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CHAPITRE PREMIER LA RESTAURATION

La Charte. — Restauré pour la seconde fois en 181 5, EGUiS XVIII maintint la constitution qu’il avait promulguée en 1814 sous le nom de Charte constitutionnelle.

Ce nom de Charte, emprunté aux institutions de l’ancien régime, était destiné à marquer que la constitution émanait “du libre exercice de l’autorité royale,” qu’elle était une concession gracieuse de Louis XVIII à son peuple, et non pas un contrat entre le peuple et son roi. La Charte reposait donc, non pas sur le principe de la souveraineté du peuple, comme les constitutions de 1791, de 1793, de l’an III et de l'an VIII, mais sur le principe de la souveraineté royale de droit divin. Louis XVIIT se proclamait “roi par la grâce de Dieu,” et datait la Charte de la dix-neuvième année de son règne.

Cependant la Charte garantissait aux Français les conquêtes essentielles de la Révolution: l'égalité devant la loi, l’admissibilité de tous à tous les emplois; la liberté individuelle, la liberté du culte, la liberté de la presse sous la seule réserve de se conformer “aux lois qui réprimeraient les abus de cette liberté.” Elle maintenait le code civil, l’organisation judiciaire de l’Empire, la Légion d’honneur. Elle déclarait irrévocable la vente des biens nationaux.

D'autre part la Charte établissait un régime représentati imité de l’Angleterre. Le pouvoir exécutif appartenait au roi seul, assisté de ministres responsables. Mais le roi partageait le pouvoir législatif avec deux Chambres, la Chambre des pairs et la Chambre des députés: aucune loi ne pouvait être appliquée, aucun impôt ne pouvait être établi sans un vote des deux Chambres. Les pairs étaient nommés par le roi, à titre viager ou à titre héréditaire. Les députés étaient élus pour cinq ans

par les Français Âgés de trente ans au moins, et payant au moins 300 francs de contributions directes.

Ainsi la Charte faisait du droit de vote un privilège de la fortune: la Chambre des députés ne représentait qu’une petite minorité de gens riches, grands propriétaires, banquiers, industriels et gros commerçants, environ 90,000 électeurs. La masse de la nation était tenue à l’écart.

Les Partis. — Il se forma bientôt dans le pays trois grands partis, le parti ultra-royaliste, le parti royaliste constitutionnel, le parti indépendant.

Les Ultras, pour la plupart anciens émigrés, n’acceptaient qu’à regret la Charte et voulaient restreindre le plus possible les libertés accordées par elle; c’étaient se montrer plus royaliste que le roi: de là leur surnom d’ “Ultras”. Ils voulaient aussi qu’on restituât aux émigrés les biens confisqués par la Révolution, qu’on rendit au clergé une place éminente dans l’État et que l’enseignement fût mis sous sa surveillance. Les Ultras étaient peu nombreux, mais ils étaient riches, actifs, violents, et ils avaient pour chef le frère même du roi, son héritier, le comte d’Artois.

Aux Ultras s AID les libéraux, Constitutionnels ou Indépendants.

Les Constitutionnels étaient ceux qui voulaient l’application loyale de la Charte. On appelait quelques-uns d’entre eux les Doctrinaires à cause de leur ton un peu sentencieux et dogmatique. Dans leurs rangs on trouvait, avec des émigrés comme le duc de Richelieu, beaucoup de membres des Assemblées de la Révolution comme Royer-Collard, de grands fonctionnaires de l’Empire comme Decazes. Le gros des forces était constitué par la haute bourgeoisie.

Quant au parti des Indépendants, il groupait tous ceux qui, républicains, bonapartistes ou même monarchistes, étaient partisans de la souveraineté du peuple, ennemis des Bourbons, et, par opposition aux Ultras, ennemis du clergé. Il comprenait une partie de la bourgeoisie, les étudiants, les officiers et les vieux soldats de Napoléon, les ouvriers des villes, les paysans acheteurs de biens nationaux menacés par les émigrés: éléments disparates, mais énergiques, qui se ralliaient autour d’un même

symbole, le drapeau tricolore. Leurs chefs les plus populaires étaient La Fayette et le général Foy. Beaucoup s’affilièrent à des sociétés secrètes où l’on conspira contre les Bourbons.

Les Constitutionnels avec les Ultras représentaient la majorité du corps électoral. ‘Les Indépendants ne furent jamais à la Chambre qu’une minorité, mais ils représentaient la majorité de la France.

La Terreur blancae. — Les Ultras furent d’abord les maîtres. Furieux d’avoir été chassés pendant les Cent jours, ils revinrent en 1815 ne pensant qu’à la vengeance et réclamant “des fers, des bourreaux, des supplices.” La “Terreur blanche” se vit bientôt dans toute la France. Ÿ

Dans le midi, à Marseille, Nîmes, Toulouse, Avignon, la populace royaliste se livra à de véritables massacres. Le maréchal Brune fut au nombre des victimes. A côté des vengeances populaires et anarchiques, il y eut les vengeances offcielles et les assassinats juridiques; Ney lui-même, si populaire par sa bravoure, et plusieurs généraux furent mis en jugement, condamnés à mort et fusillés. Tous les régicides, c’est-à-dire les anciens conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, furent bannis. Carnot alla mourir à Magdebourg.

