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FORMATION DE L’INDUSTRIE

Le Progrès scientifique. — Si brillante qu’ait été la renaissance littéraire et artistique, elle n’a pas historiquement l’importance du progrès des sciences pendant la même période. Les grandes découvertes scientifiques faites alors, les applica- tions pratiques qu’on en a tirées, comme aussi des découvertes antérieures, devaient en effet amener la transformation complète de nos conditions d’existence. Le bateau à vapeur, la locomotive, le télégraphe électrique, les grandes industries chimiques, rouages essentiels de la vie contemporaine, datent de la première moitié du dix-neuvième siècle.

Ces progrès des sciences furent dus principalement à une meilleure organisation du travail. Au dix-huitième siècle encore les savants étaient peu nombreux; ils travaillaient à leurs frais, avec un outillage rudimentaire. Mais sous la Révolution, dans les grandes écoles fondées ou réorganisées par la Convention, École polytechnique, Muséum, Ecole normale supérieure, il se constitua un enseignement régulier des sciences. Dirigées par les savants, ces écoles furent dès lors des séminaires scientifiques où se formèrent des générations de chercheurs. Les professeurs et leurs élèves eurent à leur disposition des laboratoires où ils purent travailler librement, aux frais de l'Etat.

D'autre part le travail scientifique s’est rigoureusement spécialisé. Dès le dix-huitième siècle, les savants ne prétendaient plus être universels et avaient commencé à se spécialiser, c’està-dire à s'appliquer chacun tout entier soit À une seule science, soit même à une seule partie de cette science. Au dix-neuvième siècle, par suite de l'extension croissante de toutes les sciences, se spécialiser est devenu une obligation pour les savants. Dans

chaque ordre de sciences, chaque savant a dû limiter ses recherches à des points exactement définis. (Cette division du travail a contribué à rendre beaucoup plus rapide l’avancement de chaque science.

Enfin des découvertes théoriques on s’est efforcé de tirer des applications industrielles. Les sciences n’ont plus été seulement la distraction très noble de quelques privilégiés de l’intelligence. Elles ont été mises de plus en plus au service de l’homme; elles sont devenues ses auxiliares pour l'exploitation de toutes les richesses du globe. Dès lors il y a eu entre l’industrie et la science un continuel et fécond échange de services: les découvertes scientifiques ont ouvert de nouvelles voies à l’industrie, et de son côté l’industrie a posé à la science de nouvelles questions, suscité de nouvelles recherches, déterminé de nouvelles découvertes.

Mathématiciens et astronomes. — Pendant la Révolution et l’Empire, il y eut en France un groupe de mathématiciens illustres: Lagrange, Monge et Laplace. Tous les trois, génies précoces, n’avaient pas vingt ans qu’ils étaient déjà des maîtres. Tous les trois furent parmi les fondateurs et les premiers professeurs de l’École polytechnique et de l’École normale.

Lagrange (1736-1813), publia en 1788 sa Mécanique analytique, fruit de vingt-cinq années de travail. Il fut l’un des créateurs du système métrique.

Monge (1746-1818) inventa la géométrie descriptive. Pendant la Révolution, quand la patrie eut eté proclamée en danger, il fut de ceux qui cherchèrent et trouvèrent des méthodes rapides pour la fabrication de la poudre, de l’acier et la construction des armes. |

Laplace (1749-1827) avait dix-neuf ans quand il fut nommé | professeur à l’École militaire de Paris. Deux ouvrages ont rendu son nom immortel : l’Exposition du système du monde (1796) et le Traité de la mécanique céleste, ouvrage considérable, à la fois résumé et fondement de la science astronomique, et dont la publication, commencée en 1790, ne fut achevée qu’en

- Physiciens et chimistes. — Les plus remarquables parm. les physiciens et les chimistes, ceux dont les découvertes

eurent les conséquences les plus considérables, furent Fresnel, Ampère, Arago, Gay-Lussac.

Fresnel (1788-1827) s’appliqua surtout à l’optique. Ses travaux aboutirent à la démonstration d’une théorie nouvelle sur la nature de la lumière, et, dans la pratique, à la construction des phares dont les feux, concentrés dans de gigantesques lentilles, purent être projetés, pour la plus grande sécurité des navires, à des distances inconnues jusqu’alors.

