LA SECONDE RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE
La République démocratique. — Aussitôt installé à l'Hôtel de Ville le 25 février 1848, le gouvernement provisoire, par un manifeste, proclama la République “sauf ratification par le peuple qui sera immédiatement consulté.” Il abolit sur l’heure toutes les lois restrictives de la liberté de la presse et de la liberté de réunion. Puis il décreta qu’il serait procédé le 9 avril à
"élection d’une Assemblée nationale constituante, composée de
900 représentants élus au suffrage universel. Tout Français âgé de 21 ans était électeur. Tout Français âgé de 25 ans était éligible. Ainsi le chiffre des électeurs se trouva d’un coup porté de 200,000 à plus de neuf millions. En outre le gouvernement décréta qu’une indemnité quotidienne serait payée au représentant du peuple et la fixa à 25 francs.
L’Agitation socialiste. — Bien qu'il y eût en réalité peu de républicains en France, la République établie par les insurgés parisiens fut acceptée facilement par le pays. On crut qu’elle allait inaugurer une ère de paix sociale et de fraternité. Il y eut un moment de grand enthousiasme.
Ces illusions ne durèrent pas. La Révolution de Février avait été faite par deux partis que séparaient des divergences profondes et qui bientôt entrèrent en lutte: les républicains modérés, qui s’appuyaient sur la bourgeoisie et ne demandaient que des réformes politiques; les socialistes, qui s’appuyaient sur la classe ouvrière, avaient pris pour emblème le drapeau rouge, et réclamaient de profondes réformes sociales.
Au lendemain de la révolution, le parti socialiste se développa rapidement. Grâce à la liberté de réunion, les chefs socialistes, Blanqui, Barbès, Cabet, Raspail, purent ouvrir un grand nombre
de clubs où ils prêchèrent les doctrines nouvelles d’organisation du travail et de transformation de la société. Ces doctrines séduisirent d’autant plus les auditeurs que par suite de deux mauvaises récoltes consécutives, en 1846 et en 1847, par suite également des spéculations auxquelles donnaient lieu les cons. tructions de chemins de fer, il y avait une crise économique très grave. Le travail était arrêté presque partout, les vivres se vendaient à très haut prix: de là une profonde misère et les efforts des socialistes pour obtenir du gouvernement provisoire qu’il travaillât à améliorer le sort des ouvriers.
Pendant la première semaine de son existence, le gouvernement provisoire se trouva chaque jour en face de quelque manifestation socialiste. Le 25 février, il dut, sur la pression de l’émeute, s’engager à “garantir du travail à tous les citoyens.” Pour tenir cet engagement, il décréta, le lendemain 26, l’établissement immédiat d’ateliers nationaux. Le 28, après une nouvelle manifestation ouvrière, il constitua, sous la présidence de Louis Blanc, une Commission du gouvernement pour les travailleurs, chargée “‘d’aviser sans retard à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail.” Le 17 mars, les socialistes manifestèrent pour faire reculer la date des élections à l’Assemblée constituante: le gouvernement céda encore et les ajourna au 23 avril.
L'Assemblée constituante. — Cependant le parti républicain modéré se ressaisit. Il avait pour lui l’ancienne garde nationale, il avait la majorité au gouvernement provisoire. Il triompha complètement aux élections du 23 avril, qui lui donnèrent plus de 750 sièges, contre 130 au parti catholique, et un nombre infime aux socialistes. L'Assemblée constituante se réunit le 4 mai et confia le gouvernement à une Commission exécutive d’où les socialistes furent exclus.
Les clubs socialistes organisèrent alors pour le 15 mai une manifestation qui dégénera en émeute. Sous prétexte d’une pétition à présenter, une colonne de manifestants armés envahit la salle des séances, prononça la dissolution de l’Assemblée et proclama un gouvernement provisoire où l’on plaça Louis Blanc malgré lui, Barbès et Blanqui. Mais la garde nationale parvint à chasser les émeutiers; les principaux meneurs furent arrêtés
et les clubs fermés. C'était une première et grave défaite pour les socialistes.
Les Ateliers nationaux. — L’émeute du 15 mai acheva de déterminer l’Assemblée à réagir contre les socialistes et la poussa à mettre fin à l'expérience des ateliers nationaux.