La Chambre, élue en pleine Terreur blanche, fut presque entièrement composée d'Ultras. Louis XVIII déclara d’abord “qu’une pareille Chambre était introuvable.” Le mot resta. La Chambre introuvable vota plusieurs lois d’exception, telle la loi sur les écrits et les cris séditieux (novembre 1815), qui punissait de la déportation le cri de “A bas les Bourbons!”, même le simple fait d’arborer un drapeau tricolore. Elle institua des tribunaux d’exception, les cours prévôtales, qui jugeaient sans appel les crimes ou délits politiques: en quelques mois, il fut prononcé plusieurs milliers de condamnations, dont un grand nombre de condamnations à mort.

Le fanatisme de la Chambre introuvable inquiétait les souverains étrangers qui craignaient un nouveau soulèvement de la France exaspérée. Ils signalèrent le danger à Louis XVIII, naturellement porté par sa modération, son bon sens et son amour de la tranquillité, à mettre fin à ce régime. Ses ministres, le duc de Richelieu et Decazes, inclinaient eux aussi

vers une politique plus libérale. Louis XVIIL en septembre 1816, se décida à dissoudre la Chambre introuvable.

Le Gouvernement des modérés. — Les élections donnèrent la majorité aux royalistes constitutionnels qui devaient la conserver jusqu’en 1820. Ces quatre années furent une période de liberté relative et de réorganisation.

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr réorganisa l’armée par la loi de 1818 qui devait demeurer en vigueur dans ses dispositions essentielles jusqu’en 1868. Elle constitua une armée forte de 240,000 hommes sur le pied de paix, qui permit à la France de reprendre son rang parmi les grandes puissances. En principe l’armée se recrutait par engagements volontaires, mais pour parer à l'insuffisance de ces engagements, la loi organisait le système des appels par tirage au sort. On remettait ainsi en vigueut, sans la nommer,.la conscription. Les appelés pouvaient acheter un remplaçant.

Le baron Louis, ancien fonctionnaire de l’Empire, réorganisa les finances: chaque année le budget des dépenses et le budget des recettes durent être soumis aux Chambres et votés par elles. Les Chambres exercèrent dès lors un contrôle rigoureux sur l'emploi des finances publiques, et par suite sur tous les actes de l’administration.

Decazes, devenu premier ministre, fit voter en 1819 une loi sur la presse. Malgré les promesses de la Charte, la Restauration avait maintenu d’abord le régime impérial en matière de presse. Decazes supprima l'autorisation préalable et la censure; les délits de presse furent enlevés aux tribunaux correctionnels et déférés au jury de la cour d'assises, plus indépendant. Mais pour fonder un journal, il fallait déposer un très important cautionnement qui était de 10,000 francs de rente pour Paris. Chaque numéro était soumis À un droit de timbre de dix centimes. Aussi, — la vente au numéro n'étant pas en usage, — l'abonnement s’élevait-il à environ 80 francs. De même que le droit de vote, la lecture des journaux restait le privilège des riches.

Retour des Ultras au pouvoir. — Cependant les Ultras menaient une campagne acharnée contre Decazes. Ils avaient gagné à leur cause la droite du parti constitutionnel, le groupe

de Richelieu, effrayé par les progrès des Indépendants qui comptaient 25 députés en 1817, go en 1819. Decazes lui-même se proposait de faire modifier la loi électorale quand une catastrophe amena sa chute.

L'espoir de voir continuer la dynastie des Bourbons était tout entier dans le duc de Berri, fils du comte d’Artois. Le soir du dimanche gras, 13 février 1820, le duc, qui sortait de l'Opéra, fut poignardé par un ouvrier sellier, Louvel. Celui-ci, un fanatique, avait frappé le duc de Berri pour anéantir en lui la race des Bourbons. Mais la duchesse de Berri mit au monde, quelques mois plus pard, un fils qui reçut le nom de duc de Bordeaux (29 septembre 1820).

Le crime de Louvel fut aussitôt exploité par les Ultras. “Le poignard qui a frappé le duc de Berri est, disaient-ils, une idée libérale.” Le comte d'Artois demanda à genoux à Louis XVIII le renvoi de son ministre favori Decazes. Le ministre luimême offrit sa démission que le roi se résigna à accepter.

Decazes fut remplacé d’abord par Richelieu; puis, Richelieu paraissant encore trop modéré, par un des chefs du parti ultra, le comte de Villèle.

Pour arrêter les progrès du parti indépendant à la Chambre, Richelieu fit adopter la loi du double vote (juin 1820): en vertu de cette loi, les électeurs, divisés en collèges d’arrondissement, n’élisaient plus que 258 députés sur 430. Les 172 députés restants étaient élus par un quart des électeurs les plus imposés, réunis en collèges de département. Les électuers les plus riches, environ 20,000, votaient donc deux fois, dans les collèges d'arrondissement et dans les collèges de département. Le double vote assura le triomphe des Ultras: en 1824, une nouvelle Chambre ayant été réélue, les Indépendants furent réduits à sept.

La liberté de la presse fut suspendue. On rétablit la censure et l'autorisation préalable. Villèle fit voter la loi de 1822, qui rendait le jugement des délits de presse aux tribunaux correctionnels.

