LES LETTRES ET LES ARTS DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XIX° SIÈCLE
La Littérature. Le Romantisme. — Le respect que les grands écrivains du dix-septième siècle avaient professé pour l’Antiquité s’était transformé à la fin du dix-huitième siècle en un culte superstitieux. Cet excès devait provoquer une réaction. A partir de 1820, un groupe d'écrivains s’attaquèrent à la tradition classique. On les appela les romantiques, par analogie avec un groupe d'écrivains allemands qui, au début du dixneuvième siècle, avaient cherché dans les romans du Moyen Âge une source d'inspiration poétique.
Le romantisme se définit surtout par antithèse: il est la négation de l'esprit classique. Les romantiques délaissent l’Antiquité grecque et romaine, pour le Moyen Âge, la Renaïissance ou même les temps modernes. Les maîtres dont ils se réclament et dont ils s’inspirent ce sont des écrivains anglais, allemands, Shakespeare, Schiller. Ils s’abandonnent sans réserve à leur imagination, à leurs passions, qu’ils laissent déborder dans toutes leurs œuvres: de là l’essor de la poésie personnelle ou lyrique. Pour se rapprocher le plus possible de la réalité et de la vie, ils rejettent toutes les règles et toutes les distinctions de genres. De même ils ne distinguent plus de termes nobles et familiers: Victor Hugo, dans une de ses poésies, se vanta d’avoir nommé “le cochon par son nom.”
Après Jean-Jacques Rousseau, et en même temps que Mme de Staël (1766-1817), le principal précurseur du romantisme en France fut Chateaubriand (1768-1848). Celles de ses œuvres qui eurent le plus d’influence parurent sous l’Empire, de 1801 à 1810, Ce furent Æfala et René (1801,1805), deux romans où l’auteur prêtait à ses héros ses sentiments personnels; les Martyrs (1809), une épopée chrétienne en prose; surtout le
Gérie du Christianisme (1802), apologie de la religion chrétienne et de sa splendeur morale.
Les Poètes. — De 1820 à 1830, quatre grands poètes se révélèrent; ce furent Alphonse de Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset.
Lamartine (1790-1869), publia en 1820, à trente ans, un court recueil de poésies, les Méditations, qui lui valut d’être illustre du jour au lendemain. Il y avait là des vers d’une harmonie si pénétrante et si douce, d’un sentiment si élevé et si sincère qu'ils ont fait dire du poète qu'il est “la poésie même.” Vinrent ensuite les Nouvelles Méditations et les Harmonies, puis deux grands poèmes, très inégaux, Yocelyn et la Chute d'un ange.
Deux ans après les Méditations, en 1822, parut un recueil d’Odes, œuvre d’un poète de vingt ans qui devait être le plus célèbre des poètes du dix-neuvième siècle, Victor Hugo (1802- 1885). Après la publication de Cromwell, un drame en vers, précédé d’une préface-manifeste où il exposait la doctrine de l’école nouvelle, Victor Hugo fut considéré comme le chef des romantiques. La première représentation de son drame Hernani (25 février, 1830) fut un éclatant triomphe pour lui et pour la nouvelle doctrine. Ce fut à partir de 1850, sous le second Empire, dont Victor Hugo fut l’ennemi acharné, qu’il publia ses œuvres les plus fortes, les Contemplations, les Châtiments, la Légende des siècles.
Un recueil de vers Poèmes anciens et modernes assura en 1826 la gloire de Vigny (1797-1863). Ce poète n’avait ni le don d'harmonie de Lamartine, ni la virtuosité géniale de Victor Hugo, mais c'était un penseur qui savait, selon ses propres expressions, “mettre en scène, sous une forme épique ou dramatique, des pensées philosophiques.” Un drame en prose, Chatterton (1835), valut à Vigny un éclatant succès. Dans les vingthuit années qu’il vécut encore, pessimiste replié sur lui-même, il ne publia que quelques rares poèmes, qui formêrent, avec cinq ou six autres, le recueil posthume des Destinées.
Alfred de Musset (1810-1857) débuta plus jeune encore que Victor Hugo. Il avait à peine dix-neuf ans quand il publia son premier recueil de vers, Contes d’Espagne et d'Italie (1829).
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Sa vie littéraire fut fort courte: en moins de dix ans, il avait donné toute son œuvre, deux volumes de poésies, dont les plus émouvantes, les Muifs, n'étaient que le cri de sa propre souffrance; puis une douzaine de pièces, Comédies et Proverbes, œuvres délicates, écrites dans une langue vive et spirituelle, et qui sont parmi les chefs-d’œuvre de la prose française.