Les ateliers nationaux, ouverts en vertu du décret du 27 février, avaient été constitués de la manière suivante. Tous les ouvriers sans travail y étaient admis; ils étaient groupés militairement par escouades, brigades, compagnies. Quel que fût leur métier — maçons, ciseleurs, tapissiers, ébénistes, terrassiers de profession — ils étaient uniformément employés à des terrassements. Le salaire était de deux francs par jour; il fut ramené ensuite à huit francs par semaine. Le chômage sévissait avec une intensité telle que dès le premier jour on eut 10,000 ouvriers, 60,000 au milieu d’avril, 117,000 au mois de mai. A ce moment, comme tous les travaux utiles étaient achevés, on les employait à déplacer des pavés, à remuer de la terre pour rien, au Champ de Mars: il en coûtait plus de 150,000 francs par jour à l’État.
Cette ruineuse organisation, présentée comme l'application du système de Louis Blanc, ne répondait en rien à ses idées. Louis Blanc eût voulu que les ouvriers fussent groupés d’après leur profession, le gouvernement se bornant à subventionner les ateliers qu’ils organiseraient et exploiteraient eux-mêmes à leurs risques et périls. Les ateliers nationaux furent organisés contre Louis Blanc, par un de ses collègues du gouvernement, Marie, dont le but, de son propre aveu, était de ruiner la popularité de Louis Blanc et de démontrer que ses théories étaient “vides, fausses et inapplicables.”” L'expérience faite sans bonne foi avait coûté inutilement des millions; elle allait coûter des flots de sang.
Les Journées de juin. — Pour mettre fin au gaspillage et pour disperser l’armée socialiste, l’Assemblée décréta, le mercredi 21 juin, la fermeture des ateliers nationaux. Les ouvriers de dix-huit à vingt-cinq ans étaient invités à s'engager dans l’armée; les autres seraient dirigés sur différents points de la province où de grands travaux allaient être entrepris. De pareilles propositions faites à des ouvriers qui avaient femme et
enfants, et qui étaient en grand nombre des ouvriers d’art, leur parurent un défi.
Le vendredi 23 juin à l’aube, les quartiers populeux, tout l'est de Paris depuis le Panthéon jusqu’au boulevard Saint-Martin, étaient transformés en camps retranchés par plus de quatre cents barricades, dont ‘beaucoup, précédées de fossés et crénelées, montaïent à la hauteur d’un premier étage. Il y avait 50,000 insurgés. Le gouvernement disposait de 40,000 hommes, troupes de ligne et garde nationale. L'Assemblée confia des pouvoirs dictatoriaux au général Cavaignac.
La lutte dura quatre jours; elle fut acharnée, sans pitié de part et d'autre et coûta la vie à plusieurs milliers d'hommes. Trois généraux tombèrent devant les barricades. L’archevêque de Paris, Mgr Affre, fut blessé mortellement en essayant de s’interposer. Le lundi 26 juin, les insurgés étaient forcés dans leurs derniers retranchements, faubourg Saint-Antoine — on y comptait soixante barricades — et place de la Bastille. Les troupes ramassèrent environ 11,000 prisonniers; 3,000 furent déportés en masse, en Algérie, sans jugement, par simple décret de l’Assemblée.
Ces événements coupèrent en deux la société française et opposèrent les uns aux autres, d’un côté les ouvriers, de l’autre les bourgeois et les paysans. Tandis qu'ils laissaient chez l’ouvrier de longues rancunes et qu’ils éveillaient en lui des sentiments de haine contre la bourgeoisie, ils épouvantèrent le bourgeois et le paysan. Ces deux classes voulurent un gouvernement qui assurât le respect de la propriété et la tranquillité intérieure. Le second Empire devait sortir de cet état d’esprit.
La Constitution de 1848. — Au début de novembre 1848, l’Assemblée nationale promulgua la nouvelle constitution. La constitution proclamait que “la souveraineté réside dans l’'universalité des citoyens” et que “tous les pouvoirs émanent du peuple.” Le pouvoir législatif était délégué à une Assemblée unique, élue pour trois ans, au suffrage direct et universel, par les Français Âgés de vingt et un ans au moins. L'Assemblée ne pouvait être dissoute que par elle-même. Le pouvoir exécutif était délégué à un président de la République, élu pour quatre ans, au suffrage universel. Le président n’était pas im-
médiatement rééligible. Il était responsable devant l’Assemblée qui pouvait le traduire devant une Haute Cour de justice.
