‹ Histoire de FranceChapitre 46 sur 66 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE Had 1645

Quadruple Alliance et Sainte Alliance. — Au lendemain des traités de 1815, la situation de la France en Europe était celle d’un suspect dangereux, mis en surveillance. Non seulement les souverains coalisés contre Napoléon maintenaient dans les places du nord et de l’est un corps d'occupation de 150,000 hommes, mais le 20 november 1815, le jour même où était signé le second traité de Paris, ils renouvelaient l’alliance qui les unissait et convenaient de se réunir à des époques déterminées afin

’étudier “les grands intérêts communs” et de veiller au “maintien de la paix en Europe.” C'était comme une sorte de Directoire européen qui se constituait et dont la France était exclue.

Il est vrai que d’autre part Louis XVIII adhéra à la “Sainte Alliance.” Mais ce pacte, qualifié par Metternich de “monument vide et sonore” n’était qu’une sorte d’union chrétienne de sens très vague et sans objet défini, qu'avait fait conclure, dans une heure de mysticisme, le tsar Alexandre. Le tsar, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse le signèrent les premiers, le 26 septembre 1815. Placé sous l’invocation de “la très sainte et indivisible Trinité,” le pacte était destiné à établir entre les souverains et entre leurs peuples les liens d’une véritable fraternité chrétienne.

Congrès d’Aix-la-Chapelle. — Esprit très positif, Louis XVIII s’intéressait moins à la Sainte Alliance qu’à la Quadruple Alliance. Tous ses efforts tendirent, pour s’y faire admettre, à dissiper les méfiances des alliés. Il y parvint, au bout de trois ans, à la Conférence d’Aix-la-Chapelle (1818).

Le but de cette réunion était d'examiner dans quelles conditions pourrait se faire l’évacuation du territoire français. Le traité de Paris avait stipulé, en effet, que l’armée des coalisés —

entretenue aux frais de la France — devait pendant cinq ans occuper les places du nord et de l’est. Le duc de Richelieu, représentant de Louis XVIII à Aïx-la-Chapelle, obtint que le terme de l’occupation étrangère fût avancé de deux ans et fixé au 30 novembre 1818. La France, tenue jusque-là dans une humiliante tutelle, redevenait un Etat libre.

D'autre part elle cessait d’être isolée en Europe: elle était admise dans le concert européen, c’est-à-dire dans le concert des quatre alliés. La Quadruple Alliance devint en effet à Aïx-la-Chapelle, par l’accession de Louis XVIIT, la Quintuple Alliance.

La Politique de Metternich. Guerre d’Espagne. — Succès réel pour la politique française, la Conférence d’Aix-la-Chapelle avait été un succès encore plus complet pour la politique de Metternich. ‘Je n’ai jamais vu, écrivait-il avec satisfaction, un plus joli petit congrès.”

Metternich, chancelier d'Autriche, exerçait en Europe depuis 181$ une influence prépondérante, dont il se servait pour combattre partout la Révolution, c’est-à-dire les mouvements libéraux ou nationaux. Lui-même se définissait “l’homme de ce qui était,” partisan irréductible de l’ancien régime et de la monarchie absolue. Il comparait tour à tour la Révolution qu’il abhorrait à un volcan, à un incendie, “qui menace de tout dévorer,” à une hydre “la gueule ouverte pour avaler l’ordre social.” Les souverains, pensait-il, devaient s’entendre, non seulement pour éviter les conflits entre leurs États, mais pour se secourir au cas où l'autorité de l’un d’eux serait menacée par les révolutionnaires. En pareille circonstance, pour empêcher l'incendie de se développer, les souverains avaient le droit d'intervenir. Ce droit d'intervention, point essentiel de ce qu’on a appelé le système Metternich, le chancelier d'Autriche parvint à le faire admettre au congrès d’Aix-la-Chapelle.