L'opposition étant devenue impossible dans les journaux et à la Chambre, les Indépendants essayèrent des coups de force. Ils formèrent une société secrète, appelée la Charbonnerie, du

nom d’une société secrète italienne. Chaque affilié versait un franc par mois, devait avoir un fusil, cinquante cartouches, et jurait d’exécuter aveuglément les ordres de ses chefs. La Charbonnerie se recruta surtout parmi les étudiants et dans l’armée. Elle organisa en 1821 et en 1822 neuf complots qui échouèrent tous et se terminèrent par des condamnations à mort, entre autres celles de quatre sergents du 45° de ligne en garnison à la Rochelle (2 septembre 1822).

Charles X.— En 1824, Louis XVIII mourut. Son frère le comte d’Artois lui succéda sous le nom de Charles X. Ilavait soixante-huit ans. Avec lui, c'était l’émigration même, le parti ultra et la contre-révolution qui arrivaient au trône. Inintelligent et têtu, Charles X était tout imbu des préjugés d’ancien régime. Il se vantait d’être le seul homme qui r’eût pas changé depuis 1789, et déclarait “qu’il aimerait mieux scier du bois que de régner à la façon d’un roi d'Angleterre.”

L'un des premiers actes du nouveau règne fut la mise à la retraite de deux cent cinquante généraux de l’Empire.

Les Lois de réaction. — Soutenu par Charles X, Villèle entreprit de réaliser tout le programme des Ultras. En 1826, il fit adopter par les Chambres deux lois: la loi dite du milliard des émigrés et la loi du sacrilège. La première loi assurait à tous les propriétaires fonciers, dont les biens avaient été confisqués au cours de la Révolution, une indemnité égale à vingt fois le revenu de leurs biens pendant l’année 1790. On avait estimé d’abord la somme nécessaire à un milliard: d’où l’expression “le milliard des émigrés.” En réalité l'indemnité monta à 625 millions. La loi du sacrilège punissait des travaux forcés à perpétuité le vol des vases sacrés dans une église, de la peine de mort la profanation publique d’une hostie consacrée.

Ces deux lois, votées après d’ardentes discussions, irritèrent l'opinion publique. Villèle n’hésita pas cependant à déposer deux nouveaux projets de loi, plus réactionnaires encore. L’un, qui portait atteinte à "égalité sociale, rétablissait pour certaines successions le droit d’aînesse. L’ autre, relatif à la presse, imposait des charges si rigoureuses aux imprimeurs qu’il eût entraîné à bref délai la suppression de l’imprimerie en France: c'est ainsi que toute feuille i imprimée, fût-ce un simple billet

de faire part, devait être taxée un franc par exemplaire. Un Ultra ayant qualifié le projet “loi de justice et d'amour,” ce surnom lui resta.

La Chambre des députés, malgré l’opposition désespérée des libéraux, vota les deux projets. Mais l’un et l’autre furent successivement repoussés par la Chambre des pairs, où siégeaient beaucoup d’hommes de la Révolutoin et de l’Empire. Ce fut à Paris une explosion de joie; le peuple célébra l'échec du gouvernement par des illuminations générales (1827). Dans l'espoir de détruire toute opposition, Villèle fit créer par le roi 76 pairs nouveaux et dissoudre la Chambre des députés, qui ellemême n'était plus assez docile. Mais ses adversaires avaient eu le temps de s'organiser: ils parvinrent à faire élire 260 opposants contre 170 ministériels (novembre 1827). Villèle démissionna.

Le Ministère Polignac. — Si hostile qu’il fût à une politique de modération, Charles X hésita d’abord à entrer en conflit avec la Chambre. A contre-cœur il remplaça Villèle par un royaliste modéré, Martignac, qui lutta sans succès contre l’opposition de droite et de gauche. Au bout d’un an et demi, Martignac fut renvoyé, et le roi, décidé à faire prévaloir sa politique, forma un ministère d’Ultras intransigeants présidé par le prince Jules de Polignac (août 1829). Polignac était connu pour avoir été mêlé à la conspiration de Cadoudal, et par la suite pour avoir protesté contre la Charte et refusé longtemps d’y prêter serment. En apprenant la formation de ce ministère, Metternich lui-même écrivit : “L'événement a la valeur d’une contre-révolution.” Talleyrand, avec deux jeunes journalistes, Thiers et Mignet, commença une habile propagande en faveur du duc d'Orléans.

Dès l’ouverture de la session parlementaire, en 1830, le conflit attendu se produisit. Au discours menaçant du roi, la Chambre riposta par la célèbre Adresse des 221, du nombre des députés qui la votèrent. En termes très respectueux, mais très fermes, elle exposait au roi qu’il y avait désaccord complet entre les vues de ses ministres et les vœux de la nation (18 mars 1830).

Le roi prorogea immédiatement la Chambre, puis il la déclara dissoute. De nouvelles élections eurent lieu du 23 juin au 19

juillet. Un éclatant succès venait d’être remporté en Afrique. Une armée française débarquée le 13 juin près d’Alger avait, après de brillants combats, occupé la ville le 5 juillet. Le roi et Polignac escomptaient le bénéfice moral de cette victoire: à leur profonde stupeur, le nombre des députés d’opposition passa de 221 à 270.

En vain les hommes clairvoyants conseillaient à Charles X des mesures de conciliation. Le roi, buté, répondait: “Les concessions ont perdu Louis XVI, je n’ai qu’à monter à cheval ou en charrette.” Le dimanche 24 juillet, au château de Saint- Cloud, s’appuyant sur l’article 14 de la Charte qui lui conférait le pouvoir “de faire les règlements et ordonnances nécessaires pour l’exécution des lois et la sécurité de l'Etat,” Charles X signa quatre ordonnances.