Louis-Napoléon président de la République. — Il y eut à la présidence de la République quatre candidats: le général Cavaignac, Ledru-Rollin, Lamartine, enfin un nouveau venu, Louis-Napoléon Bonaparte.
Louis-Napoléon, fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande, était neveu de Napoléon I. Il avait quarante ans. Son existence avait été jusque-là fort agitée. Après 1815, sa mère, la reine Hortense, l'avait emmené en Suisse: il y fut élève de l’école d'artillerie, puis officier. Affilié à la Charbonnerie italienne, il participa aux soulèvements libéraux de 1831. Par la mort du duc de Reichstadt, fils de Napoléon, il devint en 1832 le chef de la famille Bonaparte et du parti bonapartiste. Deux fois, en 1836 à Strasbourg, en 1840 à Boulogne, il tenta contre Louis-Philippe un nouveau retour de l’île d’Elbe: les deux fois il échoua piteusement. Interné au fort de Ham en 1840, il réussit à s’échapper six ans plus tard sous le costume d’un maçon et se réfugia à Londres. Après la chute de Louis-Philippe, il accourut en France. Grâce à la propagande active de quelques journaux fondés par ses amis, et surtout grâce à la popularité de son nom, il fut élu à la Constituante par quatre départements. Pour calmer les méfiances qu’il inspirait aux républicains, il donna sa démission, mais, réélu en septembre 1848, vint siéger à l’Assemblée.
L'homme était assez énigmatique; il parlait peu, ne se livrait pas, méditait beaucoup, comme perdu dans un perpétuel rêve intérieur. On ne savait pas grand’chose de ses idées, si ce n’est qu'il affectait le respect de la souveraineté du peuple, et, d’après une brochure sur l’Extinction du pauperisme, publiée pendant sa captivité à Ham, qu'il avait le souci des misères ouvrières et croyait nécessaires des améliorations sociales.
Afin d’assurer son élection, il s’entendit avec les catholiques et les monarchistes, légitimistes et orléanistes, qui s'étaient rapprochés pour former le “parti de l’ordre” sous la direction de Thiers et de Montalembert. L'élection eut lieu le 10 décembre 1848: Louis-Napoléon fut élu par cinq millions et demi de suffrages contre un million et demi à Cavaignac, près de 400,000
à Ledru-Rollin, moins de 8,000 à Lamartine. Les paysans et même les ouvriers avaient voté en masse pour “le neveu du grand empereur.”
L'Assemblée législative. — En mai 1849, l’Assemblée constituante prononça elle-même sa dissolution et céda la place à l’Assemblée législative.
Les élections à l’Assemblée législative avaient été pour les républicains une nouveïle et irréparable défaite. Sur 750 députés, il y eut seulement 250 républicains, dont 180 radicaux et socialistes qui reconnaïssaient pour chef Ledru-Rollin et qui reprirent l’ancien nom de Montagnards. Le parti de l’ordre, catholiques et monarchistes, comptait près de 500 représentants. Les bonapartistes étaient très peu nombreux.
Ainsi dans cette République paradoxale, tous les pouvoirs appartenaient aux ennemis de la République.
La Réaction. — Le parti républicain fut frappé un mois à peine après les élections. Le conflit se produisit à propos d’une question de politique extérieure, l’expédition de Rome. En 1848 des révolutions avaient éclaté dans presque toute l’Europe. A Rome les républicains avaient pris le pouvoir et le pape Pie IX avait dû s'enfuir. Pour empêcher une interventiou des Autrichiens qui, en 1848 comme en 1820 et 1831, combattaient en Italie les mouvements libéraux, l’Assemblée constituante avait envoyé dans les Etats de l’Église une petite armée. Sous le commandement du général Oudinot, l’expédition se transforma en une expédition contre la République romaine pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape (avril 1849).
La majorité de l’Assemblée législative approuva naturellement Oudinot. Ledru-Rollin et les Montagnards protestèrent au nom de la constitution, qui interdisait toute entreprise contre la liberté d'aucun peuple. Le 13 juin 1849, ils organisèrent une manifestation qui tourna à l’émeute, mais fut facilement réprimée. La droite en profita pour ordonner l’arrestation de 33 députés de la Montagne. Ledru-Rollin put s’échapper et se réfugier à Londres, mais le parti républicain se trouva désorganisé.
