LES GUERRES DE NAPOLÉON. LA DOMINATION DE L'EUROPE
Campagne de 1800. — Devenu premier consul, Bonaparte commença par offrir la paix au roi d'Angleterre et à l'empereur. Sur leur refus, il prépara une nouvelle campagne pour l’année
Deux armées autrichiennes menaçaient la France: l’une sur la frontière du Rhin, l’autre en Italie sur la frontière des Alpes. A la première, Bonaparte opposa Moreau avec 100,000 hommes; à l’armée d'Italie, il opposa Masséna avec 25,000 hommes. Masséna avait pour mission de défendre Gênes et de tenir assez longtemps pour que Bonaparte püût former une troisième armée et venir prendre les Autrichiens à dos.
Ayant trente jours de vivres, Masséna tint héroïquement deux mois. Quand il rendit Gênes (4 juin 1800), Bonaparte était déjà en Italie. Avec 40,000 hommes, surmontant des difficultés énormes, il avait franchi les Alpes au col du Grand Saint-Bernard. De là, il courut jusqu’à Milan, puis revint vers l’ouest barrer la route aux Autrichiens. Le 14 juin une bataille décisive s’engagea près d'Alexandrie, à Marengo. Inférieur en nombre, ayant moins de 20,000 hommes contre 40,000, parce que, craignant de voir les Autrichiens lui échapper, il avait lancé de divers côtés des détachements, Bonaparte était battu, quand à cinq heures le plus gros de ces détachements, la division du général Desaix, accourant au canon, déboucha sur le champ de bataille. Desaix tomba mort à la première charge, mais il avait décidé la victoire. Les Autrichiens évacuèrent le Piémont et la Lombardie.
C’est.en Allemagne que la paix fut conquise par une victoire plus décisive encore de Moreau. Il avait franchi le Rhin et repoussé les Autrichiens jusqu’en Bavière. Le 3 décembre, il
les surprit dans la forêt de Hohenlinden: assaillie simultanément en tête et en flanc, l’armée autrichienne perdit 20,000 hommes et 87 canons. La route de Vienne était ouverte aux Français.
L'empereur demanda la paix. Elle fut signée à Lunéville le 9 février 1801; elle reproduisait simplement le traité de Campo-Formio et stipulait en Italie le rétablissement de la République Cisalpine. En fait, les Français ayant obtenu le droit d’occuper les citadelles du royaume de Naples, l'Italie moins la Vénétie se trouvait placée sous la domination française.
Paix d'Amiens. — La France restait victorieuse sur le con-
tinent, l'Angleterre aux colonies et même en Egypte où l’expédition manquée de Bonaparte avait eu une fin malheureuse. Attaqué par 70,000 Anglo-Turcs, Kléber les avait encore battus à Héliopolis (20 mars 1800). Mais le jour même où les Autrichiens étaient vaincus à Marengo, il fut assassiné au Caire par un fanatique musulman (14 juin 1800). Mal commandée, ne recevant aucun renfort, l’armée française finit par signer une capitulation en vertu de laquelle elle évacua l'Egypte (août 1801).
7 Ces succès avaient coûté cependant à l’Angleterre sept milliards et demi, de sorte que sa dette montait à plus de douze milliards. D'autre part l’Angleterre avait perdu tous ses alliés sur le continent. Elle se décida à traiter. Le 25 mars 1802, fut conclu le traité d'Amiens par lequel elle s’engageait à rendre à la France et à ses alliés toutes les colonies qu’elle leur avait prises, à l'exception de la Trinité aux Antilles et de l’île de Ceylan en Asie.
Rupture avec l’Angleterre. — Mais dès le mois de mai 1803 la paix était rompue et une nouvelle guerre s’engageait entre la France et l'Angleterre, guerre acharnée qui ne devait se terminier qu’en 1816.
La rupture eut surtout des causes commerciales: elle fut voulue et consommée par les Anglais quand Napoléon eut refusé de conclure avec eux un traité de commerce. Le prétexte de la rupture fut la question de Malte que les Anglais ne voulaient pas évacuer malgré les engagements pris à Amiens.
Napoléon prépara une descente en Angleterre. Une armée
de 150,000 hommes fut concentrée au camp de Boulogne, dans le voisinage du Pas de Calais. Pour transporter l'expédition, une flottille de 2,000, bateaux plats fut construite dans les ports de la Manche. Mais la condition essentielle de l’expédition était d'attirer loin de la Manche les escadres anglaises qui y montaient la garde. Toutes les manœuvres ordonnées pour atteindre ce but échouèrent. La principale flotte française, mal équipée, médiocrement commandée par Villeneuve, finit par être détruite par l’amiral anglais Nelson à la bataille de Trafalgar, au sud de l'Espagne (21 octobre 1806).
La Troisième Coalition. — À cette date, d’ailleurs, l’armée française n’était plus au camp de Boulogne, mais en Allemagne. Au mois d’août 1805, une coalition austro-russe, venant au secours de l'Angleterre, avait obligé Napoléon à faire front vers le continent.
Brusquement, sans déclaration de guerre, quand il jugea les armées russes à portée, l’empereur François IT jeta ses troupes sur la Bavière, alliée de la France. Une armée autrichienne, forte de 80,000 hommes, commandée par Mack, parvint sur le haut Danube jusqu’à Ulm. “Bonaparte, écrivait un ministre autrichien, ne peut arriver jusqu’à nous avant que nos alliés nous aient rejoints. Cela est calculé de manière qu’il n’y a aucune crainte à avoir à cet égard.”
Ces calculs furent déjoués par la soudaineté des manœuvres de Napoléon. En moins d’un mois il transporta son armée, la “Grande Armée,” de la Manche au Rhin. Tandis que Mack s'attendait à voir les Français déboucher par la Forêt- Noire, Napoléon prit les routes du Main et du Neckar, puis, tournant brusquement au sud, il coupa aux Autrichiens leur ligne de retraite. Après une série de combats autour d’Ulm, Mack fut bloqué dans la ville et réduit à capituler (20 octobre 1805). La campagne avait duré quatorze jours. Les Français avaient pris 60,000 hommes, 200 canons, 80 drapeaux.