Les Romanciers. — Presque tous les grands poètes furent en même temps des romanciers. Mais dans le roman, ils restèrent au-dessous de deux écrivains qui furent les plus remarquables des romanciers de profession, Balzac et George Sand.
Balzac (1799-1850) publia à partir de 1829 une série de romans qu’il groupa sous ce titre général: la Comédie humaine. Il voulut tracer un tableau complet de la société de son temps. Certains des personnages qu’il imagina sont devenus des types proverbiaux, tant ils sont fortement dessinés; et d’autre part l'exactitude minutieuse des descriptions donnent aux romans de Balzac, pour les historiens, la valeur de vrais documents.
George Sand (1804-1876) était le pseudonyme littéraire de la baronne Dudevant. Le premier de ses romans, Jndiana, publié en 1832, fut rapidement célèbre. Liée avec des républicains et des socialistes, elle écrivit un certain nombre de romans socialistes, comme le Compagnon du tour de France (1849). Plus tard vinrent des romans rustiques, comme la Mare au Diable (1846), tableaux poétisés de la vie des paysans du Berry.
Les Historiens. — L'histoire jusque vers 1825 n'avait été que le récit sec et décoloré des événements, une sorte de procèsverbal des faits et de répertoire des dates, ou bien matière à considérations générales et à développements philosophiques. Les historiens ne tenaient aucun compte des différences
’époques et de régions. Par exemple on représentait Clovis “koi de France, fondateur de la monarchie” à peu près à la façon de Louis XIV; on célébrait la “galanterie” de la Cour des Carolingiens, comme s’il se fût agi de la Cour de Louis XV.
Le romantisme ressuscita l’histoire. Ce fut la lecture d’une page des Martyrs qui détermina la vocation d'Augustin Thierry (1795-1866). En 1826 il publia une Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, premier modèle d'histoire
scientifique et pittoresque. La plus remarquable de ses œuvres, Récits des temps mérovingiens, parut en 1840.
Mais le plus grañd et le plus romantique des historiens français fut Michelet (1798-1874): au lendemain de la Révolution de Juillet il entreprit une Histoire de France à laquelle il devait travailler plus de trente ans (1833-1867), soutenu par un amour passionné de son sujet. Les premiers volumes, consacrés au Moyen Âge, comptent parmi les chefs-d’œuvre de la littérature historique et de la littérature francaise.
Les Arts. — Dans les arts comme dans les lettres, la tradition classique régnait tyranniquement au début du dix-neuvième siècle. “L’Antique, disait-on, est la première base de l’art.” Les architectes construisaient des monuments mal copiés sur les temples grecs, comme le palais de la Bourse à Paris. Les peintres et les scuipteurs n’admettaient que le “style héroïque, le sublime.” Les sujets empruntés à la vie contemporaine, familière, étaient indignes du “grand art,” à cause des costumes: “Une botte à l’écuyère est dans un tableau d’histoire une monstruosité,” écrivait un critique en 1824. Les peintres ne se préoccupaient que de la pureté du dessin; les couleurs étaient considérées comme accessoires, un simple “agrément” ajouté au dessin. Le maître de l’école classique avait été, sous l’Empire, David (1748-1826), ancien Jacobin devenu le premier peintre de Napoléon, d’ailleurs très grand artiste en dépit de ses doctrines. Le plus remarquable et le plus intransigeant de ses disciples fut Ingres (1780-1867), dessinateur impeccable et fanatique du dessin: devant les tableaux de Rubens d'un si éblouissant coloris, mais parfois d’un dessin incorrect, Ingres ordonnait à ses élèves de passer en saluant, mais sans regarder.
Contre cette superstition de l’Antique, les romantiques réagirent vigoureusement. En architecture ils s’enthousiasmèrent pour les vieux monuments de l’architecture ogivale que dédaignaient les classiques. En peinture et en sculpture, ils cherchèrent la “vérité exacte.’ Cela les conduisit à représenter la laideur aussi bien que la beauté, à reproduire fidèlement les costumes, et, pour les peintres, surtout à observer les jeux de la lumière et la variété des reflets, à s'occuper des couleurs plus que du dessin. Les romantiques furent des coloristes. Quant
à leurs sujets, ils les empruntèrent soit aux événements contemporains, soit à l’histoire moderne, de préférence au seizième siècle où les costumes étaient plus pittoresques et colorés, soit encore aux grands poètes italiens ou anglais, à Dante et à Shakespeare.