Débarrassée de ses adversaires les plus énergiques, la majorité catholique et monarchiste put réaliser alors une partie de
son programme. Après la loi Falloux (15 mars 1850), qui abolit le monopole de l’Université et établit la liberté de l’enseignement, mesure Qui était surtout à l'avantage des catholiques, l’Assemblée vota la loi électorale du 31 mai. Cette loi stipulait que, pour être électeur, il faudrait être domicilié depuis trois ans dans la commune et que le fait fût prouvé par l'inscription sur les registres de l'impôt. En fait, c'était abolir le suffrage universel: par ce procédé détourné, le droit de vote était enlevé à près de trois millions d’ouvriers. Les masses populaires en conçurent une vive animosité contre l’Assemblée.
Le Président et l’Assemblée. — Ces lois, dans la pensée des chefs de la droite, n’étaient que la préface d’une restauration monarchique. Mais, de son côté, Louis-Napoléon songeait à se maintenir au pouvoir. Il avait su se constituer un parti puissant dans le pays et dans l’armée; à la fin d’une revue au camp de Satory près de Versailles, les troupes défilèrent en criant: “Vive l'Empereur!” (10 octobre 1850).
Comme la constitution interdisait sa réélection immédiate en 1852 lorsqu’expirerait son mandat, Louis-Napoléon entreprit, dès 1850, une campagne en faveur d’une revision. Ce fut làdessus que le conflit s’engagea entre l’Assemblée et le président. Une demande de revision présentée par le président en juillet 1851 ne réunit pas le nombre de voix nécessaire à l’adoption. Aussitôt Louis-Napoléon travailla à achever de déconsidérer l’Assemblée, déjà si impopulaire. A deux reprises il proposa l’abolition de la loi du 31 mai et le rétablissement du suffrage universel; ses propositions furent repoussées.
Le Coup d’État. — Dès lors le président pensa qu’il pourrait se débarrasser de l’Assemblée sans avoir à craindre un soulèvement populaire. Il avait placé au ministère de la Guerre et à la tête des régiments de Paris le général de Saint-Arnaud et des officiers qui lui étaient dévoués. Il se résolut à tenter le coup d'État.
Dans la nuit du lundi au mardi 2 décembre, tandis que, pour tromper ses adversaires, il donnait une grande fête au Palais de l'Élysée, il faisait arrêter les chefs de la majorité et placarder sur les murs une proclamation et deux décrets.
Le premier décret portait dissolution de l’Assemblée et rétablissement du suffrage universeL
Le second convoquait le peuple dans ses comices pour accepter ou rejeter le plébiscite suivant: “Le peuple français veut le maintien de l’autorité de Louis-Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une constitution.”
La proclamation contenait le plan sommaire d’une constitution nouvelle, puis un violent réquisitoire contre l’Assemblée. Le président “rendait le peuple entier, — le seul souverain qu'il reconnût en France, — juge entre l’Assemblée et lui.”
Les députés de droite essayèrent d'organiser la résistance légale. Le 2 décembre, ils se réunirent au nombre de 200 environ à la mairie du X° arrondissement; ils furent aussitôt arrètés et emprisonnés à Mazas.
Un groupe de députés républicains — parmi eux Victor Hugo et Jules Favre — essaya de soulever les faubourgs. Mais les ouvriers,en majorité hostiles à la République depuis les Journées de juin et la loi du 31 mai, refusèrent d'écouter les “vingt-cinq francs”: ils désignaient ainsi les députés. Cependant quelques barricades furent élevées dans la journée du 3 et le représentant Baudin fut tué sur l’une d’elles. Le jeudi 4 décembre, il y eut sur les boulevards, où la foule se pressait, un grand déploiement de troupes. Soudain, un coup de feu ayant, paraît-il, atteint un trompette, les soldats se mirent à tirer sur les promeneurs: il y eut plus de 150 tués, de très nombreux blessés, et dans Paris terrorisé toute résistance cessa.