D'Ulm, Napoléon courut sur Vienne qui fut occupée sans résistance. Puis remontant au nord, il se porta au-devant de François II et du tsar Alexandre dont les armées avaient enfin opéré leur jonction. C’est près de Brünn, à Austerlitz, qu'il livra, le 2 décembre 1805, sur un terrain choisi par lui, la plus
belle de ses batailles, “la bataille modèle,” à dit un historien militaire. Les Austro-Russes perdaient — tués, blessés ou prisonniers — 27,000 hommes sur 90,000; en outre un immense matériel, 40 drapeaux, 180 canons, — à peu près toute leur artillerie. La victoire coûtait a Napoléon 8,000 hommes, dont 1,300 tués. Pas un instant il n’avait eu besoin de faire donner ses réserves fortes de 25,000 hommes: il n’avait pas engagé plus de 45,000 hommes.
L'Empereur d'Occident. — Le triomphe d’Austerlitz permit à Napoléon de jouer ce rôle de moderne Charlemagne et d’empereur d'Occident distributeur de royaumes, auquel se complaisait son imagination.
Deux jours après la bataille, l'Autriche avait demandé la paix. Par le traité de Presbourg, elle fut mise hors d’Allemagne et d'Italie, perdit Venise, la Souabe et le Tyrol. François IT, qui était empereur élu d'Allemagne, renonça à ce titre et devint empereur héréditaire d'Autriche.
Venise fut annexée au royaume d'Italie — l’ancienne République cisalpine — dont Napoléon était devenu le roi. Par décret, Napoléon enleva le royaume de Naples aux Bourbons, alliés des Anglais, et le donna à son frère aîné Joseph. Comme le Piémont et Gênes avaient été antérieurement annexés à la France, Napoléon était le maitre de toute l'Italie.
L'Allemagne fut entièrement transformée. Déjà plusieurs petits Etats avaient été supprimés en 1803. Après Presbourg, la Souabe et le Tyrol furent donnés aux électeurs de Wurtemberg et de Bavière qui reçurent le titre de rois. Le Hanovre, possession du roi d'Angleterre, fut donné au roi de Prusse. Le Saint Empire romain germanique qui existait depuis 962 disparut et fut remplacé par la Confédération du Rhin dont Napoléon était le protecteur, c’est-à-dire le chef. Les grands Etats allemands, l’Autriche et la Prusse, restèrent en dehors de la Confédération. Enfin, au nord, la République batave fut érigée en royaume de Hollande, que Napoléon donna à son second frère, Louis.
Iéna. — Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, était un prince d’esprit faible et indécis. Avant Austerlitz, il avait été sur le point de s’allier à l’Autriche. Après Austerlitz, il
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se rejeta vers l’alliance française. Mais à Berlin il y avait un parti antifrançais qui avait pour chef la reine Louise, belle, énergique, d'imagination vive, animée d’un ardent patriotisme germanique. Le souvenir des victoires de Frédéric IT exaltait les têtes: on était persuadé que l’armée prussienne était encore la première du monde. Le roi finit par se décider à la guerre: avec l’Angleterre et la Russie il conclut la quatrième coalition. Au début d’octobre 1806, Napoléon reçut un ultimatum de la Prusse le sommant de repasser le Rhin.
Les forces prussiennes — 107,000 hommes — s’étaient portées en Saxe, sur la rive gauche de la Saale. On espérait surprendre et tourner Napoléon étabii sur le Main. C’est le contraire qui eut lieu. Napoléon se jeta sur la rive droite de la Saale et arriva inopinément sur le flanc et en arrière des lignes prussiennes. L’armée prussienne, divisée en deux colonnes, voulut se replier sur Berlin: elle fut écrasée le même jour par Napoléon à Iéna, par Davout à Auerstaedt (14 octobre). Davout prit plus de cent canons, n’en ayant pas lui-même cinquante.
Les débris de l’armée vaincue s’enfuirent dans un affreux désordre, poursuivis sans relâche par les cavaliers de Murat, sans pouvoir se reformer nulle part. Les Français ramassèrent les prisonniers par milliers. Un mois après l’entrée en campagne, il ne restait rien de l’armeé prussienne. De l’Elbe à l’'Oder toutes les places fortes étaient prises, livrées à la première sommation. Napoléon fit dans Berlin une entrée triomphale, très respectueusement salué par la foule.
Campagne de Pologne. — Restaient les Russes. Napoléon vint les chercher en Pologne. Mais dans ces plaines immenses ‘aux villages clairsemés et pauvres, on eut grand mal à s’approvisionner. La rareté des routes, les marais innombrables, les dégels brusques succédant aux grandes chutes de neige, rendaient impossibles toutes manœuvres rapides: la guerre devint lente et pénible.
Une première rencontre eut lieu à Eylau (8 février 1807); ce fut, au milieu d’une aveuglante tempête de neige, une affreuse boucherie sans résultats: chaque armée eut 25,000 hommes hors de combat. Les opérations ne reprirent qu’au printemps. Le
14 juin 1807, Napoléon réussissait enfin à atteindre l’armée russe de Benningsen à Friedland, dans une position désastreuse, adossée à une rivière. Il la détruisit Le tsar demanda à traiter.
Paix de Tilsit. — La paix fut signée à Tilsit sur le Niémen (juillet 1807). A la guerre franco-russe succédait l’alliance franco-russe : Napoléon tenait à avoir un allié parmi les grandes puissances, afin d'empêcher les diversions anglaises sur le continent et les coalitions. En échange de l’appui du tsar contre l'Angleterre, il lui proposa le démembrement de l’Empire turc. Alexandre fut séduit par ces projets grandioses.
Ce fut le roi de Prusse qui paya les frais de la guerre. Napoléon lui enleva le Hanovre et les territoires de la rive gauche de l’Elbe dont il forma, pour son troisième frère Jérôme, le royaume de Westphalie. Le roi de Prusse perdit aussi ses provinces polonaises qui formèrent le grand-duché de Varsovie. L’électeur de Saxe fut fait roi de Saxe et grand duc de Varsovie. Enfin la Prusse, humiliée, mutilée, fut frappée de lourdes contributions de guerre.
