageant tout sur leur passage. Partout les paysans s’armèrent en hâte. La panique passée, il y eut une véritable jacquerie: les paysans se jetèrent sur les châteaux, brûlèrent les archives seigneuriales pour effacer toute trace des contrats qui établissaient les redevances féodales; plusieurs châteaux furent incendiés.

La Nuit du 4 août. — Pour arrêter les désordres, l’Assemblée inquiète se décida à ratifier les volontés populaires. Le 4 août, dans une séance de nuit, un député noble, le vicomte de Noaiïlles, déclara que la crise ayant pour cause unique les droits seigneuriaux, le seul remède était de les abolir. La proposition fut accueillie avec enthousiasme. “C'était, dit un député du Tiers, à qui offrirait, donnerait, remettrait aux pieds de la nation.” Jusqu'à deux heures du matin, au milieu des larmes, des embrassements, des applaudissements, les députés, dans une sorte de délire de désintéressement, votèrent la suppression des droits féodaux, le rachat des dîmes et des banalités, l'abolition des corporations, des privilèges des provinces, des privilèges des individus, de la vénalité des offices, l'établissement d’une justice gratuite, l’admissibilité de tous les Français à tous les emplois.

Ainsi la révolution politique était complétée par une révolution sociale, le régime du privilège remplacé par l’égalité entre tous les Français.

Déclaration des droits de l’homme. — L'Assemblée pouvait dès lors reconstruire l’État et la société sur des bases nouvelles. La majorité décida de proclamer d’abord, comme avaient fait les Américains, les principes philosophiques sur lesquels serait fondé l’ordre nouveau. C’est la célèbre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, votée le 27 août 1789. Elle se compose d’un préambule, rédigé par Mounier, député de Grenoble,

et de dix-sept articles dont les principaux rédacteurs furent La Fayette, Talleyrand, l'abbé Siéyès et Mounier.!

Les Journées d’octobre. — Dans les semaines qui suivirent, l’Assemblée vota les ‘principaux articles de la constitution. Mais le roi, circonvenu par son entourage, n’avait ratifié n1 la Déclaration ni les résolutions de la nuit du 4 août. Il paraissait de nouveau songer à un coup de force. D'autre part, le peuple de Paris était surexcité par la crainte de la disette, les vivres devenaient rares, on se battait aux portes des boulangeries.

Le 4 octobre, le bruit se répandit à Paris que, dans un banquet offert à Versailles par les gardes du corps, la cocarde tricolore avait été foulée aux pieds en présence de la reine. Cela déchaîna la fureur populaire. Le 5 octobre, des milliers de femmes en armes, suivies bientôt par des milliers d'hommes, se portèrent sur Versailles pour demander, disaient-elles, du pain au roi. Le palais fut bloqué par la foule. Le 6 au matin, les émeutiers forcèrent les grilles, tuèrent quelques gardes du corps et envahirent l’ appartement de la reine qui s’enfuit près du roi. Louis XVI, pour apaiser les troubles, décida de se rendre à Paris. Entourée par la foule où des bandits portaient au bout de leurs piques les têtes des gardes du corps, la famille royale quitta le château de Versailles et vint s'installer aux Tuileries.

Dix jours plus tard l’Assemblée à son tour se transporta à Paris: elle siégea dans la salle du Manège, près des Tuileries.

Le Peuple et l’Assemblée. — Les journées d’octobre firent du peuple de Paris le maître de la situation. Obligés de résider au milieu de ce peuple en armes, le roi et l’Assemblée se trouvèrent en réalité sous sa dépendance.

L'action du peuple s’exerça directement sur l’Assemblée au cours même des séances. Les tribunes de l’Assemblée, les abords de la salle étaient toujours remplis d’un public passionné qui manifestait son opinion par des huées ou des applaudissé ments. Plus tard même, sous prétexte de pétitions à présenter, des cortèges populaires furent admis à défiler devant l’Assemblée.

L'Assemblée Constituante tenait des séances quotidiennes.

1Voir, pour le préambule et les dix-sept articles de la Déclaration des droits de l’homme, pages 487—9.