Dans les départements, les sociétés secrètes républicaines voulurent organiser la résistance au coup d'État. Quelques soulèvements eurent lieu. Mais la répression fut rapide et telle qu’elle mit pour longtemps le parti républicain hors de combat. D’après un document officiel, il y eut 27,000 arrestations, chiffre certainement très inférieur à la réalité. Un décret autorisa la déportation sans jugement, soit à la Guyane, soit en Algérie, de toute personne appartenant ou ayant appartenu à une société secrète. Les déportés, des milliers de citoyens honnêtes, furent internés dans les colonies pénitentiaires, traités comme les condamnés de droit commun, voleurs et assassins.
Quatre-vingt-quatre députés, parmi lesquels Thiers et Victor
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Hugo, furent expulsés de France “pour cause de sûreté générale.”
Le 21 décembre 185%, eut lieu le plébiscite: 7500; Re suffrages ratifièrent le coup d’État. Il y eut 650,000 “non.”
La Constitution de 1852. — En vertu des pouvoirs que lui avait conférés le plébiscite, Louis-Napoléon rédigea une constitution, sur le modèle de la constitution de l’an VIII. Elle fut promulguée le 14 janvier 1852.
La constitution de 1852 plaçait à la tête du gouvernement un président de la République élu pour dix ans, responsable devant le peuple, détenant à la fois le pouvoir exécutif et la meilleure partie du pouvoir législatif. Il commandait les armées, déclarait la guerre, signait les traités, nommait à tous les emplois. Les ministres ne dépendaient que de lui. Il avait seul l’initiative des lois, il les sanctionnait et les promulguait.
Trois assemblées partageaient avec lui le pouvoir législatif.
Le Sénat examinait les lois votées par le Corps législatif. Il réglait par sénatus-consulte tout ce qui n’était pas prévu par la constitution. Il était composé de 150 membres, les uns sénateurs de droit — cardinaux, maréchaux, amiraux — les. autres nommés à vie par le président.
. Le Corps législatif discutait et votait l'impôt et les projets de loi présentés par le président de la République. Composé de deux cent soixante et un députés, élus pour six ans au suffrage universel, il siégeait seulement sur convocation du président de la République, qui pouvait l’ajourner et le dissoudre. Les séances étaient publiques, mais il n’en devait être publié qu’un compte rendu sommaire, rédigé par le président de l’Assemblée. Les ministres ne pouvaient être membres du Corps législatif et ne se présentaient jamais devant lui.
Le Conseil d’État, dont le président nommaït et pouvait révoquer les membres, préparait les projets de loi, et les défendait devant le Corps législatif et le Sénat.
L'Empire. — La constitutior. de 1852 restaurait à peu près la monarchie absolue.
La restauration fut complète avant même la fin de l’année 1852. Au début de novembre, le Sénat proposa de soumettre à un plébiscite le rétablissement de la dignité impériale en faveur
de Louis-Napoléon. Le plébiscite eut lieu le 21 novembre: il y eut 7,830,000 “oui” et 253,000 “non.” Louis-Napoléon fut proclamé empereur héréditaire des Français et prit le nom de ‘Napoléon III.
L'empereur reçut une liste civile de 25 millions. Il vint habiter les Tuileries, où il organisa une Cour, imitée de celle de Napoléon 1%. Cette Cour devint la plus brillante de l’Europe après que Napoléon III eut épousé Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba, une Espagnole d’une grande beauté (1853).
L'Empire autoritaire. — Le peu de liberté que laïssait subsister la constitution fut bientôt réduit à rien par de simples décrets ou sénatus-consultes.
Un décret sur la presse condamna au silence la presse d’opposition.
La constitution attribuait au Corps législatif le vote de l’impôt. Mais le sénatus-consulte du 20 décembre 1852 obligea les députés à voter en bloc les fonds demandés pour chaque ministère.
La constitution établissait le suffrage universel. Mais le gouvernement impérial se chargea de guider le choix des électeurs: il organisa la candidature officielle. Les candidats du gouvernement durent être soutenus par tous les agents de l’administration, et ils purent employer des affiches de couleur blanche, couleur réservée aux publications officielles.
L'empereur fut ainsi maître absolu. Jusqu'à 1859, il n’y eut pas d'opposition sérieuse. Les orléanistes et les légitimistes, toujours divisés, s’en tenaient à une opposition de salons. Le parti républicain avait été décimé par les proscriptions de 1851 et de 1852.