Le Blocus continental. — L’Angleterre seule, inattaquabie dans son île, continuait la guerre. Napoléon, ne pouvant la vaincre par les armes, avait résolu de la ruiner en fermant à son commerce les marchés européens. Il organisa le blocus continental.
Le gouvernement anglais lui-même avait commencé la guerre économique, en proclamant tous les ports français en état de blocus, ce qui équivalait à interdire tout commerce maritime avec la France (mai 1806). Napoléon riposta par le décret de Berlin (21 novembre 1806): il déclarait à son tour les ports anglais en état de blocus, interdisait aux Français et à leurs alliés tout commerce avec l'Angleterre, prohibait la vente de toute marchandise venant de l’Angleterre et de ses colonies.
Mais, pour que le blocus donnât les résultats espérés, il fallait qu’il s’étendît à l’Europe entière, qu’il n’y eût pas la moindre fissure par où pussent passer les marchandises accumulées en Angleterre. C’est ainsi que Napoléon se trouva entraîné à une politique de guerres et d’annexions perpétuelles. En Italie il annexa les États de l’Église. Au nord il annexa
la Hollande, son frère Louis ne se montrant pas assez docile; puis la côte allemande de la mer du Nord avec Brême et Hambourg. Le Portugal, ne voulant pas se conformer strictement au blocus, fut occupé par les troupes françaises, tandis que la famille royale s’enfuyait au Brésil. Enfin ce fut pour une bonne part le désir d’assurer l'application complète du blocus qui, en 1808, engagea Napoléon dans une criminelle et désastreuse aventure en Espagne.
Napoléon et l'Espagne. — L'Espagne avait pour roi Charles IV, prince médiocre et sans caractère, qui, depuis longtemps, laissait le pouvoir aux mains du favori de la reine, Godoi. A côté du roi, le prince royal Ferdinand, “très bête et très méchant,” disait Napoléon, était populaire cependant parce qu’on le savait l'ennemi de Godoï que le peuple espagnol détestait. L'inimitié entre le fils et le favori était l’occasion de dissensions scandaleuses dans la famille royale.
Le roi d'Espagne était l’allié de la France depuis 1795. Mais Napoléon eut la preuve que Godoï, à la veille d'Iéna, était prêt à abandonner son alliance pour celle de la Prusse. Dès lors la ruine des Bourbons d’Espagne fut résolue dans son esprit. L'expédition de Portugal lui servit de prétexte pour faire entrer des troupes dans la péninsule. Les querelles de la famille royale lui fournirent l’occasion d’agir.
En mars 1808 une émeute éclatait à Aranjuez contre Charles IV et Godoï. Le roi, épouvanté, abdiqua en faveur de Ferdinand. Puis presque aussitôt, sur les conseils de Murat entré avec les troupes françaises à Madrid, il protesta que l’abdication lui avait été arrachée par la force et demanda la protection de Napoléon. D'autre part Murat persuadait à Ferdinand qu'il devait aller au-devant de Napoléon pour obtenir la reconnaissance de son avènement. Le père et le fils se rencontrèrent avec l’empereur à Bayonne. Là, faisant peur à Ferdinand en le menaçant de le traiter en rebelle, Napoléon le détermina à rendre la couronne à Charles IV. Alors celui-ci abdiqua, en son nom et au nom de ses enfants, en faveur de “son ami, le grand Napoléon” (20-30 avril 1808). Joseph Bonaparte fut fait roi d’Espagne; Murat, beau-frère de Napoléon, remplaça Joseph sur le trône de Naples.
Guerre d’Espagne. — L’indigne comédie de Bayonne provoqua une prise d’armes générale en Espagne et fut l’origine d’une guerre qui devait durer plus de cinq ans. Cette guerre devait avoir de graves conséquences pour Napoléon. En effet les Anglais trouvèrent en Espagne un champ de bataille, où ils attirèrent et usèrent à la longue les meilleurs soldats de la France. L’empereur engloutit là plus de 300,000 hommes, une élite qui lui manqua aux heures décisives de 1813.
Pour la première fois aussi Napoléon se heurta à une résistance nationale. Tout le peuple espagnol se leva pour défendre son indépendance. Dans chaque paysan il y eut un soldat, chez qui le fanatisme patriotique fut, comme au temps de la lutte contre les Maures musulmans, déculpé par le fanatisme religieux. Contre Napoléon qui tenait alors le pape emprisonné, le clergé espagnol prêcha une véritable croisade. “Que sont les Français? lisait-on dans le catéchisme enseigné aux enfants. — D’anciens chrétiens devenus hérétiques. — Est-ce un péché de mettre un Français à mort? — Non; on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d’hérétiques.”
Au début même de la guerre, l’armée française subit un grave échec. En juillet 1808, un corps d'armée, commandé par le général Dupont, se laissa envelopper par les Espagnols près de Baiïlen, à l’entrée d’un des défilés de la Sierra Morena. Epuisés par la chaleur et la soif, les Français mirent bas les armes. Cette capitulation de soldats réputés invincibles eut un immense retentissement en Europe; elle éveilla chez tous les vaincus des espoirs de revanche et ébranla le prestige de l’'Empire.
Pour tâcher de réparer le mal, Napoléon vint prendre luimême la direction de la guerre en Espagne. Une campagne de moins d’un mois dont l’épisode le plus brillant fut le combat de Somo-Sierra, lui livra le nord de l’Espagne et le conduisit à Madrid. Mais il dut soudain rentrer en France (janvier 1809), pour parer à une nouvelle attaque des Autrichiens.
Wagram. — Depuis Austerlitz, l'Autriche avait reconstitué son armée. Elle avait un bon général, l’archiduc Charles. D'autre part, elle savait que l'alliance franco-russe s'était relâchée et ne craignait pas une intervention du tsar. Quand
Napoléon se fut éloigné en Espagne, elle crut l’occasion propice, conclut avec l’Angleterre et l'Espagne insurgée la cinquième coalition, et attaqua brusquement sans déclaration de guerre.