La première supprimait la liberté de la presse et rétablissait l’autorisation préalable.

La seconde portait dissolution de la Chambre.

La troisième modifiait la loi électorale, enlevant le droit de vote à certaines catégories de citoyens.

La quatrième fixait la date des nouvelles élections et de la convocation des Chambres.

De ces quatre ordonnances, la première et la troisième constituaient une violation flagrante de la Charte.

La Révolution de Juillet. — La publication des ordonnances — elles parurent le lundi matin 26 au Moniteur — déchaîna sur l’heure la Révolution.

Les journalistes, atteints les premiers, protesterent au nom de la loi et signèrent un manifeste énergique rédigé par Thiers: “Le régime légal est interrompu, celui de la force est commencé, disaient-ils. Le gouvernement a violé la légalité, nous sommes dispensés d’obéir.” On criait dans les rues “Vive la Charte! À bas Polignac!”?

Le 27, on commença à dresser les barricades. D’anciens officiers, un groupe de républicains énergiques dont le chef était Godefroy Cavaignac, des élèves de l’École polytechnique organisèrent l'insurrection. Il y eut trois journeés de bataille, les Trois Glorieuses, les 27, 28 et 29 juillet. Polignac, con- Vaincu que “Paris ne bougerait pas,” n’avait pris aucune pré-

caution, et Marmont, chargé de réprimer l’insurrection, ne disposait que de 8,000 hommes. D'ailleurs dans la guerre des rues, les troupes n’avaient aucun avantage sur les insurgés: le fusil de munition du soldat n’était pas supérieur au fusil de chasse du bourgeois, et, au milieu d’espaces resserrés et sinueux comme étaient alors toutes les rues de Paris, l’artillerie ne pouvait être utilisée.

Le mercredi 28, l’est de Paris était tout entier aux insurgés, et le drapeau tricolore flottait sur Notre-Dame et sur l'Hôtel de Ville. Marmont, qui avait son quartier général au Louvre, essaya de prendre l'offensive: sous un feu meurtrier, sous une pluie de tuiles, de pavés, de bouteilles, de meubles lancés des fenêtres et des toits, les troupes enlevèrent les barricades et parvinrent jusqu’à l'Hôtel de Ville et à la place de la Bastille. Mais les insurgés relevaient les barricades, aussitôt les troupes passées. Les soldats se battaient avec répugnance: un premier régiment passa aux insurgés. Le soir Marmont dut rappeler ses colonnes coupées les unes des autres et manquant de munitions; elles ne purent regagner le Louvre qu’à grand’peine, par un immense détour en suivant les boulevards extérieurs.

A son tour l'insurrection attaqua. Le 29, au matin, le Louvre était bloqué. Deux autres régiments firent défection. Vers midi la colonnade du Louvre fut occupée par surprise. La panique se mit dans les troupes qui s ’enfuirent en désordre et ne purent être ralliées qu’à l’Arc de l'Étoile. Avant deux heures les insurgés étaient entièrement maîtres de Paris. La bataille leur coûtait près de 800 tués et 4,500 blessés.

Une fois le Louvre enlevé, les députés ne craïgnirent plus de s'engager, et ils prirent la direction de la révolution triomphante. Réunis au nombre de trente environ chez l’un d’eux, le banquier Laffitte, ils nommèrent La Fayette commandant de la force armée et préparèrent l’avènement du duc d'Orléans.

Le vendredi matin 30 juillet, les murs de Paris étaient couverts d’un manifeste qui disait : “Charles X ne peut plus rentrer dans Paris; il a fait couler le sang du peuple. La République nous exposerait à d’affreuses divisions: elle nous brouillerait avec l’Europe. Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la Révolution. Le duc d'Orléans était à Jemmapes.

Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores. Il acceptera la Charte comme nous l’avons toujours entendue et voulue. C’est du peuple français qu’il tiendra la couronne.” Dans la journée, les députés réunis au Palais-Bourbon proclamèrent Louis-Philippe d'Orléans lieutenant-général du royaume. Mais le peuple, travaillé par les républicains et toujours en armes, lui était plutôt hostile. Une scène de parade changea ces dispositions. Le duc se rendit à l’Hôtel de Ville: il parut au balcon, un drapeau tricolore à la main, La Fayette l’embrassa, la foule applaudit et ces applaudissements tinrent lieu de vote populaire (31 juillet).

.… Quant à Charles X, jusqu’à la prise du Louvre, il avait refusé de croire à la gravité des événements. Il se fait en aveugle à Polignac qui, plus aveugle encore, niait obstinément l’importance de l'insurrection. La prise du Louvre et la déroute des troupes lui ouvrirent les yeux. Lorsqu'il se décida à faire les concessions nécessaires — retrait des ordonnances, renvoi du ministère Polignac, — il était trop tard. De Saint-Cloud, il dut gagner Rambouillet où il abdiqua en faveur de son petitfils, un enfant de neuf ans, le duc de Bordeaux, fils posthume du duc de Berri. Mais Paris ne voulait plus des Bourbons. Les insurgés marchèrent en masse sur Rambouillet (3 août). Charles X, découragé, gagna Cherbourg, d’où il s’embarqua pour l’Angleterre.

