LE CONSULAT
Le Concordat. — Soucieux de rendre à la France la païx intérieure, Bonaparte désirait mettre fin à la crise religieuse provoquée par la Constitution civile du clergé. D'autre part il était convaincu que la religion était le plus précieux des éléments d’ordre.
Le pape Pie VII, esprit conciliant, se prêta volontiers au rapprochement. Les négociations aboutirent en 1801 à la signature d’un traité ou concordat. Le pape consentait “pour le bien de la paix” à reconnaître la reprise des biens du clergé effectuée par l’État en 1789. En retour le gouvernement français s’engageait à assurer “un traitement convenable aux évêques et aux curés.” Quant à la nomination des évêques, elle serait faite à la fois par le gouvernement et par le pape. Le gouvernement les désignerait, le pape leur donnerait l'institution canonique sans laquelle ils n’étaient religieusement rien. Ils devaient prêter serment de fidélité au chef de l'État. Ils nommeraient les curés de canton avec l’assentiment du gouvernement. La nomination par l'État, le traitement, le serment, transformaient les évêques en fonctionnaires et mettaient le clergé dans la main du gouvernement.
Le concordat fut mis en vigueur au mois d'avril 1802. Il devait régir les rapports de l’Église et de l’État pendant plus d’un siècle, jusqu’en 1905.
Le Code civil. — Bonaparte s’occupa de compléter et de coordonner l’œuvre sociale de la Révolution, en faisant réunir dans un recueil unique ou code, l’ensemble des lois qui régissent les rapports des particuliers dans la société nouvelle. La Convention avait entrepris ce travail, mais n’avait pu l’achever. Un nouveau projet fut élaboré et soumis au Conseil d’État. Le premier consul lui-mème prit la part la plus active aux discussions et surprit maintes fois les juristes par son sens juridique et sa connaissance du droit. Le code civil, inspiré du droit romain et des ordonnances royales, autant que des lois révolutionnaires, fut achevé en 1804. Toujours en vigueur en France, il a été imité ou même littéralement copié dans la majeure partie des États européens et jusqu’en Amérique et en Asie.
Transformation du consulat. — Au moment du coup d'État, les royalistes avaient pensé que Bonaparte pourrait travailler
L’EMPIRE 309 pour Louis XVIII, le frère de Louis XVI, et ils lui firent des
avances. Mais loin de songer à restaurer les Bourbons, Bonaparte ne pensait qu’à se perpétuer au pouvoir et à créer luimême une dynastie.
Dès 1802, au lendemain de la paix d'Amiens, il profita de la satisfaction générale pour se faire donner, par plébiscite, le consulat à vie. Comme on lui donna en outre le droit de désigner son successeur, la monarchie héréditaire se trouvait en fait rétablie.
Les Conspirations. — Cependant la dictature de Bonaparte avait fait des mécontents, soit parmi les généraux républicains, soit parmi les royalistes déçus dans leurs espérances. Plusieurs complots furent tramés contre “l’usurpateur.” Le plus important fut celui de Cadoudal en 1803.
Il avait été organisé, d’accord avec le gouvernement anglais, par des royalistes émigrés. Un ancien chef de chouans bretons, Cadoudal, devait, à la tête d’une bande de gens déterminés attaquer et tuer le premier consul au milieu de son escorte en rase campagne. Le général Pichegru était du complot. Moreau, pressenti, avait refusé de travailler pour les Bourbons.
Le complot fut découvert en janvier 1804. On arrêta Moreau, Pichegru et Cadoudal. La colère de Bonaparte fut terrible: “Suis-je donc un chien qu’on puisse assommer dans la rue!” s’écria-t-il. Pour mettre un terme aux intrigues royalistes, il résolut d’épouvanter les Bourbons. Il fit saisir en territoire badois un prince du sang, le duc d’Enghien, qu’il soupçonnaiït d’avoir trempé dans le complot. Dans la nuit du 20 au 21 mars, le duc, conduit à Vincennes, fut jugé par un conseil de guerre, condamné et fusillé. Peu après Cadoudal était guillotiné; Pichegru s'était étranglé dans sa prison. Moreau fut banni.
Napoléon empereur. — Le complot de Cadoudal hâta la transformation du consulat en monarchie héréditaire. Le 18 mai 1804, un sénatus-consulte établit que “le gouvernement de la République était confié à l’empereur Napoléon.” Le peuple approuva cette nouvelle transformation de la constitution par plus de trois millions et demi de suffrages; il n’y eut pas trois mille opposants.