Le système fut appliqué régulièrement pendant cinq ans, de 1818 à 1823. A chaque mouvement libéral, en Allemagne, en Italie, en Espagne correspondit un congrès et une intervention de la Sainte Alliance. En 1820 les libéraux se soulevèrent d’abord en Espagne, puis en Italie dans les États de Naples et de Piémont et forcèrent les souverains à accepter une con-

stitution. Le Congrès de Laybach (1821) chargea l’Autriche d'intervenir en Italie: les troupes autrichiennes rétablirent l’absolutisme à Naples et dans le Piémont. En Espagne, ce fut le gouvernement de Louis XVIII qui reçut du Congrès de Vérone (1822) la mission d'intervenir pour détruire la constitution.

Malgré l'opposition violente des orateurs libéraux à la tribune française, Royer-Collard, le général Foy, Manuel, au mois d’avril 1823, une armée française de 100,000 hommes conduite par le neveu du roi, le duc d'Angoulême, pénétra en Espagne. Elle vint d’ailleurs facilement à bout de la résistance des libéraux. L'expédition ne fut qu’une promenade militaire, terminée cependant par un brillant fait d’armes, la prise du fort du Trocadéro, devant Cadix (31 août). Ferdinand VII, redevenu roi absolu, commit et laissa commettre de telles atrocités que le duc d'Angoulême revint en France écœuré de son œuvre.

L'Indépendance de la Grèce. — Quatre ans plus tard, sous Charles X, la France intervenait en Grèce, mais cette fois l’intervention française, approuvée par toute la nation, avait pour but de sauvegarder la liberté du peuple grec, révolté contre le sultan.

Depuis 1820, ce petit peuple luttait héroïquement pour conquérir son indépendance. Jusqu'en 1825, sous l'influence de Metternich qui considérait les Grecs comme des rebelles, les gouvernements avaient refusé d'intervenir en leur faveur: “Là-bas, écrivait Metternich, trois ou quatre cent mille individus, pendus, égorgés, empalés, cela ne compte guère.” Tout changea quand le tsar Alexandre fut mort (décembre 1825). Son successeur Nicolas [® rêvait d’un démembrement de l’Empire turc et voulut profiter de l’occasion pour s’établir dans les Balkans. De leur côté les gouvernements français et anglais ne voulaient pas laisser le tsar intervenir seul et régler seul la question grecque. Ils s’entendirent avec lui, pour offrir leur médiation aux belligérants (1827).

Cette triple entente marquait en même temps la fin de la Sainte Alliance. L’Autriche n'ayant plus d’autre partenair que la Prusse, Metternich, “le rocher de l’ordre”, se trouva réduit à l'impuissance.

Les gouvernements alliés avaient décidé d’assurer par la force la cessation des hostilités. Leurs flottes reçurent l’ordre de s’opposer à tout mouvement de la flotte turque. Celle-ci, forte de 80 vaisseaux, portant 2,400 canons, se trouvait concentrée dans la rade de Navarin, sur la côte occidentale de la Morée. Pour obtenir sa dislocation, les flottes réunies des puissances, 26 navires armés de 1,300 canons, se présentèrent devant la rade. Comme elles se disposaient à mouiller en face de la flotte turque, un coup de canon fut tiré contre une frégate française. Ce fut le signal inattendu d’une formidable bataille de quatre heures. Les Turcs perdirent 60 navires et 6,000 hommes.

La destruction de sa flotte ne fit qu’exaspérer le sultan. Il réclama de la France, de la Russie et de l’Angleterre une indemnité et des excuses. Le tsar répondit par une déclaration de guerre (avril 1828). Le gouvernement français envoya en Morée un corps de 14,000 hommes, commandé par le général Maison, qui restitua aux Grecs toutes les places fortes de la péninsule. Le traité d’Andrinople (1829) consacra l’indépendance de la Grèce.

Rapprochement Franco-Russe. — Les expéditions d’Espagne et de Grèce avaient relevé le prestige des armes françaises. Mais la France n’en avait retiré aucun bénéfice matériel. Cependant l'opinion publique ne cessait de réclamer une politique plus active: la destruction des traités de 1815, la restitution à la France de ses frontières naturelles, la rive gauche du Rhin et la Belgique.

Charles X et les Ultras qui formaient son entourage crurent habile de s’associer à ce mouvement. Ils se proposaient, en flattant l’amour-propre national, de désarmer l'opposition libérale et escomptaient qu’en échange d’un peu de gloire, le peuple consentirait à laisser confisquer ses libertés.