Comme en 1805, les Autrichiens s’étaient flattés de surprendre Napoléon; comme en 1805, Napoléon déjoua leurs calculs par sa rapidité. L’archiduc Charles, battu à Eckmühl (22 avril), faillit être pris devant Ratisbonne. Mais il parvint à forcer le passage du Danube et à se réfugier sur la rive gauche.
La campagne se poursuivit aux environs de Vienne. Pour atteindre l’archiduc Charles, et sous ses yeux, Napoléon tenta le passage du Danube à l’est de Vienne, à l’île de Lobau, au village d’Essling, mais les ponts de bateaux se rompirent, coupant l’armée française en deux. Malgré leurs attaques furieuses, — il y eut plus de 45,000 hommes hors de combat — les Autrichiens ne purent pas cependant emporter la victoire (21-22 mai 1809). Napoléon se retrancha dans l’île de Lobau. Quarante jours après, à la faveur d’un violent orage, il passa le Danube dans la nuit, et cette fois battit l’archiduc Charles dans la plaine de Wagram (5-6 juillet). Les Autrichiens perdirent 30,000 hommes, maïs se retirèrent en bon ordre vers la Bohême.
Cependant l’empereur François demanda la paix. Par le traité de Vienne (octobre 1809), il dut céder au grand-duché de Varsovie sa part de Pologne, à la Bavière la vallée de l’Inn, à Napoléon les provinces de l’Adriatique avec Trieste; au total, près de quatre millions de sujets.
L’Apogée de Napoléon. —La paix de Vienne marqua l’apogée de la puissance de Napoléon. Pendant deux ans il fut le maître de l’Europe centrale et occidentale. Empereur des Français, roi d'Italie, médiateur de la Confédération suisse, protecteur de la Confédération du Rhin, entouré de rois vassaux, il commandait à plus de 70 millions d'hommes, la moité de la population d'Europe. Il avait pour alliés, volontaires ou forcés, le tsar, l’empereur d'Autriche, les rois de Prusse et de Danemark. La Suède, dont la dynastie était près de s’éteindre, prenait pour prince royal un de ses maréchaux, Bernadotte. Napoléon lui-même, ayant divorcé avec l’impératrice Joséphine, obtenait la main de l’archiduchesse Marie-Louise, fille de l’empereur d'Autriche. A la cérémonie du mariage, la traîne de la nouvelle
impératrice était portée par cinq reines (1810). L'enfant qui naquit de cette union reçut le titre de Roi de Rome. Il semblait que l'avenir de la dynastie fût assuré et que Napoléon touchôt à l’heure du triomphe définitif.
L'Armée impériale. — Ce triomphe, cette incomparable puissance, Napoléon les devait tout à la fois à son propre génie et à la valeur de son armée.
L'armée impériale était restée organisée à peu près comme l’armée républicaine. Elle se recrutait par la loi de la conscription votée en 1798 sous le Directoire: en vertu de cette loi, tous les Français de vingt à vingt-cinq ans formaient cinq classes de conscrits; la classe la plus jeune était appelée la première, les autres suivaient en cas de besoin par rang d’âge. La durée du service était fixée à cinq ans.
L'armée comptait un corps d’élite, la garde impériale. Forte de 9,000 hommes à l’origine, elle finit par devenir une véritable armée de 90,000 hommes, divisée en vieille garde, moyenne et jeune gardes. Elle se recrutait parmi les sous-officiers et les soldats ayant fait plusieurs campagnes et de conduite exemplaire. L’infanterie de la garde se composait de grenadiers, de chasseurs à pied, de voltigeurs; la cavalerie, des grenadiers à cheval, les plus beaux hommes de l’armée, des dragons de l’impératrice, des chasseurs, des Mameloucks, en partie venus d'Egypte, et des gendarmes d’élite. En outre, à partir de 1806, l’armée impériale compta des régiments étrangers, suisses, polonais, croates, etc., dont le nombre alla sans cesse croissant.
Napoléon apportait le plus grand soin à la constitution des cadres inférieurs, officiers et sous-officiers. Il les voulait formés d'hommes rompus au métier des armes: nul ne pouvait être promu sergent avant quatre années de service, sous-lieutenant avant huit années. L’école militaire de Saint-Cyr formait les officiers instruits, destinés aux cadres supérieurs, que l’empereur voulait jeunes. Les colonels et les généraux avaient en moyenne trente-sept ans; beaucoup avaient moins.
Causes du déclin de l’Empire. — La puissance de Napoléon était plus apparente que réelle et il ne fallut pas deux années pour l’abattre.
L'immense Empire français n’avait été fondé que par la force et ne se soutenait que par la force. Les peuples annexés, Belges, Hollandais, Allemands, Italiens, supportaient avec une impatience croissante la domination étrangère, l’odieux fardeau de la conscription, le blocus continental, ruineux surtout pour les marchands de Hambourg et de Hollande. Enfin la France elle-même, rassasiée de gloire, était lasse: les meilleurs soldats étaient tombés sur les champs de bataille. La guerre d’Espagne, qui se prolongeait sans résultats décisifs, était comme une blessure incurable au flanc de l’Empire.
L'Empire n’était entouré que d’alliés. Mais les alliés, Russes, Prussiens, Autrichiens, avaient tous êté conduits à l’alliance par la défaite et n’y demeuraient que par la crainte. Leur unique pensée devait être et était la revanche, et chacun d’eux la préparait de son mieux.
Le Réveil de la nation allemande. — Nulle part la domination française et le despotisme napoléonien n’étaient plus détestés qu’en Allemagne. Dès 1809, des soulèvements partiels, en Tyrol, en Westphalie, réprimés non sans peine, avaient prouvé que le patriotisme s’éveillait parmi les peuples. A la veille de la paix de Vienne, un étudiant saxon avait essayé de poignarder Napoléon, “intimement convaincu, disait-il, qu’en le tuant il rendrait le plus grand service à son pays et à l’Europe.” “Vous tuer n’est pas un crime, c’est un devoir,” répondit-il à Napoléon qui l’interrogeait. C'était l’état d’esprit des Espagnols et le présage d’un prochain mouvement national germanique.