Louis-Philippe. — Le 9 août 1830, la Chambre — réduite d’ailleurs à 219 députés, à peine la moitié de ses membres — appelait au trône Louis-Philippe d'Orléans. Le duc se rendit en grande solennité au Palais Bourbon. Là, devant les députés et les pairs réunis; il jura d’observer fidèlement la Charte constitutionnelle, que la Chambre venait de reviser. Puis ayant signé son serment de son nouveau nom Louis-Philippe T°, 1l recut, des mains de quatre maréchaux de France, la couronne, le sceptre, le glaive et la main de justice, insignes de la royauté.

Louis-Philippe était âgé de cinquante-sept ans. Son père, connu sous le nom de Philippe-Egalité, avait pris une part active à la Révolution, et finalement avait été guillotiné en 1793. Lui-même, tout jeune encore, avait fait la campagne de 1792 sous les ordres de Dumouriez. Après la désertion de son chef, il dut émigrer pour échapper à l’échafaud. Revenu en France sous la Restauration, il s'était tenu habilement à l’écart. De mœurs simples et familiales, envoyant ses fils au collège Henri IV, lié avec les plus célèbres des libéraux, il avait su se rendre très populaire, surtout dans la bourgeoisie parisienne. “Il ne se remue pas, disait Louis XVIII, et cependant je m'aperçois qu’il chemine.”

Au début de sa royauté, il se montra aussi simple que par le passé. Il continua dans Paris ses promenades à pied, parapluie sous le bras. Les fêtes données aux Tuileries étaient toutes bourgeoises. A certaines réunions la reine Marie-Amélie, entourée de ses enfants, recevait tout en travaillant à l'aiguille. Ainsi la famille royale apparaissait à ses hôtes comme la première des familles bourgeoises. Louis-Philippe, c'était le bourgeois couronné.

Mais sa bonhomie n’empêchait pas Louis-Philippe d’être

un esprit entier, autoritaire et très jaloux de son autorité. Roi citoyen, comme il affectait de s'appeler lui-même, tenant sa couronne du peuple, il voulait cependant être vraiment roi et exercer dans le gouvernment une influence prépondérante. Convaincu d’autre part que la Charte, après les amendements de 1830, était le dernier mot de la sagesse politique, que toute réforme nouvelle serait inutile et dangereuse, il suivit une politique obstinément conservatrice.

Le Nouveau Régime. — Avant de nommer roi le duc d’Orléans, la Chambre avait procédé à une revision de la Charte. On supprima tous les termes qui “blessaient la souveraineté nationale,” base du nouveau régime. Le souverain devant régner désormais par “la volonté nationale,” le titre de roi de France fut remplacé par celui de “roi des Français.” On précisa la portée de l’article 14. L'âge pour être électeur fut abaissé à 25 ans. L'initiative des lois fut donnée aux deux Chambres. Le rétablissement de la censure fut interdit à jamais.

L'organisation du régime fut complétée par deux lois votées en 1831. L’une supprimait le double vote et abaissait de 300 francs à 200 francs le cens ou chiffre d'impôts exigé pour être électeur; cette mesure eut pour effet de doubler le nombre des électeurs: il y en eut environ 200,000 pour trente millions de Français. L'autre loi instituait une garde nationale, chargée de “défendre la royauté constitutionnelle et la Charte, de conserver ou rétablir l’ordre et la paix publique.” Comme on imposait au garde national l’obligation de s’équiper à ses frais, la garde ne se composa que de bourgeois aisés, commerçants, rentiers, fonctionnaires.

La bourgeoisie seule tirait donc profit de la Révolution de 1830: c’est sur elle que s’appuya Louis-Philippe, pris entre l'hostilité des masses populaires, déçues dans leurs espérances, et l’hostilité de la noblesse restée presque tout entière fidèle à la famille des Bourbons.

Le Début du règne. — Les hommes qui avaient élu Louis, Philippe n’étaient pas d’accord sur la politique à suivre. Les uns, avec Laffitte et La Fayette, voulaient de nouvelles réformes pour satisfaire le peuple, et rêvaient d’une revanche de 181 [ c'était le parti du mouvement. Les autres, pacifiques et con-

servateurs, formèrent le parti de la résistance, dont les chefs furent Casimir Périer, le duc de Broglie, Thiers et Guizot.

Au début, malgré ses préférences personnelles, Louis-Philippe trouva prudent de gouverner avec le parti du mouvement. Lafitte prit le pouvoir (août 1830—-mars 1831). Ce fut une période d’anarchie où les émeutes furent presque quotidiennes. Le peuple, resté en armes depuis les journées de juillet, saisissait toutes les occasions de manifester. Lors du procès de Polignac et des ministres signataires des Ordonnances, une insurrection faillit éclater parce que le peuple voulait qu’on les condamnÂt à mort et que les pairs les condamnèrent à la prison perpétuelle (décembre 1830). La fureur populaire se déchainait aussi contre le clergé, qui avait soutenu les Bourbons. A Paris l’archevêché fut saccagé et il s’en fallut de peu qu’il en fût de même de Notre-Dame. Des troubles pareils éclatèrent en province. Le roi, qui faisait effacer les fleurs de lis de ses armoires, n’osait pas entendre la messe publiquement.

Le roi et son ministre entrèrent bientôt en conflit au sujet de la politique extérieure. La Révolution de Juillet ayant provoqué, par contre-coup, des soulèvements en Belgique, en Italie, en Pologne, Laffitte voulait intervenir en faveur des insurgés. Louis-Philippe s’y refusa. Laffite démissionna (mars 1831.)