C’est dans ce but qu’en 1829 le gouvernement français se rapprocha de la Russie. En effet tandis que l’Angleterre et l’Autriche suivaient une politique pacifique, on pouvait tout attendre, semblait-il, des visées ambitieuses du tsar. Le nouveau ministre, Polignac, ébaucha une vaste combinaison dans laquelle la Belgique eût constitué la part de la France. L’opposition de la Prusse fit échouer ses plans. C’est alors que,

faute de mieux, au début de l’année 1830, Charles X et Polignac décidèrent l'expédition d’Alger.

Le 5 juillet 1830, Alger était occupé par les troupes françaises. Mais ce succès, si glorieux qu’il fût, n’eut pas le résultat qu’en espérait Polignac. Quelques jours plus tard la Révolution chassait de France les Bourbons.

La Révolution de 1830 en Europe. — La Révolution française de 1830 fut le signal d’une nouvelle crise européenne. Elle réveilla partout les aspirations libérales et nationales; partout les peuples opprimés reprirent espoir. Plusieurs soulèvements éclatèrent, particulièrement en Belgique, en Pologne et en Italie.

La Belgique, rattachée malgré elle à la Hollande en 1815, supportait avec impatience la domination hollandaise. Enflammés par l'exemple de la Révolution de Juillet, les Belges s’insurgèrent presque aussitôt contre les Hollandais (25 août 1830). Le 4 octobre, un gouvernement provisoire proclamait l'indépendance de la Belgique.

Au même moment un soulèvement analogue se produisait en Pologne contre la domination russe (29 novembre 1830). Le tsar Nicolas ayant refusé toute concession, la Diète polonaise proclama l'indépendance de la Pologne (janvier 1831). Une guerre acharnée commença entre les Russes et les Polonais.

En Italie, la révolution éclata au début de l’année 1831 dans les duchés de Modène et de Parme, puis dans les États de l’Église. Les insurgés formèrent partout des gouvernements provisoires (février 1831).

La Politique de Louis-Philippe. — Au lendemain des journées de Juillet, deux politiques s’offraient au gouvernement de Louis-Philippe. L'une, représentée par le parti du mouvement, consistait à soutenir dans toute l'Europe les insurgés, à faire de la France, comme au temps de la Convention, le champion des peuples contre les rois absolus: cette politique menait à la guerre contre les trois grandes puissances absolutistes, l’Autriche, la Prusse et la Russie. L’autre, préconisée par le parti de la résistance, conseillée par le vieux diplomate Talleyrand, était une politique pacifique: pour maintenir la France dans le concert européen, pour gagner la confiance des souverains, mal

disposés envers le “roi des barricades,” on s’abstiendrait de tout encouragement aux peuples insurgés.

Dès son avènement, Louis-Philippe se prononça pour la politique de la paix et il y resta fermement attaché pendant tout son règne. Ses déclarations pacifiques lui valurent d’être reconnu sans difficulté par l’Angleterre, puis par les autres gouvernements. Seul, le tsar Nicolas, en haine de la Révolution, voulut intervenir en faveur des Bourbons. N'ayant pu entraîner la Prusse et l’Autriche, il y renonça, mais il se tint toujours, à l’égard de Louis-Philippe, dans une réserve hostile et méprisante.

A la fois par nécessité et par inclination naturelle, Louis- Philippe fut amené ainsi à se rapprocher de l'Angleterre. A la politique de l’entente franco-russe succéda la politique de l’entente franco-anglaise.

L'Indépendance de la Belgique. — A peine ébauchée, l’en-

tente franco-anglaise fut mise à une rude épreuve par les affaires de Belgique.

; La révolution belge semblait pour la France une occasion unique de “déchirer les traités de 1815,” Il y avait en Belgique un parti actif de l’annexion à la France. La majorité cependant se ralliait à une solution mixte: la constitution d’un royaume de Belgique dont le roi serait un fils de Louis-Philippe. Mais l’Angleterre ne voulait à aucun prix de cette solution.