Ampère (1775-1836) et Arago (1786-1853) ouvrirent une voie nouvelle aux études d'électricité et découvrirent l'électromagnétisme. De leur découverte on tira la télégraphie électrique, dont Ampère indiqua le principe dès 1822.

Gay-Lussac (1778-1850), à la fois physicien et chimiste, étudia particulièrement les lois de la dilation des gaz et des vapeurs, lois d’un intérêt primordial au moment où se généralisait l’emploi des machines à vapeur. En chimie il étudia l'iode et découvrit un certain nombre de corps nouveaux comme le bore. Il s’appliqua à la chimie industrielle et fut un des créateurs de la chimie organique. Celle-ci, vraie science nouvelle, donna, presque dès les débuts, des résultats pratiques très variés et de grande importance. Aïnsi, par les recherches de Chevreul (1786-1889) sur les corps gras, elle permit une transformation de l'industrie des bougies; par les études de Pelletier (1788-1842), sur certains produits végétaux, opium, noix vomique, écorce de quinquina, etc., elle permit d'isoler les alcaloïdes, c’est-à-dire la substance active de ces produits, et de fabriquer une série de médicaments nouveaux, morphine, strychnine, quinine, etc.

Les Naturalistes. — Parmi les nombreux naturalistes français du début du dix-neuvième siècle, trois occupent une place éminent dans l’histoire des sciences, Lamarck, Geoffroy Saint- Hilaire et Cuvier. Tous les trois furent professeurs au Muséum: Geoffroy Saint-Hilaire à vingt-deux ans, Cuvier à vingt-six ans.

Les études de Lamarck (1744-1829) le conduisirent à cette théorie, qu’il présenta dans sa Philosophie zoologique (1809), que les êtres se modifient et que les espèces se transforment sous l'influence du milieu. Il fut, cinquante ans avant Darwin, le véritable créateur de la doctrine de l’évolution, actuellement dominante, et de la théorie du transformisme,

L'idée capitale et toute nouvelle de l’enseignement de Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) exposée dans sa Philosophie anatomique fut que tous les êtres sont formés sur un plan unique, c’est-a-dire qu’on retrouve chez tous les mêmes organes essentiels, différents seulement par des détails. C’est sur cette idée que repose la zoologie moderne.

Cuvier (1769-1832) fut le fondateur de deux sciences nouvelles, la paléontologie et la géologie. Dans ses études d’anatomie comparée (1800-1805), il établit ce principe que tous les organes d’un même animal sont en harmonie entre eux, et ont des proportions à peu près invariables. Il en conclut que quand on connaît un organe, on peut en déduire les autres. Partant de ce principe, après avoir étudié longuement divers ossements trouvés dans les carrières des environs de Paris, il reconstitua les squelettes de plus de cent soixante espèces d’animaux disparus depuis des siècles, quelques-uns gigantesques. Des squelettes découverts plus tard montrèrent que les déductions de Cuvier étaient exactes. Il avait ainsi créé la paléontologie.

D'autre part, de ses Recherches sur les fossiles (1821-1824), c’est-à-dire sur les empreintes et les restes d'animaux trouvés dans l’épaisseur des roches, on tira les principes de la géologie. Elles permirent en effet de classer les couches du sol d’après la nature des débris animaux qu’elles renferment. Par suite on put distinguer des époques dans la constitution de la croûte terrestre, donner, pour ainsi dire, un âge aux divers terrains, et retracer l’histoire de la formation du globe.

Transformation de l’industrie. — Les progrès des sciences, surtout des sciences physiques et chimiques, eurent pour conséquence principale la transformation et le prodigieux développement de l’industrie et du commerce.

Jusqu’alors en effet, l’industrie ne disposant pas de force motrice, tout travail se faisait de main d'homme. L’ouvrier n’avait à son service que des outils et pas ou peu de machines. On travaillait dans des ateliers comptant un très petit nombre d'ouvriers, au milieu desquels le patron travaillait lui-mème; les usines groupant des centaines de travailleurs étaient très rares. Bien qu’il existât quelques centres célèbres pour leurs produits spéciaux, par exemple Lyon pour les soieries, il n’y

avait pas de concentration industrielle: en général chaque région, chaque ville presque, fabriquait la plupart des marchandises nécessaires à ses habitants. On fabriquait lentement, en petite quantité, au fur et à mesure des besoins, et les produits étaient chers.