La Prusse, si lourdement frappée après Ina, se réorganisait silencieusement. Un groupe de ministres patriotes, Stein, Hardenberg, Scharnhorst, travaillaient depuis 1808 au relèvement du royaume. Ayant constaté quelles prodigieuses ressources militaires la Révolution avait assurées à la France, ils s’efforçaient de procurer les mêmes ressources à la Prusse en intéressant, par des réformes inspirées pour partie de la Révolution, le peuple entier à la guerre future contre Napoléon. C’est ainsi qu’ils avaient aboli les distinctions de droits entre nobles, bourgeois et paysans, délivré le paysan du servage, supprimé les corvées, rendu les grades militaires accessibles à tous, roturiers ou nobles, rendu national le recrutement de l’armée, imaginé enfin pour le soldat un mode d’instruction rapide qui permettait de faire passer chaque année par les casernes deux fois plus d’hommes que ne le croyait Napoléon.
Rupture de l'alliance franco-russe. — Pourtant ce ne fut pas la Prusse, mais la Russie qui donna le signal de la croisade contre Napoléon. L'alliance française n’avait jamais été populaire en Russie. Dans les églises russes, on récitait publiquement des prières contre les Françaiïs, et certains pensaient à assassiner le tsar Alexandre pour s’être allié avec eux. Le tsar lui-même se détacha de la France quand il vit les effets ruineux du blocus et quand il s’aperçut que Napoléon ne lui donnerait jamais ni Varsovie, ni Constantinople.
Dès1810,Alexandre se rapprocha de l’Angleterre et commença ses préparatifs de guerre. Napoléon riposta en annexant en 1811 le grand-duché d’Oldenbourg qui appartenait au beaufrère du tsar; les relations entre les deux empereurs s’envenimèrent d'autant plus. A lafin d’avril 1812, Alexandre sejugeant prêt, adressa un ultimatum à Napoléon. Il avait pour alliés les Anglais, les Espagnols, et les Suédois avec Bernadotte, séduit par la promesse de la Norvège. La guerre fut déclarée le 22 juin 1812.
Napoléon avait pour alliés l’empereur d'Autriche et le roi de Prusse. Maïs ces prétendus alliés assuraïent le tsar de toutes leurs sympathies.
Campagne de Russie. — Napoléon attaqua avec 350,000 hommes. Il voulait d’abord détruire l’armée russe, puis dicter
la paix à Moscou. Mais les Russes furent insaisissables. Le tsar avait adopté la tactique suivante: éviter les grandes batailles, entrainer les Français dans l'intérieur des terres, et “laisser au temps, au désert, au climat le soin de la défense.”
Les Français parvinrent à six jours de marche de Moscou, sans avoir livré de bataille décisive, mais ayant perdu des milliers d'hommes par la maladie et la désertion. Cependant le peuple russe s’indignait qu’on laissât l’ennemi occuper Moscou, la “Ville Sainte.” Koutousof, avec 180,000 hommes et 640 canons, fut chargé de barrer la route à Napoléon, qui ne disposait pas de forces supérieures. Une bataille furieuse s’engagea au sud de Borodino, près de la Moskova, la rivière de Moscou (7 septembre 1812). Le soir les Français avaient perdu 30,000 hommes, les Russes 40,000. Ceux-ci battirent en retraite, mais en bon ordre et nullement démoralisés.
L'armée française entra dans Moscou. Napoléon espérait que la prise de la vieille capitale déterminerait Alexandre à traiter. À tout le moins il pourrait passer l’hiver dans cette grande ville, s’y ravitailler et marcher de là sur Saint-Pétersbourg.
Le patriotisme russe ruina tous ces desseins. Alexandre ne demanda pas la paix. Et le lendemain même de l’entrée de Napoléon dans Moscou, les Russes incendiaient la ville. Napoléon cependant s’obstina à rester. Il ne se décida à partir que le 18 octobre 1812, ayant perdu quatre précieuses semaines.
La Retraite. — La retraite tourna au désastre par suite d’un hiver précoce et d’une exceptionnelle rigueur. En novembre le thermomètre tomba à 30°; au début de décembre à 37° centigrade. Le froid foudroyait les corbeaux en plein vol et tua aux Russes eux-mèmes, habitués au climat, près de la moitié de leurs effectifs. Quant à l’armée française, talonnée par Koutousof, harcelée par des nuées de Cosaques, elle ne fut plus bientôt qu’une cohue de malheureux mourant de faim et de froid, jalonnant la route de traînées de cadavres, d’armes, de voitures, de canons abandonnés. Aux abords de la Bérésina, une rivière large de 80 mètres, les Français se trouvèrent cernés entre trois armées russes, fortes de 140,000 hommes.
Ils étaient 65,000, dont 28,000 à peine encore armés. Un soudain dégel venait de fondre la glace sur laquelle ils comptaient passer. Grâce à l’héroïsme des quatre cents soldats pontonniers du général Éblé qui se sacrifièrent pour le salut de tous, deux ponts furent jetés sur la rivière. Pendant vingt-quatre heures, nuit et jour, ces héros travaillèrent dans l’eau chargée de glaçons qui s’attachaient aux chairs La plupart en moururent; mais les Français purent faire brèche dans l’armée russe et continuer la retraite (25-29 novembre). Le 16 décembre 1812, 18,000 hommes en haïllons repassaient le Niémen. Les pertes totales montaient à 330,000 hommes. L’une des dernières nuits de la retraite, le froid dans une division de 15,000 hommes en avait tué 12,000.
Campagne de 1813. — Le désastre de Russie fut pour Napoléon “le commencement de la fin.” Tous les vaincus tressaillirent d'espérance. La Prusse fut la première à se joindre aux Russes contre la France (février 1813). L’Autriche demeura neutre, mais pour pouvoir compléter ses armements. !