Elle s'était divisée en trois groupes principaux: les Aristocrates, partisans de l’ancien régime, qui siégeaient à droite du président; les Impartiaux au centre, partisans du régime anglais, c’est-à-dire d’un Parlement à deux chambres; à gauche les Patriotes, partisans de la toute-puissance de la nation représentée par une assemblée unique. Chaque groupe avait ses orateurs réputés: l’abbé Maury à droite, Barnave à gauche. Le plus éloquent de tous était le célèbre Mirabeau. Mirabeau avait été d’abord l’orateur de la nation contre la Cour et s'était acquis ainsi une immense popularité. Mais, en 1790, il jugea que l’Assemblée limitait l’autorité du roi plus qu'il n’était utile pour le bien de l’État: il devint le défenseur de la puissance royale et se rapprocha secrètement de Louis XVI, qui, d’ailleurs, ne suivit pas ses conseils. Il mourut en avril 1791 et, bien qu’il eût été violemment attaqué, sa mort fut un deuil public.

Fête de la Fédération. — Tandis que l’Assemblée poursuivait à Paris la rédaction de la constitution, les Patriotes de province ne restaient pas inactifs. Les gardes nationaux des différentes régions fraternisaient dans des fêtes, appelées fédérations, parce qu’ils juraient de rester unis ou “fédérés” pour la défense de la liberté.

Le mouvement, parti du Dauphiné, gagna peu a peu toute la! France et aboutit à une fête grandiose de fédération nationale, célébrée à Paris le 14 juillet 1790. La cérémonie eut lieu au Champ de Mars, transformé en sept jours, par le travail de la population parisienne tout entière, en un colossal amphithéâtre, où 200,000 personnes trouvèrent place. Toutes les gardes nationales de France avaient envoyé des délégations. En leur nom La Fayette jura sur l’autel de la Patrie d’être à jamais fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi.

La Fête de la Fédération est un des événements capitaux de la Révolution: non seulement, par cette cérémonie solennelle, toutes les provinces de France manifestaient leur adhésion au nouveau régime, mais l’unité nationale se trouvait fondée sur une base nouvelle, la volonté librement expriméedes populations. Constitution civile du clergé. — Après La Fayette, le roi avait juré sur l’autel de la Patrie “qu’il maintiendrait la constitution.” Peut-être alors était-il sincère, mais l'influence de

son entourage et la politique religieuse de l’Assemblée amenèrent dans son esprit un nouveau revirement.

Dès le mois de novembre 1789, la banqueroute devenant imminente, l’Assemblée avait décidé de vendre au profit de l’État les biens du clergé. Ces biens qualifiés plus tard “biens nationaux” devaient servir de garantie à un papier-monnaie, les assignats. En revanche l’État s’engageait “à pourvoir aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres.” Indifférente au clergé à portion congrue, la mesure avait atteint surtout et irrité profondément le haut clergé. Le vote de la “Constitution civile du clergé” en juillet 1790 eut des conséquences plus graves. Cette Constitution avait été rédigée par des catholiques gallicans, hostiles à la suprématie pontificale; elle établissait que le nombre des évêchés serait ramené de 134 à 83, un par département, que les évêques et les curés seraient élus par les assemblées électorales de département et de district. Le pape ne donnait même pas l’investiture spirituelle; il était simplement informé de ’élection.

Quelques mois plus tard, devant l'opposition des évêques, l'Assemblée voulut contraindre le clergé à prêter serment de fidélité à la Constitution. Mais tous les évêques, sauf quatre, des milliers de prêtres, refusèrent le serment. On les appela les réfractaires. Ceux qui se soumirent furent les jureurs ou constitutionnels. Par un bref d’avril 1791, le pape les condamna comme schismatiques. Aux discordes civiles vinrent alors s'ajouter les discordes religieuses, provoquées par la lutte, de plus en plus âpre et passionnée, entre les prêtres constitutionnels et les prêtres réfractaires.