Pour ne pas courir le risque d’une guerre européenne, Louis- Philippe se décida à rejeter toutes les offres des Belges. Mais, d'accord avec le gouvernement anglais, il fit reconnaître par les grandes puissances, aux conférences de Londres (1831), l’indépendance de la Belgique. La Belgique fut érigée en royaume et neutralisée comme l’était déjà la Suisse. Il fallut toutefois, pour la délivrer des Hollandais, le secours d’une armée française, qui vint assiéger, prit et restitua aux Belges la puissante citadelle d'Anvers (décembre 1832).

En acceptant la neutralité de la Belgique, la France renonçait à toute espérance d’annexion et à la politique traditionnelle des frontières naturelles. En échange, elle était en droit de croire que la sécurité de sa frontière du nord était désormais assurée.

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE 36ç

La Quadruple Alliance. — En Italie et en Pologne les soulève. ments furent réprimés. L'Europe parut alors sur le point de se diviser en deux groupes: d’une part, les monarchies absolutistes, Autriche, Prusse et Russie, qui s’entendirent en 1833 pour défendre le “système de conservation et d'intervention”; d’autre part, les monarchies libérales, la France et l’Angleterre. Celles-ci ripostèrent à la Triple entente de 1833 par la Quadruple alliance de 1834, où entrèrent avec elles l'Espagne et le Portugal.

Les deux États de la péninsule ibérique traversaient à ce moment une crise de succession. Dans l’un et l’autre, une jeune reine soutenue par les libéraux — Maria en Portugal, Isabelle en Espagne — était combattue par un prétendant appuyé sur les absolutistes — en Espagne don Carlos, en Portugal dom Miguel. Les libéraux appelèrent à leur secours l’Angleterre et la France. Elles n’intervinrent d’ailleurs qu’en Portugal, d’où fut chassé dom Miguel. En Espagne, la guerre carliste dura jusqu’à 1839.

La Question d'Orient. — La Quadruple alliance ne devait avoir qu'une existence précaire. Elle reposait sur l’entente franco-anglaise, et cette entente, d’ailleurs très impopulaire dans les deux pays, était sur le point de se rompre. En 1839- 1840, les affaires d'Orient précipitèrent la rupture.

A ce moment le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, vassal du sultan, parut sur le point de ruiner la puissance turque. L’armée égyptienne marchait sur Constantinople. Pour arrêter ses progrès, le ministre anglais Palmerston s’entendit avec le tsar, l’empereur d'Autriche et le roi de Prusse. L’entente fut conclue à Londres (15 juillet 1840), en cachette de la France, que les alliés savaient favorables à Méhémet-Ali. Cette mise en quarantaine causa la plus vive émotion à Paris: “Le traité, disait le Fournal des Débats est une insolence que la France ne supportera pas.” La question d'Orient semblait devoir être le prétexte d’une guerre européenne, où la France pourrait regagner la frontière du Rhin. Les préparatifs militaires furent commencés; on entreprit d'urgence autour de Paris la construction d’une enceinte continue et de forts détachés. Mais quand Thiers proposa au roi la mobilisation de 500,000 hommes, Louis-

Philippe refusa: il ne voulait à aucun prix de la guerre. Thiers se retira et fut remplacé par Guizot (octobre 1840).

Guizot laissa la flotte anglaïse agir dans la Méditerranée, et, sous la menace d’un bombardement, obliger Méhëmet-Ali à restituer ses conquêtes (novembre 1840). D'ailleurs quelques mois plus tard la France rentrait dans le concert européen et, sur son initiative, fut conclue entre les grandes puissances et la Turquie la Convention des détroits, en vertu de laquelle le passage du Bosphore et des Dardanelles était interdit à tout vaisseau de guerre (13 juillet 1841). La Convention avait pour but de garantir la Turquie contre les ambitions russes.

La Fin de l'entente cordiale. — Après l’affront du traité de Londres, “l’entente cordiale” avec l’Angleterre semblait devenue pour longtemps impossible. Les deux peuples se haïssaient. Cependant Louis-Philippe et Guizot travaillèrent sans trêve à rétablir l’entente franco-anglaise; on a vu que ce ne fut pas une des moindres causes de leur impopularité et de leur chute.