Casimir Périer. — Après sept mois de troubles continuels, le pays commençait à désirer un gouvernement fort, qui lui assurât la tranquillité. Louis-Philippe put donc sans crainte confier le pouvoir au parti de la résistance. Il forma un ministère Casimir Périer. Casimir Périer était un riche banquier, qui, député sous la Restauration, avait été un des chefs de l'opposition libérale. Énergique et d’esprit autoritaire, il accepta le pouvoir afin de restaurer l’autorité. Aussi n’admit-il dans le gouvernement qu’une volonté: la sienne. Ses collègues ne purent prendre aucune décision sans son assentiment. À l’un d’eux qui se disposait à monter à la tribune sans l’avoir consulté, il criait en pleine Chambre: “Ici, d’Argout!”

Casimir Périer ne gouverna qu’un an; il mourut le 16 mai 1832, victime d’une terrible épidémie de choléra. Mais ces quelques mois lui suffirent à rétablir l'ordre. On peut dire qu’il fonda une seconde fois la monarchie de juillet: avant lui

elle avait l'allure d’un gouvernement provisoire, qui semblait demander aux partis qu’on le tolérât; par lui, elle devint un gouvernement stable, fermement résolu à vivre et à briser ses adversaires.

Après la mort de Casimir Périer, deux hommes surtout incarnèrent au gouvernement la politique de résistance: Thiers et Guizot. Thiers, tout jeune encore, avait été journaliste sous la Restauration et était devenu célèbre par une Histoire de la Révolution, et le rôle qu’il avait joué en 1830. Guizot, de dix ans plus âgé que Thiers, avait été l’un des principaux Doctrinaires et l’un des rédacteurs de /”Adresse des 221.

L’Opposition légitimiste. — Jusqu'à 1835, le gouvernement fut occupé surtout à lutter contre les partis insurrectionnels, légitimistes et républicains.

Parti de salon et de sacristie, peu nombreux et impopulaires, les légitimistes ne furent jamais bien dangereux. Ils orgainsèrent quelques conspirations ridicules qui furent réprimées facilement. Au mois de mai 1832, la duchesse de Berri essaya de soulever la Vendée: à grand’peine elle réunit quelques centains de paysans que deux petits combats suffirent à disperser.

Les Insurrections républicaines. — Au contraire, l’opposition républicaine fit courir les plus grands dangers à la monarchie de juillet. Habitués à l’action révolutionnaire, organisés en sociétés secrètes, dont la plus importante fut celle des Droits de l’homme, les républicains essayèrent de recommencer à leur profit une révolution parisienne. Lyon, avec sa forte population ouvrière, fut aussi le centre d’une violente agitation qui dégénéra à plusieurs reprises en émeutes. Les insurrections les plus redoutables furent celles de juin 1832 et d’avril 18 34.

L'insurrection de 1834 fut suivie d’un procès monstre devant la Cour des Pairs, transformée en Haute-Cour de justice. Il y avait eu 2,000 personnes arrêtées; 164 furent mises en jugement. Le procès dura onze mois; on entendit 4,000 témoins. Les condamnations prononcées d’ailleurs furent effacées presque aussitôt par une amnistie.

Pendant le procès, avait eu lieu l'attentat de Fieschi (28 juillet 1835). Fieschi était un Corse, ancien soldat condamné pour vol; avec une sorte de mitrailleuse, il tira sur Louis-

Philippe, au cours d’une revue de la garde nationale sur les boulevards. Le roi ne fut pas atteint, mais il y eut 40 victimes dont 18 tuées sur le coup, et parmi elles le maréchal Mortier.

Cet attentat eut pour conséquence le vote de lois de répression, connues sous le nom de lois de septembre (1835). La plus importante était une loi sur la presse qui permit de détruire rapidement les journaux républicains, ruinés par les amendes.

Les Luttes parlementaires. — A partir de 1836, l’opposition républicaine étant brisée, l’agitation parlementaire succéda aux luttes de la rue. Les orléanistes, qui formaient la grande majorité de la Chambre, se divisèrent en trois groupes principaux: un groupe d'opposition, la gauche dynastique, l’ancien parti du mouvement dont le chef était Odilon Barrot; deux groupes de gouvernement, représentant l’ancien parti de la résistance, un centre droit dirigé par Guizot et un centre gauche dirigé par Thiers.

Longtemps la situation parlementaire fut instable: de 1836 à 1840, il y eut six changements de ministères. Profitant des divisions du parti gouvernemental, Louis-Philippe essaya de faire triompher sa politique personnelle; il appela à la présidence du Conseil Molé, un ancien ministre de Napoléon I* et de Louis XVIII, très disposé par conviction politique à n’être que le porte-parole du roi (septembre 1836). Mais les trois groupes finirent par se coaliser contre “le ministère de la Cour” et réclamèrent la “substitution du gouvernement parlementaire au gouvernement personnel.” Mis en minorité, Molé démissionna (mars 1839).

Le roi parut se résigner. En 1840, il donna la présidence du Conseil à Thiers, dont la doctrine politique se résumait en la formule: “Le roi règne et ne gouverne pas.” Mais, dans le conflit international provoqué par la question d’ Égypte, il refusa d'adopter les mesures belliqueuses de son ministre. Thiers dut céder la place à Guizot (octobre 1840).