La première toile romantique, Un officier des chasseurs de la garde chargeant, parut au Salon de 1812 : le cheval, d’un mouvement désordonné, scandalisa les classiques. Le tableau était de Géricault (1791-1824). En 1819, il exposa le Radeau de la Méduse, épisode tragique du naufrage d’un navire récemment perdu sur la côte d'Afrique. Par malheur, Géricault mourut tout jeune en 1824. Dès lors, le chef de l’école romantique fut Delacroix (1798-1863), grand coloriste, d’un tempérament passionné et fougueux. Les classiques acharnés contre lui l’accusaient de peindre avec “un balai ivre.” Mais la plupart des jeunes artistes suivirent Delacroix, et ce fut le triomphe de la couleur sur le dessin. A partir de 1830, Delacroix, reconnu comme un grand maître, fut chargé de nombreux et importants travaux au Palais-Bourbon, au Luxembourg, au Louvre, etc.; ce fut à cette époque qu’il peignit son chef-d'œuvre : L'entrée des croisés à Constantinople.
Les Sculpteurs. — Alors qu’au dix-huitième siècle, la sculpture française avait compté tant de vrais maîtres, il n’y eut sous la Révolution et l’Empire que des artistes médiocres, des œuvres banales et froides, mauvaises imitations de l’Antique.
La tradition de la grande sculpture fut renouée en France par Rude (1784-1855), un Dijonais, d’abord apprenti poêlier, et par Barye (1796-1875), un Parisien, quelque temps ouvrier graveur. L'un et l’autre dans l'observation directe et sincère de la nature retrouvèrent l’art de donner à leurs œuvres l’élan de la vie. Les tigres, les lions, jusqu'alors insipides motifs de décoration, s’animèrent sous le ciseau de Barye, sculpteur unique que personne n’avait précédé; que personne n’a depuis surpassé. A l'Arc de Triomphe, dans son groupe du Départ, œuvre épique où revit tout entier l'enthousiasme patriotique de 1792, Rude s’égala aux plus grands maîtres.
La Musique. — Entre tous les arts, il n’en est pas au dixneuvième siècle à qui la faveur du public soit allée autant qu’à
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la musique. Les théâtres d’opéra et d’opéra-comique, les salles de concert, les sociétés chorales ou instrumentales se sont partout multipliées, et l’étude de la musique est devenue le complément normal de l’éducation courante. La France qui, jusqu’à la seconde moitié du dix-huitième siècle, n'avait vu naître qu’un seul grand compositeur, Rameau (1683-1764), compta, dans les cinquante premières années du dernier siècle, de nombreux artistes dont les œuvres ont figuré, et pour certains demeurent au répertoire universel. Ce furent Méhul, Boieldieu, Herold, Auber, Halévy, et, le plus grand de tous, Berlioz.
Méhul (1763-1817), fils d’un cuisinier de Givet, organiste à dix ans, fut un peu l’élève de Gluck; sa musique fait penser aux tableaux de David. Ses chefs-d’œuvre furent le Chant du Départ, Vhymne de combat des soldats de la Révolution, autant que la Marseillaise, puis un opéra, Joseph (1807). Le Rouennais Boieldieu (1775-1834) écrivit, entre autres œuvres, la Dame Blanche (1825), longtemps le plus populaire des opérascomiques, avec le Pré-aux-Clercs, œuvre d'Herold (1791-1833), un Parisien fils d’Alsacien. Auber (1782-1871) était d’origine parisienne; l’un de ses opéras, la Muette de Portici (1828), appartient à l’histoire: sa première représentation à Bruxelles (25 août 1830) fut en effet l’occasion de l'insurrection d’où sortit l'indépendance de la Belgique. Halévy (1799-1862) dut son renom surtout à un opéra, la Fuive.
Berlioz, un Dauphinois (1803-1869), le Delacroix de la musique, universellement admiré de nos jours, le plus original et le plus puissant des compositeurs français, fut de son vivant le plus discuté: son œuvre maîtresse, la Damnation de Faust, se joua devant les banquettes (1846); elle est considérée aujourd'hui comme un des chefs-d’œuvre de la musique française.
Au groupe des compositeurs français, il y a lieu de rattacher trois compositeurs étrangers, le Polonais Chopin (1810-1849), Français du reste par son père, un Lorrain de Nancy; le Berlinois Meyerbeer (1791-1864); l'Italien Rossini (1792-1868). Tous les trois vécurent longtemps à Paris, et y moururent. Tous les trois y composèrent et y donnèrent leurs œuvres les plus fameuses, les plus brillantes et les plus fortes: Chopin,
qui n’écrivit que pour le piano, les meilleures de ses études, sonates, mazurkas, valses, polonaises, etc.; Meyerbeer, ses drames lyriques : Robert le Diable (1831), les Huguennts (1836), le Prophète (1849); Rossini, jadis gloire immense, de nos jours quelque peu déchue, son Guillaume Tell (1829).