La Fuite à Varennes. — Louis XVI était profondément pieux: bien qu’il eût sanctionné la Constitution civile, il n’osa pas s’y conformer, surtout après qu’elle eut été condamnée par le pape. Troublé dans sa conscience, il prit alors la décision de s'échapper, d’aller rejoindre l’armée qui se trouvait en Lorraine sous le commandement du marquis de Bouillé et de reconquérir son autorité par les armes.

Louis XVI dissimula quelque temps, puis, dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, déguisé en valet de chambre, il s’échappa des Tuileries avec sa famille. La lourde berline qui l’emportait

parvint sans encombre jusqu’à Varennes, un petit bourg de l’Argonne, où elle entrait vers minuit. Là, en vertu d’ordres lancés de Paris et que venait d’apporter le fils du maître de poste de Sainte-Menehould, Drouet, la voiture fut arrêtée. Le roi, ramené à Paris comme un prisonnier, fut tenu sous bonne garde aux Tuileries et provisoirement suspendu de ses pouvoirs par l’Assemblée qui décida d’assumer seule tout le gouvernement jusqu’à l'achèvement de ses travaux.

La Fusillade du Champ de Mars. — Cette tentative de fuite acheva de ruiner les sentiments de fidélité à Louis XVI, restés jusqu'alors très vivaces. Bien plus elle commença d’ébranler la foi en la monarchie. Elle créa le parti républicain.

Jusque-là il n’y avait eu que quelques républicains isolés. On ne croyait pas à la possibilité de la république dans un grand Etat comme la France. Mais, pendant l’absence du roi, après son retour, on fit comme l’expérience de la république: l’Assemblée assura seule tous les services qui fonctionnèrent sans encombre. Dès lors les républicains devinrent de plus en plus nombreux, surtout à Paris.

Pour empêcher que l’Assemblée ne rétablit Louis XVI dans ses pouvoirs, de grandes manifestations furent organisées. Les républicains allèrent en masse au Champ de Mars signer sur l'autel de la Patrie une pétition qui invitait l’Assemblée à mettre en jugement Louis XVI et à organiser un nouveau gouvernement. Mais l’Assemblée, restée monarchiste, envoya contre les manifestants la garde nationale. Une bagarre éclata: la garde tira sur la foule, il y eut un grand nombre de tués et de blessés (17 juillet 1791). Les principaux meneurs du mouvement furent arrêtés ou s’enfuirent: le parti républicain se trouva pour un temps désorganisé.

La Fin de la Constituante. — Deux mois plus tard l’Assemblée achevaïit ses travaux. Le 14 septembre, le roi, rétabli dans ses pouvoirs, vint prêter devant l’Assemblée le serment solennel de maintenir la constitution. Il y eut des acclamations en son honneur, mais aussi des murmures.

Le vendredi 30 septembre, l’Assemblée Constituante déclara

» vu k k que sa mission était remplie et que ses séances étaient terminées.”

La Constitution de 1791. — Depuis le mois de juillet 1789, l’Assemblée avait travaillé à rédiger la constitution. Acceptée par le roi dès 1790, la’constitution fut à plusieurs reprises remaniée et promulguée définitivement en 1791.

Le régime nouveau établi par l’Assemblée était la monarchie constitutionnelle fondée sur deux principes essentiels, la souveraineté du peuple et la séparation des pouvoirs. La nation souveraine délègue le pouvoir executif au roi, le pouvoir législatif à une Assemblée élue, le pouvoir judiciaire à des juges élus.

Le roi, hier maître absolu par la grâce de Dieu, n’est donc plus que le délégué héréditaire de la nation à l’exécutif. Il reçoit sous le nom de liste civile un traitement de vingt-cinq millions. Il nomme les ministres, les ambassadeurs, les officiers. Il est inviolable et irresponsable; les lois doivent être sanctionnées par lui et il a le droit de veto suspensif, c’est-à-dire qu’il peut, pendant deux législatures, refuser sa sanction. Mais la loi passe, même sans la sanction royale, si une troisième Assemblée la vote.