La Prospérité générale. — Si ce régime de compression put durer quelques années, ce fut d’abord grâce aux succès de la politique extérieure, aux victoires de Crimée et d’Italie qui flattèrent l’amour-propre national et rétablirent le prestige de la France en Europe; ce fut aussi et surtout grâce au développement de la prospérité générale.
La transformation économique, commencée dans la période précédente, prit alurs de plus en plus d’ampleur et détermina dans tout Je pays un intense mouvement d’affaires. Sans cesse
surgissaient de nouvelles usines, de nouvelles voies ferrées et lignes télégraphiques, de nouvelles sociétés de crédit, avançant de l’argent aux agriculteurs, aux industriels et aux commerçants. Le gouvernement favorisa ce mouvement de tout son pouvoir: il entreprit de grands travaux d’utilité publique, reboisements, dessèchement des marais, développement et embellissement des villes.
Paris surtout fut transformé sous l’administration du préfet Haussmann; on y traça de larges boulevards, grandes voies de circulation qui assainirent la ville, mais aussi grandes voies stratégiques où les barricades devenaient impossibles parce que l'artillerie y pouvait tirer comme en rase campagne. En 1860, on doubla l’étendue de la ville en rasant l’ancien mur des Fermiers Généraux, qu’on remplaça par d'énormes boulevards circulaires, et en annexant toutes les petites villes comprises entre ces boulevards et les fortifications.
Hors de France la plus gigantesque entreprise de ce temps, le percement de l’isthme de Suez, qui devait abréger de moitié le trajet d'Europe en Asie, fut une œuvre française: c’est en France que le promoteur, Ferdinand de Lesseps, consul de France en Egypte, trouva les deux cents millions nécessaires à l’entreprise: ce fut à l’appui énergique de Napoléon III, qu’il dut d’obtenir l’autorisation de la Turquie.
L’Empire libéral. — Pourtant le régime de dictature ne dura pas dix ans: dès 1860, commença l’évolution par laquelle, de concession en concession, l’empereur fut contraint de rendre aux Français toutes les libertésconfisquées et finalement de remplacer le gouvernement autoritaire par le gouvernement parlementaire.
Cette évolution eut pour cause la dislocation du parti bonapartiste et la constitution d’un puissant parti d'opposition recruté parmi ceux-là mêmes qui avaient, jusqu'alors, le plus fidèlement soutenu l’Empire, les catholiques et les industriels. Les catholiques français rendirent Napoléon responsable de la ruine de la puissance temporelle du pape et commencèrent à l’attaquer. D'autre part, l’empereur conclut avec l’Angleterre un traité de commerce (janvier 1860), en vertu duquel les droits de douane entre les deux pays étaient considérablement abaissés. Ce traité mécontenta les industriels.
Afin de contre-balancer l'opposition des catholiques et des industriels, Napoléon crut utile de se procurer, par des concessions politiques, l'appui des libéraux. Il commença par accorder une amnistie à tous ceux qui avaient été condamnés pour cause politique (16 août 1859); puis le 24 novembre 1860, un décret impérial accorda au Sénat et au Corps législatif le droit de voter chaque année, à l'ouverture de la session, une ‘‘adresse,”” c'est-à-dire le droit de donner leur avis sur la politique générale du gouvernement. Le Yournal officiel devait publier désormais le compte rendu complet des séances des Chambres et les journaux auraient la faculté de le reproduire.
L'Opposition. Le Tiers Parti. — Les concessions de l’empereur eurent pour effet immédiat de ranimer l’activité de la vie politique. Mais bien loin d’apaiser l’opposition, elles lui donnèrent seulement plus de force et d’audace. L'influence de l’opposition dans le pays ne cessa plus de grandir, d’abord parce que les Français désiraient de plus en plus vivement le retour à la liberté, puis parce que de graves échecs extérieurs, surtout la coûteuse expédition du Mexique (1861-1866), portèrent atteinte au prestige de l’Empire.