Dès la fin du dix-huitième siècle les conditions du travail industriel avaient été profondément transformées en Angleterre par l'invention de nouvelles machines et surtout de la machine à vapeur de Watt (1769). Le machinisme avait donné naissance à la “grande industrie,” qui, substituant le travail mécanique au travail à la maïn, put fabriquer les objets en beaucoup plus grande quantité et à bas prix. Alors avaient commencé à se constituer, surtout dans les régions houillères — la houille servant de combustible pour produire la vapeur — d'énormes agglomérations ouvrières, des villes qui, comme Manchester, n’étaient que des réunions d’usines. L'industrie française évolua plus lentement, malgré des inventions remarquables comme celle du métier Jacquard, qui fit à partir de 1812 la fortune de la soierie lyonnaise. C’est surtout après 1830, sous l'impulsion d’une bourgeoisie active et entreprenante devenue la classe dirigeante, que le développement industriel s’accéléra. Les industries textiles, celle du coton surtout, avec les Dollfus et les Koechlin de Mulhouse, la métallurgie avec les Schneider du Creusot, l’industrie sucrière, les industries chimiques firent des progrès considérables. L’ingénieur Bourdon construisit au Creusot en 1841 le premier marteau-pilon qui permit de forger les plus énormes pièces métalliques. Le nombre des machines à vapeur s’éleva de 200 en 1820 à plus de 3,000 en 1843. Et l’on estimait à 4 milliards en 1847 contre 2 milliards vers 1830 la valeur globale des produits de l’industrie française.

Chemins de fer et bateaux à vapeur. — En même temps les moyens de communication et de transport se transformaient et se développaient d’une façon plus prodigieuse encore.

Jusqu’alors on voyageait par diligences. C’étaient de grandes et lourdes voitures, attelées de quatre à cinq chevaux. Tous les dix kilomètres environ, depuis 1815, on trouvait des maisons de poste où la diligence changeait d’attelage; on parvenait ainsi à franchir 80 à go kilomètres par jour. Les voyages

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étaient lents et coûteux: cinq jours et 100 francs, qui en feraïent aujourd’hui plus de 600, pour aller de Paris à Lyon. Entre les pays d’outre-Mer et l’Europe, il n’existait pas de services réguliers de bateaux; les meilleurs voiliers, vers 1820, mettaient aller et retour d'Angleterre aux États-Unis, 63 jours.

Les transports par terre furent révolutionnés par l'invention des chemins de fer. Dès 1770, un Français, Cugnot, avait construit un chariot à vapeur qui servit à Versailles au transport de pièces d’artillerie. D’autre part, depuis longtemps, dans les mines anglaises, on faisait rouler les voitures à charbon, pour faciliter la traction, soit dans des ornières de bois plaquées de fer, soit sur des barres de métal saïllantes, appelées rails. En 1802, dans une exploitation minière du pays de Galles, on fit circuler sur les rails une voiture analogue à celle de Cugnot: le chemin de fer était inventé. Mais les premières machines locomotives pratiques ne furent construites qu'après que de nouveaux perfectionnements eurent été inventés par l’Anglais Stephenson et l'ingénieur lyonnais Séguin. Le premier train de voyageurs circula en 1830, entre Liverpool et Manchester: il faisait 24 kilomètres à l’heure. En France, la première ligne construite le fut entre Lyon et Saint-Étienne (1832). Dix ans plus tard, en 1842, était votée la loi qui ordonna l’établissement de neuf grandes lignes reliant Paris aux frontières.

A la même époque étaient organisés les services réguliers de bateaux à vapeur. Dès 1707, un précurseur, le Français Denis Papin, avait construit un grossier bateau à vapeur, et à la fin du siècle un autre Français, le marquis de Jouffroy, lançait sur le Doubs, puis sur la Seine, un bateau mû par une machine à vapeur (1776-1783). Pourtant c’est par un Américain, Fulton, que fut organisé en 1807 sur l’Hudson, le premier service de transport par bateau à vapeur. En 1838, les Anglais réussissaient la première traversée de l'Océan et créaient la première ligne régulière transatlantique. La première ligne française fut créée deux ans plus tard entre le Havre et New-York (1840). Les bateaux destinés à ces services traversaient l’Atlantique en dix-sept jours.