Le pouvoir législatif appartient à 745 députés élus pour deux ans, qui forment l’Assemblée législative. L’Assemblée est indissoluble. Elle vote les lois, fixe le chiffre des contributions, les répartit entre les départements, crdonne et surveille l’emploi des fonds publics, et décide de concert avec le roi la guerre et la paix.

Les tribunaux réorganisés sont formés de juges élus comme les députés. En outre, dans les procès criminels, la nation exerce presque directement la puissance judiciaire: ce ne sont pas les juges, maïs des citoyens tirés au sort, les jurés, qui proclament l’innocence ou la culpabilité de l’accusé.

La conséquence logique de la Déclaration des droits, c’eût été le suffrage universel, le droit de vote accordé à tous les citoyens. Mais les Constituants, pour la plupart des bourgeois, se défiaient du peuple; ils n’osèrent pas établir le suffrage universel et organisèrent le suffrage restreint, à deux degrés. Les Français furent divisés en citoyens passifs qui ne votaient pas, et citoyens actifs qui votaient. Pour être citoyen actif, il fallait payer une contribution égale à la valeur de trois journées de travail. Il y eut environ 4 millions de citoyens actifs contre

3 millions de citoyens passifs. Les citoyens actifs, réunis en assemblées de canton, désignaient les électeurs. Pour être électeur, il fallait posséder un revenu foncier égal à la valeur de 160 à 200 journées de travail. Ces électeurs, au nombre de 42,980, élisaient les députés et les juges.

L'Œuvre de la Constituante. — La constitution de 1791 ne représente qu une partie de l’œuvre de la Constituante qui fut immense, puisque, tout étant détruit dans l’État, tout était à reconstruire. L'Assemblée s’efforça de régler toute la vie nationale sur les principes nouveaux.

A l’ancien régime administratif confus, compliqué et centralisé, elle substitua une nouvelle organisation, uniforme, simplifiée et décentralisée. La France fut divisée en 83 départements, le département subdivisé en districts, le district en cantons, le canton en communes. Dans les départements et leurs subdivisions, l’autorité administrative fut confiée, non pas à des fonctionnaires nommés par le gouvernement central, mais à des délégués élus par les citoyens actifs.

Tous les anciens impôts ayant été abolis, la Constituante établit de nouvelles contributions: le mot contribution, substitué au mot #»pôt, indiquait le payement librement consenti par la nation, substitué au payement imposé par le roi. Les contributions directes furent de trois sortes: la contribution foncière, | perçue sur les terres et les maisons; la contribution personnelle et mobilière, calculée sur la fortune du citoyen d’après son loyer; les patentes, payées par les commerçants et industriels. Les contributions indirectes furent réduites aux droits d’enregistrement, perçus sur la valeur des actes dont les particuliers font constater l’existence par l’État; au timbre et aux douanes, toutes contributions encore perçues aujourd’hui.

Conformément à la Déclaration, toutes les libertés fondamentales furent garanties. Grâce à la liberté de la presse et à la liberté de réunion, les journaux et les clubs de toute opinion se multiplièrent rapidement. En vertu de la liberté de religion, les protestants, tenus à peu près hors la loi depuis la révocation de l’édit de Nantes, recouvrèrent tous leurs droits civiques et même leurs biens confisqués; les Israélites reçurent le titre et les droits de citoyens.

LA

Enfin la Constituante décréta qu'il serait organisé “une instruction publique, commune à tous les citoyens, gratuite pour les enseignements indispensables pour tous les hommes.” Mais elle n’eut pas le temps de l’organiser et légua cette tâche aux Assemblées qui lui succédèrent.

L'Assemblée et les clubs. — Les Constituants avaient décidé avant de se séparer qu'aucun d’eux ne pourrait faire partie de l’Assemblée Législative. Les députés élus étaient donc presque tous des hommes nouveaux, peu connus et sans grande expérience politique. Hors de l’Assemblée ils se retrouvaient dans les clubs qui s’étaient formés au temps de la Constituante. Ces clubs étaient en 1791 au nombre de trois, tirant leurs noms des couvents désaffectés où ils siégeaient: les Jacobins, les Feuillants, les Cordeliers.