Ce fut en vain que les souverains, Louis-Philippe et la reine Victoria, par des entrevues répétées, en 1843, 1844, 1845, essayèrent de fortifier l'entente cordiale. Des incidents multiples, dont le plus retentissant fut l’affaire Pritchard, ne cessaient de troubler les rapports franco-anglais. L’Angleterre s’inquiétait des progrès des Français en Algérie; quand elle apprit la défaite des Marocains à l’Isly (1844), elle parut sur le point de déclarer ellemême la guerre à la France. Enfin les deux gouvernements se brouillèrent complètement en 1846 à propos des mariages espagnols, les candidats anglais À la main de la reine [sabelle et de sa sœur ayant été évincés, tandis que la France faisait agréer ses candidats, le duc François de Bourbon et le duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe.

Dès lors Guizot abandonna l’Angleterre pour se rapprocher de Metternich et de l’Autriche. Les deux hommes d’État s’efforcèrent sans succès de prévenir dans toute l’Europe la crise révolutionnaire qui semblait imminente, qui éclata en effet en 1848 et qui les entraîna dans une chute commune.

L’Expédition d'Alger. —L’événement capital de la politique extérieure de cette période est la conquête de l'Algérie. Avec cette conquête commence la formation d’un nouvel empire

colonial français, destiné à remplacer celui que la France avait perdu au cours des guerres du dix-huitième siècle.

L'origine du conflit entre la France et la régence d'Alger fut une ancienne fourniture de blé et un prêt de cinq millions fait au Directoire en 1797 par le dey d’Alger. Le règlement avait donné lieu à un procès. En 1827, le dey Hussein réclama le payement immédiat, et dans un entretien avec le consul de France, Deval, s’emporta au point de le frapper avec son chassemouche (30 août 1827). Cet affront public fut la cause de la guerre. Charles X, n’ayant pu obtenir réparation de l’outrage;se décida en 1830 à envoyer une expédition contre Alger.

Le 14 juin 1830, une armée de 36,000 hommes, commandée par le général De Chaisnes de Bourmont, débarquait à Sidi- Ferruch, à l’ouest d'Alger. Vainement, 40,000 cavaliers arabes essayèrent de rejeter les Français à la mer. Le 4 juillet, l’artillerie française ouvrait le feu sur les défenses extérieures d'Alger. Le dey, dans la journée, capitulait, et le lundi 5 juillet, les Français prenaient possession d’Alger.

Quelques jours plus tard Charles X était renversé par la Révolution.

L’Occupation restreinte. — La chute de Charles X faillit coûter l'Algérie à la France. Louis-Philippe, les ministres, les Chambres songeaient si peu à la conquête qu’ils rappelèrent d'Alger toutes les troupes, moins une division de 8,000 hommes. On entendait se borner à une “occupation restreinte,” c’est-àdire à l'établissement de petites garnisons sur les points les plus importants de la côte: Alger et sa banlieue, Oran, Mostaganem, Bougie, Bône, et ce fut à quoi l’on se borna jusqu’à 183.

Ce furent les indigènes eux-mêmes qui imposèrent à la France la conquête. Par leurs attaques sans cesse renouvelées, ils entrainèrent insensiblement les Français à s’étendre pour se garder; ils les contraignirent ainsi à passer de l’occupation restreinte à “l'occupation étendue,” puis finalement à partir de 1840, après dix ans d’hésitations, à la conquête totale.

Abd-el-Kader. — A l’est, le centre de la résistance fut Constantine, vieille ville forte bâtie en nid d’aigle sur un rocher abrupt. En 1836, une première expédition échoua. ‘La place fut prise d’assaut le 13 octobre 1837.

A l’ouest, dans le pays entre Alger et Oran, la France trouva en face d’elle un adversaire encore plus redoutable dont elle ne vint à bout qu'après une lutte de quatorze ans, l’émir arabe, Abd-el-Kader.

Abd-el-Kader était un Arabe des environs de Mascara, dans la province d'Oran. Il était de grande famille et de famille sainte: il passait pour descendre de Mahomet. Lui-même avait réputation de sainteté. Jeune — il avait vingt-cinq ans en 1832 — beau, d'intelligence vive et cultivée, très brave, il exerça une profonde influence sur les populations algériennes. Son rôle consista à faire oublier aux tribus leurs rivalités en surexcitant chez elles le sentiment religieux, et à les grouper dans la haine commune des “Infidèles.”