Napoléon avait alors trente-cinq ans. De taille moyenne il mesurait 1 m. 68,— un peu voûté, il était alerte, vif, presque toujours debout et en mouvement. La maigreur avait disparu, mais rien n’annonçait encore l’embonpoint prochain. Le visage était d’une beauté mâle avec le menton saillant et volontaire, la bouche d’un dessin parfait, la peau d’un tond’ivoire jauni sous des cheveux brun foncé, rares et plats, dont une mèche coupait le front comme une virgule. Les yeux bleus, de loin presque noirs, étincelaient. Quand l’homme voulait plaire, l’expression des traits, imposante et toujours grave, s’adoucissait dans un sourire “fascinant.” La parole était précise, colorée, pleine d’inattendues et frappantes trouvailles d’expression et, quand il s’animait, véhémente et pressée, “à la manière d’un torrent,” disait le légat du pape.
Son intelligence prodigieuse, la plus prompte et la plus lucide
qui pût être, était merveilleusement ordonnée et disciplinée. “Les diverses affaires, disait-il, sont casées dans ma tête comme dans une armoire. Quand je veux interrompre une affaire, je ferme son tiroir et j'ouvre celui d’une autre. Elles ne se mêlent point l’une avec l’autre et jamais ne me gênent ni ne me fatiguent.”
Cependant, l'imagination était en lui aussi prodigieuse que l'intelligence. “Je ne vis jamais que dans deux ans,” disait-il. Son règne fut en grande partie consacré à tâcher de réaliser le plus qu’il put des rêves de son imagination. Ces rêves, révélés par lui-même dans maintes conversations, faisaient de l’empire français, “la mère patrie des autres souverainetés”; de Napoléon, l'héritier de Charlemagne, le chef suprême de l’Europe, distribuant les royaumes à ses généraux, “ayant pour officiers les rois” et pour lieutenant spirituel le pape.
À cette imagination débordante s’ajoutait la passion de la gloire et du pouvoir. Cette passion ne cessa de grandir jusqu’à la catastrophe finale. Aussi, tandis qu’au début de sa carrière, au temps du Consulat, il avait cherché à s’entourer de tous les hommes de mérite et sollicité leurs avis, à partir de 1808 il n’admit plus de conseillers. Il ne voulut dans toutes les fonctions que des serviteurs soumis, incapables d'initiative, exécuteurs aveugles de ses volontés: en sorte qu’il écarta les
vrais talents et que, dans la dernière partie de son règne, il gouverna réellement seul la moitié de l’Europe.
Cette tâche colossäle, il la remplit grâce à une puissance de travail presque surhumaine. On comprendra quel prodigieux labeur accomplit Napoléon si l’on considère qu’on a publié, en trente-deux volumes, vingt-trois mille pièces de sa correspondance, et qu’il reste cependant encore, dispersées dans les archives, près de cinquante mille lettres dictées par lui.
La Monarchie impériale. — L'empereur, comme jadis le roi, fut entouré d’une hiérarchie de grands personnages dont les titres furent la plupart empruntés à l’ancienne Cour, grands dignitaires, maréchaux de France, colonels-généraux de la cavalerie, grands officiers de la couronne. Tous n'étaient d’ailleurs que personnages d’apparat et aucune autorité réelle ne fut attachée à leurs titres.
La Cour impériale fut aussi brillante que l’ancienne Cour royale. L'empereur était personnellement très simple. Il portait constamment l’uniforme, le plus souvent la tenue très sobre de colonel de chasseurs, habit vert et culotte blanche: les soldats le trouvaient le plus mal habillé de l’armée. Mais, autour de lui, officiers et courtisans étaient chamarrés d’or et de broderies. Aux Tuileries, sa résidence ordinaire, le cérémonial de Versailles était en grande partie rétabli: le costume de l’ancienne Cour, l’habit, la culotte, l’épée, les souliers à boucle, les robes à longue traîne étaient de rigueur. Plusieurs des grands dignitaires furent du reste des hommes de l’ancienne Cour: le grand maître des cérémonies fut le comte de Ségur, qui avait été ambassadeur de Louis XVI.
La constitution remaniée par le sénatus-consulte du 18 mai 1804 — on l’appela la constitution de l’an XII, — avait créé une “famille impériale” et donné aux frères de l’empereur le titre de princes français, celui de princesses à ses sœurs. En 1807 Napoléon décida d’instituer une noblesse impériale. Cette noblesse fut une noblesse de fonctionnaires, la hiérarchie des titres correspondant à la hiérarchie des fonctions. Ainsi les archevêques furent comtes et les évêques barons. La plupart des maréchaux et des grands dignitaires civils reçurent des titres héréditaires de ducs et de princes. Talleyrand fut fait
prince de Bénévent; Masséna, duc de Rivoli, puis prince d’Essling; Lannes, duc de Montebello; Ney, duc d’Elchingen, puis prince de la Moskowa; Davout, duc d’Auerstaedt, puis prince d’Eckmühl. A chacun de ces titres, l’empereur ajouta des dotations, souvent considérables; Davout recevait près d’un million par an.