Napoléon, cependant, déployait une activité prodigieuse. En quelques semaines il reconstituait une armée de 300,000 hommes, mais c’étaient de tout jeunes conscrits ayant moins de vingt ans, et on n’eut pas le temps de former une cavalerie suffisante.
Dès le printemps de 1813, l’empereur reprit l’offensive. Par la victoire de Lutzen (2 mai), il rejeta les Prusso-Russes au delà de l’Elbe; par la victoire de Bautzen (19 mai), au-delà de l’'Oder. Les alliés demandèrent alors un armistice pour donner à l’armée autrichienne, qui n’était pas encore prête, le temps d’entrer en ligne. Des négociations s’ouvrirent au congrès de Prague, qui ne fut qu’une comédie habilement jouée par le chancelier d'Autriche, Metternich. Au mois d’août, l’Autriche se joignit enfin à la coalition, qui comprenait maintenant tous les grands États d'Europe.
Dresde. Leipzig. — Alors s’engagea la lutte décisive entre Napoléon et l’Europe. Les alliés disposaient de 500,000 hommes en trois armées: une armée autrichienne dont le chef fut Schwarzenberg, une armée prusso-russe avec Blücher, une armée suédo-russe, commandée par Bernadotte.
Avec 70,000 hommes, à Dresde, Napoléon réussit encore à repousser les 150,000 Autrichiens de Schwarzenberg. Mais ses lieutenants étaient battus, en Silésie par Blücher, en Brandebourg par Bernadotte. Pour ne pas se laisser déborder, il se retira sur Leipzig. Adossé à la rivière de l’Elster, il soutint là, pendant quatre jours, du 16 au 19 octobre, avec 155,000 hommes, l’assaut de 300,000 coalisés. Ce fut la plus colossale bataille de l’Empire, appelée par les Allemands 4 bataille des nations. Le 18 au soir, faute de munitions, Napoléon dut ordonner la retraite. Mais il n’y avait qu’un pont sur l’Elster, et on le fit sauter par erreur avant que toute l’armée ne fût passée. Les alliés purent ramasser ainsi 20,000 prisonniers et 250 canons; eux-mêmes avaient 60,000 hommes hors de combat.
Toute l’Allemagne se joignit aux vainqueurs. À Leipzig, pendant la bataille, Saxons et Wurtembergeois avaient fait défection et passé du côté des alliés. Après Leipzig, l’armée bavaroise voulut barrer la route à Napoléon : elle fut culbutée à Hanau (30 octobre 1813). Les Français purent repasser sur la rive gauche du Rhin.
Perte de l’Espagne. — En même temps que Napoléon perdait l'Allemagne, ses maréchaux achevaient de perdre l’Es. pagne. Les efforts faits pendant cinq ans pour soumettre les Espagnols n’avaient pas abouti, parce qu’il n’y avait pas eu d'unité de commandement, et que les chefs des différentes armées se jalousaient et ne se soutenaient pas. Les Anglais, commandés par Wellington, n’avaient pu être délogés des lignes de Torrès-Vedras, en Portugal. Partis de là, ils avaient pris Madrid (23 mai 1813), refoulé les Français vers le nord, et, par la victoire de Vitoria (21 juin 1813), Wellington les avait rejetés en France. Au moment où Napoléon allait avoir à faire face à l'invasion par la frontière du Rhin, le maréchal Soult avait à défendre déjà la frontière des Pyrénées. Napoléon, trop tard, se décida à rendre sa couronne à Ferdinand et à le renvoyer en Espagne (décembre 1813).
L’Invasion. — Au mois de janvier 1814, les alliés franchirent le Rhin. Bernadotte marcha sur la Belgique; Blücher et Schwarzenberg, se dirigeant droit sur Paris avec les souverains,
opérèrent leur concentration sur l’Aube; leurs forces réunies montaient à 250,000 hommes. Napoléon n’avait pas 80,000 hommes à leur opposer. Mais par son génie, par la rapidité de ses mouvements, il allait, pour ainsi dire, se multiplier. L’empereur, selon ses expressions, “chaussa les bottes du général de l’armée d'Italie.”
Les alliés se flattaient d’être à Paris en huit jours, il leur fallut plus de deux mois pour y parvenir. Après avoir repoussé Napoléon à la Rothière (1° février), ils se séparèrent pour vivre plus aisément, et marchèrent sur Paris, Blücher par la Marne et le Petit Morin, Schwarzenberg par l’Aube et la Seine. Napoléon se plaça entre eux, et volant de l’un à l’autre, frappant tour à tour sur la Marne et sur la Seine, il s’efforça de les arrêter successivement.
En février, il se jeta sur l’armée de Blücher à Champaubert, la dispersa les jours suivants à Montmirail, Château-Thierry, Vauchamps. Ces quatre combats en quatre jours (10-13 février) coûtèrent aux Prussiens refoulés jusqu’à Châlons 40,000 hommes et 100 canons. Courant de là sur Schwarzenberg, il l’arrêta à Montereau, le battit et le rejeta au delà de l’Aube sur Chaumont. Du 10 au 18 février, faisant transporter une partie de son infanterie en charrettes, il avait livré et gagné sept batilles, et ramené les alliés à peu près aux positions qu’ils occupaient un mois plus tôt, au début de la campagne.
Mais en mars, les alliés ayant repris l'offensive, Napoléon fut moins heureux. Blücher, qu’il espérait écraser sur l’Aisne, parvint à s'échapper par le pont de la place de Soissons qui venait de capituler. Poursuivi toujours, battu à Craonne (7 mars), mais finalement rejoint par des renforts détachés de l’armée de Bernadotte, il se retrancha sur le plateau de Laon, d’où Napoléon ne put le déloger (9 mars). Revenu en toute hâte sur l’Aube, Napoléon se heurta à Arcis-sur-Aube, avec 28,000 hommes, aux 100,000 hommes de Schwarzenberg: il dut reculer (20 mars).