Presque unanimement les députés étaient royalistes. Mais les uns voulaient qu’on s’en tint à application stricte de la constitution: ceux-ci siégèrent à droite, ils appartenaient au club des Feuillants. D’autres se méfiaient du roi et voulaient réduire la puissance royale au point que le roi fût simplement un président de république héréditaire. Ceux-là siégèrent à gauche, ils appartenaient au club des Jacobins. Ce club avait été créé le premier, en 1789, et il était resté le plus important. Il était même devenu une véritable puissance dans le royaume, car dans toute la France des sociétés analogues s’etaiént formées et s'étaient affiliées à la société de Paris, de sorte que les Jacobins eurent, dans la plupart des départements, des agents volontaires qui recevaient le mot d’ordre de Paris. L’orateur le plus écouté du club était déjà Robespierre, ancien député du Tiers d'Arras.

Parmi les Jacobins se distinguait bientôt le groupe des députés Girondins, qui allait jouer le rôle principal à l’Assemblée. Le meilleur orateur de la Législative, Vergniaud, appartenait à ce groupe.

A l'extrême gauche, sur les bancs les plus élevés, siégeaient quelques députés adhérant au club des Cordeliers. Ce club avait un caractère plus populaire; il réunissait en grand norabre

boutiquiers et ouvriers des faubourgs parisiens. Les Cordeliers étaient franchement républicains: c’étaient eux qui, en juillet 1791, avaient pris l'initiative de la pétition du Champ de Mars.

Troubles intérieurs et menaces de guerre. — Quand la Législative commença ses travaux, le 1° octobre 1791, la situation intérieure et extérieure était extrêmement troublée.

Dans l’ouest, en Vendée surtout, les paysans poussés par les prêtres réfractaires, avaient commencé la guerre religieuse. Ils donnaient la chasse aux prêtres jureurs et tenaient tête aux gardes nationaux envoyés contre eux. L’Assemblée décréta le 21 novembre 1791 que tous les prêtres devraient prêter le serment civique, sous peine d’être privés de leurs pensions et traités comme suspects. Le roi mit son veto à ce décret.

Tandis que s’allumait à l’intérieur la guerre religieuse, la question des émigrés allait bientôt provoquer la guerre étrangère. La Révolution à ses débuts avait été profondément pacifique; en 1790, la Constituante avait décrété solennellement que “la nation française renonçait à toute guerre de conquêtes.” Mais les nobles émigrés qui avaient quitté la France plutôt que de se soumettre aux lois nouvelles, s'étaient groupés à Coblentz autour des frères du roi, le comte de Provence et le comte d'Artois: ils avaient formé un gouvernement et une armée, ne cessaient d’intriguer près des souverains étrangers et d’annoncer qu’ils viendraient bientôt rétablir le roi dans sa toutepuissance avec l’appui de l’empereur et du roi de Prusse, dont ils avaient obtenu en août 1791 la menaçante déclaration de Pillnitz. Ces menaces enflammèrent les esprits en France; on commença à parler dans les clubs “de faire la guerre aux rois pour l'émancipation des peuples”. Déjà la Constituante avait protesté auprès de l’empereur contre l'attitude de l’électeur de Trèves qui laissait les émigrés s’assembler en armes dans son électorat. La protestation devint plus vive dès que la Législative fut réunie. L'Assemblée décréta le 9 novembre 1791 que les émigrés qui ne seraient pas rentrés au 1° janvier 1792 seraient déclarés “‘suspects de conjuration contre la patrie” et poursuivis comme tels. Le roi mit également son veto à

ce décret.

Déclaration de guerre. — Les Girondins et avec eux la majorité des Jacobins étaient partisans de la guerre contre l’Autriche. Mais Louis XVI et Marie-Antoinette, qui n’avaient pas accepté sincèrement leur rôle de souverains constitutionnels, négociaient secrètement avec l’empereur. Les Girondins s’en doutaient: Brissot, Isnard, Vergniaud tinrent à l’Assemblée des discours de plus en plus belliqueux et menaçants pour la Cour. Ils firent décréter d'accusation le ministre des affaires étrangères. Le roi, effrayé, céda une fois de plus et constitua un ministère formé d’amis des Girondins, Dumouriez et Roland (12 mars 1792). Quelques semaines plus tard le ministère girondin faisait voter par l’Assemblée la guerre à l’Autriche (20 avril).