Le Ministère Guizot. — Guizot devait rester au pouvoir près de huit années, jusqu’à 1848. Il demeura constamment en pleine communion d’idées avec Louis-Philippe qui disait de lui: “C’est ma bouche.” Comme lui il était autoritaire, conservateur, partisan de l’ordre et de la paix, “la paix, partouf toujours,”

la paix au dedans, la paix au dehors. Jusqu’à la fin, il repoussa toute idée de réforme, et pratiqua obstinément la politique d’immobilité. Pour gouverner ainsi, disait Lamartine, il n’était pas besoin d'hommes d'État, “une borne y suffirait!”

Cette politique fut en apparence constamment approuvée par la majorité de la Chambre. Mais cette majorité, Guizot, qui était personnellement de la plus scrupuleuse honnêteté, l'obtint par la corruption, soit en achetant les votes des électeurs en faveur des candidats dévoués au gouvernement, soit en achetant les votes des députés.

Les Nouveaux Partis. — Le système de la paix partout et toujours, le système de la corruption furent vivement combattus à la Chambre par une opposition composée des légitimistes, du centre gauche et de la gauche dynastique. Mais dans le pays, à côté du parti républicain, s'étaient formés deux partis nouveaux, le parti catholique et le parti socialiste.

Sous la Restauration, la cause catholique avait paru s’identifier avec la cause de la réaction et le clergé était profondément impopulaire. Au lendemain de la Révolution de 1830, alors que se déchaînaient les fureurs anticléricales, un groupe dn jeunes catholiques qui s’était formé autour d’un prêtre breton, l'abbé de Lamennais, résolut de fonder un parti qui se proposerait pour but la renaissance et le triomphe du catholicisme, mais par des moyens différents, par Ja liberté. Ils demandaient la séparation de l’Église et de l’État, la liberté d’associa. tion et surtout la liberté d'enseignement, l'abolition du monopole de l’Université établi par Napoléon. Ces idées, adoptées par tous ceux qu'on appela les “catholiques libéraux,” furent exposées dans l’Ævenir, journal créé par Lamennais en octobre 1830. Le pape ayant condamné la campagne en faveur de la séparation, l’ Avenir cessa de paraître en 1831, et Lamennais sortit du clergé pour rallier le parti républicain. Mais dans les milieux catholiques ses anciens disciples continuèrent son œuvre: le comte de Montalembert, devenu moralement le chef du parti catholique, lutta vainement à la Chambre des Pairs depuis 1836 pour obtenir l'abolition du monopole de l’Université; en revanche, sous l’action de prêtres éloquents comme le dominicain Lacordaire, il y eut un remarquable renouveau de la vie

religieuse et de l'influence du clergé sur la bourgeoisie comme sur le peuple.

D’autre part un grand nombre de républicains, émus par la misère affreuse qui régnait dans les milieux ouvriers, étaient devenus socialistes, c’est-à-dire qu’ils voulaient non seulement des réformes politiques, mais des réformes sociales, une organisation nouvelle de la société et du travail. Dans les sociétés secrètes, beaucoup d'ouvriers avaient adopté les doctrines communistes de Babeuf: leur chef était Blanqui. D’autres étaient disciples de deux théoriciens, Saint-Simon et Fourier. En 1840, un jeune journaliste, Louis Blanc, publia un livre intitulé l'Organisation du travail, qui eut un grand succès: 1l voulait que l'État se fit “le banquier des pauvres” et aidât les ouvriers à fonder pour chaque industrie des ateliers sociaux où les travailleurs se dirigeraient eux-mêmes et toucheraient, en dehors de leur salaire, un quart des bénéfices nets.

Louis Blanc continua à développer ses idées dans le journal républicain de Ledru-Rollin, la Réforme.

La Lutte contre Guizot.—Les adversaires de Guizot portèrent leurs attaques sur deux points principaux: l’alliance anglaise, la réforme électorale et parlementaire.

Guizot était partisan de l'entente cordiale” avec l’Angleterre. Son amour de la paix l’amena à plusieurs reprises à des concessions qui furent jugées humiliantes par l'opinion publique, surtout lors de l’affaire Pritchard (1844), un Anglais qui avait été emprisonné pour avoir excité les indigènes de Tahiti à se révolter contre la France. Guizot exprima au gouvernement anglais “son regret” et offrit “une équitable indemnité.” Cette attitude humiliée, vivement critiquée par tous les partis d'opposition, eut pour effet de rendre le roi et son ministre profondément impopulaires.

La question de la réforme ne passionnait pas moins l’opinion. La réforme que l'opposition réclamait, et qu’elle proposa chaque année à partir de 1841, était double: réforme parlementaire, ayant pour but d'empêcher que certains fonctionnaires, comme les préfets, pussent être députés; réforme électorale comportant l’abaissement du cens au moins à 100 francs. A l’extrême gauche, Ledru-Rollin réclamait même l'abolition du cens et

’établissement du suffrage universel. Chaque année, Guizot, docilement suivi par la majorité de la Chambre, fit repousser tous les projets de réforme, même les plus modérés. Alors l'opposition décida d’en appeler au pays.