Abdication de Napoléon. — Dans cette situation désespérée, Napoléon conçut un plan audacieux: il marcha sur la Lorraine, Pour y ramasser les garnisons des places fortes, couper les lignes de ravitaillement des alliés et les forcer à revenir en arrière.
Le plan faillit réussir; les alliés se disposaient à reculer vers Metz, quand ils apprirent, par un courrier intercepté, que Paris n’était pas en état de se défendre et qu’il y existait un fort parti en faveur des Bourbons. Le tsar fit alors décider la marche en masse sur Paris (24 mars).
Paris n’était pas fortifié. Pourtant les alliés ne se rendirent maîtres de la ville qu'après une bataille sanglante (30 mars). Le soir une capitulation fut signée. Le 31 mars, les alliés firent leur entrée dans Paris, évacué par les troupes françaises.
Cependant Napoléon était encore là, à Fontainebleau, à 50 kilomètres de Paris, avec 60,000 hommes. Dès qu'il avait appris la marche des alliés sur Paris, il était revenu à bride abattue. Il se préparait à combattre. Mais ses maréchaux, las de la guerre, refusèrent de marcher. L’un d’eux, Marmont. abandonna ses positions et emmena ses troupes. Cette défection contraignit Napoléon à abdiquer sans conditions (6 avril): les alliés lui accordèrent la souveraineté de l’île d’Elbe, entre la Corse et l'Italie.
La Restauration des Bourbons. — Les alliés avaient décidé de restaurer en France la famille des Bourbons. A l’instigation de Talleyrand, le Sénat proclama roi sous le nom de Louis XVIII le comte de Provence, frère de Louis XVI.
Napoléon renversé, on traita de la paix. Les conditions en furent réglées par le traité de Paris (30 maï). La France ne gardait de toutes ses conquêtes que la Savoie et Avignon. Elle rendait, avec leur matériel représentant une valeur d’un milliard et demi, 53 places fortes d'Allemagne, d’Italie et de Belgique, qu’occupaient encore de fortes garnisons. La répartition des territoires qu’elle abandonnait devait être réglée par un congrès convoqué à Vienne.
Ce traité souleva l’indignation populaire en France. Les rancunes contre Napoléon furent oubliées. On ne vit plus en lui que le défenseur de la France envahie, et dans Louis XVIII qu’un roi “ramené dans les fourgons de ’étranger.”
Le Retour de l’île d’Elbe. — A l’île d’'Elbe, Napoléon était au courant des mouvements de l'opinion en France. Il se résolut à tenter de renverser les Bourbons.
Le 1% mars 1815, ayant échappé à la surveillance des flottes
anglaises, il débarquait sur la côte de Provence avec un millier de vieux soldats: le 20, il était à Paris. Sa marche avait été un prodigieux triomphe. Lorsqu'il parut dans le vestibule des Tuileries, remplies de la foule de ses fidèles, la joie toucha au délire. L'empereur fut porté de mains en mains jusqu'aux salons du premier étage: “Je crus, raconte un témoin, assister à la résurrection du Christ.”
La veille, Louis XVIII s'était enfui en Belgique.
Napoléon devait rester au pouvoir à peu près cent jours (28 mars — 22 juin 1816).
Waterloo. — Napoléon désirait la paix, mais les souverains ne volurent même pas négocier avec lui. Dès le 13 mars, ils l’avaient mis hors la loi ‘comme ennemi et perturbateur du repos du monde”; puis ils s’étaient engagés à mettre sur pied 800,000 hommes et à combattre jusqu’à l’écrasement de l’empereur.
Une armée anglaise, commandée par Wellington, une armée prussienne, commandée par Blücher, formaient l’avant-garde de la coalition, en Belgique; leurs forces réunies s’élevaient à 220,000 hommes. Napoléon résolut d’aller les chercher, de se jeter entre elles et de les accabler l’une après l’autre.
Il réunit 124,000 hommes, franchit la Sambre et le 16 juin battit Blücher près de Fleurus à Ligny, mais sans parvenir à écraser complètement l’armée prussienne. Puis, ayant chargé Grouchy avec 30,000 hommes de poursuivre les Prussiens, il se retourna contre les Anglais.
Le 18 juin à Waterloo, Napoléon fut battu de façon décisive. L’arrivé des Prussiens, qui avaient trompé Grouchy, décida de la victoire.
La Fin de Napoléon. — Quatre jours après Waterloo, de retour à Paris, le 22 juin, Napoléon, découragé et impuissant, abdiquait pour la seconde fois.
Après son abdication, il gagna le port de Rochefort, pensant s’y embarquer pour les Etats-Unis. Mais une croisière anglaïse bloquait la côte. Alors Napoléon résolut de demander asile au gouvernement anglais et l’autorisation de vivre libre en Angleterre. Il s’embarqua à bord du vaisseau anglais Bellérophon. Les Anglais le considérèrent comme prisonnier de guerre
et le firent transporter à Sainte-Hélène, un rocher perdu sous les tropiques, au milieu de l’océan Atlantique. Il y vécut six ans avec quelques fidèles, dictant ses souvenirs, soumis à de pénibles vexations, gardé à vue par des soldats, étroitement surveillé par les commissaires des alliés. Il mourut à cinquante-deux ans, le $ mai 1821, d’un cancer à l'estomac.
Seconde Restauration. — Le 7 juillet, les Anglo-Prussiens avaient occupé Paris; le 8, Louis XVIII, revenu derrière l’armée des alliés, rentrait aux Tuileries.
Mais la chute de Napoléon et le retour de Louis XVIII ne suspendirent pas la marche des armées de la coalition. Près d’un million de soldats, entrant par toutes les frontières, envahirent la France et se vengèrent par mille exactions des défaites subies pendant vingt années. Ce régime dura plus de quatre mois, jusqu’à la conclusion du second traité de Paris (20 novembre 1815).