La déclaration de guerre est une date capitale dans l’histoire de la Révolution: en effet, c’est la guerre qui amena la chute de la royauté; c’est la guerre qui amena l’établissement de la Terreur; c’est d’elle enfin que sortiront la dictature napoléonienne et l’Empire. Dès lors chaque événement militaire eut son contre-coup à Paris.

Journée du 20 Juin. — On croyait en France n’avoir à combattre que les Autrichiens et on espérait conquérir facilement la Belgique, mais le roi de Prusse se joignit à l’empereur. Les armées françaises, mal commandées, désorganisées par l’émigration des officiers, éprouvèrent dès les premières rencontres des paniques qui rendirent impossible toute offensive en Belgique. Bientôt on craignit l'invasion étrangère. En même temps les troubles religieux s’aggravaient dans l’ouest et le midi. L’Assemblée prit alors des mesures énergiques: le 27 mai, elle décréta que tous les prêtres réfractaires seraient déportés; le 8 juin, elle ordonna la formation à Soissons d’un camp de 20,000 fédérés ou gardes nationaux volontaires. Par un nouveau revirement le roi refusa de sanctionner les décrets et renvoya le ministère girondin (12 juin). L’agitation grandit.

Pour effrayer le roi et le forcer à céder, une grande manifestation populaire fut organisée le 20 juin 1792, jour anniversaire du Serment du jeu de paume. Les manifestants se portèrent sur les Tuileries, forcèrent les portes, et envahirent les appartements du roi. Louis XVI, surpris, fut pendant trois heures

bloqué par la foule dans l’embrasure d’une fenêtre. On lui criait de retirer son veto, de rappeler les ministres patriotes. “Monsieur, lui dit ün des chefs des manifestants, le boucher Legendre, vous êtes un perfide, vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore. Mais prenez garde, la mesure est comble!”

Par hasard la volonté de Louis XVI ne fléchit pas: pour apaiser la foule, il accepta de se coiffer du bonnet rouge, but à la santé des “sans culottes”, mais refusa de retirer son veto. La manifestation n’eut aucun résultat.

Le Manifeste de Brunswick. — Cependant en juillet les dangers s’aggravèrent encore. Une forte armée prussienne s’approchait de la frontière. Le 11 juillet, l’Assemblée proclama la patrie en danger et ordonna une levée générale de volontaires.

Dans toute la France, le peuple commença à s’armer pour la défense de la patrie. Mais en même temps son irritation croissait contre Louis XVI qu'il accusait de trahison, d’entente secrète avec les ennemis. Les sentiments de défiance et d’hostilité à l’égard du roi furent exasperés par le manifeste de Brunswick. Dans ce manifeste, connu à Paris le 3 août, le duc de Brunswick, généralissime des armées ennemies, annonçait que tout garde national pris les armes à la main, tout Français qui oserait se défendre contre les envahisseurs serait puni comme rebelle au roi, et que si Louis XVI était outragé de nouveau aux Tuileries, Paris serait livré à une exécution militaire et à une subversion totale.

Ces menaces arrogantes soulevèrent Paris et la France dans un élan de colère patriotique contre l’étranger et contre le roi, évidemment complice.

Révolution du dix août. — L'insurrection fut préparée, en dehors de l’Assemblée dont la majorité restait monarchiste, par les délégués des sections — divisions administratives de Paris — et par les fédérés de province venus à Paris malgré le veto du roi. Parmi ces fédérés, un bataillon de Marseillais joua un rôle particulièrement actif. Il était entré à Paris en chantant l'hymne guerrier qu’un jeune officier, Rouget de l'Isle, venait de composer à Strasbourg pour l’armée du Rhin. Cet

hymne, qui allait devenir l’hymne national. s’avbela dès lors la Marseillaise.