A la fin de 1847, les chefs de l’opposition parlementaire, Odilon Barrot et Thiers, prirent l'initiative d’une grande campagne réformiste. Dans tout le pays, des banquets politiques furent organisés, où des orateurs exposaient aux assistants la nécessité de la réforme. Les républicains, s’associant bientôt à cette campagne, la rendirent plus énergique. Au banquet de Mâcon, Lamartine, après avoir flétri le régime de la corruption, prédit à brève échéance une révolution, si la royauté continuait à “s’entourer d’une aristocratie électorale au lieu de se faire peuple tout entier.”

La Révolution de Février. — La campagne des banquets aboutit, par surprise, à la révolution de février 1848.

Pour terminer la campagne, un grand banquet devait avoir lieu à Paris le mardi 22 février, avec le concours de 87 députés, à peu près toute l’opposition. Guizot interdit le banquet. Une manifestation fut organisée aussitôt pour la journée du 22, en guise de protestation. Guizot interdit la manifestation. Elle eut lieu quand même, et ce fut le début de la révolution.

Dans la nuit du 22 au 23, on commença à dresser des barricades. Le lendemain 23, l’attitude des gardes nationaux qui, place des Victoires, empêchèrent les cuirassiers de charger les manifestants, effraya Louis-Philippe et le décida à se séparer de Guizot. Il chargea d’abord Molé, puis Thiers de former un ministère. La nouvelle de la démission de Guizot causa une joie universelle; le soir, il y eut des illuminations presque partout. Le préfet de police disait: “C’est une émeute qu’il faut laisser mourir d’elle-même.”

Mais le soir même du 23 février, un incident sanglant provoquait la reprise de la lutte: comme une bande de manifestants arrivait boulevard des Capucines, devant le ministère des affaires étrangères, où habitait Guizot, un coup de feu fut tiré sur la troupe. Celle-ci riposta par une décharge à bout portant qui jeta par terre 35 morts et une cinquantaine de blessés. Exaspérés, les manifestants chargèrent les cadavres sur une

charrette; puis, en cortège, à la lueur des torches, ils les promenèrent à travers les rues en appelant le peuple aux armes. Le jeudi matin 24, Paris était hérissé de barricades et l’on criait partout: “Vive la République !”?

La bataille fut courte. Les soldats étaient épuisés d’être restés “depuis soixante heures sac au dos, les pieds dans la boue froide, avec seulement trois rations de biscuit. La plupart n'avaient pas dix cartouches.” Louis-Philippe, déconcerté et hésitant, décida de retirer les troupes et de confier le service d’ordre à la garde nationale. Dans leur mouvement de retraite, plusieurs régiments furent coupés en tous sens, et, noyés dans la masse des manifestants, mirent la crosse en l’air. Les insurgés avançaient rapidement sur les Tuileries. A midi et demi, le roi se résigna à abdiquer. Son fils aîné, le duc d'Orléans, prince très populaire, s’était tué à Neuilly, en voulant sauter de voiture (1842). Louis-Philippe abdiqua donc en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, un enfant de dix ans; sa mère, la duchesse d'Orléans, devait être régente. Puis, il partit en voiture, protégé par une escorte de cuirassiers. Comme Charles X, il allait gagner l’Angleterre, où il mourut deux ans plus tard. Peu d’instants après le départ du roi, les insurgés étaient maîtres des Tuileries. Ils les mirent furieusement à sac et de même le Palais-Royal.

Les républicains étaient décidés cette fois à ne pas perdre le bénéfice de la victoire comme en 1830. La Chambre avait déjà proclamé la régence de la duchesse d'Orléans quand les insurgés l’envahirent en criant: “La déchéance!” Sur la proposition de Ledru-Rollin et de Lamartine, un gouvernement provisoire fut constitué d’acclamation: il comprenait sept députés, parmi lesquels Lamartine et Ledru-Rollin. Pendant ce temps, à l'Hôtel de Ville, les ouvriers socialistes avaient formé un autre gouvernement provisoire, avec Louis Blanc et Albert, un ouvrier, chef d’une société secrète. Les députés se rendirent à l'Hôtel de Ville et les deux gouvernements fusionnèrent. La république démocratique succédait à la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe.

L’'Œuvre législative de la monarchie de juillet. — Pendant le règne de Louis-Philippe furent votées trois lois particu-

lièrement importantes pour le développement ultérieur de la France: une loi relative à l’organisation de l’enseignement primaire; une loi relative aux chemins vicinaux; une loi relative aux chemins de fer.

La loi sur l’enseignement primaire, préparée par Guizot (1833), imposa à chaque commune l'obligation d'ouvrir et d’entretenir au moins une école primaire élémentaire.

La loi sur les chemins vicinaux, votée grâce à Thiers (1836), régla les conditions d’établissement et d’entretien des chemins reliant les communes aux communes.

La loi sur les chemins de fer (1842) ordonna l’établissement de neuf grandes lignes, presque toutes partant de Paris et reliant la capitale aux diverses frontières.

Ces lois préparèrent la transformation complète, à la fois morale et matérielle, de la France. La loi Guizot, en assurant la diffusion de l’instruction parmi le peuple, permit à un plus grand nombre de citoyens de s'intéresser aux affaires publiques et éveilla chez eux le désir de participer à leur gestion, au moins en qualité d’électeurs; elle prépara la ruine du système censitaire, l'établissement du suffrage universel. Les deux autres lois, en rendant les déplacements rapides, en facilitant le transport et l’échange des produits, favorisèrent le développement de l’agriculture et de l’industrie et assurèrent par la suite l’accroissement prompt et prodigieux de la fortune générale.

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