Le Despotisme. — La monarchie impériale fut une monarchie absolue. Napoléon supprima le Tribunat et finit par ne plus réunir le Corps législatif. Quant au Sénat, formé d’hommes à sa dévotion, il fut toujours le docile instrument de ses volontés. L'empereur en vint même en 1813 à régler le budget et à créer des impôts de sa seule autorité.
La liberté individuelle n’était pas plus respectée que les libertés politiques. La police, dirigée par un ancien jacobin, Fouché, avait pris un développement ÉnorIne; les citoyens suspects étaient internés sans jugement “par mesure de sûreté.” La liberté de la presse fut supprimée. En 1799, 73 journaux politiques paraïssaient à Paris; en 1811 il n’y en avait plus que quatre. Encore nul article ne devait-il être publié avant d’avoir été soumis à un censeur nommé par le ministre de la police. Pour les livres aussi, la censure fut rétablie.
L'Œuvre utile. — L'empereur ne fut pas cependant qu’un despote: il poursuivit l’œuvre de réorganisation commencée pendant le Consulat. Il ajouta au code civil le code de commerce et le code pénal. Il organisa l’Université impériale, divisée en académies. Il créa la Cour des Comptes, chargée de contrôler toutes les recettes et dépenses des administrations publiques. Il multiplia les encouragements à l’industrie sous forme de récompenses aux inventeurs et aux manufacturiers, de commandes importantes, parfois même de concours financiers.
Enfin Napoléon fit poursuivre les grands travaux publics inaugurés pendant le Consulat. A Paris, ce furent la construction du Temple de la Victoire, aujourd’hui église de la Madeleine, de la Bourse, de l’arc du Carrousel, de l'arc de l'Étoile, achevé seulement en 1836, l'édification de la colonne Vendôme faite du bronze des canons pris à Austerlitz. Dans les départements, des canaux furent creusés, les ports aména-
gés, les grandes villes embellies. À ces travaux en France s’ajoutèrent des travaux entrepris en Italie, à Milan, Venise, Rome, jusqu’en Dalmatie.
Tout cela fut l’œuvre de moins de dix ans, et tant d’entreprises menées à bien au milieu de guerres incessantes, au cours de chevauchées presque ininterrompues à travers l’Europe, montrent mieux que tout ce qu’on en peut écrire combien fut prodigieuse l’activité de l’homme et combien souple son génie.
Napoléon et l’Église. — Napoléon avait tenu à donner au nouveau pouvoir impérial une consécration religieuse: sur ses instances le pape Pie VII vint en personne procéder au sacre de l’empereur à Notre-Dame de Paris le 2 décembre 1804. D'autre part le clergé fut chargé de fortifier les sentiments de fidélité à la dynastie. Le catéchisme, à côté des devoirs envers Dieu, énuméra les devoirs envers l’empereur, “l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l’Empire.” On ne pouvait y manquer sans se rendre “digne de la damnation éternelle.”
Mais en 1807 un conflit éclata entre l’empereur et le pape. Napoléon voulait obliger Pie VII à adhérer au blocus continental; le pape prétendait rester neutre. Napoléon fit occuper, puis annexa les Etats pontificaux (1809). Excommunié par le pape, il le fit arrêter et le garda prisonnier à Savone d’abord, puis à Fontainebleau.
Ces événements eurent leur contre-coup en France. Des évêques, des prêtres, des séminaristes qui avaient pris parti pour le pape, furent persécutés, quelques-uns même enfermés dans une prison d’État. Le clergé et les catholiques, d’abord favorables à Napoléon restaurateur du culte, lui devinrent hostiles et se trouvèrent gagnés par avance aux Bourbons, dont ils facilitèrent la restauration en 1815.
Le Mécontentement général. — Napoléon, si populaire au temps du Consulat, finit du reste par mécontenter la majeure partie des Français. Vers 1809, la désaffection commença à se manifester dans toutes les classes de la société.
Les excès du despotisme et l’inquisition policière mécontentèrent la bourgeoisie instruite. Le blocus continental, s’il
favorisa le développement de certaines industries, paralysa le grand commerce. Le rétablissement des impôts indirects, sur les boissons, sur les voitures, sur le sel, impôts abolis par la Révolution et dont le souvenir était odieux, irritèrent tous les contribuables. Mais ce fut la conscription surtout, c’està-dire le service militaire obligatoire, qui rendit l’Empire impopulaire. À partir de 1808, les jeunes gens par milliers essayèrent de se dérober au service, soit en se mutilant, soit en prenant la fuite dans les montagnes ou les bois.
L'Empire ne vivait et ne se soutenait que par le prestige de Napoléon. Il ne devait pas survivre à la ruine de ce prestige.
CERSPILTRE VAI