Le Télégraphe. Les Postes. — De même la transmission des nouvelles était au début du dix-neuvième siécle encore

L'INDUSTRIE 3è3 lente et coûteuse. Les lettres étaient transportées par la malleposte, une voiture légère marchant nuit et jour, qui arrivait à parcourir jusqu’à J4 kilomètres à l'heure. Le destinataire payait le port, variable selon le poids et la distance, mais toujours de dix fois au moins supérieur au prix actuel.

L’électricité fournit un moyen nouveau de correspondance, supprimant presque la distance. En 1833, les découvertes d'Ampère et d’Arago conduisirent le savant allemand Gauss à l'invention du télégraphe électrique. Le premier appareil pratique, aujourd’hui encore en usage, fut construit en 1836, aux Etats Unis, par Morse. La première ligne télégraphique française ne fut établie qu’en 1845, entre Paris et Rouen. Dès 1851, la France et l’Angleterre étaient reliées télégraphiquement par un câble immergé dans le Pas de Calais. Peu de temps après, un employé des postes françaises, Bourseul, inventait le téléphone (1855). Mais le premier appareil pratique ne fut construit que beaucoup plus tard, en 1877, par l’Américain Graham Bell.

D'autre part, grâce aux facilités de transport par les chemins de fer, les services postaux se développèrent considérablement. Un Anglais proposa, en 1837, de frapper les lettres d’une taxe, peu élevée, proportionnelle au poids, uniforme, quelle que fût la distance. La taxe serait acquittée au moyen d’un timbre vendu par l'État et payé par l’expéditeur. Le système fut mis en vigeur en 1840: le nombre des correspondances distribuées fut plus que doublé dans l’année. Bientôt la France et tous les autres pays adoptèrent le système anglais.

Les Nouvelles Doctrines sociales. — Les transformations économiques, surtout les progrès rapides de l’industrie et du commerce, eurent d'innombrables conséquences, en particulier l’expansion de nouvelles doctrines, connues sous le nom de doctrines socialistes.

Le socialisme est né de la misère des ouvriers. La Révolution de 1789 avait plutôt aggravé leur sort en supprimant les corporations qui jouaient dans une certaine mesure le rôle des sociétés de secours mutuels, et en interdisant la formation de toute association de métier. D'autre part, le développement de la grande industrie, l'invention de multiples machines ac-

complissant sous la surveillance d’une seule personne, souvent une femme, même un enfant, le travail qui exigeait autrefois plusieurs ouvriers, avaient fait baisser les salaires. Et tandis que d’un côté on voyait s’édifier les grandes fortunes d’un petit nombre de chefs d'industrie et de commerçants, on voyait par contre croître la misère et le nombre des misérables réduits à des salaires de famine. Le mal s’aggrava surtout à partir de 1834, quand, la tranquillité intérieure étant enfin assurée, les entreprises industrielles se multiplièrent si bien qu’on vit en dix ans la population des villes s’accroître de deux millions d'hommes, par le seul afflux des paysans vers les usines.

On donna le nom de socialistes à ceux qui estimaient cette organisation mauvaise et voulaient la remplacer par une nouvelle organisation sociale. Les premiers projets d'organisation idéale de la société furent exposés avant 1830 par un noble ruiné, Saint-Simon, et par un représentant de commerce, Fourier. Saint-Simon voulait éliminer de la société la classe des oisifs et donner la direction de l'Etat aux savants, aux penseurs et aux travailleurs industriels, patrons et ouvriers. Fourier voulait transformer l’organisation économique et sociale par l'association: il traça le plan de l’association harmonieuse idéale qu’il appelait la phalange et dont le domaine formait le phalanstère. A partir de 1830, les réformateurs et les systèmes se multiplièrent: on a parlé plus haut du système d’organisation du travail proposé en 1840 par Louis Blanc. Un seul excepté, Blanqui, qui préconisait le communisme égalitaire de Gracchus Babeuf, tous ces réformateurs, malgré la variété de leurs tendances et de leurs programmes, présentaient ce caractère commun: ils prêchaient non pas la haine et “la guerre de classes,” mais la fraternité et l'entente de tous pour le bien de chacun.

Les socialistes allaient jouer pour la première fois un rôle considérable dans la crise révolutionnaire de 1848.

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