Jusqu’à 1863, il n’y avait eu que cinq députés ennemis de l'Empire, tous républicains: Jules Favre et Emile Ollivier étaient les plus éloquents des “Cinq.” Pour les élections de 1863, les opposants de toutes nuances, catholiques, légitimistes et orléanistes, groupés dans l’Union libérale, et leurs anciens ennemis les républicains se coalisèrent contre le gouvernement. L'opposition obtint deux millions de voix et fit élire 35 des siens, dont 17 républicains.
La plupart de ces opposants restèrent irréconciliables. Quelques-uns évoluèrent et parurent décidés à accepter l’Empire si le régime était transformé et si Napoléon rendait à la France toute la liberté. Ils entraînèrent avec eux un certain nombre de bonapartistes qui sentaient la nécessité de cette transformation. Ainsi se forma vers 1866 le Tiers parti, qui eut pour chef Émile Ollivier, rallié désormais à Napoléon.
Émile Ollivier et Rouher. — Napoléon ne répugnait pas à l’idée de nouvelles concessions libérales. Il fit appeler Emile Ollivier et discuta avec lui des projets de réforme. Mais l’en-
tourage immédiat de l’empereur, surtout son principal ministre, Rouher, était persuadé que les concessions libérales perdaient l’Empire et que le régime autoritaire de 1852 était le seul qui convint à la France. Entre Emile Ollivier et Rouher, l’empereur ne sut pas prendre franchement parti. Indécis par nature, rendu plus indécis encore par la maladie, il pratiqua pendant trois ans, jusqu’en 1869, une politique hésitante, faisant des concessions conformes aux vues d’Ollivier, mais laissant Rouher les annuler en partie par la façon dont il en réglait l'application.
Les Concessions libérales. — Cependant malgré les hésitations du souverain et la mauvaise volonté du ministre, la transformation libérale se poursuivit.
En 1867, sous l'influence d'Emile Ollivier, l’empereur donna aux députés et aux sénateurs le droit d’interpellation, c’est-àdire le droit d’interroger les ministres sur les actes du gouvernement.
En 1868, la liberté de la presse fut rétablie, et aussi, en partie, la liberté de réunion. Le parti républicain en profita aussitôt pour mener contre l’Empire une furieuse campagne de presse et de réunions publiques. Un journal républicain, le Réver/, organisa une manifestation au cimetière Montmartre sur la tombe de Baudin (novembre 1868), et ouvrit une souscription pour élever un monument à sa mémoire: poursuivi en justice, il fut défendu par un jeune avocat, Gambetta, qui osa, devant les juges impériaux, flétrir “le crime du 2 décembre.” Le plaidoyer eut un immense retentissement. Gambetta devint un des chefs du parti républicain; il fut élu député de Paris en
L'Empire parlementaire. — Aux élections de 1869, les ultrabonapartistes furent mis en minorité. L'opposition antidynastique comptait 90 membres, dont 40 républicains. Le Tiers parti, avec 116 députés, était maître de la situation.
L'empereur hésita encore. Ne voulant pas paraître céder à la pression des députés, il prorogea la Chambre. Mais bientôt Rouher donna sa démission de ministre et fut nommé président du Sénat. Enfin le 6 septembre 1869, l’empereur promulgua un sénatus-consulte qui rendait au Corps législatif l'initiative des lois, la liberté d’amendement, le droit de discuter
et de voter le budget par chapitres détaillés, le droit sans limite d’interpellation; les ministres seraient responsables et pourraient être mis en accusation devant le Sénat.
Peu de temps après, Napoléon chargeait Émile Ollivier de constituer un ministère (2 janvier 1870.)
Le Plébiscite de 1870. — De la constitution de 1852 plus rien ne subsistait. Il parut alors nécessaire d’appeler les Français à se prononcer sur le régime nouveau. La formule suivante fut soumise au plébiscite: “Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la constitution depuis 1860 par l’empereur.” L'annonce du plébiscite provoqua la plus vive agitation. Sur environ 11 millions de citoyens, près de 9 millions votèrent: il y eut 7,350,000 “oui,” 1,538,000 “non” (8 mai 1870). Les paysans avaient en masse voté “oui.” Les votes négatifs venaient des ouvriers et des hommes des classes libérales.
L'Empire par ce plébiscite semblait comme fondé une seconde fois. Trois mois plus tard la guerre déclarée à la Prusse aboutissait à l'invasion de la France et à un désastre au milieu duquel, le 4 septembre 1870, l’Empire s’effondra.