Ce traité ramenait la France à ses limites de 1790; on lui enlevait la Savoie et Nice, et plusieurs places fortes sur la frontière du nord-est. Elle devait, en outre, payer une lourde indemnité de guerre — 700 millions — et subir pendant cinq ans l’occupation étrangère — 150,000 hommes. Telle fut la désastreuse conclusion du retour de l’île d’Elbe : la France se retrouvait plus petite qu’à la veille de la Révolution.
Le Congrès de Vienne. — Après leur victoire, en 1814, les souverains alliés s’occupèrent de refaire la carte politique de l’Europe: ce fut l’œuvre du congrès de Vienne.
Le congrès se tint d'octobre 1814 à juin 1814. Des représentants de tous les États de l’Europe avaient été convoqués, mais en fait il n’y eut jamais de séance plénière. Toutes les questions furent réglées dans des conférences tenues par les représentants des grandes puissances, sous la présidence du chancelier d’Autriche, Metternich. Le représentant de Louis XVIII, Talleyrand, grâce à son incomparable habileté, réussit À se faire admettre à ces conférences et à y jouer un rôle important.
Les conférences de Vienne aboutirent à la signature de plusieurs traités qui furent ensuite réunis et contresignés par les grandes puissances sous le nom d’Acte final du congrès de
Vienne (9 juin 1815). Les États secondaires furent simplement invités à donner leur adhésion.
L'Europe en 1815. — Les traités de Vienne, complétés par le second traité de Paris, liquidèrent les vingt-trois années de guerre de la Révolution et de l’Empire.
L’Angleterre, maîtresse des mers, gardait Malte et les îles Ioniennes dans la Méditerranée; la Guyane, Tabago, la Trinité en Amérique; le Cap en Afrique; Ceylan en Asie; l’île de France dans l’océan Indien: toutes colonies enlevées à la France et à ses anciennes alliées, Hollande et Espagne.
La Prusse gagnait environ deux millions de sujets. Elle avait acquis une partie de la Pologne, un tiers de la Saxe; en outre, sur la rive droite du Rhin, la Westphalie: sur la rive gauche, Trèves et la plupart des territoires enlevés à la France.
“était comme une seconde Prusse, la Prusse rhénane, portée à la frontière de France et chargée de la surveiller.
L’Autriche gagnait quatre millions de sujets. Elle avait acquis en Allemagne, le Salzbourg; en Italie, la Lombardie et l’ancienne république de Venise, qui réunies formèrent le royaume lombard-vénitien; sur la côte de la péninsule balkanique, la Dalmatie. L’acquisition de la Lombardie et de la Vénétie faisait d’elle la puissance dominante en Italie.
La Russie gagnait de quatre à cinq millions de sujets. Elle avait acquis sur la Baltique, la Finlande, prise à la Suède; sur le Danube, la Bessarabie, prise à la Turquie; sur la Vistule, le grand-duché de Varsovie, qui portait sa frontière jusqu’au voisinage de l’Oder. De ce grand-duché, Alexandre fit un royaume de Pologne, juxtaposé et non pas annexé à l’empire de Russie.
Autour de la France était constituée une barrière d’États secondaires, destinée à l'isoler. Cette barrière se composait du royaume des Pays-Bas, État nouveau formé par la réunion de la Belgique à la Hollande; de la Confédération suisse formée de dix-neuf cantons neutres, dont la neutralité était garantie par l’Europe; du royaume de Sardaigne, qui reprenait la Savoie, Nice et le Piémont, et qui acquérait Gênes et son territoire.
En Allemagne on ne rétablit — le royaume de Hanovre excepté — presque aucun des États que la Révolution et Napo-
léon avaient fait disparaître. Les États ecclésiastiques, notamment, demeurèrent tous supprimés. Les trente-huit Etats subsistants — il y en avait 360 en 1792 — formèrent la Confédé. ration germanique présidée par l'Autriche. La Confédération n’était d’ailleurs qu’une association de souverains indépendants et non pas une union des peuples en un peuple.
En Italie, les anciens souverains, le roi de Sardaigne, le pape, les Bourbons de Sicile, les princes autrichiens de Parme, Modène et Toscane, furent rétablis dans leurs États. Seules les républiques de Venise et de Gênes avaient définitivement disparu.
Au nord de l’Europe, la Norvège, enlevée au Danemark, était annexée à la Suède et la presqu'île scandinave formait ainsi un royaume unique au profit de Bernadotte.
Telle était la conclusion de l'épopée révolutionnaire et impériale. Mais ses répercussions devaient se prolonger bien au delà de 181$, et entraîner de nouveaux et profonds remaniements aussi bien de la carte de l’Europe que de son régime politique et social. Par la Révolution française et l'Empire avaient été répandues hors de France les idées nouvelles résumées dans la Déclaration des droits de l’homme: idées de liberté et d'égalité, idée de la souveraineté des peuples. Partout où dans ces vingt-trois ans la France établit sa domination ou fit prévaloir son influence, en Belgique, en Hollande, sur la rive gauche du Rhin, dans les parties de l’Allemagne annexées à l'Empire, dans certains États de la Confédération du Rhin, en Piémont, en Lombardie, en Vénétie, partout la Frarce avait aboli le régime des privilèges et des droits féodaux, et mis en vigueur le code civil. Dans ces pays, les rois, en 181 5, n’osèrent pas tenter la restauration des anciens usages. Partout aussi la Révolution éveilla chez les peuples la volonté de limiter l'arbitraire des souverains, le désir de participer au gouvernement, et de fixer par des constitutions les droits et les devoirs réciproques des gouvernants et des gouvernés. Partout elle éveilla chez eux la conscience nationale, le désir de s’affranchir des dominations oppressives et de briser les cadres arbitraires de l’ancien régime. En sorte qu’après 1815, l’action de la Révolution continua de se faire sentir par toute l’Europe et qu’elle s’y prolongea soit par des mouvements libéraux dans les
pays encore soumis à la monarchie absolue, soit par des mouvements nationaux, chez les peuples encore vassaux ou morcelés, comme les Belges, les Polonais, les Allemands et les Italiens. Ainsi la Révolution et l’Empire ont, dans ses traits essentiels, forgé l’Europe contemporaine.