Dans la nuit du 9 au 10 août une Commune insurrectionnelle, dont Danton fut le véritable chef, prit possession de l'Hôtel de Ville et fit sonner le tocsin à tous les clochers. Au matin, les. forces insurgées, Marseillais, gardes nationaux, ouvriers des faubourgs, se portèrent sur les Tuileries. Vers dix heures, le roi avec sa famille quittait le palais par les jardins et venait demander asile à l’Assemblée.

Presque aussitôt le combat commençait entre les insurgés et les défenseurs du palais, 2,500 hommes environ dont 900 gardes suisses. Ce furent ces derniers qui soutinrent tout l’effort d’une lutte qui dura près de deux heures et qui avait déjà tourné en faveur des insurgés, quand un ordre de Louis XVI enjoignant aux Suisses de cesser le feu y mit fin. Les Tuileries furent saccagées, mais les insurgés ne laissèrent rien voler. La bataille avait fait douze cents victimes environ.

Suspension du roi. — Le 10 août marque la fin de la monarchie constitutionnelle. L'Assemblée, sous la pression de l’insurrection victorieuse, dut voter la suspension du roi. Pour statuer définitivement sur son sort et “assurer le règne de la liberté et de l’égalité,” elle décréta la convocation d’une convention nationale, élue au suffrage universel, sans distinction de citoyens actifs ou passifs.

Provisoirement, le gouvernement était confié à un conseil exécutif dont les membres furent élus par l’Assemblée: le plus influent des nouveaux ministres fut Danton, qui avait été un des principaux organisateurs de l'insurrection.

En fait, au milieu de l'agitation qui suivit le 10 août, les pouvoirs réguliers, Assemblée et Conseil exécutif, durent sans cesse composer avec le pouvoir insurrectionnel, la Commune de Paris. Appuyée sur les clubs et les sections populaires, celleci exerça une véritable dictature. Malgré l’Assemblée, qui avait décrété l’internement de Louis XVI et de la famille royale au palais du Luxembourg, elle les fit enfermer dans la tour du Temple. Bientôt des milliers de “suspects” furent emprisonnés.

Massacres de septembre. — Les mesures prises par la Commune, l’affolement provoqué par les nouvelles de la guerre et

l’approche des Prussiens déterminèrent alors les plus déplorables excès, les massacres de Septembre.

Le 2 septembre, on apprit à Paris l'investissement de Verdun, la dernière place forte qui couvrît la capitale: on savait qu’elle ne pouvait tenir plus de deux jours. La Commune fit sonner le tocsin, tirer le canon d’alarme, battre la générale: elle invitait les Parisiens à former une armée de 60,000 hommes. Cependant un journaliste haineux et sanguinaire, Marat, ne cessait d’exciter le peuple à égorger les traîtres avant de marcher à l'ennemi. La populace, déchaînée, se porta sur les prisons où étaient enfermés les suspects. Pendant quatre jours et quatre nuits, jusqu’au 6 septembre, des bandes d’égorgeurs poursuivirent méthodiquement la hideuse besogne dans toutes les prisons, à l'Abbaye, à la Force, au Châtelet, à la Conciergerie, etc. Il y eut près de 1,200 victimes, parmi lesquelles des vieillards, des prêtres, des femmes, une amie de la reine, la princesse de Lamballe.

L'Assemblée avait blâmé les massacres sans pouvoir les empêcher. Plus tard seulement les Girondins flétrirent les “septembriseurs” et se séparèrent du reste des Jacobins.

Le 20 septembre, l’Assemblée Législative cédait la place à la Convention et le même jour l'invasion prussienne était arrêtée à Valmy.

Importance de la journée de Valmy. — La bataille de Valmy n’était en elle-mème qu’une affaire de médiocre importance: il y avait eu une canonnade et non pas même un combat. Les Français avaient 300 tués, les Prussiens moins de 200. Pourtant, les conséquences morales furent immenses. Avoir contraint à s’arrêter une armée réputée invincible exalta le courage de la jeune armée républicaine et la rendit propre aux plus audacieuses entreprises.

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