Il entra en scène en 1832, fut acclamé comme chef par les tribus de la région de Mascara et prit le titre d’émir. Tout d’abord il ne réunit sous son autorité qu’un petit nombre de tribus. Mais le gouvernement français, au lieu de l’écraser immédiatement, commit par deux fois (1834, 1837) la faute de négocier avec lui comme avec un souverain; il lui constitua ainsi une souveraineté réelle sur un État de plus en plus étendu. Le second traité, dit traité de la Tafna (1837), confiait à Abd-el- Kader l'administration de la province d'Oran et de la province d'Alger: la France se réservait seulement cinq ou six points, Oran, Mostaganem, Alger et sa plaine, la Metidja.

La faiblesse des Français permit à Abd-el-Kader de préparer la guerre sainte. Il forma un corps de réguliers, fantassins, cavaliers, artilleurs, disciplinés, armés à la française, une élite de 6,000 hommes, avec batteries de campagne et parc de siège. Il avait en outre les contingents des tribus, les goums, qui montaient à 50,000 cavaliers et à plusieurs milliers de piétons. Il constitua des magasins, des arsenaux, avec fonderie de canons et poudrerie, des places d’armes enfin, qui devaient lui servir de centres de ravitaillement et de points d’appui pendant la campagne. Il employa deux ans à ces préparatifs. Quand il les jugea suffisants, il déclara la guerre aux Français (18 novembre 1839), et poussant une pointe hardie jusque sur Alger, il détruisit, aux portes de la ville, toutes les cultures, brûla les fermes et massacra les colons (20 novembre).

Bugeaud. — Alors la France se détermina À la conquête. Le général Bugeaud fut nommé gouverneur général de l'Algérie, et on lui donna les moyens nécessaires pour en finir avec Abd-el- Kader: 80,000 hommes d’abord et plus tard 11 55000.

Sentant que la condition du succès était un changement complet du système de guerre, il allégea léquipement, remplaça les voitures par les bêtes de somme, mit l'artillerie à dos de mulet, et divisant ses troupes en multiples colonnes mobiles, il pourchassa l’ennemi dans une offensive incessante, Il se fit nomade pour traquer un nomade.

La Smalah. L’Isly. — Cependant, grâce à la nature du pays, morcelé par les montagnes en innombrables cantons, Abd-el-Kader put résister pendant sept ans. Dès 1841, toutes ses places étaient prises, tous ses magasins détruits; il vécut dès lors en nomade insaisissable. Sa smalah fut enlevée par le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe. C'était une ville de tentes, que peuplaient plus de 30,000 personnes, que gardaient 6,000 soldats, que suivaient d'innombrables troupeaux avec 500 cavaliers; le jeune officier se jeta au milieu de l’immense campement, 1l prit une partie de la famille d’Abd el-Kader, ses archives, son trésor et ramassa 1 5000 prisonniers et 50,000 têtes de bétail (16 mai 1843).

Abd-el-Kader, réfugié au Maroc, réussit à armer le sultan en sa faveur. Bugeaud vint chercher l’ennemi sur la petite rivière de l’Isly. Son armée de 10,000 hommes s’enfonça comme un coin au milieu de 45,000 cavaliers marocains, et les mit en pleine déroute, après deux heures de bataïlle (14 août 1844).

À la fin de 1847, traqué par dix-huit colonnes mobiles, expulsé du Maroc où il avait une seconde fois cherché asile, Abd-el- Kader se rendit (23 octobre 1847). Sa soumission marquait la fin de la grande guerre et de la conquête. Néanmoins il fallut encore dans la période suivante de nombreuses expéditions pour établir définitivement l’autorité de la France sur les montagnards de la Kabylie et pour réprimer les révoltes.

Bien que l'initiative en revienne à Charles X, la conquête de l’Algérie reste le principal titre de gloire de la monarchie de Juillet. La prépondérance française se trouvait par elle solidement établie dans le bassin occidental de la Méditerranée.

Page 1